‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 31 sur 240 · Chinl I, oci · texte numérisé non relu

Chinl I, oci

Mais la pureté et la noblesse de son style ne faisaient que refléter les qualités de son âme, et, nous l'avouons volontiers y nous ne nous serions pas attaché, comme nous venons de le faire, à relever dans les Lusiades les divers mérites de l'invention, de la composition et de rélocution, nous ne nous serions pas intéressé à remarquer la philosophie des moralités, Téloquence des discours, la vérité des récits, le charme de la poésie, si, en admirant le philosophe, l'orateur, l'historien et l'écrivain, il ne nous avait pas été permis d'admirer en même temps la sensibilité et la générosité de l'homme . Camoens ne fut un grand poëte et ne parla noblement que parce qu'il était homme de bien et bon citoyen : vir bontis bene dicendi peritus.

Cette sensibiUté dont il était doué, et qui fut, comme nous l'avons vu dans l'histoire de sa vie, une des principales causes de ses malheurs, perce à chaque instant dans son poëme. Et ici nous ne rappelons pas ces morceaux pleins d'émotion et de passion qui, comme l'épisode d'Inez de Castro, ont été traduits dans toutes les langues et ont attendri les lecteurs de toutes les nations. Nous parlons seulement de ces remarques touchantes, de ces pensées pleines de délicatesse, qui sans cesse se présentent naturellement à son esprit, et qui, vivifiant les moindres parties de son œuvre, y sèment une douceur mélancolique, une tendresse poétique que rendent encore plus sensibles les expressions toujours imagées d'un style enchanteur. Quoi de plus émouvant, par exemple, au milieu de la grande scène des adieux du peuple de Lisbonne à ceux qui

s'en Yonty que ces guerriers animés d'un patriotique et saint enthousiasme, mais qui « marchent lentement et en silence, n'osant lever les yeux sur une mère, une ^use, une famille désolée? » Quel sentiment profond de tendre tristesse au souvenir de la mort de quelques compagnons obscurs de Gama ! Us avaient partagé ses périk et ses travaux ; ils devaient revoir avec lui leur patrie, leur famille, leurs amis... « leurs ossements ont blanchi sur la terre étrangère^ ! » On croit entendre les adieux d'Énée à son infortuné pilote :

Nadus et ignota, Palinure, jacebis areoa.

Et comme on voit, dans les prophéties du X' chant,

jusqu'à quel point le poète connaît le cœur de rhonune !

1^ nymphe inspirée prédit en face à Gama l'époque

précise où il doit cesser de vivre, et n'accompagne

^'aucune précaution cet avis inattendu : c'est au héros

Vï elle parle; mais, peu après, Téthys lui annonce la

^ malheureuse de son" fils; elle use alors envers le

P^ï'e des plus grands ménagements et se hâte de le

^traire de cette pensée par des souvenirs qui le

^Hent. « 0 Gama ! ce héros est ton fils ! Mais peut-on

^^^ sa destinée ?... Ramène tes regards sur la rive où

'^^rit Mélinde; tu n'as point oublié son roi, ni son

J^^ple hospitalier. » C'est le

Tu Marcellus eris... manibus date lilia plenis. ^ poëme des Lusiades est tout rempli de ces nuances

^ . Chant V, st. 8t.

iO0 NOTICE SUR LES LUSIÂDB8.

de sentiment, de ces sortes de délicatesses qui ont tout particulièrement distingué Virgile chez les poètes anciens et Racine chez les modernes.

C'est surtout lorsque l'honneur du nom portugais et l'intérêt de la patrie sont en jeu que Camoens sent s'exalter sa sensibilité. Alors les pensées nobles et généreuses, les paroles courageuses et véhémentes se pressent en foule sous sa plume. Il poursuit sans ménagement les vices de ses contemporains, leur présente sans cesse comme exemples les héros qu'il a chantés. Hardi parfois jusqu'à la témérité, généreux jusqu'au désintéressement le plus absolu, jusqu'au sacrifice personnel de toute la part de bonheur qui pouvait encore lui être réservée dans ce monde, il ne craint pas de s'aliéner les riches et les puissants, de s'attirer la haine des ministres et l'indifPérence de son roi. Son vertueux enthousiasme fait qu'il est pauvre et délaissé : mais s'il meurt de misère, il meurt du moins avec la conscience nette et le ferme sentiment^ de l'immortaUté de son œuvre et de son nom.

1 . « Cette congeience de son talent est une belle ehose, quand U postérité la confirme : autant la vanité sans fondement est misérable, autant est noble le sentiment qui vous garantit ce que tous êtes, malgré les efforts qu^on fait pour vous accabler. » (M">« de Stail.)

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