‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 206 sur 240 · Spemque metumque in ter dubii · texte numérisé non relu

Spemque metumque in ter dubii

(Virg., Enéide.)

524 LES LUSIADBS. CH. VIII (St. 07-71).

« du pôle, et les feux de Téquateur? Quel serait son but, a son espoir ?

« Tu veux que des présents magnifiques attestent la « vérité de ma mission. Mais 4e seul but de mon voyage « était la découverte des climats où fleurit ton empire. « Ah ! si la fortune achève son ouvrage, si, toujours fa- « vorable à mes vœux, elle me rend à ma patrie, tu me « verras bientôt revenir avec des présents dignes de « toi, dignes du souverain qui commande aux rives du « Tage.

« Ta sagesse s'étonne que du fond de THespérie un « roi puissant m'ait envoyé vers toi. L'entreprise est, en « effet, surprenante ; mais des projets vulgaires ne ten- « tèrent jamais nos rois. Il faut connaître les Portugais, c le génie des princes qui les gouvernent, pour croire <r aux efl'orts dont leur courage est capable.

« Depuis longtemps nous avions vaincu les terreurs « qui enchaînaient les grandes navigations. Déjà les « mers orageuses qui baignent la côte africaine avaient <( vu flotter nos drapeaux, quand, sur les marches du ce trône, apparut un nouveau Génie dont le regard « prophétique se porta jusqu'aux dernières limites de « l'Océan.

« Ce Génie fut Henri: Henri, le noble flls de ce roi « fortuné qui le premier franchit les ondes pour chasser « de leurs propres foyers les derniers Maures d'Abyla. « De flottants édifices s'élevèrent à la voix du héros, et « s'avancèrent glorieusement vers les régions que do- « minent les constellations d'Argo, de l'Hydre, du Lié- « vre et de l'Autel.

« Ces premiers succès enflammèrent notre audace. « Des chemins nouveaux s'ouvrirent pour nos naviga- « teurs, et se prolongèrent au delà des brûlants tro pice ques, jusqu'à ces contrées dont les noirs habitants a n'ont jamais vu les sept astres du Nord.

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« Leur courage nous a frayé la route. Vainqueurs <c comme eux de la fortune et des flots, nous venons à « travers les tempêtes marquer ici le terme de nos tra- « vaux, et te demander un simple témoignage de notre « arrivée dans tes ports.

« Telle est la vérité, grand roi. Supposerais-tu que, « dans Tespoir incertain d'une aussi faible faveur, j*es- « sayasse de t'éblouir par de longs et fastueux men- « songes ? Le fruit que je pourrais tirer de mon impos- « ture, en balancerait-il le péril? N'irais-je pas plutôt « me réfugier sur les ondes, et, misérable pirate, leur <c confier mes trésors et ma destinée ?

« Si j'ai dit vrai, si j'ai porté la conviction dans ton « âme, daigne hâter ta réponse, ne retarde pas pliis u longtemps mon départ. Et, s'il te reste encore quelques « doutes sur la sincérité de mes paroles, interroge ta « sagesse ; elle achèvera de dissiper le nuage qui te ca- « chait la vérité • . »

A mesure que le héros parlait, la confiance renaissait dans le cœur du monarque. Frappé du discours de Gama, de l'air de candeur et de dignité qui respirait sur soii front, il commence à croire que ses ministres ont été trompés ; lui-même se trompe : ses ministres sont corrompus.

D'autres pensées encore le sollicitent en faveur dt Gama. L'Occident tributaire de l'Asie, les ports du Malabar remplis des flottes européennes, les trésors de la Lusitanie versés dans ses États, cette brillante perspective eff'ace à ses yeux les dangers dont le menaçaient ses oracles et les Maures.

« Retourne à tes vaisseaux, dit-il à Gama, et que, dès

t. Pour apprécier toute celle alloculion, il Taut la rapprocher du discours que rhislorien Odorius prèle à un Maure de Calicul aecus.int Gama devant le Samorin Voyez la notice historique, p. 230. Voyci aussi, sur les discours des Lusiades, la notiee littéraire, p. 93.

526 LES LUS1ADES. GH. VIII (St. 78-(

« aujourd'hui, TAsie et TEurope soient unies par les « nœuds du commerce. Habitants des bords du Tage, « apportez aux peuples de Tlnde les productions de (c l'Occident, et reportez à vos climats les aromates, « les parfums dont mon empire abonde. »

n dit. Empressé d'obéir, le guerrier vole au palais du Gatual, et demande un esquif qui le conduise à la flotte. Le Gatual hésite et temporise ; il ne peut se résoudre à laisser échapper sa victime. Pressé de nouveau, il marche avec Gama vers le port, Tégare vingt fois dans sa route et l'en traîne hors des murs, loin du palais où réside le Samorin.

Le rivage est désert. Un ordre secret du Gatual en a détaché toutes les barques. « Tu le vois, dit-il à Gama, (c la mer est aujourd'hui fermée pour toi. Mais attends « la nouvelle aurore, et je prendrai soin d'assurer ton (C départ. » Aux derniers mots du perfide, à son affreux sourire, le héros reconnaît le complice des Maures. II ne l'avait pas encore soupçonné.

De tous les ministres qui présidaient aux destinées de l'empire, le Gatual était le plus puissant ; les cités s'ouvraient ou se fermaient à sa voix. Vendu comme le reste de la cour aux enfants de Mahomet, vil confident de leurs complots , il en était devenu le chef et l'instrument.

>Gama renouvelle en vain sa prière. Il invoque le nom du Samorin, du noble héritier de Périmai. « Quels sont « tes motifs pour suspendre mon départ et retarder « ainsi nos échanges ? Depuis quand le serviteur du « prince a-t-il le droit de désobéir à son mattre ? »

Sourd à sa voix, le Gatual roulait dans sa pensée mille projets sinistres. Plongera-i-il le poignard dans un sang qu'il abhorre, ou, la flamme à la main, ravira-t-îl à nos vaisseaux embrasés tout espoir de retour ?

Qu'aucun d'eux ne revoie l'Hespérie, avaient dit les

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musulmans ; que le roi des Lusitaniens ignore à jamais les chemins qui conduisent à la terre orientale. Surveillez surtout, surveillez Taudacieux Gama. Qu*à son aspect, les barques, les canots s'éloignent du rivage, qu'il reste enchaîné sur ces bords.

Gama continue de se plaindre. Il s'irrite, il éclate en reproches. « Appelle tes vaisseaux, lui répond le Catual ; « leur voisinage rendra nos communications plus fa- « ciles. Et pourquoi craindrais-tu de les confier à nos « rivages ? Tant de défiance n'appartient qu'à des pi- « rates ; des cœurs amis montreraient plus de franchise « et d'abandon. »

Mais le héros a pénétré le dessein du Barbare. Si l'ordre est donné, si la flotte obéit, elle est à l'instant surprise, assaillie et livrée aux flammes. Mille pensées se pressent dans son esprit. Inquiet, mais toujours ferme, il envisage les dangers et délibère sur les ressources.

Comme on voit, aux rayons du soleil, l'acier poli on le cristal d'un miroir^ promener sur les toits, sur les murs, l'éclat vacillant de sa lumière empruntée et suivre tous les mouvements d'une main folâtre et légère :

Telle s'agite incertaine la pensée de Gama. Elle vole du rivage à la flotte, et de la flotte au rivage. Il se rappelle en frémissant que peut-être, en ce moment même, le fidèle Goelho l'attend sur la plage avec ses chaloupes. Il le fait secrètement avertir de s'éloigner et de se tenir en garde contre les pièges des musulmans.

I. La même comparaison se trouvo au Viil* livre de V Enéide :

Qoc LaomedoDtias bero» .

Ganeta Tidens, magno curarum fluctuât attu, Atque animum nunc hue celerem, nuoe dividit illuc, In partetque rapit varias, perqae oronia versât : Sicot aqoc tremulum labris ubi lumen ahenis. Sole repercutsum aut radiantis imagine luna, Omnia perrulitat late loca, jamque sub auras Erigitar, summiqae ferit laquearia tectL

(V. t8-is.)

528 LES LUSIADES. CH. VIII (Si. 88-90).

Admirable prévoyance ! c'est toi qui caractérises le grand capitaine ^ Plus rapide que Téclair, sa pensée vigilante est partout. Il devine et prévient les périls, pénètre et déjoue les desseins de Tennemi ; sa prudence n'est jamais en défaut. Voilà Thomme de guerre : je ne le reconnais qu'à ces traits.

Le Gatual s efforçait d'in tim ider Gama . <i Obéis , s'écriait- « il, fais avancer tes vaisseaux dans le port ; ta liberté, <c ta vie est à ce prix. » Une noble colère était la seule réponse du béros à des discours qu'il bravait. Les menacés, les insultes, la mort même, il souffrira tout plutôt que de mettre en péril les vaisseaux de son roi.

La nouvelle aurore le retrouve dans les mêmes inquiétudes*. Il veut retourner au palais du Samorin ; une garde nombreuse l'en empêche. Le Gatual, étonné de tant de résistance, commence à craindre que sa lâche perfidie ne parvienne aux oreilles du monarque, et ne reçoive le châtiment qu'elle mérite. Il change tout à coup de résolution.

I . Ju8qu*ici Camoens avait montré dans Gama le hardi navigateur : il le dépeint maintenant avec toute la prudence, toute Tactivité d*esprii du véritable homme de guerre.

0 prévoyance! 8*écric-t-il, c'est toi qui caractérises le grand capitaine.

... « Scpc aeri potior pnideiitia dextra.

(ValeriuB Fiaccus.)

«i>C diul riyirn ixc'y* à|Aiîvci)v to/^uc; iartv.

(Mosëe d'ap. Clément d'Alexandrie, Stromat. 6.)

Cicéron a dit également (de senectule) : « non viribus aut vclocitatibus aut celeriintc corporum res magnue geruntur, sed consilio ; » et Homère :

(Homère, lUade, XXIII, r. 315.)

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