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MAGENTA ET L'AMBULANCE DE SAN-MARTINO

A M. LE Professeur Frison.

Mon cher confrère,

Depuis ma première lettre — si brusquement close — a notre collègue et ami Pécliolier, les événements se sont succédés avec rapidité, et je demanderais en vain, à mes souvenirs pressés par tant d'émouvants épisodes, une histoire quelque peu ordonnée de la quinzaine. Aussi bien, puisque le Télégraphe et le Moniteur officiel vous ont depuis longtemps transmis les bulletins militaires de l'armée, je me félicite presque de pouvoir passer sous silence des détails stratégiques, déjà sus de vous et peu familiers a ma plume, pour m'en tenir exclusivement au côté médico-chirurgical de la campagne.

La voie ferrée est encombrée de convois militaires qui s'entrecroisent en tous sens, et il nous faut six mortelles heures de wagon, de la ville de Marbre à la ville de Paille: — c'est de ce dernier nom, du moins, que les gens du pays appellent, dit-on, le rempart formidable, mais aussi la plate et insignifiante cité d'Alexandrie. — Aux approches de ses portes, l'inondation à peine retirée, les arbres abattus et renversés en chevaux de frise, les routes coupées, les tètes de ponts bastionnéeS; les bouches de canons affleurant les épaules des redoutes, tout annonce la proximité de la guerre.

Au dedans des murs, les différents Corps de la Garde se groupent progressivement sous les yeux de l'Empereur. Au milieu de cette foule animée, que chaque heure grossit, passent, de temps en temps, des voitures ou des brancards devant lesquels les voix se taisent, les têtes se découvrent..., respect, honneur aux blessés de Voghera !

Diverses évacuations du champ de bataille de Montebello ont déjà amené à Alexandrie plus de blessés que n'en peiit contenir l'Hôpital divisionnaire. Afin de suppléer autant que possible

à cette insuffisance, des succursales provisoires ont été établies h San-Martha, à Santa-Chiara , au Seminario et au Collège National. Mais ces locaux, pour la plupart peu salubres, dénués de mobilier, de personnel, ne possèdent ni cuisine, ni pharmacie, ni magasins. On s'occupe avec activité de fonder un premier hôpital français dans les vastes bâtiments de la caserne San Sîephano, et notre collègue M. Cazalas, chargé a Alexandrie, comme M. Boudin à Gênes, de la direction générale des services hospitaliers de la place, devra aviser à de nouvelles ressources pour les blessés, les malades et les convalescents.

Par un sentiment de haute convenance et de bonne confraternité, le Médecin-Inspecteur en Chef, baron H. Larrey, a voulu laisser à nos collègues militaires piémontais le soin de diriger le traitement chirurgical des blessés français mêlés, dans les salles de l'hôpital divisionnaire, aux blessés sardes et autrichiens — alliés et ennemis de la veille, vainqueurs et prisonniers du lendemain, tous confondus aujourd'hui dans une même infortune, — égaux devant les droits imprescriptibles de la douleur aux consolations de la science

et de la charité ! En dehors des visites réglementaires du matin et du soir par les chirurgienstraitants, visites auxquelles un grand nombre d'entre nous se fait un devoir d'assister, les salles de l'hôpital sont devenues tout le jour le but d'un pieux et incessant pèlerinage. MM. Lhonneur, Gaujot, Lecomte, Jacquemin, du Grand- Quartier général, assurent les pansements au Séminaire. M. le Médecin-major Delassus s'est partagé, avec le personnel médical de la 2^ Division de la Garde, le service de Santa-Chiara et d'une autre annexe. Plusieurs amputations ont déjà été pratiquées à l'Hôpital Militaire sarde, par M. le Médecin divisionnaire Cortese et le jeune et habile professeur de Pavie, M. Insani, à qui son patriotisme vient de faire momentanément délaisser les méditations de l'amphithéâtre pour les labeurs de l'ambulance. Dans le service de M. Cortese, praticien expérimenté et ingénieux, nous avons remarqué des gouttières en ferblanc très-mince, pour l'immobilisation des fractures. A celles destinées aux brisures des membres inférieurs est soudée une semelle, de manière à soutenir le pied : au niveau du talon existe un trou pour l'écoulement de la suppuration, dans les plaies

compliquées. Une légèreté et une malléabilité trèsgrandes semblent caractériser ces appareils, dont nous avons fait confectionner un certain nombre, désireux de les expérimenter comparativement aux gouttières en fil de fer de Bonnet.

Parmi les blessures les plus intéressantes observées dans le même établissement, je signalerai plus particulièrement deux balles enclavées du frontal, avec rupture de la lame vitrée et perforation de la dure-mère. La forme conique des projectiles rend, dans ces sortes de cas, l'extraction d'autant plus difficile, que le corps étranger, après avoir pénétré par sa pointe, — suivant un mouvement de translation sur lequel je me propose de revenir plus tard, — change nécessairement de direction, en vertu de la résistance qu'il rencontre. Il peut arriver alors qu'au lieu de sa base il montre au dehors une portion de sa circonférence. En d'autres termes, la dimension de la surface en regard de l'opérateur n'est plus accommodée au diamètre de l'orifice d'entrée. Il faut alors, avec la spatule ou l'élévatoire, faire basculer le plomb, l'entamer, le déformer même, pour le rendre extractible, manœuvres aussi longues que délicates. Chez l'un des blessés en question, la balle

était comme laminée : tous deux ont succombé dans les vingt-quatre heures.

Le colonel de L.... atteint d'un coup de feu à la main droite, au côté externe de l'articulation metacarpo-phalangienne de l'index, a eu la face palmaire des quatre doigts labourée par le plomb, jusqu'au bord cubital de l'auriculaire. Malgré la fracture de deux phalanges et de la tête du deuxième métacarpien, cette plaie, soumise aux irrigations froides continues, va bien : tout porte do ne a espérer que la blessure du Colonel n'exigera pas l'amputatipn de la main du Général.

R..., grenadier au 98*^ régiment de ligne, a eu la jambe gauche traversée par une balle, a trois épaisseurs de doigt, en dehors et au-dessous du genou. Le péroné seul est divisé : pourtant cette blessure, qu'on eût pu juger peu grave au premier moment, a pris subitement des proportions énormes. Le membre, après quatre jours,^ a doublé de volume ; la peau, froide, tendue, insensible, est livide, marbrée ça et la de plaques violettes; un peu d'odeur sui genem s'exhale des plaies. Faut-il attribuer aux aponévroses d'enveloppe, oubien à un épanchement'sanguin p^fond, cet étranglement menaçant? Nous

sommes d'avis , MM . Larrey , Méry et moi , de tenter — deiirière chance de conservation — deux larges et profondes incisionssur les côtés dn membre, l'élévation du pied sur la jambe, des frictions belladonées etc. Mais, vain espoir ! le sphacèle se confirme et il faudra amputer. — N'eût-on pas bien fait de débri^ der instantanément cette plaie, qui intéressait une région musculaire et aponévrôtique épaisse, sillonnée de vaisseaux importants? N'est-ce point ici un de ces cas qui protestent contre l'abandon trop exclusif du débridement primitif, de ce débridement méthodique, raisonné, qui éclaire, qui prévient, dont je me suis efforcé de rétablir ailleurs les véritables indications ?

Que n'a-t~on pas rapporté des apparences si singuHères et parfois si trompeuses affectées par les balles dans leur trajet, et que de problêmes nouveaux elles suscitent chaque jour? Un officier porte, perpendiculairement au pli de Faîne gauche, trois plaies superposées : deux au-dessus du ligament de Poupart, une au-dessous. Dans sa conviction, il a reçu ^m5 coups de feu. Mais, du côté de l'abdomen, aucun symptôme, aucun signe grave: ni le doigt, ni la sonde ne peuvent pénétrer. Cependant

la peau est largement et profondément détruite: certes, ce ne sont pas la de simples contusions. Mais M. X.. . est très-obèse : il était fortement fléchi en avant au moment où le plomb l'a frappé. Le projectile a donc du perforer, a sa base, un pli épais du tégument abdominal, avant d'entrer dans le haut de la cuisse où il s'est perdu. Je rétablis la position présumée, et aussitôt les orifices reprennent si bien leur situation respective, que mon doigt indicateur les embroche avec la plus grande facilité. Une hémorrhagie artérielle (de la fémorale profonde?) produite à l'insu du blessé et après un eflbrt inconsidéré, a enlevé, en quelques heures, le 29 au soir, le brave commandant De Lacretelle, une des jeunes illustrations de F armée d'Afrique. La perte de sang était déjà trop avancée, quand M. Cortese a cherché à s'en rendre maître, par la compression digitale et un instrument qui mériterait d'être plus connu en France, le compresseur de Sognoroni. L'occasion me reviendra, sans doute, de vous en parler.

Je profite d'une échappée, entre deux visites d'hôpital, pour courir a Marengo. Un propriétaire d'A-

lexandrie, millionnaire, dit-on, a acquis la maison historique où le Général vainqueur passa la nuit d'avant la bataille qui a immortalisé ce site. La ferme est devenue aujourd'hui une Yilla, toute bariolée de fresques, intiis et extra ; d'éi3ais massifs d'arbres ombragent ses vertes pelouses, sous lesquelles dorment d'héroïques débris. Dans la cour d'honneur se dresse la statue de Napoléon. Plus loin, dans le Parc, on découvre le buste en marbre blanc deDesaix, par Franceschi. Au détour d'une allée, entre deux charmilles, une petite coupole, soutenue par d'élégantes colonnettes, enserre, sous un grillage de fer, les ossements humains que la pioche et la charrue ont exhumés de ce Gampo-Santo de la valeur française.

Parti d'Alexandrie le 50, a midi, pour Vercelli, nous apprenons, en chemin, la victoire de l'armée Piémontaise a Palestro. VerceUi possède un fort bel hôpital civil et deux hôpitaux militaires improvisés. Le premier et le plus considérable, d'une contenance de cinq cents malades, a été très-convenablement installé dans les bâtiments du Séminaire. De nombreuses évacuations des ambulances

Sardes y arrivent durant la nuit, et le 51, au matin, nous accompagnons M. le Médecin en chef baron Larrey, dans sa visite aux blessés de la veille. Nous y sommes reçu par MM. Bima, Larghi et le Médecin en chef de l'armée piémontaise, le docteur Commisetti, connu déjà de nos collèques par sa collaboration, aussi aimable que distinguée, durant la guerre de Crimée. — Les travaux critiques de M. Ollier, en France, ont rendu pleine justice ' à M. le D'' Larghi, pour la part qui lui revient dans la question de l'évidement sous-périostique des os. Par un retour aux doctrines chirurgicales antérieures à A. Paré, M. Larghi se proclame très partisan de la cautérisation des plaies d'armes k feu. Il promène volontiers la pierre infernale dans les trajets sinueux des balles, sur les surfaces escharrifiées par les projectiles et jusque sur les lambeaux des moignons amputés. L'expérience faite sur les blessés piémontais de 1848 et 1849, a sanctionné, a ses yeux, cette pratique au moyen de laquelle il évite, dit-il, sûrement la fonte purulente, la pourriture nosocomiale et le tétanos: La détersion rendue plus facile accélère la cicatrisation. Si les observations que M. le D"" Larghi ne

peut manquer de faire et de publier, confirment cette manière de voir, nous dirons une fois de plus: rnulta renascentur quœ jam cecidere..,,.

Les vastes bâtiments du Collège National et de la Caserne de cavalerie de Vercelli, fourniraient a nos blessés d'excellents refuges. Sur le rapport favorable que nous lui adressons de la visite de ces locaux, faite de concert avec M. le Sous-Intendant militaire De Lavalette et M. le Pharmacien Principal Demortain, M le Médecin en chef propose à rintendant-général d'ouvrir immédiatement un hôpital mihtaire français dans le Collège. M. le Médecin-major Baizeau et le Médecin aide-major Lhonneur, détachés provisoirement de l'ambulance, y installeront le service médical.

Les représailles tentées par les Autrichiens, le 51 juin, pour venger l'échec de Palestro, la charge fougueuse du o^ de zouaves sur les batteries ennemies, amènent toute la nuit de nombreux blessés au Séminaire de Vercelli. Nous avions commencé à les visiter, le 1*^'" juillet au matin, quand Tordre de partir pour Novare nous fut inopinément signifié.

A son arrivée devant cette dernière place, l'avantgarde du quatrième corps essuya les derniers coups de canon des Autrichiens en fuite. Nous eûmes la une quinzaine de blessés, assez graves pour nécessiter une amputation de cuisse, une de jamhe et une de bras. Les deax premières, je crois, furent pratiquées par notre collègue, le D"* Fenin, a l'hôpital Maggiore de la ville.

Le grand hôpital de la Charité de Novare, établi sur des proportions considérables (huit cents à mille malades), pour une ville dont la population n'excède pas dix-sept mille âmes, est cité, avec juste raison, comme un des étabhssements de bienfaisance les plus remarquables de l'Italie. Ses revenus annuels, qui dépassent 500,000 francs, expliquent le luxe et le confortable de son installation. M. Omar en est l'administrateur distingué. Parmi ses médecins, nous citerons le professeur Pagano, opérateur et accoucheur habile, cystotomiste renommé. L'annexe de St-Julien, le Collège National, la Caserne Perrone, susceptible à elle seule de loger mille cinq cent s blessés, assurent h Novare de puissants moyens d'évacuation pour les ambulances, et le moment n'est pas loin où

nous en éprouverons le besoin.

En effet, vers huit heures du soir, le 4 juin, a la nouvelle du passage du Tessin, des brillants combats de Turbigo, Buffalora et Magenta, nous nous transportons à l'hôpital Maggiore pour y préparer le logement des blessés, qui commencent à arriver. En moins d'une demi-heure, les hommes convalescents ou légèrement atteints sont transportés à la caserne Perrone, d'où le lendemain, ils seront dirigés sur VercelU et Turin. Six cents places deviennent ainsi disponibles, pendant que l'administration hospitalière, dont nous avons dit les immenses ressources, fait installer a Perrone des lits, des paillasses, de la litière, des couvertures, en prévision de nouvelles évacuations. A onze heures, ordre à l'ambulance du Grand-Quartier général de se transporter sur le champ, personnel et matériel, au Pont de Buffalora : je laisse à MM. Douchez et Paulet le soin de continuer, avec MM. les médecins de Novare, les pansements commencés, et nous partons.

La route est tellement encombrée de caissons, d'artilleurs, de cavaliers, de voitures chargées de

blessés ou de vivres, qu'à quatre heures du malin seulement, nous apercevons la tête-de-pont de la rive droite du Tessin : encore, avait-il fallu emprunter la traverse pour ne pas stationner indéfiniment en chemin. A un kilomètre en avant du fleuve, plusieurs divisions Sardes et Françaises sont déployées, silencieuses, canons en ligne, mèches allumées, sur un vaste terrain découvert : les Autrichiens y ont élevé de formidables travaux de défense qu'ils n'ont même pas songé à nous disputer. La poudre gronde dans le lointain. Le crépuscule, attardé par une brume pluvieuse, éclaire mal ce tableau sombre et solennel à la fois.

Dans l'intérieur de la Gare de San-Martino, transformée depuis la veille en dépôt d'ambulance, les blessés n'ont cessé d'affluer toute la nuit. Le baron Larrey lui-même a présidé à leur réception, aidé de l'ambulance du 5™^ corps, aux ordres de M. le Médecin-principal Thomas ; plusieurs de nos collègues des régiments voisins sont venus spontanément se grouper autour du Médecin en chef de l'armée.

A cinq heures, nous relevions nos honorables

confrères, a bout de fatigues, mais non de dévouement. Visiter sommairement les blessés, calmer leur soif et leur faim, rajuster les appareils, extraire quelques esquilles et corps étrangers inaperçus ou oubliés, là devait se borner, en présence de tant de maux a soulager, notre assistance extemporanée. Que faire, d'ailleurs, sans autres ressources que nos caissons, dans un lieu désert et dévasté de longue date, sinon écouler, autant et aussi vite que possible, les patients sur Novare? Plus (Je 1,400 hommes évacués de la sorte, en moins de vingt-quatre heures, disent assez comment le zèle du personnel de notre ambulance se tint à la hauteur des difficultés du moment.

Trois grandes opérations furent, dans cet intervalle, réclamées instamment par des blessés, auxquels d'atroces souffrances rendaient insupportables plus longtemps la conservation d'un membre fracassé et la perspective d'nn transport douloureux. M. le D"" Quesnoy, du o""^ corps, eut ainsi a régulariser le moignon d'un bras emporté par un gros projectile. — M. P..., lieutenant aux zouaves de la Garde, m'adjura de lui retrancher la main droite, qu'une balle avait traversée obH-

quement, de la tête du deuxième métacarpien au-dessus et en avant de l'articulation du poignet. La carpe et Textrêmité inférieure du radius étaient comme broyés; les arcades palmaires, divisées, avaient déjà donné beaucoup de sang. J'amputai circulairement l'avant-bras, au lieu d'élection. — J'enlevai, circulairement aussi, mais en ménageant un lambeau antéro-externe, la cuisse, audessus des condyles du fémur, à B..., caporal anâ""^ régiment des grenadiers de la Garde, atteint de plaie pénétrante du genou droit, avec brisure multiple de la rotule et vaste épanchement sanguin dans l'article. M. le D^ Martenot de Cordoux et l'ambulance du Quartier-général du 1^^ Corps, voulurent bien m'assister pour cette opération.

Le soir, après avoir assuré jusqu'au lendemain le service de garde et des évacuations, je me rendis a Novare, près du personnel que j'y avais laissé la veille, et que je trouvai renforcé par l'arrivée de M. le Médecin-major Baizeau. Nos blessés avaient reçu d'une population enthousiaste l'accueil le plus sympathique, et de nos confrères

Franco-Sardes, tous les soins que comportaient les circonstances. — Déjà 400 des moins grièvement atteints allaient rallier, à Turin, les hôpitaux organisés sous l'impulsion éclairée de M. le Médecin -principal Salleron.

En rentrant a San-Martino, le 6 juin, de bonne heure, je fus conduit près d'un soldat autrichien à qui un biscayen avait emporté une notable partie des muscles postérieurs de la cuisse gauche, et fracturé très-comminutivement le quart supérieur du fémur. Déjà la gangrène se manifestait dans la plaie, et une désarticulation redoutable semblait être la seule ressource à opposer à cette situation désespérée. Nous allions partir : dans rimpossibïHté absolue de transporter ce malheureux, fallait-il l'abandonner, sans secours, à une mort inévitable et cruelle? Nous ne le crûmes pas. L'opération pratiquée sur le champ, presque sans perte de sang, sans syncope et sans incident regrettable, était terminée depuis trois heures, quand le blessé, épuisé d'avance par l'énormité du mal, les fatigues et peut-être aussi la faim, s'éteignit dans un coUapsus dont il fut impossible de le rappeler.

On ne saurait sans doute attendre de nous, après le récit qui précède, une analyse même succincte des cas chirurgicaux entrevus plutôt qu'observés a l'ambulance de San-Martino. Je relève toutefois, crayonnées sur mon calepin, les quelques notes suivantes:

B..., chasseur au 16^ bataillon, frappé a la région cervicale droite, d'une balle qui a divisé le milieu du muscle sterno-cleïdo-mastoïdien, et est allée se perdre, du haut en bas, vers le ra~ chis, oii les sondes ne peuvent l'atteindre. La paralysie a été instantanée dans les membres inférieurs; elle a progressivement envahi le tronc et les bras. L'intelligence est parfaite: B... dit ressentir des fourmillements dans les extrémités digitales. Une voiture l'emporte à Novare, où de nouvelles recherches devront être faites pour l'extraction si désirable du projectile.

M. M..., capitaine au 85^ régiment d'infanterie de hgne, a reçu un coup de feu a l'épigastre, du point correspondant a la vésicule du fiel jusque vers l'apophyse transverse de la dixième ou onzième vertèbre dorsale, en regard de laquelle j'incise la peau, pour ôter une balle très-défor-

mée. La bile coule a flots par l'orifice d'entrée; tous les vêtements du blessé sont teints d'un jaune safrané caractéristique. Il y a eu un léger vomissement, le matin, après l'ingestion d'un peu d'eau fraîche. M. M... ne parait pas soupçonner, du reste, la gravité de sa position. Il n'a pas de fièvre, et s'est constamment tenu debout, allant et venant, depuis sa blessure.

X..., grenadier de la Garde, présente trois plaies, situées presque en droite ligne, une évasée en forme de sillon, sur le tendon du grand pectoral, une en dedans, une en dehors de la face antérieure du bras. Cette disposition semble indiquer l'action d'un seul projectile, et tel a été l'opinion du chirurgien qui a fait le premier pansement. Mais X... est convaincu qu'il a reçu deux coups de feu, au même moment. Un examen plus attentif me fait découvrir, très-profondément dans la région dorsale, arrêtée entre deux côtes, une balle conique incurvée et coiffée d'un morceau de drap : le plomb avait traversé le poumon droit.

Le 5, au matin, j'avais eu l'occasion assez rare d'observer un bon nombre de plaies par arme

blanche, sur des officiers autrichiens prisonniers, que la sollicitude de TEmpereur avait recommandés a nos soins. Parmi eux se trouvait un colonel percé de plusieurs coups de baïonnette, dont deux a l'abdomen. Un autre officier avait un coup a la face, avec fracture de cinq où six dents. Je lis cette remarque que souvent la pointe desbaïonettes, dirigées de préférence vers les poitrines ennemies, s'arrêtait devant la résistance — augmentée par l'élasticité — des arcs costaux.

Quatorze blessés ont succombé a San-Martino, pendant ces vingt-quatre heures, à des plaies de tète et de Fabdomen graves entre toutes, celles de l'abdomen, les plus graves avant toutes.

Vers une heure de relevée, le 6 juin, nous traversons le Tessin sur un pont de bateaux pour gagner Magenta. De la Douane de Buffalora jusqu'à l'étape, les maisons criblées de boulets, les arbres déchirés par la mitraille; ca et la la terre fraîchement remuée des sépultures, les lambeaux d'uniformes accrochés aux branches, les tronçons épars des sabres et des fusils ; de loin en- loin, le hennissement plaintif d'un cheval expirant, la

dépouille d'un Autrichien oublié sous le buisson, jalonnent le champ de bataille. La population de Magenta se réveille à peine de la terreur que deux journées de sanglants combats ont répandue autour de ses murs ébranlés et disjoints. Dans les caves, dans les recoins les plus obscurs de ce bourg désolé, près de mille Autrichiens, la plupart blessés, se sont blottis, taisant leurs plaies et leur faim, tant la mauvaise foi tudesque leur a fait peur de notre cruauté ! — Et notre premier souci est de rechercher ces infortunés, de leur montrer, à force de solhcitude, comment l'humanité de la France se venge d'indignes calomnies! Le soir même, le chemin de fer les transportait tous à Milan.

C'est de Milan aussi, mon cher collègue, que je daterai cette lettre : j'aurais bien aimé pourtant vous dire mes impressions sur l'accueil frénétique de la grande ville, les transports retentissant sous nos pas de ce peuple ivre de nos victoires et de sa délivrance! Mais l'émotion, même celle d'une grande joie partagée, a sa fatigue... Je redoute d'ailleurs pour vous celle d'une lettre démesuré-

ment prolixe, et me hâte de vous prier d'agréer, avec mes excuses, l'expression de mes sentiments confraternels et aiïectueux.

Milan, le 8 juin 4859.

IÏI« LETTRE,

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