‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 72 sur 240 · Gb. IV, tt. 50 et · texte numérisé non relu

Gb. IV, tt. 50 et

"Vrage de morale qu'il a écrit, le Leal Comelheiro^ dans l«qael il déposait ses pensées les plus intimes, témoigne ^ chaque page de la profonde sensibilité de son âme.

Alphonse V (i 438- 1481).

Alphonse n'avait que six ans, et le testament du roi livrait la régence du royaume à sa veuve dona Léonor ^^Aragon. Mais les Portugais ne pouvaient consentir à laisser toute Tautorité entre les mains d'une étrangère; le testament fut cassé et le pouvoir divisé : Léonor ne ^arda que l'administration et la tutelle de son fils; le comte d'Arrayolos, fils du comte de Barcellos, eut la direction de la justice, et l'infant dom Pèdre reçut le titre de défenseur du royaume. Ce dernier choix était excellent : dom Pèdre était un prince doué des plus grandes qualités; connu depuis longtemps par ses études, par son amour des lettres et des arts, il avait visité, pendant plusieurs années, les États les plus importants de l'Europe et avait rapporté de ses voyages une grande connaissance des choses et des hommes de son temps.

Vivement blessée de n'avoir pu conserver l'autorité tout entière, la reine qui, malgré l'affection d'Edouard pour son frère, avait toujours détesté dom Pèdre, trouva un nouveau motif de haine dans cette préférence qui lui était accordée par la nation. Elle se mit à comploter sa perte et trouva des alliés très-puissants, tels que l'archevêque de Lisbonne, et ce fils de Jean 1", dom Alphonse, qui, comme nous l'avons vu, avait épousé la fille d'Alvarès Pereira. Ses complots n'eurent aucun succès : le peuple ameuté chassa l'archevêque ; elle-même s'enfuit à Cintra, et, après s'être inutilement adressée à ses frères, les infants d'Aragon, qu'elle excitait à porter leurs armes contre le Portugal pour sa vengeance per-

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sonnelle, elle dut bientôt se retirer en Gastille, loin de son enfant, qu'elle n'avait pourtant pas cessé d'aimer tendrement, et mourut peu après, dans un état presque voisin de la misère. Sur ces entrefaites, une junte avait décerné, jusqu^à la majorité du roi, le pouvoir intégral de la régence à dom Pèdre.

Les dix années qui s'écoulèrent alors, furent une des plus heureuses périodes de Thistoire du Portugal. Sans négliger l'éducation du jeune prince, qui avait pour gouverneur le digne Gonzalvès de Attaïde, premier comte de Atouguia, le régent n'oublia rien de ce qui pouvait affermir la tranquillité du pays. Il donna les plus grands soins à la rapide expédition des afifaires, surveilla attentivement les jugements rendus, mit la dernière main au code national qu'avaient entrepris ses deux prédécesseurs. Avec l'intelligence qu'il avait conçue, dans ses voyages, du développement des institutions contemporaines, il sauvegarda en toutes circonstances l'autorité royale, affranchit plusieurs communes des droits qu'elles devaient aux seigneurs et auxévèques, et réussit à soustraire certains ordres militaires nationaux à la dépendance où les retenaient encore les grandes maîtrises d'Espagne. Il ne perdit pas de vue, non plus, les découvertes maritimes, et unit ses efforts à ceux de son frère , dom Henri, à qui autrefois il avait rapporté de Venise un précieux exemplaire des voyages de Marco Polo, qui n'avait pas peu contribué aux méditations de l'illustre infant.

Les excursions sur les c6tes de l'Afrique occidentale devinrent plus fréquentes : il ne se passa pas d'année sans qu'il y en eût plusieurs. En 1444, Nuno Tristan, aidé d'Antào Gonçalvez, réussit à s'emparer de dix in — digènes et ne retourna en Portugal qu'après avoir nom^ — mé le cap Blanc. L'année suivante, un de ces dix in — digènes, qui était un chef de tribu, ayant promis un^

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riche rançon s'il était rapatrié, Alphonse. Gonçalvez fut chargé de cette mission, et reçut en échange de ce personnage dix noirs et une certaine quantité de poudre d'or : de là le nom de 7*w ctourOy donné au fleuve sur les rÎTes duquel fut ainsi inaugurée la traite des Africains. En 1446, Denis Fernandez s'avança jusqu'au cap Yert. Et la possession de toutes ces contrées venait d'être continuée au grand maître de l'ordre du Christ, dom Henri, et à la couronne du Portugal par une bulle du pape Eugène lY, qui concédait aux princes portugais, non-seulement toutes les terres déjà explorées en leur nom, mais celles qu'ils pourraient découvrir encore, depuis le cap Bojador jusqu'aux régions inconnues.

A l'extérieur comme au dedans, le gouvernement de clom Pèdre était donc heureux ; et ce prince n'ignorait pas que la nation lui était attachée. Cependant, il lui curivait parfois de penser à l'inconstance de la faveur populaire' et il ne pouvait chasser de sone&prit les pressentiments les plus tristes. Un jour, comme les habitants de Lisbonne voulaient lui témoigner leur reconnaissance, «n lui élevant une statue sur une place publique : «Amis, leur dit-il, si mon image était sculptée où vous le dites, il Rendrait un temps où, en récompense des biens que je ^ous ai faits, vos fils la renverseraient et lui briseraient les yeux à coups de pierre. Que Dieu me soit en aide ! car, en vérité, je n'attends que ce que je viens de dire, voire quelque chose de pis. » Et un autre jour, étant à Goïmbre avec dom Henri, celui-ci lui montrait, sur la porte, les armes de la ville au milieu desquelles figure une femme au-dessus d'un calice, et il interrompit l'explication que l'infant voulait lui donner de ces armoiries, en lui disant : « Ce calice, mon frère, est Tem-

I, Dins le Caneioneiro de Garcia de Re«ende, nous trouvons quelques fera de loi sar ee sujet.

blême du sang I De mes travaux, de mes services, di mes bienfaits, voilà ce qui sera la récompense. » Il sa vait que les ennemis dont il avait triomphé au début d sa régence, ne manqueraient pas d'entourer le roi, de que celui-ci serait majeur, et qu'en ravivant le aou venir d'une mère exilée et morte dans la misère» il chercheraient le moyen d'exciter la haine d'Alphoii84 contre lui.

Alphonse, il est vrai, selon le désir exprimé pai Edouard mourant, épousa Isabelle (6 mai 1448), flUe d< dom Pèdre, et il était naturel que la jeune reine exerçft sur son esprit une heureuse influence en faveur de soi père. Lors de sa majorité, il reconnut publiquement h sage adminbtration du régent, et le pria même de reste] auprès de lui pour l'aider plus longtemps de ses conseils mais les craintes de dom Pèdre n'étaient pas chimériques ce qu'il avait prévu devait se réaliser. Le comte de Bar* cellos et ses amis prirent peu à peu pour eux tout li crédit dont il avait joui lui-même, leurs perfides avù l'emportèrent, et bientôt, malgré les prières dlsabelle une lettre écrite au régent lui signifia que ses seiSôeoi étaient désormais inutiles, et qu'il pouvait s*éloigner,

Dom Pèdre se retira dans ses terres. Convaincu qui ses ennemis ne seraient pas encore satisfaits d'une teVU vengeance, il prit les mesures nécessaires à sa sécurité fortifia ses châteaux et s'entoura de chevaliers prêts i le défendre. Le noble Almada, comte d'Avranchez, ch^ valier de l'ordre de la Jarretière, ancien gouverneur di la citadelle de Lisbonne, réputé par sa loyauté et sec vertus, non-seulement en Portugal, mais en France et «a Angleterre, accourut d'Afrique, lui promettant de mourir à ses côtés. Alors s'établit entre le roi et son oncle une correspondance navrante pour ce dernier. On allait jusqu'à l'accuser d'avoir empoisonné deux de ses frères et la reine Léonor ; on lui faisait un crime des pré-

cautions qa*il avait prises pour défendre sa personne. L était prêt pourtant à toutes les concessions : le 30 sepembre 4448, il écrivait: «le roi, mon seigneur, m'ayant LfBrmé que, si je voulais me départir de certaines choses oat se ferait selon mon désir, je lui envoyai demander Mir faveur ce qu'il souhaitait, et que je Texécuterais ; [ue ce dont il voulait que je me gardasse, je m'en garlerais ; et que tout ce qu'un homme de mon rang poufait faire, je le saurais faire. Pas un mot ne m'a été ré- K>ndu. » Et en effet, Alphonse ne lui donna plus de ■éponse. Ses conseillers lui avaient persuadé que dom ?èdre s'apprêtait à lui ravir la couronne, et Barcellos ut autorisé à envahir ses terres avec une troupe armée. 3oin Pèdre l'ayant repoussée, fut aussitôt déclaré traître à a patrie et au roi. Il eut un moment la pensée de se reirer en Angleterre ; mais l'honneur lui défendait alors l'abandonner à la merci de ses ennemis les chevaliers ]ui lui avaient prêté l'appui de leurs hras ; après avoir essayé vainement de voir Alphonse et de parlementer, Il sentit que le moment était venu d'accomplir la triste iestinée qu'il avait autrefois prévue. Pour se préparer à la mort» il resta tout un jour dans le monastère de Batalba, en présence de la tombe de son père, en présence de celle qui lui était ouverte. Puis, il s'arrêta avec les siens près du ruisseau d'Alfarrobeira et, l'action s'étant engagée, le premier trait d'arbalète lui perça la poitrine.

Le comte d'Almada avait juré de mourir avec lui. Il tint son serment. Après avoir soutenu l'effort de l'armée, épuisé, n'ayant plus la force de frapper, il se coucha à terre, étendit les bras et cria à la soldatesque qui se précipitait vers lui : «rassasiez- vous, mes garçons n ; mille coups le frappèrent à la fois, son corps fut lacéré et sa tête portée en trophée.

Le cadavre de dom Pèdre était resté sans sépulture ; des soldats le portèrent dans la petite église d'Alverca.

Ce fut seulement beaucoup plus tard que la reine Isabelle obtint d'Alphonse qu'il fût inhumé au milieu des tombes royales, dans ce monument de Batalha, visité par lui quelques heures avant sa mort. Dom Henri, dont le silence au milieu de ces longues et sanglantes discussions doit paraître étonnant, vint alors conduire le cortège funéraire.

Plusieurs historiens ont reproché sévèrement au grand maître de Tordre du Christ la profonde indifférence qa*U sembla témoigner à sa famille pendant ces luttes intestines; d'autres l'ont excusé, disant que ses travaux l'occupaient trop sérieusement pour qu'il pût intervenir constamment comme médiateur. La vérité est qu*il vivait depuis longtemps loin de la cour, qu'il ne connut que trop tard toute la haine suscitée contre dom Pèdre, et que son intervention, si elle s'était alors produite, n'aurait sans doute été acceptée ni par le roi, ni par l'ancien régent.

Après ces déplorables événements, pour rallier tous les esprits et les diriger vers un but commun, Alphonse T eut recours au moyen que son aïeul, Jean P', avait si heureusement employé. Il résolut de déclarer la guerre aux musulmans. Constantinople venait de tomber aux mains des Turcs, et le pape Galixte III avait fait un appel chaleureux à tous les princes chrétiens ; le Portugal d'ailleurs avait à venger la défaite de Tanger et le ipar^ tyre du /^rtnce Constant. Le 30 septembre 4458, deux cents bâtiments débarquèrent une armée de trente mille hommes sur les rivages d'Alcazar ; la ville fut emportée d'assaut, et reçut comme gouverneur Edouard de Menezès. Alphonse revint en Portugal au milieu de Tallégresse générale ; on lui décerna le surnom d'Africain.

La conquête facile qu'il venait d'opérer, l'engagea à renouveler deux fois une semblable expédition. En 1464 et 1471 , il quitta de nouveau Lisbonne, à la tète de trou-

pes nombreuses, et réussit à soumettre les villes d'Anafe, de Tanger et d*Arzila. Dans cette dernière place, il y eut Un combat terrible: plus de deux mille musulmans périrent, les armes à la main. Ce fut là que le jeune fils du roi, qui devait plus tard régnersouslenomde Jeanll, fit ses premières armes et fut créé chevalier, en récompense de la bravoure qu*il avait déployée. La chronique raconte à cette occasion qu'Alphonse lui montra, étendu à ses pieds, le comte de Marialva, dom Jean Gouiinho, qui venait d*ètre tué en accomplissant des prodiges de valeur, et qu'il lui dit : «Mon fils, que Dieu te fosse aussi bon chevalier que celui qui est là gisant. » Paroles dont le prince sut se souvenir, comme il le prouva bientôt en Castille.

<c La Lusitanie, s'écrie ici le poëte, avait relevé son «I flront humilié, l'effroi était rentré dans le cœur des <c Barbares. Heureux Alphonse, si l'ambition ne l'eût « entraîné en Espagne I ^.. Les impénétrables remparts « des fières cités venaient de tomber. Jamais nos guerre riers n'avaient montré plus d'audace et d'intrépidité ; «( jamais le nom portugais n'avait brillé de plus d'éclat. <c Gomment ces jours de gloire se changèrent-ils en <€ jours de deuil?*»

L'infant Henri IV, roi de Castille et beau-frère d'Alphonse y, quelque temps avant de mourir, avait désavoué la princesse Jeanne, qui passait publiquement pour la fille incestueuse de la reine et de Bertrand de la Cueva. Il avait transféré le titre de princesse des Asturies à sa sœur Isabelle, qui venait d'épouser Ferdinand, fils de Jean H, roi d'Aragon. Mais, en mourant , il revint sur sa déclaration, reconnut la légitimité de Jeanne, et, vouant son peuple à tous les malheurs d'une guerre

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