‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 60 sur 240 · Glu 111« ti* 117 et iuIt. Jusq. it · texte numérisé non relu

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et, pour s'assurer si elle trouverait dans le roi quelque pitié, elle amenait avec elle les trois innocents princes, ses fils, enfants de peu d'âge et très-beaux. Avec eux donc, et employant beaucoup de larmes et de paroles touchantes, elle demanda pardon et miséricorde. Quoique dur de son naturel, et rendu plus rigoureux encore par la persuasion des siens, le roi, voyant le spectacle déplorable d'une femme si belle et si innocente, qu*einbrassaient de si beaux enfants et qu'elle prenait pour bouclier et défense, le roi s'en allait déjà et lui laissait la vie ; mais les chevaliers qui venaient avec lui pour être présents à la mort, ne pensèrent pas ainsi. Quand ils virent le roi sortir, comme ayant révoqué la sentence, ils le supplièrent de les envoyer tuer Inez, car ils se trou* valent compromis par lui, à cause de la détermination publique d'après laquelle il les avait amenés, et se voyaient en butte dorénavant au péril que leur faisait courir la forte haine de l'infant dom Pèdre. Ils entrèrent donc où elle était, la tuèrent cruellement comme des bouchers. Cette action fut reprochée au roi comme grande cruauté par les hommes en qui il y avait quelque humanité et quelque bon sens; car ils disaient qu*on aurait dû attendre les événements qui' étaient à venir et encore incertains au lieu de se jeter dans le crime. Us ajoutaient qu'on avait évité un inconvénient par un plus grand encore, celui de tuer une innocente, à laquelle il ne manquait, de l'avis de tous, pour mériter d'être reine, que le mariage de son père avec sa mère; car, parle li • gnage, par les qualités personnelles, elle devait certainement l'être. Le corps de dona Inez fut enterré aussitôt à Sainte-Claire. » Dom Pèdre, emporté par la colère et le désespoir, prit les armes, porta le fer et la flamme dans les provinces où étaient situés les domaines des meur-^ triers, se mit en rébellion contre Alphonse IV et vint même assiéger la ville de Porto; mais l'archevé^qiie de

Braga, qui commandait cette place, et la reine dona Béatrix intervinrent entre le père et le fils, et ils signèrent one convention qui assurait Timpunité tant aux meurtriers d'Inez qu'à ceux qui s'étaient armés pour la venger.

Alphonse lY ne devait pas survivre longtemps à cette catastrophe. Il tomba malade à Lisbonne et, sentant la mort arriver, il manda près de lui les meurtriers qu'il Q*a.vait pas cessé de protéger et leur conseilla de s'expatrier, s'ils voulaient, après sa mort, échapper à la vengCAnce de son successeur.

Dom Pèdre (1356-1367).

I^ vieux roi ne se trompait pas. Dès que dom Pèdre

^ttt proclamé roi, son premier acte fut de poursuivre les

clàeiraliers qui avaient si cruellement assassiné celle qu'il

luxait. Il les fit d'abord déclarer traîtres à la patrie et

^itfisqua tous leurs biens ; mais un tel châtiment était

P^^ pour une âme aussi ardente, aussi ulcérée que la

sieone. Comme les coupables s'étaient réfugiés en Cas-

"^ï^, il demanda leur extradition au roi de ce pays, en

'^ promettant en échange quelques seigneurs castillans

î'^ avaient cherché un asile en Portugal. Pacheco s'é-

^^^.ppa, mais Gonzalès et Coëlho furent saisis. « Le jour

^ 4e la vengeance, dit Gamoens, ne tarda pas à paraître :

* clom Pèdre, à peine monté sur le trône, poursuivit les " ^Haeurtriers fugitifs. Ils lui furent livrés par un autre " clon Pèdre dont la mémoire épouvante encore la Cas- ^ ^ille. Des nœuds sanglants unirent les deux monarques,

* ^t rappelèrent le pacte inhumain d'Octave avec Antoine

* ^ILépide'. » La chronique rapporte que la manière ^•^nt se passa le supplice fut chose étrange et cruelle : i Ci)ëlho, le roi fit tirer le cœur par la poitrine, et à

Gronzalès, ce fut par les épaules. «Les paroles qu*il y eut en cette occasion, le peu d'habitude qu'avait en un tel office Texécuteur, tout cela serait chose bien douloureuse à entendre. Enfin dom Pèdre ordonna qu'ils fussent brûlés. Et tout ce supplice eut lieu devant le palais où il demeurait, de manière qu'en dînant il avait l'œil à ce qu'il faisait faire . »

Cette sanglante exécution terminée, il voulut rendre les derniers honneurs à Inez et la proclamer reine de Portugal. Il se transporta d'abord à Castanhède; en présence de la noblesse et du clergé, il jura qu'il avait épousé Inez de Castro, et produisit les témoins de leur union ; les prélats déclarèrent au peuple le mariage de dom Pèdre et d'Inez. Puis il se rendit à Coïmbre, au couvent de Sainte-Claire. Inez fut exhumée, revêtue des habits royaux et placée sur un trône avec une couronne sur la tète. Les grands, les seigneurs de la cour la reconnurent pour leur souveraine et lui baisèrent les mains. Après quoi, un char magnifique, suivi d'un long cortège en deuil, la conduisit, entre deux files non interrompues de flambeaux, depuis Coïmbre jusqu'au monastère d'Alcobaça, lieu de la sépulture des rois de Portugal. Là, lui était élevé un tombeau en marbre blanc, surmonté d'une statue, qui la représentait étendue et couronnée. «Le corps, dit la chronique que nous avons déjà citée, fut placé dans le monument, avec grand nombre de messes et solennités, et cette translation fut la plus honorable qui eût été vue jusqu'alors en Portugal. Semblablement le roi fit faire un ^utre monument bienou\Tagé pour lui, et il le fit placer à côté de celui d'Incz, afin que, quand il viendrait à mourir, on l'y déposât près d'elle. »

Dom Pèdre, après avoir ainsi réhabilité la mémoire de son amante, s'adonna tout entier aux soins de son gouvernement. Il continua avec succès la réforme des lois et des mœurs, commencée par ses prédécesseurs. Il

montra, il est vrai, dans son administration une rigueur qui fut quelquefois de la cruauté ; il lui arriva parfois d'infliger pour des délits incertains des punitions plus grandes que celles qui étaient ordonnées par le bon droit pour des crimes avérés. Il ne dédaignait pas de fouetter lui-même les coupables et il avait, paratt-il, à cette intention, rhabitude de porter un fouet à sa ceinture; mais son inflexible sévérité fit régner dans toute Tétendue du royaume une entière sécurité pour les personnes et les propriétés^. Il n*admit point dans la justice deux poids et deux mesures : les nobles et les grands eurent à rendre compte de leur conduite comme de simples particuliers ; le clergé lui-même dut plus d'une fois se soumettre à sa juridiction; et ce ne fut pas de son règne que Ton put dire que les lois étaient semblables à une toile d'araignée, en laquelle les petits moucherons tombent et meurent, tandis que les grosses mouches, qui sont plus fortes, la rompent et s'en vont. Aussi, tandis que les ordres privilégiés le surnommèrent/e Cruely le peuple, qui ne manqua pas d'affection pour lui vers la fin de sa vie, se contenta de Tap- 1er le Justicier.

Il est certain que, si Ton considère les résultats de son gouvernement, ils furent heureux pour le pays. L'ordre intérieur ne fut jamais troublé ; il prit aussi le plus grand soin d'éviter toute cause de guerre avec l'étranger. Lorsque le roi de Gastille, vaincu par Henri de Transtamare et les bandes françaises de Duguesclin, vint se réfugier auprès de lui et lui demander assistance, malgré les liens de parenté qui les unissaient et les services antérieurs qu'ils s'étaient rendus, il refusa d'exposer son royaume aux contre-coups d'une guerre dont il ne pouvait tirer aucun profit. Cette paix, cette tranquillité constamment maintenue au dedans et au dehors, devait avoir pour conséquence un accroissement considérable

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