CHAPITRE II
plaisanteries circulaient dans les rangs, et ceux d’entre nous qui avaient fait les guerres de l’Empire remarquaient à ce sujet avec satisfaction combien le jeune soldat de i83o ressemblait au vétéran de la grande armée. Même insouciance de la mort, désir ardent de voir du nouveau, esprit vif, intelligent, vivant au jour le jour, ne s’inquiétant jamais du lendemain, d’une gaieté intarissable, et d’une imprévoyance telle, qu’ils jetaient déjà presque tout ce que contenait leur sac, leurs vivres mêmes, pour pouvoir courir plus vite à l’ennemi.
Les officiers de la marine commandant les embarcations qui devaient remorquer les chalans , jaloux de se distinguer dans cette occasion, et de nous prouver qu’ils étoient aussi capables de bien faire à terre qu’à bord, se promettaient de n’être pas les derniers à aborder le rivage africain. On s’attendait à une résistance vigoureuse, et chacun voulait avoir sa part de gloire dans cette lutte sanglante. Toute la nuit se passa en préparatifs, et on distribua à la troupe les cinq jours de vivres qu elle devait porter.
Avant le jour la mer était sillonnée d’embarcations et de chalans chargés de troupes; la lune seule éclairait faiblement ce spectacle imposant. Le temps était superbe, la mer calme, et le bruit des rames interrompait seul le silence qui régnait dans toute l’armée. On s’interrogeait à voix basse ; on cherchait à découvrir l’ennemi , à deviner ses dispositions de défense. Une traversée de plus d’un mois avait établi entre les marins et nous une certaine fraternité ; nos adieux furent sincères, et chacun de nous, en les quittant pour marcher à l’ennemi, oublia et les vexations et les petites contrariétés du bord ; d’ailleurs , entre frères d’armes , ce qu’on peut avoir à se reprocher ne laisse pas de traces de longue durée ; leur rôle était fini , le nôtre allait commencer ; notre part était plus belle, nous devions nous montrer généreux.
L’ordre de débarquement arrêté par l’amiral Duperré était admirablement suivi de point en point ; les deux premières brigades de la première division aux ordres des généraux Poret de Morvan et Achard étaient dans