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HOPITAUX TEMPORAIRES, EN ITALIE

A M. LE Docteur E. Bertherand.

Mon cher frère,

Mes précédentes lettres se sont surtout proposé pour thème d'esquisser la physionomie de nos ambulances après chaque combat, celle des hôpitaux où je rejoignais bientôt les blessés ; de retracer enfin, sommairement, les caractères des plaies d'armes à feu les plus remarquées dans une clinique au pas de charge.

A la veille aujourd'hui de m'éloigner de ce champ d'observations, où j'aurais tant à glaner encore, je laisserais, ce me semble, une bien plus grande lacune, a ma tâche nécessairement inachevée, si je ne résumais, par quelques aperçus col-

lectifs, les considérations pratiques, corollaires naturels de tant de faits présentés jusqu'ici sans méthode, selon l'ordre purement chronologique de leur succession.

Retenu aux ambulances actives de l'armée d'Afrique, de 1854 a 1857, je n'ai point eu l'honneur de partager, avec la grande majorité de mes collègues du Service de santé, les labeurs du siège de Sébastopol, ni l'expérience, acquise sur un vaste théâtre, des conditions nouvelles que les progrès modernes de la pyrotechnie militaire ont créées à la chirurgie des camps.

Les Arabes et les Berbères, contre lesquels nos troupes ont eu a lutter depuis vingt-nenf ans, en Algérie, Dépossèdent point d'artillerie, se servent peu des a mes blanches pour l'attaque ou la défense a la guerre. Les sphéroïdes, dont ils chargent leurs fusils grossiers, a pierre, sont toujours et seront longtemps encore des balles sphériques : je n'avais par conséquent eu, pendant ma longue pratique, sous la tente en Kabylie comme dans l'Atlas et la Mitidja, a traiter que des blessures faites par ces derniers projectiles. A peine, sur quelques blessés ennemis, demeurés prisonniers entre nos

mains, m'avait-il été donné d'explorer une douzaine de coups de feu, produits par les éclats de nos obusiers de campagne ou le plomb cylindrique de nos carabines rayées.

L'étude nouvelle a laquelle j'allais me livrer, sur les champs de bataille de l'Italie, avait donc pour moi l'attrait de l'imprévu: on en jugera par les extraits suivants des documents qu'elle m'a lourni l'occasion de recueillir.

Pour bien se rendre compte de la marche des projectiles coniques et de leurs effets sur nos tissus, 11 importe de ne pas perdre de vue qu'ils doivent, à la condition spéciale d'être forcés^ les attributs caractéristiques de leur supériorité : rectitude et longueur de portée. Dans la disposition rayée de l'intérieur du tube où l'explosion s'opère, réside la cause efficiente de ces avantages. Cela est si vrai, que l'analogie et l'expérience ont bien vite conduit nos artilleurs a adapter, a leurs pièces, le système des rainures.

Le mouvement de translation des balles nouvelles — différent de celui des anciennes balles sphé-

riques, mais double aussi — procède: l"" d'une force

expultrice initiale qui les projeté dans le sens de leur axe longitudinal ; 2" d'une impulsion communiquée qui les fait tourner sur elles-mêmes autour de ce même axe : la résultante définitive donne un mouvement héliçoïde ou en vrille.

Pour maintenir plus exactement le corps ainsi propulsé dans la trajectoire rectiligne, sa base a été allégée, excavée^ chez nous, de manière a rapprocher le centre de gravité de la partie antérieure du cône, et combattre ainsi sa tendance a basculer, à une certaine distance du point de départ. Les Autrichiens remplissent la même indication, au moyen de deux ou trois sillons évidés sur la périphérie de l'extrémité cylindrique du plomb. Je possède plusieurs balles cylindro-coniques, extraites soit par moi, soit sous mes yeux, du sein de régions où elles avaient heurté des parties osseuses. J'ai constaté, sur le plus grand nombre, que les déchirures, les divisions, les pans aplatis, déformés, siégaient sur le sommet ou sur les côtés de la portion conique de ces projectiles. J'estime donc, jusqu'à plus ample informé, que la pénétration par la pointe est la règle, ceile par la base, l'exception. — Et, pour le dire en passant, si les choses

ne devaient pas s'accomplir ainsi, quel grand profit notre artillerie eût-elle eu, à substituer, pour la meilleure efficacité de son tir de siège, la forme oblongue et pointue au sphéroïde du boulet primitif?

Cette marche des balles cylindro-coniques m'autorise à regarder, comme beaucoup trop absolu, €e qui a été dit de la plus grande gravité générale des plaies qu'elles opèrent, relativement à celle des balles rondes. Je citerai, à l'appui de mon opinion, les coups de feu intéressant des parties molles seulemeot. N'est-il pas vrai qu'un corps aigu doit en écarter plus aisément les couches fibreuses, et y cheminer plus régulièrement, avec moins de violence et de dégâts qu'une masse obtuse, fùtelle irréprochablement sphérique?

De la forme et du mode de pénétration des nouveaux projectiles, je déduirai encore ces conséquences ratifiées d'ailleurs par mon observation :

1° La poinie des projectiles coniques venant à frapper un os, dans une partie spongieuse (extrémi.é) a plus de chances de le pénétrer sans le faire éclater : les risques sont au contraire pour le nom-

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bre et l'étendue des fragments, si c'est une portion compacte (diaphyse) qui est atteinte.

2° Le mou\emenl liéliçoïde du cylindre conique se prête moins à la réflexion contre les points résis' ants que la forme et les conditions de progression du sphéroïde.

5° A priori, l'orifice de pénétration d'une balle Nessler doit être plus étroit. A côté de cette différence, qui souvent ne m'a pas paru sensible, une autre Test davantage : il y a moins de contusion autour de l'ouverture. Pour ce qui touche la sortie, les choses se passent comme pour les balles sphériques ; le désavantage incombe plutôt ici aux nouveaux projectiles. En effet, les résistances qu'ils ont rencontrées dans le milieu parcouru contribuent a faire dévier la trajectoire, et quand ils arrivent au tégument pour se frayer une issue, au beu de le perforer par une extrémité aiguë, ils lui opposent souvent le diamètre de leur base, sinon celui plus ou moins obbque, mais toujours amplifié^ d'un des côtés de leur circonférence.

Comme les balles rondes, les balles coniques se divisent sur les surfaces osseuses, compactes, aiguës

ou tranchantes contre lesquelles elles viennent se heurter. Plusieurs blessures figurent sur nos relevés, desquelles nous n'avons pu extraire que des porJonsde plomb, équivalentes à peine au quart ou au cinquième d'une balle entière. On dira, je le sais, que dans ces cas la fragmentation a bien pu se faire au dehors de nos tissus et la plaie résulter d'un ricochet. Mais — ce qui résout toute ambiguïté— je conserve bien précieusement une balle, coupée en deux moitiés presqu'égales, du sommet à la base, par la crête du tibia gauche sur laquelle je l'ai trouvée enfourchée, a deux travers de doigt au-dessus d'une fracture simple de l'os. Les deux segments du plomb ne tenaient plus ensemble que par une très-mince lamelle de mêlai, Un peu plus de force d'impulsion, et la section se parachevait sur place.

Les déformations si variées, si bizarres, que présentent les projectiles enlevés des plaies, nous ont engagé a en rassembler un certain nombre que nous avons remises à M. le Médecin en chef B°" H. Larrey, pour élre déposées, en notre nom, au musée de l'École Militaire de Santé du Yal-de-Grâ-

ce. Réunis à la corection déjà importante, fournie par le Corps chirurgical de l'Expédition de Crimée, ces spécimen initieront, mieux que toutes les descriptions, nos jeunes camarades du stage, à des phénomènes dont il est si utile qu'ils aient une notion préparatoire, avant d'aborder les difficultés et les surprises de l'exploration des plaies d'armes à feu, quand il s'agit d'y rechercher, d'en extraire les corps étrangers.

La plus simple, sans contredit, de toutes les blessures occasionnées par les armes a feu. la contusion, est due habituellement à un projectile parvenu au déclin extrême de sa course. Nous l'avons observée encore dans d'autres conditions, ainsi : le passage d'une balle sur une surface molle, dépressible, dans une direction parallèle a cette surface — l'amortissement de la force d'impulsion par la résis ance des parois d'une cavité, comme Tabdomen — l'interposition d'une pièce de vêtement, d'équipement, d'un objet quelconque entre le corps propulsé arrivé au but el le point de tangence. — Un exemple bien curieux de ce dernier genre d'accident nous a été offert, après Solferino,

par M. B*** Chef de Bataillon au 74"^« régiment de ligne, à qui une balle avait brisé en deux le fourreau de son sabre, sur le côté externe de la jambe gauche, tout contre la crête du tibia.

L'examen attentif d'an nombre considérable de militaires contusionnés de la première et de la seconde catégories, ne me rappelle rien de particulier, concernant les balles coniques. L'ecchymose, qui est un des phénomènes les plus constants de la contusion, prend un caractère individuel d'étendue, de coloration foncée, de relief et de netteté sur les bords, quand elle a été produite par un boulet ou un éclat d'obus. J'ai fait remarquer, a mon entourage, plusieurs suffusions sanguines qui, dans ces circonstances, rappelaient, a s'y tromper, l'aspect des taches érectiles de la peau, et qu'on aurait volontiers prises pour des nœvi mater ni.

Quand la contusion s'accomplit sur les parois d'une cavité, non-seulement la coloration ecchimotique cutanée manque parfois extérieurement, mais cette apparence, si bénigne au premier abord, peut donner le change sur des ruptures intérieures de vaisseaux ou de viscères, causes de mort soudaine d'autant plus effrayante que l'ignorance

de désordres cachés n'a même pas permis de formuler un pronostic.

L'extraction des balles coniques m'a paru, sinon toujours, du moins assez fréquemment, rencontrer des obstacles relativement plus grands que celle des balles rondes. Yeut-on le sortir par l'orifice de pénétration ? le corps étranger a changé de direction en vertu des mouvements, de rinHammation, de l'action des mors de la pioce. Si l'opérateur va le rechercher par une contre-ouverture, les mêmes considérations obligent à donner plus d'étendue aux incisions...

Les cas de plaies artérielles observées chez nos blessés, se seraient élevés a une proportion assez insolite, si j'en réfère aux auteurs qui ont traité des blessures de guerre, et a mes propres souvenirs d'un autre théâtre de chirurgie militaire.

Au Commandant De L***, mort d'hémorrhagie à l'hôpital divisionnaire d'Alexandrie^ le 29 mai ; a M. P***, lieutenant des Zouaves de la Garde, observé a San-Marti^iO, après Magenta ; à l'of-

ficier auquel M. le docteur Leroy lia la brachiale a Castiglione, j'aurais a ajouter encore, pour m'en tenir aux faits accomplis sous mes yeux, M. le Capitaine 0**"^, des Tirailleurs Algériens. Ce malheureux officier, qui avait eu l'avant-bras percé d'une balle au tiers supérieur, entre les deux os, fut pris tardivement d'une perte de sang rouge, attribuée a la lésion de l'artère inter-osseuse. Après de vains eflorts pour s'en rendre maître par l'application du compresseur de Sognoroni, les liémostatiques usuels, la compression directe ou éloignée, il fallut lier la brachiale. Malgré ce moyen qu'on pouvait croire définitif, l'hémorrhagie reparut bientôt. xMe trouvant de passage à Brescia, le il juillet, je fiis prié de voir le blessé. Il était logé chez un excellent confrère de la ville qui n'avait cessé jour et nuit d'entourer de la plus touchante sollicitude le chevet du capitaine O"^"^"^, se relevant au besoin, d'heure en heure, avec sa femme et ses deux filles, pour maintenir sur le membre lésé la compression digitale. Après m'être assuré de le réalité de la ligature du tronc principal, je sondai la plaie et j'amenai avec mes pinces un fragment de plomb, du volume et de la forme d'une lentille un peu appla-

lie. Je passai ensuite dans le trajet de la balle une mèche imbibée de solution de perchlorure de fer titrée, étendue d'eau a 60 pour O/q. Le sang cessa de couler. Le bout inférieur de l'artériole pouvait bien être la source des accidents : je conseillai donc l'application d'un gantelet et de compresses graduées, métbodiquement serrées, sur la face antérieure ainsi que dans l'espace inîer-osseux du membre jusqu'au niveau de la plaie, la position relevée de la main, l'immobilité et la compression digitale au creux de Taisselle. Malgré ces précautions, les pièces de l'appareil se teignirent de nouveau de sang rouge, le surlendemain, et, le malade s'affaissant, il fallut, après avoir épuisé toutes les ressources, se résignera la cruelle nécessité de l'amputation.— J'ai appris depuis que le Capitaine 0*** n'avait pu en supporter les suites.

La persistance de l'hémorrhagie, dans ce cas si exceptionnellement grave, après la ligature du tronc artériel et malgré tant de précautions pour éviter le retour du sang par le bout inférieur du vaisseau divisé, ne peut guère être attribuée, selon moi, qu'à une anomalie dans l'origine de l'artère inter-osseuse. Sa naissance n'aurait-elle pas,

par exemple, procédé directement de la brachiale au-dessus du point lié — ou même de l'axillaire, ainsi que cela a été remarqué quelquefois, pour les branches collatérales et terminales de Tarière principale du membre supérieur ? Il est regrettable, assurément, que l'on n'ait point cherché à dégager, par quelques recherches nécroscopiques, l'inconnue d'un problème aussi obscur et heureusement aussi rare de chirurgie miliiaire. — A Montechiaro, un de mes aide-majors, M. Gaujot, chargé de la direction d'un hôpital temporaire, où prédominaient les prisonniers autrichiens de Solferino, a pratiqué ou a vu pratiquer 55 amputations graves. Il est revenu frappé, m'a-t-il rapporté, de la grande mortalité de ses opérés, par suUe d'hémorrhagies secondaires. — Nous attendons, de notre jeune collaborateur et de nos confrères, témoins de ces funestes terminaisons, des éclaircissements circonstanciés sur une complication que notre service nomade de l'ambulance active ne nous a pas laissé le loisir d'apprécier suffisamment.

Les plaies de poitrine guéries ou en voie de guérison, mentionnées dans le courant de cette corres-

pondance, ne sont pas les seules connues de nous. M. le Médecin aide-major Miche en possède un très bel exemple ; je l'ai fortement engagé à le publier.

L'opération du trépan, que les travaux de Gama et Baudens ont tant contribué a discréditer près de la jeune génération chirurgicale de l'armée, a été pratiquée un petit nombre de fois, que je sache. Je ne puis en citer du moins que quatre applications, aux hôpitaux de Brescia, par mon savant collègue et ami, le docteur Isnard. Trois de ces opérés ont guéri, le quatrième a succombé.

Il me serait bien difficile de dire, même approximativement, quel a pu être le chiffre total des amputations de tout genre, faites à la suite d'engagements meurtriers ; la proportion des amputations de membres dans la continuité, eu égard a celle des désarliculalions et des résections ; le rapport des amputations aux résections ; celui enfin des succès aux revers.

Dans les ambulances actives, une circonstance tout à fait indépendante de nos appréciations chirurgicales, — et qui pourtant avait, depuis le début

de la campagne, attiré toute notre sollicitude, — l'absence d'instrumenls spéciaux dans les caissons, nous a souvent empêché de retrancher, d'une extrémité articulaire, des fragments qui n'intéressaient

pas le corps de l'os au-delà de son épiphyse. — Les caisses a résection ne sont arrivées au Grand-Quartier-généraî que le 2 juillet, a Valeggio, une semaine après la terrible journée de Solferino. — Si je relate cette particularité, c'est surlout pour qu'on n'iofère pas, du nombre insignifiant de résections osseuses tentées sur les champs de bataille d'Italie, que nous avons volontairement renoncé à une catégorie d'opérations dont, pour ma part, j'ai obtenu de si gands avantages en Algérie.

A défaut de chiffres précis et complets, sur les résultats d'ensemble, — quant aux blessures, à la mortalité générale et a celle qui a affecté les grandes mutilations — voici quelques données partielles qui pourront faire pressentir la situation générale et corroborer la présomption de moyennes définiti- Yes assez satisfaisantes. L'une d'elles se rapporte aux amputations les plus impitoyables entre toutes, celles de la cuisse. Eh bien ! le 9 août dernier, sur

10 opérés, à San-Filippo, M. Gherini et ses collègues comptaient 7 réussites. — Après iSolferi no, plus de 17,000 Français, 14,000 Italiens et environ 1,dOO Aurichiens (soit 53,000 blessés ou malades) sont entrés aux hôpitaux de Brescia; 14 amputations consécutives ont été pratiquées. — Du 6 juin jusqu'à ce jour, dans une période qui comprend les évacuations de Magenta, Melegnano et Solferino Milan a reçu, en chiffres ronds 21, 000 Français, 6,000 Italiens, 7,000 Autrichiens, total : 54,000 blessés ou fiévreux. 29,000 sont sortis guéris ou ont été évacués convalescents, 4,000 sont encore en traitement. La mortalité n'a pas enlevé au-delà de 1,400 individus, soit une proportion de moins de 4 pour 100 !

Quelle part faut-il faire dans ces aperçus aux affections internes? Les médecins des Hôpitaux d'Alexandrie et de Turin, de Gènes et de Marseille, ■ — plus spécialement préposés, loin des éventualités de la guerre, au traitement de maladies que la fatigue ou l'insufTisance physique prélèvent toujours trop nombreuses, avant ou après les premières luttes — ne peuvent manquer d'extiaire bientôt ces

renseignements précis de leurs statis'iqiies paliemment colligées. Mais il est permis de le dire d'ors et déjà : pendant le cours de la glorieuse campagne qu'elle vient de fournir si rapidement, l'armée d'Italie, dont l'effectif a atteint jusqu'à 218,000 hommes, u'a jamais compté qu'une minorité fort restreinte de ces non-yaleurs. Et qu'on songe pourtant aux circonstances défavorablement prédisposantes au milieu desquelles elle a dû se former, réunie à marches forcées, ou transportée par mer, à l'improviste, des cantonnements les plus méridionaux de l'Algérie et des garnisons les plus septentrionales de la métropole? — On annonce, à la vérité, depuis quelques jours, l'apparition de certaines constitutions médicales fébriles on diarrhéiques, dans les Divisions campées du côté de Pavie et de Plaisance. Ce n'est là, sans doute, que l'effet delà température, momentanément exce ive, qui pèse sur les plaines de la Lombardie. Les conseils de l'hygiène seront entendus. A la monotonie de l'étape — qui s'allonge au soleil, sous le faix des armes, des vivres et des munitions — vont succéder et le jour reposé sous la tente, et la nuit sans alerte, sans réveil anticipé, la nuit du sommeil

cette indispensable réparation du corps qu'on dirait inconnue, dédaignée même de nos soldats en campagne, comme si sommeiller répugnait a l'impatience de leur fougueuse énergie !

Déjà, autour de nous, à Milan, les entrées aux hôpitaux s'en vont décroissant très sensiblement : les évacuations aidant aux sorties, l'effectif des malades et blessés accuse une diminution de plus d'un cinquième sur la situation des premiers jours du mois. Aussi a-t-on pu déjà rendre a leur destination normale les vastes locaux de la caserne San-Francesco, et entrevoit-on la suppression prochaine de plusieurs hôpitaux temporaires : les Lieux-Pies, V Orphelinat des garçons, le Grand- Séminaire, et quelques autres encore dont les noms m'échappent, si tant est que j'aie jamais su les graver tous dans

Le désir louable de venir en aide aux souffrances de nos courageux blessés, le besoin de s'associer par les aspirations du cœur et les préoccupations de l'esprit aux labeurs et aux infortunes que la gloire traîne inévitablement après elle, nous a fait adresser, par plusieurs de nos confrères de France,

des proposilions intéressantes à divers litres, sur des perfectionnements a apporter au traitement des plaies par armes a feu. Le temps et l'opportunité ont généralement failli a notre Î30one intention d'expérimenter des méthodes aoiîvelles, des moyens ingénieux, et nous ne pouvons giières que mentionner ici, avec reconnaissance, des communications sur le mérite desquelles nous ne saurions nous prononcer avec assez grande connaissance de cause. Ainsi : l'appareil unique de -notre habile collègue de Poitiers, le professeur Gaillard, pour toutes les fractures du membre inférieur, appareil dont la simphcité et la surveillance facile trouvent naturellement leur indication, dans les heures de presse et d'encombrement qui suivent les grandes batailles — la méthode de contention des mêmes fractures, a l'aide des moules en plâtre, recommandée a la haute sollicitude de M. le Médecin en chef Baron H. Larrey, par M, le D"" Girou de Buzareingues — les sachets de charpie eX les compresses de papier carbonifère^ préconisés par MM. Pichot et Malapert, humbles précurseurs de MM. Corne et Demeaux, dans une poursuite retentissante, mais demeurée incomplète, de l'absorption du pus et de

la désinfection des surfaces suppurantes — les cornpresseurs-occluseurs des plaies pénétrantes de poitrine de M. le D"" Jules Seguin, etc., etc.,

Elevé, tout d'un coup, durant les guerres de la République et du premier Empire, par le génie de Percy et de Larrey, a un degré de perfectionnement que nous ont longtemps envié toutes les puissances militaires de l'Europe, — accommodé progressivement, depuis bientôt trente ans d'expéditions en Algérie, aux besoins d'une stratégie essentiellement mobile et rapide, à travers un pays difficile, — largement utilisé en Grimée, le matériel des Ambulances de l'armée avait k subir, en Italie, l'épreuve des modifications que lui avait fait apporter une suite longue et variée d'enseignements.

Je ne puis qu'approuver, pour ma part, la substitution d'un caisson-unique, suspendu, aux modèles multipliés de voitures, qui constituaient autrefois les caisson-léger, caisson-magasin, caisson proprement dit. Le service y a gagné de Funiformité et de la simplicité. Pour les blessés, une fois

débarrassé de son chargement, le nouveau caisson, à avant-train mobile, se transforme en un véhicule plus maniable, un moyen de transport moins douloureux.

Nul doute que, dans leurs rapports généraux, mes collègues de l'armée auront signalé quelques remaniements à faire dans son aménagement intérieur. Reproduire ici, m extenso, les critiques de détail qui m'ont été suggérées par l'étude de notre matériel roulant, serait chose fastidieuse et, quant a présent, stérile. Mieux vaut, croyons-nous, réserver ces observations pour l'heure où l'administration de la Guerre, toujours soucieuse des progrès de son système hospitalier ambulant, voudra bien faire appel au concours de tous : notre contribution ne lui fera pas défaut. Le fractionnement inutile de notre arsenal chirurgical en plusieurs boîtes où les mêmes objets se répètent sans nécessité, — l'absence de certains instruments de préhension, appropriés aux manœuvres opératoires, si difhciles et quelquefois même si dangereuses pour l'application des doigts aux extrémités fracassées des os, — la possibihté de réunir en une seule caisse, comme cela a lieu dans le service de la Marine,

ces instruments épars, désormais simplifiés, assortis et complétés eu vue de la pratique des ambulances,— la suppression, ou du moins la réduction, dans les sacs, les sacoclies et les cantines régimentaires, d'appareils instrumentaux qui y occupent vainement et onéreusement la place d'objets de pansement bien autrement désirables, la convenance d'augmenter le nombre, toujours insuffisant, desinîiîmiers en campagne... tels sont les points principaux sur lesquels nous appellerons sa meilleure sollicitude.

Je ne dirai rien qu'on ne sache de reste, de l'installation de nos blessés dans les hôpitaux piémontais et lombards. En confiant aux établissements hospitaliers de nosalîiés, sibienpourvus en ressources de toute sorte, une mission très déhcate, l'administra ion mili'aire française n'a pas seulement cédé à des considérations d'économie ou de convenances personnelles. Sous la haute et compétente approba'ion du Médecin en chef de l'armée, elle a fait acte de véritable entente pratique des besoins éclos ou surgissant de toutes parts. Dans la précipitation qui avait lancé, à pleine vapeur, 200,000 hommes entre les Alpes et f Apennin, n'y eût-il pas

eu folie et danger de dédaigner des installations toutes préparées, pour se lancer dans les efforts surhumains et probablement stériles d'une organisation, dont le moindre tort aurait été certainement d'aboutir trop tard? Un détail, entre cent, convaincra les plus incrédules, des impossibilités d'une manière d'agir qu'ils s'obstinent a regretter : la Lombardie et le Piémont ont fourni 280 médecins assistants aux seuls hôpitaux de Milan, du 6 juin à la fin d'août 1859. Comment aurait-on distrait de nos ambulances actives, la plupart réduites au liers ou au quart de leur effectif normal, cette phalange de praticiens subalternes qui manquent déjà à nos hôpitaux de France et dont ceux-là surtout apprécient douloureusement l'absence qui, au lendemain du combat, implorent un pansement pour prix du sang généreusement versé !

Rallié, dès le début des opérations, à une mesure si efficacement adoptée , j'ai réclamé pour mes collègues français, l'inspection médicale des hôpitaux italiens ouverts à nos soldats. J'entrevoyais là une part d'impulsion et de responsabilité en même temps, un trait d'union synergique entre les efforts

des deux chirurgies française et italienne, confondues, a Tinstar des deux nationalités, dans une grande œuvre de dévouement : ici sur le théâtre de la gloire, la sur le terrain delà souffrance et des consolations. J'ai pu me faire, a dessein, l'écho de s susceptibilités et des exigences de la douleur, loin du sol natal et de la famille. — J'ai relu, avec attention, les termes dans lesquels ma plume a transcrit mon opinion iormellement convaincue à cet égard : pourrait-on y découvrir le moindre indice de défiance ou d'arrière pensée envers mes honorables collègues du Piémont et de la Lombardie? J'en appelle à leur témoignage ; cette participation commune au traitement des blessés, n'a-t-elle pas tourné, en défini ive, a l'avantage des relations personnelles, au bien-être du service et à l'intérêt des malades ? Cliniciens préparés de longuemain, parles études justement estimées des Universités italiennes, nos confrères civils de Brescia et de Milan ont, dans plus d'une circonstance grave ou obscure, recherché, avec bonheur, les conseils autorisés et toujours courtois de notre Chirurgie militaire française, si dignement représentée par MM. ïsnard et Cuveliier. Ces rapports de chaque

jour nous remémorent-ils, à tous indistinctement, d'autres souvenirs que ceux d'une confraternité sympathique, a jamais gravée dans nos cœurs, inséparable désormais des événements grandioses qui l'on fait éclore !

Ton bien dévoué frère,

Milan, le 17 août 1859.

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