Peintre d'A.damMtor, honneur sacré du Tage
Une riche palette est ton brillant partage : La noble invention vint broyer tes couleurs, Et pour la tendre Inès y mêla quelques pleurs.
(MiLLETOTE, Invention poétique.)
leur insu, nous seraient restés indifférents : au contraire^ il a fait vivre ses héros devant nous ; il nous a procuré le plaisir de suivre toutes leurs sensations naturelles; puis il en a agrandi les résultats avec le piisme ma§pique de son imagination. La poésie, dans les temps anciens et dans les temps modernes, n'a i^en inventé de plus grand, de plus beau, de plus vivement intéressant que ces merveilleuses fictions.
Est-ce à dire que l'imagination créatrice de Camoens ].iii ait permis de puiser constamment toutes ses forces ^m lui seul, qu'elle l'ait empêché d'imiter souvent les SK>êtesde l'antiquité? Assurément non. L'étude appro- Cdndie qu'il avait faite d'Homère et de Virgile, lorsqu'il suivait les cours de l'université de Coimbre, la connaissance parfaite qu'il avait acquise de leurs poëmes, l'ad- :miration toute particulière qu'il éprouvait pour l'j^n^W^, dont il faisait sa lecture favorite, ne devaient pas rester sans influence sur son esprit. Il est môme possible que l'idée première des Lusiades lui ait été inspirée par le plan même de la grande épopée latine. Virgile, en effet, par une multitude d'oracles, par les prophéties d'ànchise et l'ingénieuse fiction du bouclier forgé par Vulcain, avait suivi les destinées de Rome, depuis la iouve de Romulus jusqu'aux aigles romaines, depuis le chaume royal du bon Évandre jusqu'aux pompes du Gapitole. A son exemple, Camoens, par le récit de Gama au roi de Mélinde, par les peintures tracées sur les bannières portugaises, par les prédictions de Jupiter et de Téthys, a développé toute l'histoire du Portugal, tant en Europe qu'en Asie, depuis Viriate et Sertorius
jusqu*au grand Emmanuel, depuis Tentreprise de Gama jusqu'aux triomphes d'Albuquerque et de Castro. Il lui est arrivé aussi, dans beaucoup de détails, d'avoir des réminiscences, réfléchies ou involontaires, en tout cas heureuses, qui lui ont donné Toccasion de faire passer dans ses vers portugais les beautés de plus d'un vers latin, et lorsque, tout à l'heure, nous lirons les Lusiades en les annotant, nous prendrons soin d'observer le parti admirable qu'il a su tirer de toutes ces inspirations, qu'il avait reçues du poète romain. Car, comme le dit DeliUe en parlant de Virgile, lui aussi imitateur d'Homère, « un des plus intéressants spectacles, c'est l'impression du génie sur le génie. » Mais, quelle qu'ait été cette impression sur Camoens, nous pouvons dire qu'il a su rester toujours lui-même, et que d'ailleurs les parties les plus belles de son ouvrage, comme les épisodes dont nous venons de parler, sont précisément celles où il a marché sans le secours ordinaire des fables anciennes et soutenu par la seule force de sa propre invention.
VérUé des discours et des récits historiques. — Ce don de l'invention dont il était doué et qui, sans contredit, est la principale de toutes les qualités d'un véritable poète, ne s'est pas seulement dévoilé dans les fictions, les allégories et les descriptions dont il a orné son poëme, mais aussi dans les discours qu'il a prêtés aux dieux, aux rois et aux guerriers. Au deuxième chant, la harangue de l'interprète de la flotte au roi de Mélinde ; au quatrième, celle de Nuno-Alvarès Pereira
à l'assemblée de Coimbre ; au sixième, celle de Bacchus aux dieux de la mer ; au huitième, la défense de Gama accusé devant le Samorin, prouvent que le même ^énie qui fournit au poète des pensées fortes, des mouvements et des images, les fournit à l'orateur, et qu'il ^odste une alliance intime entre l'éloquence et la lK)ésie.
Les discours ne sont pas une des parties les moins ^^^marquables des Lusiades. Les précautions oratoires, !« disposition des arguments, le ton général de chacune ^e ces harangues répondent exactement aux temps, aux lieux, aux passions et aux circonstances. La défense ^e Gama, par exemple, qui est un modèle de logique, ^ane réfutation complète des accusations des Maures, ^&e trouve exactement appropriée à la donnée histo- :^que. Nous lisons dans l'historien Osorius toutes les :^aisons qui pouvaient s'opposer à ce que les Portugais dssent admis dans les ports du Malabar, et il faut con- "venir qu'elles étaient assez fortes pour tenir le Samornn en suspens : mais Gama, dans le discours que lui fait tenir Camoens, les écarte l'une après Tauti^ avec \ine ferme modération et une grande force de persuasion.
Rien n'est en effet plus digne de remarque que cette exactitude historique qu'a montrée le poëte dans tout le cours de son ouvrage. Non-seulement il a peint avec fidélité les mœurs générales de l'époque à laquelle appartenait l'action du poëme, cet esprit militaire et chevaleresque, cette valeur aventureuse, cet amour enthousiaste de la gloire qui animait alors toute la nation
portugaise et que nous voyons briller d'un bout à l'autre des Lustades;maLis,, dans les détails mêmes de ses discours et de ses récits, il s'est toujours astreint à l'observation scrupuleuse de la vérité. Les parties les plus techniques ne l'ont pas rebuté. Nous présente-tril, au chant IP, le monarque de Mélinde, il nous dépeint le costume oriental et lui oppose, avec un grand bonheur d'expression, le costume européen, passant en revue et nous ofiraht tout entière la toilette militaire d'un chevalier du seizième siècle. Lorsque son héros quitte Lisbonne, veut-il nous indiquer la date précise de son départ, l'an 1497 de Tère chrétienne, il l'exprime d'une manière nette et heureuse : « Le monde , chargé d'années, poursuivait languissamment le cours de son sixième âge ^ Il y comptait quatorze fois cent révolutions du soleil, et quatre-vingt-dix-sept autres encore, lorsque nos vaisseaux s'élancèrent sur l'Océan. » A-t-il à faire le récit de plusieurs batailles rangées, conune celles d'Ourique, de Tarifie et d'Âljubarota, bien que rien ne se ressemble comme ces chocs de grandes masses'les unes contre les autres, il trouve, dans les circonstances historiques, le moyen de varier avec tant d'art la peinture de ces trois combats, que chacun d'eux forme un tableau tout à fait distinct.
A la bataille d'Ourique, dans laquelle quarante mille Portugais seulement étaient opposés aux trois cent
1 . Les chronologistes diviflenl la durée du monde en six grandei périodes historiques, qu'ils appellent les Ages du monde. Les cinq premiers comprennent le temps qui s'est écoulé Jusqu'à la naissance de Jésus-Christ. Le sixième âge est l'ère chrétienne.
mille hommes des cinq rois maures, ligués avec Témir Ismaêl, on sait qu'Alphonse n'avait engagé Faction que parce qu'il comptait sur l'amour de ses soldats et surtout sur leur enthousiasme religieux, exalté encore par le récit d'un songe où Dieu même avait paru pour lui ordonner d'agir. On sait aussi que, après la victoire, un cri unanime le proclama roi, que les Cortès réunies ratifièrent cette acclamation, et que l'archevêque de Braga, primat du nouveau royaume, mit aussitôt sur son firent la couronne d'or dont les rois visigoths avaient, disait-on, fait présent au célèbre monastère de Lorvao. Aussi Camoens ne manque-t>il pas délaisser à cette mémorable journée son véritable caractère : la description qu'il en fait est empreinte d'une couleur religieuse qui lui convient parfaitement. — La bataille de Tariffe est dessinée sur un plan plus large. 11 s'agissait du sort de la péninsule tout entière, attaquée à la fois par les Maures de Grenade et par ceux d'Afrique : les Portugais et les Castillans s'étaient unis pour les combattre. Dans le récit du poëte, l'intérêt se partage, conune l'action elle-même, entre les deux peuples de la péninsule ; il prend soin de conserver à l'un et à l'autre les qualités personnelles qui distinguent chacun d'eux : l'Espagnol s'avance à pas mesurés contre les guerriers de Maroc ; le Portugais se précipite -sur l'armée de Grenade, la renverse en un moment, se joint au Castillan et décide la victoire. — A Aljubarota, les intérêts n'étaient plus les mêmes, l'aUiance des deux peuples était rompue ; le Portugal défendait son indépendance contre la Castille et combattait pour le
m NOTICE SUR LES LUSIADE8.
roi qu'il s'était donné. Camoens donne donc au roi un rôle tout à fait prépondérant : puisqu'il s'agit d'une couronne, il doit la sauver lui-même. « Cependant le monarque portugais parcourait la plaine, entrait dans tous les rangs, et, du geste et de la voix, échauffait l'ardeur du soldat. Il a vu le danger d'Âivarès. La lionne devenue mère est moins terrible en férocité, lorsque, etc...., tel s'irrite le héros: tel il vole, en frémissant, au secours del'avant-garde. Une troupe d'élite l'accompagne. Braves compagnons, dit-il aux guerriers d'Aivarès, chevaliers invincibles, défendez la patrie ; son indépendance est au bout de vos épées. Voici votre roi: bravez, conune lui, les javelots et les traits. N'êtesvous plus mes frères d'armes? N'êtes-vous plus les Portugais ? Il dit, et brandissant quatre fois sa lance, il la darde avec force, et d'un seul coup arrache le dernier soupir à plus d'un Castillan. L'intrépidité du monarque a passé dans l'àme de ses guerriers. Une noble honte les ramène au combat ; tous rivalisent de courage et d'audace. » — C'est ainsi que l'auteur sait varier ses tableaux en profitant habilement des circonstances de temps et de lieu, des nuances de caractère et d'intérêts, en un mot, de toutes les notions vraies que lui fournit l'histoire.
Les sujets même les plus arides, ceux qui, par leur exactitude scientifique, semblent devoir se prêter le moins à l'invention et aux développements poétiques, ne l'effraient pas. On reconnaît, par exemple, combien en général sont ingrats les détails de géographie. Pomponius Mêla en fait la remarque au com-
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mencement de son ouvrage : « Orbis siium dicere aggrediory impediium opus et facundiœ minime capax. f entreprends la description de l'univers, ouvrage difficile et qui ne se prête point aux ornements du discours. » Mais ces détails, qu'un géographe trouvait si rebelles à la prose, Camoens n'a pas craint de les mettre en vers ; et le passage du IIP chant où Gama présente au roi de Mélinde le tableau de TEurope, n'est pas le morceau de son poème le moins riche en expressions pittoresques. Nous le voyons de nouveau, au V* chant, dans le récit de la navigation des guerriers, et au X% dans la description générale du globe, lutter avec le même bonheur contre des difficultés encore plus grandes et couvrir de poésie l'aridité des notions astronomiques. Il est vrai que, sur ce dernier point, il a commis une grave erreur. Dans tout le discours que Téthys tient au héros sur les corps célestes, sur leurs dispositions et Itîurs mouvements, Camoens a suivi l'ancien système des Péripatéticiens, qui admettaient onze globes et la terre au milieu. Le dixième ciel, qu'ils appelaient le premier mobile, tournait sans cesse d'Orient en Occident, et entraînait dans son mouvement tous les autres cieux. Mais le poète n'a pas besoin qu'on le justifie d'avoir ignoré, avec les plus grands savants de son temps, les vérités que Newton ne devait découvrir et enseigner que plus tard. L'erreur qu'il a conunise au X* chant, n'est pas la sienne : elle appartient au siècle où il vécut.
Tel est le respect qu'il a témoigné pour la vérité dans tout le cours de son ouvrage, qu'il ne s'est pas contenté de raconter les faits et de décrire les choses fidè-
lement : il s'est attaché à porter toujours sur ses personnages et sur leurs actions des jugements assez impartiaux pour que la postérité n'eût jamais à les modifier. Les poètes en général, et les poètes épiques tout particulièrement, aiment à orner leurs héros de toutes les qualités possibles et à laisser dans l'ombre les défauts qui peuvent les déparer ; Camoens, au contraire, malgré son désir constant de faire valoir aux yeux du lecteur le mérite de chacun des enfants de Lusus, n'a guère permis aux expressions qu'il employait, d'aller au delà de sa véritable pensée, et, quand il a fait l'éloge des plus grands hommes du Portugal, il a toujours su le tempérer au moment où semblait l'exiger la juste appréciation de certains actes. C'est ainsi que la nymphe qui prédit aux compagnons de Gama les hauts faits des gouverneurs de l'Inde, après avoir célébré les exploits et la gloire d'Albuquerque, s'arrête tout à coup interdite, au souvenir d'un châtiment trop cruel infligé par ce grand homme à un soldat, dont la faute était pardonnable... « La nymphe allait poursuivre l'éloge d'Albuquerque ; mais eUe se souvint d'un trait de colère, qui ternit la réputation du héros. Le grand capitaine, le guerrier, à qui la gloire a destiné ses plus belles couronnes, est toujours le père et l'ami de ses compagnons d'armes ; forcé de punir, il frappe à regret : le sceptre du général n'est point la hache du licteur. Quand la faim, la soif, les maladies, les dangers du champ de bataille, quand l'inclémence de l'air et la rigueur des saisons, quand tous les fléaux tourmentent la patience du soldat, il n'appartient qu'à des cœurs sans pitié de
puDir du dernier supplice une faute pardonnable à Thumaine faiblesse. . . » — Il en est de môme au IIP chant. Alphonse vient de perdre son père, dom Henri. Sa mère, Tambitieuse Thérèse, ne craint pas d'offenser les mânes de Henri et de former les nœuds d'un second hyménée. Dans son délire, elle s'empare du sceptre, le livre à Transtamare et revendique comme sa dot tous les domaines de l'illustre orphelin. La guerre intestine 8*allume. Les champs de Guimaraens se rougissent du sang des familles. « Une mère marche contre son fils. Ambitieuse et superbe, elle brave le ciel et la nature. L^amour maternel est éteint dans son cœur ; un autre amour la subjugue et l'entraîne... Cependant la victoire a couronné le parti le plus juste. Alphonse est triomphant; les armes sont tombées des mains des rebelles... » Mais le poète, loin de célébrer ce premier triomphe du futur vainqueur d'Ourique, lui reproche d'avoir terni l'éclat de sa victoire en ne pardonnant pas à sa mère; « la colère égare le vainqueur: Thérèse est chargée d'indignes fers. Malheureux Alphonse ! as4u donc oublié que Thérèse est ta mère, et que le ciel venge tôt ou tard les droits de la nature offensée ? » Les restrictions de ce genre ne sont pas rares dans les récits élogieux de Camoens. Il ne fait pas seulement que chanter ses héros : il les juge. Et Ton peut avec raison dire de lui ce qu'on a quelquefois dit de Shakspeare', qu'il a été l'un des meilleurs historiens de son pays.
1 . Voy. lar Shakspeare les excellents ouvrages de M. A. M éiières : SAaisjMsre» ses snnrres ef $€$ critiqni$ ; Prédéeeunurt ei eomtmporaiHi
Voltaire et La Harpe, qui n'ont jamais manqué d'exercer leur malicieuse critique sur les Lusiades , toutes les fois qu'ils ont cru en avoir trouvé l'occasioD, n'y ont découvert aucune faute commise contre la vérité, ni dans les récits, ni dans les discours, ni dans les jugements historiques. Rien, dans tout Tensemble des dix chants du poème, n'a été relevé par eux sous ce rapport, si ce n'est un seul point, qui d'ailleurs nous semble devoir échapper aux reproches de tout commentateur moins malveillant. Camoens, disent-ils, a supposé trop d'érudition aux Maures de l'Orient qu'il met en scène, au roi de Mélinde, par exemple, et à ce Mozaîde de Calicut, qui connaît l'histoire romaine et parle sciemment d'Annibal^ Mais rappelons - nous comment le poète nous présente tout d'abord Mozaîde. Un envoyé de Gama, monté sur une barque légère, vient d'aborder au rivage de Calicut : un peuple immense vole à sa rencontre. « Au milieu de cette foule empressée arrive un Musulman. Il est né sur la côte barbare où régna jadis Antée. Voisin de la Lusitanie, le sort des armes l'a fait, jeune encore, tomber entre les mains des Portugais. La fortune Ta depuis transplanté dans ces climats lointains. » Dès lors, est-il étonnant qu'il sache parler la langue espagnole, et qu'il ait pu acquérir, soit en Portugal, soit en Espagne, les connaissances qu'il étale dans son discours. Nous ne voyons rien de ridicule à supposer, comme Duper-
de Shakipeare; Contemporains et successeurs de Shakspeare. 8 volumes iu-8o«