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DE L'AMPUTATION DANS LES FRACTURES DU FÉMUR

A M. LE Docteur Billon.

Mon cher ami , .

Depuis deux jours a peine, j'ai repassé la frontière, et me voici a l'œuvre, rédigeant, pour t'en faire un affectueux envoi, les dernières impressions de notre beau voyage dans cette belle Italie, déjà trop loin de nous ! Si mon souvenir t'arrive un peu en retard, c'est que le temps m'a manqué pour t'écrire, non pour songer souvent a notre vieille amitié. N'avais-je pas sans cesse, a l'horizon, les cimes grises, roses ou blanches des Alpes, majestueuses remémoration de nos promenades d'autrefois, sur les sommets des Vosges, de la Forêt-Noire et jusqu'aux pics ardus de la Snissel A Dezensano, quand,

assis sur la rampe du port, ma vue se perdait dans le défilé de montagnes où se cache la pointe septentrionale du lac tempétueux de Garde^

Fluctibus et fremitu assurgens...

(Virg.)

il me semblait toujours que j'allais voir sortir, de la corne de Fluelen sur le Vier Waldstœtter See, le vapeur où nous sautâmes, à Weggis, au retour du Righi. Est-il mieux que les murailles rocheuses qui encaissent les eaux vertes du lac de Côme, pour rappeler la splendide descente du Rhin, aux mystérieuses légendes, poétiquement transcrites par Y. Hugo ? Et — si je retombe, mon cher ami, des enthousiasmes et des extases du tourisme dans les réalités professionnelles — pouvais-je, en étudiant comparativement, chaque jour, les hôpitaux, les médecins et les maladies de Tïtalie, omettre un troisième rapprochement avec ces mêmes éléments d'observation qui nous conduisirent un jour à Londres, aux cliniques de Lawrence et de S'^ James Clark, aux musées de S. -Thomas, de S.-Bartholomew's et de Guy's hospilal ?

En t' adressant aujourd'hui ces lignes, mon inten-

tioiî n'est pas seulement de te dire par quelle voie, plus ou moins de traverse, mon humeur voyageuse s'est tracé un itinéraire de Milan a Paris, par Gôme, Gênes, Turin et le Mont-Ceois. Mais, tout en cheminant, j'ai butiné, soit par moi-même, soil par lettres, de nouveaux documenis sur noire campagne médico-chirurgicale, et je dois a mes aimables correspondants un accusé de réception des savantes communications qu'ils ont bien voulu m 'envoyer.

A l'instar de toutes les villes de la Lombardie, Corne a revendiqué ses droits dans, la répartition hospitalière des blessés de Solferino. C'était justice envers le patriotisme de cette intelligente et courageuse cité, une des premières de F î. al te centrale qui ait arboré le drapeau de l'indépendance. C'est devenu un bienfait, pour plus de quinze cents malades ou mutilés, dont la convalescence a ainsi [u profiter d'un séjour agréable et salubre. Délicieusement assise à la pointe méridionale do lac auquel elle a donné son nom, Côme doit a Tinnuense nappe d'eau qui baigne son voisinage une douceur et une uniformité de température inappréciables. Ses eaux

potables sourdent des grands réservoirs supérieurs des Alpes — non point, comme on le supposerait volontiers de prime-abord, des infiltrations souterraines du lac — et sont suffisamment pourvues de sels. Quatre hôpitaux principaux et un grand nombre de maisons particulières renfermaient, lors de mon passage dans la patrie de Volta, un millier environ de convalescents, confiés aux soins médicaux des praticiens du pays, sous la direction éclairée de M. le Médecin-major Petit-Gand, assisté de M. le Médecin aide-major Bresse. A l'ombre d'une villa voisine, le colonel B*^* du l^"" zouaves — dont nous avons ailleurs raconté la blessure étrange reçue k Solferino, dans la tête de l'humérus — poursuivait le rétabîissementde sa santé, profondément ébranlée par les suites d'un coup de feu aussi grave.

La clochette du bateau, qui sonne avec une désespérante ponctualité l'heure de l'embarquemeut pour Bellaggio, nous permet a peine de jeter un coup-d'œil sur l'architecture bigarrée, mi-romane, mi-gothique, de la Cathédrale, ses toiles magistrales et les fresques de ses chapelles ; sur la vieille tour du Broletto et la colonnade en marbre antique

du Lycée. Le lac nous attend avec ses villas, ses jardins, ses gondoles, ses cascades. Ici, le profd d'un petit théâtre révèle a la curiosité du voyageur la retraite de M™^ Pasta : puis c'est le bourg pittoresque de Torno qu'on dirait bâti sur un radeau: de l'autre côté, Torriglia, Argegno et les bosquets de lauriers de Brienno. Plus loin, a notre droite, comme un golfe, au fond duquel la Pliniana consacre la découverte que le célèbre naturaliste latin fit, dans ce site, d'une soîirce intermittente. — A Côme, Pline interprétant un des phénomènes les plus bizarres de la nature physique — à Sermione, au lac de Garde, les vestiges de la maison et des jardins dont se délectait Catulle, — des hauteurs de Volta, la silhouette lointaine de Mantoue, la demeure aimée, sinon le berceau de Virgile ; — quelle revue inespérée de classiques souvenirs nous réservaient les pérégrinations de la guerre !

Des rives de plus en plus riantes continuent de défiler sous nos yeux. Nous touchons presque au promonloire de Bellaggio, point de partage entre les deux branches inférieures du Lac de Côme et terme de Texcorsion projetée. A notre gauche, les ciseaux de Canova et de ThorwalJsen ont décoré

l'intérieur de la Villa Sommariva, embellie par les toiles de plusieurs grands maîtres, mais riche surtout de cette vigoureuse végétation d'oliviers et de cédrats, qui a valu a la Tremezzina sa juste renommée. De la cîme des rochers derrière lesquels s'abrite Bellaggio, l'œil embrasse le plus magnifique panorama.... Mais, voici, ce me semble, mon cher ami, qu'au lieu d'une lettre je suis en train de composer un Guide.. Je me bâte donc de te ramener à Corne, non sans avoir, en passant, donné quelques courts instants au palais Melzi , a ses exquises peintures, à ses bustes et à ses statues de Gomolli.

Le 20 août, quarante-huit heures après mon départ de Milan, je regagnais Gênes^ pour quelques détails de service, et, le surlendemain, ma feuille de roule me dirigeait sur Turin ! — Le savant professeur Riberi était alité quand je me présentai chez lui, à diverses reprises, et je dus, bien a regret, renoncer à l'honneur de saluer l'illustre doyen de la chirurgie piémontaise.

Mon court séjour a Turin m'a laissé trop peu de répit pour visiter ses monuments, il ne m'est donc

pas loisible de l'en entretenir longuement. Je dois pourtant une mention spéciale a Y Université, à sa vaste bibliothèque, a ses cabinets de médailles, d'Anatomie, d'Histoire naturelle et d'AnliquiJés, parmi lesquels on cite une collection vraiment remarquable de restes égyptiens. Turin possède de nombreux hôpitaux bien spacieux, bien ordonnés : ils ont été largement utilisés pour les évacuations de la campagne. Au commencement de la guerre, nous avons organisé, dans les bâtiments d'une caserne d'infanterie, un hôpital français dont l'emménagement m'a semblé de beaucoup inférieur aux installations improvisées de Milan et de Brescia,

Le 24, j'escaladais un des trains du rail-way qui, dans quelques années, traversant la hase des Alpes, joindra souterrainemeot l'Italie a la France. En attendant, la locomo'âve s'arrêle a Suse et une lourde berhne, attelée de cinq paires de mules, est chargée de nous hisser, piano e sano, jusqu'au col du Mont-Cenis, à 2,066 mètres au dessus du niveau de la mer. Un peu avant d'arriver à ce point culminant, le voyageur traverse le plateau proprement dit de la montagne, où se remarquent l'hôpi-

tal, Tauberge de la Grand-Croix et le Lac, trèspoissonneux, assure-t-on, duquel sort la Cenise, un des affluents de la pelite-Doire. Quand du sommet du Monl-Cenis, du côté occidental, on descend vers Lanslebourg, Lessillon et Modane, la route côtoie presque tout le long du trajet le cours rapide et bruyant de VArc, De Modane a St-Jean-de-Maurienne, les pentes s'adoucissent de plus en plus et nous arrivons enfin au centre de la vallée, premier territoire patronymique de la moderne Maison de Savoie. L'aspect sombre et désolé de ce site est encore attristé par la présence d'une population chétive, que détériorent incessamment et les misères d'une vie difficile sur un sol ingrat et les funestes endémies du goitre et du crétinisme. Tu comprends d'après ce tableau, mon cher ami, que rien ne peut arrêter ici le voyageur séparé, par trente-six heures de wagon seulement, du terme de sa course, PARIS !

J'avais laissé en Itahe, trop de sujets d'études et d'observations pour ne pas m'être assuré, avant mon départ, les moyens de les poursuivre par voie épistolaire. Plusieurs des documents qui m'ont été

adressés, en suite de mes dispositions, complètent d'une manière si intéressante la partie chirurgicale de ces récits, que je ne résiste pas a la tentation de clore ma correspondance par quelques extraits des lettres de M. le Médecin-major de i''^ classe Sonrier, du 68^ de ligne, et de M. le Médecin aide-major Llîonneur, du Grand-Quartier général, tous deux employés aux hôpitaux de Crémone.

Chargés sur tous les véhicules disponibles de la ville et des environs, les blessés de Solferino ne tardèrent pas, dès le lendemain de la balaille, à affluer à Crémone, barrasses de chaleur, de poussière et meurtris par les cahos du voyage. Au bout de quelques jours, dix mille patients étaient ainsi disséminés dans les hôpitaux., les couvents, les églises. Dans le partage laborieux de tant d'infortunes a soulager, trois services importants échurent a notre savant collaborateur, le D"" Sonrier, Santa-Chiara, BenedeUo et Corpus Domini, en tout 2,452 blessés, sur lesquels 66 amputations durent être pratiquées, sans compter plusieurs ligatures d'arlères, diverses extractions de séquestres, etc. Parmi ces évacués figuraient en outre dix mi-

litaires, atteints de fractures comminutives et amputés avant le transport, o plaies de poitrine, 3 plaies de vessie ; aucune plaie de l'abdomen, par cette raison sans doute, qu'ici la rapidité des accidents avait empêché les blessés d'arriver jusqu'à Crémone.

M. Sonrier résume comme suit, au point de vue de la nalîonali é, de la nature des muti'ations et de

leurs conséifuences finales, les résultats fournis par les 66 grandes opérations qu'il a été à même d'observer.

Guéris.

Jambe..., 8 Cuisse.... 2 Doigî.... 1

Bras 4

Épaule... 2

Jambe.... il

Cuisse.... 5

Bras ))

É[)aule... »

Cette mortalité comparative si supériejre chez les Autrichiens s'explique par deux causes : nos armes a feu (canons rayés) ont dû produire des désordres relativement plus graves — d'un autre côté, il

Français.

Autrich"*

Morts, )) »

iO

17 guéri sons.

15 morts.

14 guéri sons.

20 morts.

faut tenir compte de l'état physique et moral de blessés, pour la plupart recueillis sur le champ de bataille où ils avaient été abandonnés.

« Les dix opérations pratiquées instantanément à Solferino ont donné neuf gnérisons, résultat éloquent en faveur de l'amputation immédiate. Pour montrer d'une manière plus saisissante encore^ comment les chances de réussite, après les grandes mutilations, diminuent en raison directe du temps écoulé entre la blessure et l'intervention de l'opérateur» j'ai disposé, ajoute notre correspondant, les amputa lions, reçues ou effectuées dans mon service, par séries de quinze jours, et j'ai noté :

Opérations Succès. Insuccès.

Du24 juin au 31 juin. 17 (4graves) 12 5

Du 1^^ au 15 juillet 30 (11 id. ) U 16

-Du 15 au 31 juillet 14 ( 7 id. ) 2 12

Du 1^^' au 20 août 5 ( 2 id. ) 5 2

Ces chiffres parlent plus haut que tous les raisonnements. »

Les accidents qui ont compromis, a Crémone, la vie des opérés se sont manifestés dans l'ordre suivant : le sphacèle des lambeaux — le tétanos — l'hémorrhagie — laconicité du moignon — la pourriture d'hôpital — l'infecion purulente. Je crois devoir ici citer textuellement M. Sonrier.

I. « Rare dans les amputations primitives, le sphacèle des lambeaux n'apparaît d'ordinaire que deux ou trois jours après la section du membre, a la jambe principalement, en avant et sur la région cutanée qui répond a la crête du tibia. La chute de l'escharre laisse l'os à nu. Heureusement, cette portion, spongieuse et pleine de vitalité, bourgeonne avec facilité et reconstitue presque toujours, avec les lambeaux de peau circonvoisins, une cicatrice solide. Qu'on ne croie pas (pie cette gangrène partielle dépende exclusivement d'une insuffisance des téguments ou des vaisseaux nourriciers imprudemment sacrifiés dans le manuel opératoire ! La cause en est bien plus, selon nous, dans les conditions locales et générales — l'attrition des tissus — l'ébranlement nerveux et la stupeur locale — l'imprégnation morbide des matières en putréfaction, opérant ici a la manière de Tuiine sur les plaies de

la verge et du périnée. Nous invoquerions encore volontiers l'anémie, peut-être une prédisposition surbordonnée a la constitution médicale...

« Cette complication a été si fréquente (25 fois) que l'atlribuant aussi au mode opératoire, nous avons, dans les derniers temps, substitué a l'amputation classique circulaire, au lieu d'élection, le procédé à lambeau externe de M. le professeur Sédillot. Celte modification a été suivie d'excellents résultats.

IL « Cinq cas de ietonos ont surgi, trois jours après l'amputation de la jambe, el tous durant la première quinzaine de juillet, alors que le traumatisme retentissait encore dans toute sa virtualité. La maladie ne s'est généralement pas produite brusquement avec les symptômes formidables qu'on connaît. Le trismus a envahi et entravé graduellement les mouvements de la mâchoire. La déglutition restait assez facile : peu de raideur au tronc et dans les membres. Soit que l'acétate de morphine administré pendant douze jours ait enchaîné l'évolution du mal, soit que la perturbation de l'économie par la perte antérieure d'un membre ait déterminé une

réceptivité morbide particulière, toujours estil que trois de nos tétaniques ont vécu 14 jours...» Comme M, Gheriiii à Milan, comme nous-même et beaucoup de nos collègues Tavons quelquefois fait, en Algérie, à l'imitas ion de Larrey — qui, pour le dire en passant, n'a jamais conseillé l'amputation pour guérir le ^étanos — M. Sonrier a aussi retranché, a un té anique, une jambe iracturée dans laquelle la complication paraissait avoir son siège. L'affec ion n'en a pas moins, comme cela a été observé ailleurs, continué sa marche fatale.

Ili. Inconnue chez les amputés de Sollerino, Vhémorrhagie apparaît à Crémone au commencement de juillet, et se montre dans une progression croissant à mesure que l'on s'éloigne du 24 juin. 17 fois artérielle ou -veineuse, elle survient, soit pendanl, soit après l'opération, soit plus tard, de prélérence chez les suje s débilités et anémiques. On comjH'end du reste que l'opéré se raidissant contre la douleur, ou bien le chloroforme arrêtant, a i sein des poumons, le sang qui s'accumule dans le ventricule droiï, les syncopes se succèdent d'autant mieux que l'anes hésie enlève la ressource

d'entretenir le mouvement circulatoire par de profondes inspirations. « Ajoutons encore, dit M. Sonrier, que l'inflammation a développé outre mesure la vascularisation des régions traumatiques et y favorise notablement l'afflux sanguin. En général, les amputations précédées ou suivies d'bémorrliagies incoercibles ont constamment mal tourné. Deux fois, dans des circonstances analologuesj'ai pratiqué la ligature de l'artère fémorale. »

IV. La conicité du moignon a été, a Crémone, un accident de la seconde période des opérations, « aflectanl, vers le huitième jour, les blessés amputés de la cuisse circulairement^ jamais ceux amputés par la mélbode à un lambeau antérieur. Sur six cas observés, â résections de 6 à 8 centimètres de Tos nécrosé ont été pratiquées, mais sans succès. Les tissus, bientôt absorbés par la suppuration ou par un travail spécial de momification, laissaient la saillie fémorale se reproduire. Une fois l'inflammation a éliminé un disque osseux nécrosé et le malade a guéri... »

Je dois a l'obligeance de M. Lhonneur quelques

détails sur M. B*^*, du 4^ régiment de Tirailleurs indigènes, un de mes amputés (cuisse droite) de Casliglione après Solferino. Un vaste phlegmon ayant soulevé le lambeau qui ne s'était point réuni immédiatement, la fémur a fait hernie a travers la peau ulcérée par l'inllammation suppurative. Nonobstant une saillie de deux centimètres, dégarnie de périoste, les chairs ont pris des adhérences en arrière de Fos dont la pariie dénudée reste lixe, totalement immobile. Convient-il d'attendre la chiite tardive de ce disque nécrosé, probablemeni fort lent a se détacher? Mieux vaut-il opérer, dès à présent, une résection qui régula ise le moignon, atténue la conicilé et facilite plus tard les moyens de prothèse? A mon sens, attendre l'élimination spontanée est la seule chose à faire, car l'expérience m'a prouvé le danger des réamputations. On s'est d'ailleurs exagéré les inconvénienis des cicatrices centrales adhérentes, au point de vue de l'applica ion des cuissarts : ces appareils, en définitive, prennent leurs appuis les plus solides sur le bassin et non sur l'extrémité tronquée du fémur.

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