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LE MUSÉE ANATOMIQUE

A M. LE Professeur Pécholier.

Mon cher confrère,

Lors de mon départ, le 7 mai dernier, vous m'avez fait promettre , de concert avec plusieurs de nos collègues de l'École de Médecine d'Alger, de vous envoyer de mes nouvelles, ou plutôt — laissez-moi décliner le peu d'importance de ma personnalité devant les grandes péripéties du jour — des nouvelles de V Armée d'Italie.

Je m'acquitte d'autant plus volontiers de cet engagement , qu'il me fournit l'occasion de montrer quel prix j'attache aux sympathies nées de nos communs efforts pour la mise en oeuvre d'une création utile. Mon désir est vif de continuer ces relations, dont un devoir impérieux a bien pu momentanément déranger la suite, mais auxquelles l'espérance de les

resserrer un jour conserve toute leur vitalité. Si j'emprunte, pour vous écrire, les colonnes de la Gazette médicale de T Algérie, ne me prêtez pas la pensée ambitieuse de vulgariser des notes butinées à la hâte durant les courtes haltes de Tétape. Je cède au besoin de solder , par le souvenir , un témoignage de reconnaissance à mes anciens lecteurs et à notre excellent confrère , le docteur E. Kolb , qui veut bien , en mon absence , assumer la charge fastidieuse d'une Rédaction intérimaire.

Pour le passager de la Bretagne, cinquante heures seulement séparent Gênes de l'Algérie, lorsque, comme aux journées des 8 et 9 mai dernier, ni le vent ni la houle ne viennent contrarier la puissante hélice qui chasse, sans trêve, devant ses infatigables palettes, le géant de la marine française. L'urbanité hospitahère avec laquelle M. le vice-amiral Romain-Desfossés fait les honneurs de sa table et de ses salons, abrégerait encore la distance, n'était l'idée fixe du débarquement qui, de la dunette à la batterie basse, tient tout le vaisseau sous le coup de la plus impatiente émotion.

Enfin, le 10, de grand matin, les longues- vues se braquent, à tribord, sur les montagnes de la Corse, dont les sommets aigus attirent les brumes condensées de l'atmosphère. Bientôt, pointent, à notre gauche, les Apennins et la côte chérie des touristes valétudinaires, Nice, Yillefranche, Monaco, la Corniche... nous sommes en plein Golfe. Devant nous, comme un fond de théâtre dans un changement de décor, la Cité des Doges semble sortir majestueusement du sein des ondes. À l'horizon, de blanches voilures, au milieu desquelles se détachent les longues fumées noires des pyroscaphes, courent sur Gênes, La Spezzia, Livourne, Marseille, Alger. Mais cette animation de la mer n'est rien auprès de ce qui nous attend au rivage! Là, depuis deux semaines, vingt vapeurs vomissent chaque jour, soldats, chevaux, mulets, caissons, engins et projectiles de toute sorte. De l'Aqua-Verde jusqu'à Rivarole et la riante vallée de la Polcevera à l'Ouest, jusqu'à la Bourse, la Porta del Arco et le ravin du Bisagno de l'autre côté du port, le Camp se déroule à travers la cité patricienne, avec ses uniformes bigarrés, son tumulte, son fracas de tambours et de clairons.

Sur tout le parcours, les applaudissements, les vivats, les hurras couvrent la grande voix de la guerre! C'est la bienvenue de l'Italie acclamant la Gloire de la France qui lui apporte la Liberté !

Gênes a ouvert a ses hôtes vengeurs ses plus somptueux palais. L'Intendance et les Bureaux de la Place remplissent la demeure historique d'André Doria. Notre Grand-Quartier général attend l'Empereur au Palais-Royal, entre l'Université et l'Arsenal. La Prévôté occupe le Palais Balbi, non loin de l'Annunziata, aux nefs de marbre guillochées d'or. Les immenses hôtels échelonnés sur le quai du vieux port, derrière les Portici, regorgent d'officiers.

Quand nous mîmes pied a terre, le service sanitaire des Hôpitaux et Ambulances, ébauché par les désignations sommaires du Ministre de la Guerre, commençait à peine a se constituer. On attendait encore, de France, un matériel considérable et un personnel proportionné aux besoins médicaux d'une agglomération de plus de cent vingt mille hommes. Sans parler des nobles mutilations du

champ d'honneur, numériquement subordonnées à la multiplicité, à l'importance, à la fortune des combats, l'humanité commande de se préoccuper aussi des victimes, plus obscures mais non moins dévouées, de la fièvre, de la dysenterie, du scorbut, du typhus, tristes endémies fatalement attachées à la mise en campagne des armées. Or, en prenant le rapport 1^16 de l'effectif général, comme moyenne probable des non-valeurs par maladies, à un moment donné, . c'est un ensemble de 8,000 hospitaUsations qu'il faut prévoir. Tandis que jusqu'à l'arrivée a Gênes de l'Inspecteur en chef du Service de Santé, Thonorable J)^ B^" Larrey, notre collègue M. Boudin s'occupe de rechercher des locaux affectables à cette organisation, les malades de chaque jour sont reçus dans les hôpitaux civil et militaire de la ville Chargé de visiter quotidiennement ces établissements, j'extrais de mes notes quelques renseignements de nature à vous donner une idée de leur installation.

Si les anciens dominateurs de la Méditerranée ont élevé, pour abriter richesses et puissance, les

monuments babyloniens qui aujourd'hui encore font l'orgueil de leurs successeurs déshérités, la prospérité, reconnaissons-le, n'ouWia pas, chez eux, la dime due au malheur et à la souffrance. Situé au centre de la ville., entre la délicieuse promenade de VAqua Sola et le carrefour de la Poste, l'Hôpital civil pourrait certes être ajouté à la fastueuse liste des douze 'paloÀsè.Qldi Via Nuova. Quatre grands corps de bâtiments circonscrivant une cour carrée, entourée de promenoirs à arcades, constituent .en propre ce bel édifice d'une contenance de 800 malades. On y entre par un large vestibule, sur lequel s'ouvrent les salles de garde, les bureaux d'admission: vis-a-vis, un escalier de marbre conduit au premier étage, sous une espèce de portique que décore la statue colossale du fondateur de l'institution. Adroite et à gauche de la cour sont les Cliniques de Médecine et de Chirurgie. Au-dessusdu rez-de-chaussée, les salles correspondant aux quatre côtés de ce rectangle communiquent librement entre elles et ne font, de la sorte, qu'un seul et immense dortoir. La Pharmacie, la Maternité, l'Amphithéâtre anatomique se rattachent comme dépendances à ce

magnifique Nosocome, aux vastes proportions, véritable Musée statuaire de la bienfaisance génoise.

Tout serait a louer dans l'ordonnance des constructions, si les avantages de l'élévation des salles n'étaient ici, comme a Alexandrie, a Yerceil, a Novare, neutralisés par la funeste coutume de coucher les malades sur quatre rangées de lits. Cette disposition heurte trop nos habitudes d'hygiène, pour que j'aie été le seul à en signaler les dangers à MM. Ramorino, Bignone père et fils, Botto et autres confrères italiens, dont J'ai perdu les noms sans ouMier l'affabilité cordiale.

Il n'y avait plus que 79 français à Pammatone, lors de mon départ, la plupart atteints d'angines, de rhumatismes aigus très-intenses, de diarrhées, de bronchites et même de pneumonies. Les affections arthritiques et pulmonaires sont, à ce qu'il parait, très-communes à Gênes, et non moins violentes. Les médecins du pays les traitent exclusivement par de nombreuses saignées et des sangsues à profusion. Comme pour prouver une fois de plus que « nul n est prophète en son pays » la thérapeutique contro-stimulante est à peu près

complètement inusitée ici. La constitution médicale que la ville doit à sa situation topographique, entre la mer et les Alpes maritimes, confère-t-elle aux maladies locales un caractère inflammatoire suffisant pour justifier une telle habitude, j'allais dire un tel abus, des déplétions sanguines?

La Manicome, l'Hospice des Chroniques, l'Hôpital militaire divisionnaire attirent encore à Gênes l'attention du médecin. Le peu que j'ai pu voir du premier, ne m'autorise a en parler que pour attester le luxe et le confortable de son assiette. Cinq cents infirmes trouvent un asile dans le second, richement doté aujourd'hui, comme Pammatone, malgré les douloureuses brèches que les vicissitudes de la guerre et" des révolutions ont faites à leurs plantureux revenus.

Je regrette de ne pouvoir formuler pareils éloges de la situation et de la tenue de l'Hôpital militaire sarde, confié a la direction médicale éclairée de M. le Médecin divisionnaire Nicolis et de M. le professeur Rossi. Cet étabHssement a été malencontreusement logé dans un ancien couvent, encastré lui-même aux pieds de la corne rocheuse qui borne a l'Ouest le port de Gênes, et il ne ré-

pond nullement aux exigences de sa destination. Privés de ventilation, humides par position, peutêtre aussi faute de surveillance, ses salles et ses corridors infectent l'odorat en même temps qu'ils attristent la vue. Des 255 militaires français que j'y trouvai, le J6 mai, un tiers avait été logé dans un magasin à grains, transformé incidemment en annexe, et ils y étaient fort mal a l'aise. Le premier soin de l'autorité française, en arrivant à Gênes, avait été de s'emparer des belles casernes de San-Benigno, qui dominent le nouveau môle. De ces deux grands corps de bâtiment, le Quartier inférieur fut destiné aussitôt à servir d'hôpital, sous la direction de M. le Médecin principal Maupin, aidé d'une quinzaine de médecins ou chirurgiens sardes, requis par l'Intendance. Mais, jusqu'à présent, la Direction médicale /irançaise n'exerce qu'à San-Benigno son influence salutaire. Un tel état de choses sera sans doute tout-à-fait provisoire et cessera avec l'arrivée des médecins mihtaires instamment demandés en France. Sans mettre le moins du monde en doute le zèle, la science et l'humanité de nos collègues de Gênes, et tout en payant même un juste tribut

de reconnaissance a leur bon vouloir, a leur empressement, il n'en reste pas moins avéré qu'un service ainsi installé ne fonctionnerait que trèsimparfaitement. La souffrance a ses instincts, ses délicatesses, ses préventions, qu'il faut savoir respecter. La confiance du malade dans le médecin préposé à son soulagement s'inspire du compatriotisme, de la communion d'habitudes et de langage. Jamais, en dépit des alliances politiques, l'assistance étrangère ne s'élèvera à la hauteur de cette charité fraternelle dans laquelle le sentiment national, seul, peut suppléer efficacement la famille absente!

Je ne quitterai pas Gênes sans vous conduire, par un reflet de l'impression qne ces lieux m'ont laissée, a l'Académie, aux Musées d'Histoire naturelle etd'Anatomie. L'Académie, où la science habite aussi son palais, renferme de beaux spécimens d'histoire naturelle. La minéralogie surtout s'y ressent de ce voisinage alpestre, sans qui tout l'or des Doges n'aurait pu faire de Gênes qu'une cité vulgaire, sans colonnades et sans portiques.

L'amphithéâtre d'anatomie possède une belle

collection de calculs vésicaux. J'y ai remarqué, entre autres pièces curieuses, une vertèbre axis dans le corps de laquelle est restée implantée une lame d'acier, a la suite d'un coup de stylet appliqué derrière la nuque, tout-à-fait sous Toccipital. — Le Portinajo n'omettra pas de vous arrêter devant cette pierre féminine dont le noyau est bel et bien une aiguille à cheveux, égarée quelque peu loin de son siège officiel.. Si j'en avais le temps je vous ramènerais de VAqua-Sola, par San-Lorenzo et San-Giorgio, à travers le Vieux-Gênes, à la Bourse et aux Portici....

Mais, on s'est battu, lisez: on a battu les Autricliiens, à Casteggio et à Montebello. Déjà les blessés arrivent à Alexandrie, le télégraphe électrique appelle l'Ambulance du Grand-Quartiergénéral : dans deux heures nous serons à notre poste. Il faut que je vous quitte, mon cher collègue, a la hâte et sans autre précaution oratoire: a la guerre comme à la guerre !

Un autre jour, la suite de ces causeries, si

elles peuvent vous intéresser et si messieurs

les Autrichiens le permettent!

Mais les zouaves ne sont^ls pas Ta?

A bientôt donc et a vous de cœur.

Gènes, le 21 mai 1859.

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