CbtntlX, it. 27 et
motif qui avait dicté la narration de Gama, c'est-à-dire la nécessité de donner aux peuples nouvellement découverts une haute opinion de la nation portugaise, subsistait encore à Calicut ; que le poète, obligé de reproduire les mêmes idées, a fait preuve d'une grande fécondité d'imagination dans la variété des expressions et des tableaux; que, dans les récits faits à Mélinde, les événements se lient par une chaîne historique, et sont présentés avec tous les développements que permettait le plan de Fouvrage, tandis que dans Texplioation donnée au ministre du Malabar, ce sont des tableaux isolés où le lecteur retrouve simplement le portrait des héros qu'il connaît déjà. — Tout cela est vrai, et l'intention qu'a eue le poëte ne nous échappe pas ; mais toutes les précautions qu'il a prises, son habileté, la diversité et la vivacité des couleurs de ses peintures , n'empêchent pas une certaine surprise du lecteur qui, sans éprouver une impression désagréable, se trouve néanmoins très-étonné de revoir tout à coup se représenter à ses yeux toute une série de personnages dont les actions lui ont été déjà racontées. L'auteur, nous le reconnaissons, n'a rien négligé pour faire excuser cette répétition; mais elle n'en existe pas moins , et nous devons avouer qu'il y a là, à notre avis, un défaut de composition.
Il faut reconnaître aussi que le grand nombre et la longueur des récits nuisent sensiblement à l'action du poëme. L'action, si nécessaire à la poésie épique, comme à la poésie dramatique, manque de force dans les Lusiades. Vasco de Gama parle beaucoup ; nous ne
le voyons pas agir assez souvent. Combien Homère est 'supérieur en cela à ceux qui l'ont imité. Tout chez lui respire, s'anime et vit. Mais cet art supérieur, lui seul a su le déployer dans l'épopée : ni Virgile, ni le Tasse, ni le Dante , ni Milton , ni Camoens , si grands qu'ils soient, n'ont pu l'égaler.
Objections spéciales aux deux derniers chants, —r Toutefois, si nous reconnaissons que la nature de l'action dans le poème de Camoens laisse un peu à désirer, nous ne saurions admettre l'objection que plusieurs conunentateurs tirent des principes de l'art contre les deux derniers chants. Le poëme, disent-ils, est fini dès le VHP chant : la flotte est arrivée à Calicut, l'Inde est découverte ; il ne restait donc plus rien à dire, et tout le reste est un hors-d'œuvre. — Si l'action était réellement terminée, dès que la flotte est parvenue au Malabar, il nous serait encore permis de justifier Camoens par l'exemple d'Homère, Dans Yliiade, l'action est finie à la mort d'Hector ; et cependant le poète grec consacre presque les deux derniers chants de son poëme à la description des jeux célébrés en l'honneur de Patrocle. Mais le poëte portugais n'a même pas besoin de se prévaloir ici d'un si grand modèle. Il peut répondre que l'action principale des Ltisiades étant la découverte de l'Inde, cette action n'est pas à son terme, tant que le succès n'en est pas connu en Portugal. Supposons, en efifet, que Gama, après avoir vu le Malabar, ne puisse échapper à la fureur des Maures et à la perfidie du ministre de Cali-
eut; supposons que sa flotte soit engloutie dans les flots, ou dévorée par les flammes, son entreprise périt avec lui : il n*y a plus de découverte, il n'y a plus de poëme. Il est donc vrai de dire que Taction subsiste jusqu'à ce que la rentrée de Gama dans les eaux du Tage apprenne à sa patrie que la route de rinde est ouverte.
Il est une autre objection spéciale aux derniers chants du poëme et principalement au IX*. L'abbé Dclille, dans ses notes sur le IV* chant de Y Enéide, l'a exprimée dans les termes les plus vifs. « Tous les poètes épiques, dit-il, ont cru devoir consacrer un de leurs chants à Tamour. Le Camoens fait aussi débarquer les Portugais dans une île, où les Néréides, enflammées par Vénus et Cupidon, de concert avec le Père éternel, s'efiforcent de les retenir. Indépendamment du mélange monstrueux du paganisme avec la religion chrétienne, cet épisode est écrit avec si peu de ménagement que Tlle enchantée de la Lusiade ressemble beaucoup plus à un lieu de débauche qu'au séjour des dieux. Ce serait outrager Virgile que de lui comparer de pareilles productions. » Mais l'abbé Delille, disons-le pour l'excuser, lorsqu'il écrivait une telle accusation avec tant d'acrimonie, n'avait pas lu répisode dont il parlait, ni dans l'original ni dans une traduction fidèle : il répétait, en l'amplifiant, une objection de La Harpe, qui lui-même avait répété Voltaire, et celui-ci, nous le voyons par les jugements qu'il a portés sur Milton et sur Homère, se laissait facilement entraîner par le désir secret d'immoler à la
Henriade toutes les épopées anciennes et modernes. Voltaire ne voit dans File enchantée des Lusiades qu'un mti5tVro d Amsterdam; mais il su£Bt de lire le texte pour se convaincre que jamais la poésie n'a peutêtre offert rien de si gracieux, de plus noble et de plus séduisant que cette fiction, et qu'elle n'ofifense aucun sentiment délicat. « Tous les tableaux que présente l'île de Vénus, dit William Mickle, rappellent les formes pures de la Vénus de Médicis. Les descriptions sont vives et animées, mais chastes comme les premières amours d'Adam et Eve dans Milton, et entièrement dégagées de ces expressions plus que hardies que Ton trouve souvent dans le Dante, l'Arioste, Spenser et Milton lui-même'. » N'était-ce pas en efiet une très-heureuse et très-poétique idée, que de faire concourir toutes les divinités protectrices du Portugal, telles que Vénus, Téthys, les Grâces et les Amours, à égarer sur les mers la flotte de Gama, et à conduire ce héros, fatigué d'une longue navigation, dans une Ue délicieuse où il est attendu par ces Immortelles? Il ne s'agit pas, remarquons-le bien, d'enchaîner sa valeur et d'amollir son courage au sein 4u repos et des plaisirs. Que fait Téthys, cette déesse que Fabbé Delille représente comme s'efiforçant de retenir Gama dans un honteux esclavage ? La fille de Célus et de
1. • ETery thing in the islandoriove resembles the statue of Venus de Medicii. The description is warm indeed, butis it chaste as the flrat lotea of Adam and Eve in Milton ; and entirely free from that grossnesft often to be fouad in Dante, Arioslo, Spenser, and in Milton himielf. » J)i$iertatioH on tke Luriad.
Vesta, qui connaît les secrets du ciel et de la terre, le conduit sur une montagne escarpée : elle lui dévoile les mystères de Tunivers, le système du monde, les contrées qui, grâce à sa découverte, appartiendront un jour à ceux qui viendront après lui, et, lorsqu'elle a enflammé le cœur des Portugais pour la gloire, en leur promettant l'immortalité, elle leur dit de partir vers la patrie, qui leurtend les bras. « Vous savez maintenant par quels efforts vous pouvez captiver vos épouses inunortelles. Partez donc, enfants de Lusus... » Dans l'idée du poëte, l'hymen des compagnons de Gama avec les Néréides n'est que l'image de l'éternelle union du courage et de la gloire. « Heureux guerriers ! s'est-il déjà écrié, la mort même ne saurait vous ravir vos inséparables compagnes. » Lorsqu'ils ont quitté l'île, « vous les suivrez, dit-il, nymphes charmantes, vous serez encore leurs compagnes, quand le soleil aura cessé de luire sur le monde, » signifiant ainsi que les nymphes de l'île enchantée ne sont que les figures de la gloire, qui attend, même au delà de la vie, la vertu des héros. Et, de peur qu'on ne se méprenne sur le véritable sens de Tallégorie, ne se déterminet-il pas à l'expliquer lui-môme? « Sous les traits des Néréides, la gloire a souri aux triomphateurs des flots ; sous les traits de Téthys, elle a couronné Gama. » Puis, de cette allégorie il tire immédiatement une de ces éloquentes moralités qu'il aime à adresser à ses contemporains pour exciter en eux une généreuse émulation. « L'antiquité aimait à placer dans les cieux les mortels dont la déesse aux cent voix avait consacré
les noms. Ils n'arrivaient à Timmortalité que par d'éclatants exploits, par d'immenses travaux, par cette carrière de la vertu, si rude d'abord et si pénible, mais à la fin si riante et si douce... 0 vous donc, qui aspirez à la gloire, voulez-vous être aussi grands qu'ils l'ont été sur la terre ? Réveillez-vous au bruit de leurs actions. Ils n'attendaient point dans un lâche repos les honneurs de l'apothéose. » — Où donc Voltaire, et La Harpe, et l'abbé Delille, ont-ils jamais vu un lieu de débauche d'où l'on pût tirer de telles leçons et de pareils enseignements ?
Objection générale sur remploi du merveilleux mythologique. — Mais si ces critiques se sont tant attachés à blâmer l'île enchantée du IX** et du X* chant des LusiadeSy c'est que, dans cet épisode, Camoens a donné toute l'explication de Tusage qu'il avait fait, dans son poëme, du merveilleux mythologique, merveilleux qui se trouve en contradiction et avec celui de Voltaire dans la Benriadej et avec celui de Milton, pour lequel l'abbé Delille, traducteur du Paradis Perdu, professait une grande admiration. Voltaire a substitué aux fables anciennes des êtres allégoriques, tels que l'Envie, le Fanatisme, la Discorde, etc.; Milton a mis en lutte les anges et les démons : Camoens, au contraire, s'était servi des dieux d'Homère et de Virgile. « On a censuré avec raison, dit La Harpe, l'emploi des divinités du paganisme dans un poëme dont le sujet, comme l'auteur l'annonce lui-môme dans son exorde, est principalement le triomphe et l'établissement de la
78 MOTICB SUR LES LUSIÂDES.
religion chrétienne dans des contrées idolâtres. 11 est étrange de voir Bacchus et Mars disputer devant Jupiter pour savoir si un capitaine chrétien ira porter la foi de Jésus-Christ aux sectateurs de Mahomet et aux adorateurs de Brama. » Ce reproche adressé à la comr position tout entière des Lusiades est assez important pour que nous nous y arrêtions.
Un poëme épique ne peut marcher sans fictions. Non enim res gestœ^ dit Pétrone, versibus comprehendendœ sunt {quod longé meliùs historici faciuni)^ sedper ambages deorumque ministeriay et fabulosum sententiarum tormentxim prœcipitandus est liber spiritus : ut potiùs furentis animi vaticinatio appareat^ quam religiosœ orationis sub testibus fides. Une épopée n'est pas un recueil historique : le génie du poète s'élance hardiment, enveloppe de fictions le nœud de Faction principale, met en mouvement la natiwe et les dieux, de manière à ce que son ouvrage ait plutôt Fair d'une inspiration que d'un récit fondé sur les témoignages de Fhistoire.
Camoens avait à choisir— entre quatre sortes de merveilleux : les fables anciennes, la magie moderne, la théologie du christianisme et la philosophie des personnages allégoriques.
Voltaire a employé ce dernier moyen, mais nous voyons dans la Henriade que ces êtres intellectuels qui, sous les noms delà Politique, de FAmbition, etc., s'interposent entre les ligueurs et Henri IV, sont froids et arides comme toutes les idées simplement métaphysiques. La poésie doit présenter des tableaux ani-
ROTICB SUR LES LUSIAOES. 79
mes, remplis d'illusions, propres à émouvoir nos cœurs et à charmer nos esprits, et rien n'est moins ciq[>able de produire cet efifet qu'un être de raison, qui n'a ni corps, ni figure, ni attributs. Le philosophe français, malgré tout son talent, n'a pu vaincre la sécheresse de ce genre.
La théologie du christianisme, qui ne décerne une participation directe aux attributs du Tout-Puissnnt qu'à des vertus austères, et qui, loin de déifier nos faiblesses et nos erreurs, les dépouille de tout prestige, présente peu de ressources à l'action d'une épopée. Ne pouvant personnifier toutes nos passions dans le ciel . des chrétiens, le poète est alors réduit à recourir aux esprits infernaux pour en représenter une partie, et, par ce choix seul, il annule toute l'action, car il nous indique d'avance le résultat : nous savons très-bien que tous les mugissements de l'enfer, toute l'armée de satan, ne feront pas réussir un héros, s'il a pour adversaire un élu de Dieu ou un protégé de Marie. Tout le fracas du Pandemonium , dans Milton, ne nous étonne nullement, et quefs que soient les moyens dont le poète se sert pour amener le dénoûmeut, conmie il est certain, et que nous le connaissons dès l'origine, il excite bien peu vivement notre intérêt. Combien est supérieur le merveilleux d'Homère I L'ambition, la valeur, la jalousie, l'amour, sont des dieux, des habitants du ciel, qui se partagent les intérêts de la terre, sur laquelle ils sont adorés. Jupiter même prend le parti des Troyens contre Junon et Neptune. Tous essayent de se concilier une autre divinité,
aveugle et incertaine, le Destin, dont les arrêts sont immuables, il est vrai, mais que Ton peut éluder. La ^ protection et la haine de ces habitants de l'Olympe ne jettent aucune défaveur sur le héros qui en est l'objet, ne le rendent point odieux et n'indiquent pas d'avance quel doit être son sort. Leur intervention ajoute au sublime de l'action, suspend la péripétie et donne au merveilleux épique des proportions nobles et gracieuses à la fois ' . Camoens ne crut donc pas pouvoir introduire dans les Lusiades cette gravité, cette tristesse majestueuse qui forme un des caractères les plus frappants du christianisme. Son poème, dont toute l'action se développe et s'accomplit sur des mers orageuses ou sur des rivages barbares, avait trop besoin d'un merveilleux qui, par des peintures variées, vint sourire à l'imagination du lecteur.
Mais pourquoi n'employa-t-il pas de préférence les sortilèges et la magie moderne, comme Le Tassé le fit quelques années plus tard? Pour répondre à cette question, il faut se rendre compte d'abord des lieux et du temps où parurent les Lusiades. Rappelons-nous que l'Inquisition était établie dans le Portugal ; que les accusations de magie et de sortilège peuplaient les prisons ; qu'une parole mal interprétée, un jeu innocent de son imagination poétique, pouvaientle mener devant ce redoutable tribunal ; et qu'il aurait eu à craindre de n'être plus, aux yeux des inquisiteurs de la foi, qu'un magicien en commerce avec les démons ou un pro-
1. V. le discourd préliminaire de la traduction de Vàruucana^ par Gilbert de Merlhiae.
pagateur des doctrines les plus condamnables. Et puis, quel avantage, après tout, y aurait-il eu à préférer aux divinités du paganisme les sortilèges de la magie? Oftrent-ils plus de vraisemblance ? L'esprit accepte-t-il plus volontiers ce système cabalistique qui renferme Qorinde sous Técorce d'un pin, Armide dans Tintérieur d'un myrte, et qui transporte par enchantement le principal héros du poème des rives du Jourdain aux lies fortunées? Ne se prête-t-il pas au contraire plus aisément à cette ancienne mythologie, qui met en jeu la cause première de tous les mouvements de là nature, sous le nom de Jupiter, et toutes les causes secondes sous les fabuleuses dénominations de Venus, de Mars, de Bacchus et de Téthys ? Relisons l'admirable morceau de VAri poétique dans lequel Boileau dit que lepopée,
Dans le vaste récit d'une longue actiou,
Se soutient par la fable et vit de fiction.
Là, pour nous enchanter, tout est mis en usage;
Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage.
Chaque vertu devient une divinité :
Minerve est la prudence, et Vénus, la beauté.
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre,
C'est Jupiter armé pour effrayer la terre.
Un orage terrible, aux yeux des matelots.
C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots...
et l'ode si connue de Jean-Baptiste Rousseau, qui fait l'apologie de ce langage enchanteur où
Tout semble prendre un corps visible, Vivre, parler et se mouvoir.
et enfin les charmants vers de notre grand Corneille :
Qu'on fait d'ÎDJure à Tart de lui voler la fable! C'est interdire aux vers ce qu'ils ont d'agréable, Anéantir leur pompe, éteindre leur vigueur, Et hasarder la Muse à sécher de langueur. 0 vous qui prétendez qu'à force d'injustices Le vieil usage cède à de nouveaux caprices, Donnez-nous, par pilié du moins, quelques beautés Qui puissent remplacer ce que vous nous Otez . Tous ces vieux ornements, traitez-les d'antiquailles; Moi, si je peins jamais Trianon et Versailles, Des nymphes, malgré vous, danseront alentour ; Cent demi-dieux badins leur parleront d'amour; Du satyre caché les brusques échappées, Dans les bras des syl vains feront fuir les napées; Et si le bal s'ouvrait dans ces aimables lieux. J'y ferais, malgré vous, trépigner tous les dieux.
Ne nous étonnons donc pas que Camoens n'ait pas consenti à se priver du ressort de la mythologie du paganisme, puisqu'il n'a fait, en s'en servant, qu'employer la véritable langue des poètes et le seul merveilleux qui puisse lui convenir. Faisons d'ailleurs une remarque à laquelle ne se sont pas assez arrêtés ceux qui l'ont critiqué, c'est que ses héros, dans leurs paroles et dans leurs actions, ne cessent pas un seul instant d'être chrétiens : l'auteur seul est païen, c'est-à-dire que toutes les fois qu'il parle comme poëte, il use de tous les privilèges et de toutes les ressources de la poésie. « On lui a fait un tort de cette alliance, dit madame de Staël, mais il ne nous semble pas qu'elle produise dans sa Lusiade une impression dis-
cordante ; on y sent très-bien que le christianisme est h réalité de la yie, et le paganisme la parure des fêtes, et Ton y trouve une sorte de délicatesse à ne pas se servir de ce qui est saint pour les jeux du génie mime. »
CqieDdant, comme s'il eût prévu Tobjection des critiques, Camoens y répondit d'avance par cette explication aussi gracieuse que spiritueUe qu'il met dans la bouche de Téthys parlant à Gama, au moment où, du baut de la montagne escarpée, elle lui montre TEmpyrée : « C'est là, dit-eQe, que résident les véritables enfants de la gloire et de la vertu. Jupiter et Junon, Saturne, Janus et moi-même, nous ne sommes que des divinités fantastiques, inventées par les poètes. Fidèles à Fart charmant qui nous donna la naissance, nous n'avons point quitté la terre. Le ciel ne nous connut jamais, et cet Olympe où nous régnons, n'est qu'un rêve brillant du génie. — L'étemelle Providence, dont Jupiter n'est que la poétique image, gouverne l'univers par mille et miUe intelligences. Homère en a ^ des dieux. Ministres de colère et d'amour, ils pro- ^gent ou persécutent. Apollon, Mars et Vénus comptent pour Hector; Junon, Neptune et Pallas ont ^ujuré sa perte. — L'épopée, qui nous charme et nous ^struit tour à tour, la noble épopée a recueilli Théri- ^ge d'Homère : elle a conservé ses divinités et leurs uoms. Les génies protecteurs, les génies malfaisants, ^ retrouvent jusque dans les livres sacrés. La muse ^ticjue des Hébreux a revêtu de formes divines les ^ges de lumière ; et, dans son langage inspiré, Moloch
84 NOTICE SUR LES LUSIADESi
lui-même, l'affreux Moloch est un dieu. — Mais il n'en est qu'un véritable, celui dont la main puissante a suspendu dans l'espace tous ces globes que nous admirons. »
Invention. — Ajoutons, pour rendre toute justice au poète portugais, qu'il ne s'est pas contenté d'emprunter aux poètes anciens leurs fables et leurs divinités. Il a su créer lui-même, dans l'emploi très-modéré de certaines fictions allégoriques, une sorte de merveilleux que nous trouvons supérieur aux créations abstraites et métaphysiques de Voltaire. Celui-ci personnifie les passions comme la crainte, l'envie, l'ambition, et ces êtres de raison qui agissent nécessairement sur les personnages du poëme sans préparation, leur saisissant l'esprit à froid, nous laissent froids nousmêmes, sans nous produire grande illusion. Camoens, au contraire, personnifie l'effet que la passion doit produire sur l'âme, selon certaines circonstances données : cet être d'imagination se présente aux héros des LusiadeSy lorsque, déjà préoccupés, déjà émus par quelque fait extraordinaire, ils paraissent disposés à adopter toutes les images, toutes les illusions relatives aux intérêts qui les préoccupent, aux événements qui les émeuvent : l'allégorie est ainsi plus naturelle, plus saisissante, et, comme nous lui sentons plus de vérité et plus de vie, nous nous laissons toucher plus aisément avec les héros qui sont en scène. Il suffit de quelques exemples pour établir nettement cette distinction.
Examinons d'abord l'apparition, devant Emmanuel,
NOTICE SUR LBS LUSIADB8. 85
du Gange et de Tlndus personnifiés, qui viennent lui annoncer la soumission future de TOrient. Héritier des grandes pensées du roi Jean, dit le poète, Emmanuel se vit à peine sur le trône qu'il projeta la conquête des mers. Ce glorieux dessein^ si conforme à la noble ambition de ses aîeuXy le poursuivait jusque dans les bras du sommeil. Une nuit. . . c'était l'heure où les étoiles s*efhcent aux approches de l'aurore, où Tair, plus pur et rafraîchi par l'absence des feux du jour, invite les mortels au repos... étendu sur sa couche dorée, dans ce calme profond où l'esprit se dégage de l'obscurité des sens, le prince repassait dans son âme ses royales obligations et ses devoirs héréditaires. Le sommeil destendit sur ses yeux sans interrompre le cours de ses pensées^ et bientôt de prophétiques images se déployèrent devant lui. Sur l'aile d'un songe, il planait dans les cieux. Ses regards plongeaient sur des mondes inconnus, sur de grands empires encore ignores. Non loin des lieux où naît Taurore, il voit jaillir d'une longue chaîne de monts deux sources vives et fécondes. Elles semblaient dans le lointain se rapprocher et s'unir, etc... Emmanuel voit sortir du sein des eaux et s'acheminer vers lui deux vieillards d'un aspect vénérable, mais un peu sauvage. Ils marchaient à grands pas. De l'extrémité de leurs cheveux, l'eau coulait par torrents, etc... C'étaient le Gange et Tlndus... L'un d'eux paraissait plus fatigué que l'autre... Un air d'autorité respirait sur son front. Il s'arrête, et d'une voix majestueuse : « 0 toi, s'écrie- t-il, à qui le ciel a destiné l'empire de l'Orient, ton règne est arrivé... » —
86 NOTtCE SUR LES LU8IADE8.
On le voit : ce n'est pas la {)assion elle-même , ce n'est pas le fantôme de V Ambition qui vient agir sur la personne passive d*Emmanuel; celui-ci, au contraire, agit depuis longtemps, poursuit les projets ambitieux que lui a légués le roi Jean, le cours de ses pensées n'est pas interrompu, et c'est le but de sa passion, c'est Ve/j^et de son ambition^ c'est-à-dire l'Orient conquis, que son esprit, toujours actif, contemple tout à coup sous la forme du Gange et de l'Indus. Il ne saurait y avoir d'allégorie plus naturelle et plus vivante.
Camoens, quelques pages plus loin, fait usage du même art. Lorsque le roi a confié la direction de l'expédition projetée à Yasco de Gama , lorsque la flotte est réunie dans les eaux du Tage, que les guerriers ont été adorer l'Être Souverain pour le prier de les porter sans orage aux régions de l'aurore, et que tout est prêt pour le départ, les parents, les amis, un peuple immense nccourt sur les rivages : « L'affliction, raconte Gama, se peignait dans tous les yeux, et nous, accompagnés de paisibles cénobites, dont les pieux cantiques s'élevaient jusqu'au ciel, nous marchions lentement vers nos vaisseaux. Le deuil général s'accroissait à chaque pas. Les femmes versaient des pleurs, les hommes laissaient échapper de profonds soupirs. Les sœurs, les épouses, les mères^ en proie aux alarmes d'une tendresse plus défiante, augmentaient encore la tristesse d'un départ qui semblait sans retour. . . Nous n'osions lever les yeux... Chacun de nous craignait de s'attendrir, de chanceler à l'entrée de la carrière... Je me h&tai d'interrompre les adieux... J'or
ROTICB SUR LES LUSIADB8. fH
donnai rembarquement. » Le poète, pour peindre ou définir toute cette scène, pouvait représenter la Douleur et la Crainte agissant en divinités sur cette foule de familles désolées. Il aime mieux laisser nattre en elles ces sentiments naturels et, lorsqu'ils se sont manifestéSy lorsque nous avons vu âe produire ce mouvement spontané des hommes inquiets, des femmes, des mères et des épouses attristées, il a recours à Tallégorie ; an moment où les vaisseaux vont s'éloigner, un vieillard resté sur le rivage exprime au loin ses plaintes et ses appréhensions, personnifiant à lui seul les effets de /a.douleur et de la crainte d'un peuple tout entier. « J'ordonnai l'embarquement... Cependant un vieillard était resté sur le rivage, son regard était triste... Toutefois, d'un air improbateur, il secoua sa tête vénérable ; l'œil fixé sur nous, il donna tout à coup un libre cours à sa douleur. N&us l'entendîmes de nos vaisseaux. Ambition, disait-il, amour des conquêtes , à quels supplices tu livres les âmes que tu possèdes!... Dans quel gouffre de maux vas-tu plonger mon pays?. . . Misérables mortels!... Les prestiges de la gloire vous dérobent la vue du péril et, sourds à ma voix, vous n'entendez que le cri de la renommée qui vous proclame déjà les dominateurs de l'Inde !... Maudit soit le premier qui attacha la voile au chêne altier descendu sur les flots!... »
L'épisode dans lequel Camoens a porté au plus haut
point de perfection le système particulier dont nous
parlons, est celui du géant Adamastor, dont tous les
critiques s'accordent à reconnaître la sublime beauté.
Voltaire lui-même avoue que « cette fiction doit réussir dans tous les temps et chez toutes les nations ; » mais; chose curieuse , il en apprécie toute la grandeur en commettant une erreur profonde sur Fart et la compo* sition du poëte ' . Au moment, en efiet, où la flotte portugaise est sur le point d'arriver au cap des Tempêtes, ridée d'un auteur ordinaire aurait été de décrire un violent orage avec le fracas de la foudre et le tumulte des vagueSy de faire poursuivre Gama par la Tempête divinisée au milieu des éclairs, du tonnerre et de la furie des flots. Voltaire, qui pourtant était un grand poêtè, ne conçoit pas autrement l'apparition d'Adamastor : « C'est un fantôme, dit-il, qui s'élève du fond de la mer; sa tète touche aux nues, les tempêtes^ les vents, les tonnerres sont autour de lui... y il menace la flotte... » Mais il n'y a rien de tout cela dans la narration de Camoens. Le fiel est parsemé d'étoiles, la flotte de Gama sillonne paisiblement les ondes; ses guerriers veillent sur la proue, lorsqu'un sombre nuage obscurcit tout à coup le ciel et trouble leurs âmes. Au milieu de cette tranquillité profonde, la mer, sans cesser d'être calme, fait entendre au loin un bruit sourd, semblable à celui des vagues qui se brisent contre des rochers... a Quel prodige efirayant, s'écrie
1. Nous devons croire que Voltaire n'avait lu que Buperfleiellement le poème des Luxiades. Dans la première édition de son E$9ai êmr la poésie épique f il Taisail de Camoens un des compagnon! de Vaaeo do Gama, quMl appelait Velasco. Dans l'édition corrigée de eet Cjjoi, il fait arriver la flotte portugaise à l'embouchure du Gange. Enfln, il fait naître Camoens en Espagne dans les dernières années da règne de Ferdinand et d'Isabelle.
Gama, vont nous offrir ce climat et cette mer? C'est ici plus qu'une tempête ! » Et, en même temps, un spectre immense, hideux, s'élève devant lui. « 0 peuple I s'écria le spectre, le plus audacieux de tous les peuples! il n'est donc plus de barrière qui vous arrête. Indomptables guerriers, navigateurs infatigables, vous osez pénétrer dans ces vastes mers dont je suis l'éternel gardien, dans ces mers sacrées qu'une nef étrangère ne profana jamais, et dont l'entrée m'est interdite à moimême. Vous arrachez à la nature des secrets que ni la science, ni le génie n'avaient pu encore lui ravir ! Hé bien ! mortels téméraires, apprenez les fléaux qui vous attendent sur cette plage orageuse, et sur les terres lointaines où vous allez porter vos fureurs. Malheur au navire sacrilège assez hardi pour s'élancer sur vos traces ! Je déchaînerai contre lui, j'armerai les vents et les tempêtes. Malheur à la flotte qui, la première après la vôtre, viendra braver mon pouvoir!... » Le spectre poursuit de ses sinistres prédictions tous ceux qui succéderont à Gama, et quand, après ses prophétiques lamentations, il disparait, avec lui s'évanouit la nuée ténébreuse, la mer semble pousser un long gémissement, et le héros lève les mains vers le ciel pour le prier d'éloigner des Portugais les malheurs dont est menacé leur avenir. Ainsi Camoens n'a pas fait de description de tempête , il n'a point dépeint les compagnons de Gama aux prises avec les éléments déchaînés ; la mer est cahne. Seulement, lorsqu'ils arrivent au vaste promontoire qui, à l'extrémité de la terre africaine, garde ces parages inconnus que la témérité por-
tugaise s'est donné pour mission d'explorer, les guerrierSy au moment de franchir cette barrière que nul n'a encore franchie, voient dans leur imagination inquiète tous les dangers et les malheurs que peut entraîner dans Tavenir leur héroïque entreprise : le Génie que le poète leur présente répond exactement aux pensées qui doivent assiéger leur esprit à ce moment précis de leur voyage ; le géant personnifie, dans sa hideuse grandeur, les tempêtes, les guerres, les calamités que rOrient réserve un jour aux Portugais, toute la partie lamentable, tous les effets déplorables de leur prodigieuse expédition, et si Gama s*adresse alors au ciel, ce n'est point pour le remercier d*échapper luimôme à un danger présent et personnel, mais, pour le supplier de protéger ceux qui, après lui, suivront la voie désormais ouverte par* son audace.
En résumé, lorsque nous portons notre examen sur certains épisodes des LustadeSy tels que ceux du Gange, du Vieillard et d'Adamastor, nous reconnaissons que Camoens a donné des preuves irrécusables d'un admirable talent d'invention*. S'il avait simplement employé les génies de l'Ambition, de la Crainte et de la Tempête pour seconder ou contrarier les Portugais, ceux-ci, dépouillés pour nous de toute illusion au milieu de ces divinités allégoriques agissant sur eux à