EXAMEN CRITIQUE
Unité du poème. — Tel est le plan des Lusiades. Lorsqu'on en parcourt rapidement les diverses parties, comme nous venons de le faire, on apprécie mieux et plus facilement l'ensemble et l'unité du poème tout entier. L'action n'a pour théâtre qu'un vaisseau, avec le ciel et la mer pour horizon : c'est à peine si l'équipage de ce vaisseau aborde dans les petits ports de Mozambique, de Mélinde et de Calicut ; mais le voyage de Yasco de Gama et de ses braves compagnons, la découverte de l'Inde, est le fait le plus mémorable de l'histoire du Portugal, et, autour de ce grand fait, le poète a rassemblé, comme parties intégrantes de son sujet, les récits glorieux qui ont préparé Tincroyable essor de la puissance des Portugais, les actions éclatantes qui ont créé et affermi leur établissement en Orient. Dans tous ces événements rapprochés les uns des autres, il a vu un grand drame historique, dont l'expédition de Gama est l'acte principal. Si le roi
Emmanuel ordonne à ses flottes de passer le cap des Tempêtes, c'est qu'il a hérité des grands desseins de Jean Second ; si le roi Jean s'est élevé à de si hautes pensées, c'est que déjà les navigateurs de sa nation avaient exploré une partie du rivage africain et découvert les lies de l'Atlantique ; c'est qu'il avait été précédé sur le trône par une suite d'hommes de génie, sans cesse occupés du soin d'expulser les Maures et de contenir l'ambition des Castillans. Ainsi, dans la vaste conception de Camoens, tout s'arrange, tout se lie, tout vient aboutir à ce grand fait de la découverte de l'Inde, qui domine l'ensemble de sa composition.
Digressions. — Quelques critiques, sans nier absolument l'unité du poëme, ont reproché au poète d'avoir multiplié les digressions. Ils ont blâmé tout particulièrement la description qu'il a faite, au commencement du VU" chant, de l'état de l'Europe au seizième siècle, les moralités qu'il a placées à la fin de plusieurs chants, le récit qu'il a mis dans la bouche du frère de Gama, expliquant les bannières portugaises au ministre du Samorin.
En ce qui concerne la description de l'Europe, nous devons remarquer que le YIP chant, dont elle est le prélude, est précisément celui qui célèbre l'arrivée des Portugais dans l'Inde. La flotte est en vue de Calicut; n'est-ce pas le moment le mieux choisi pour apprécier l'importance de l'expédition de Gama , qui touche au but ? C'est une chose en effet bien remarquable qu'un peuple, à peine aperçu au milieu des grandes nations
chrétiennes, ait exécuté à lui seul une pareille entreprise. La terre , considérée sous le rapport religieux, se partageait alors entre deux vastes dominations : Fempire d'Occident et l'empire d'Orient; l'un chrétien, mais divisé ; l'autre mahométan, mais toujours uni , toujours armé contre le premier. Le passage du cap de Bonne-Espérance fut un coup terrible porté à la puissance musulmane, et l'expédition de Gama, quand on réfléchit à ses résultats, semble n'avoir pas eu moins d'importance que toutes les croisades. N'était-il donc pas admirable que ce fût la plus faible nation qui ébranlât, en Orient, la religion et Tempire de Mahomet? Cette circonstance pouvait-elle rester indifférente aux yeux du poète portugais? Il s'en ttnpare avec adresse et la développe avec une grande supériorité de raison et de talent * . Le tableau politique qu'il trace des discordes, des guerres religieuses, de l'impuissance des grandes nations de l'Europe, est un des morceaux les plus brillants des Lusiades, C'est une digression, si l'on veut; mais elle a pour objet de faire ressortir les hautes qualités de la nation portugaise. Elle n'est point étrangère au sujet, et donne beaucoup de relief à l'action principale du poëme.
Les moralités qui terminent la plupart des chants des Lusiades, et que Camoens intercale même quel-
1. « Enfants de Lusus, vous n'occupez qu'un point sur lo globe... Voos suppléez au nombre par le courage, à la puissance par l'iiéit)isme... Ainsi le ciel a voulu que, dans Tinlérét d'une si belle cause, le plus petit des peuples se monlrût le plus grand : tant le ciel réserve de gloire ù la vertu soumise et courageuse ! » Oct. 2 et 3 du V1I« chant.
quefois dans ses récits, sont peut-être les morceaux les plus travaillés de son ouvrage : celles qui servent de conclusion au V', au VP et au IX* chant, sont particulièrement remarquables. C'est là que, s'élevant à toute la hauteur d'une philosophie grande et forte , il ramène la poésie à son but primitif, celui de former les hommes à la vertu. Il s'abandonne alors à toute la chaleur de son âme et s'efforce d'exciter dans le cœur de ses compatriotes les sentiments généreux dont il est luimême pénétré. Parfois même, il ne craint pas de s'adresser au roi pour lui rappeler ses devoirs envers son peuple, pour le mettre en garde contre les pernicieux conseils de ses ministres. Nous avons déjà, dans la biographie du poëte * , appelé l'attention du lecteur sur le noble caractère de Camoens défendant les libertés et l'honneur de son pays. Quoi de plus courageux , en effet, lorsque l'Inquisition est établie, de parler ainsi à un jeune prince dont les favoris sont deux jésuites tout-puissants : « Le bonheur public est loin de leur pensée; ils ne sont épris que d'eux-mêmes. S'ils envahissent le palais des rois, s'ils vantent leur amour pour le prince, s'ils se pressent autour de lui, c'est pour détruire les vertus qui germaient dans son Ame. Un jeune épi conunençait à fleurir; il est étouffé par l'ivraie.
« Des ministres de charité, des hommes du ciel, qui devaient leur tendresse au malheur et leurs soins pieux à l'indigence, ne sont possédés que de l'amour de