ÉTAT SANITAIRE DE L'ARMÉE
A M. LE Professeur Roucher.
Mon cher ami,
Ma lettre du 8, à notre honorable collègoe, le docteur Frison, s'est fermée au bruit de l'accueil enthousiaste de la population Milanaise. Ajouter aux nombreux récits qui vous ont raconté déjà cette féerique réception, serait superflu. Permettez donc que, continuant mon rôle d'observateur et de médecin, je vous entraîne, loin des Corsi et de la foule qui les déborde, vers les quartiers plus recueillis, où la reconnaissance et la charilé lombardes ont ouvert de pieux asiles aux misères du champd'honneur.
Plus de 6,000 blessés français et autrichiens se trouvent déjà réunis dans la grande ville, et bien-
tôt la glorieuse, mais sanglante rencontre de Melcgnano ya porter ce chiffre a 8,000 : certes Tadministration la mieux trempée s'effraierait a moins ! Mais que ne peuvent les sentiments de patriotisme et de dévouement qui exaltent tous les coeurs milanais ! Aux grands hôpitaux et hospices Maggiore, San-Ambroggio, Fate Bene Fratelli^ Fate Bene Sorelle, s'ajoutent, comme par enchantement, les succursales improvisées de San-Lucca, Mono.stero Maggiore^ Collegio-San-Filippo, etc. Des commissions d'administrateurs bénévoles s'organisent, parmi les citoyens notables ; les dons les plus généreux en Uterie, hnge, charpie, affluent de toutes parts. Médecins, surveillants, hommes de peine, chacun est à son poste. Afin de mettre autant d'ordre que possible dans cet immense service, tous les Autrichiens, malades ou blessés, sont rassemblés dans les vastes locaux de la Caserne San-Francesco. La générosité de l'Empereur a libéré quarante de leurs médecins prisonniers, sous la seule condition qu'ils continueraient la leur utile ministère. San-Ambroggio, Hôpital miU taire ordinaire de Milan, devra être plus spécialement affecté aux besoins de l'armée Sarde. Aux Français, les autres hôpitaux que
nous avons nommés, et ceux dont l'ouverture est projetée : Ce n'est pas tout.
Pour assurer entièrement à chaque infortune l'assistance délicate dévolue, daris les services hospitaliers de la patrie, a la pieuse coopération des sœurs de St- Vincent de Paule, il eût fallu dégarnir tous les couvents de la Lombardie, et celte sainte presse des fdles du ciel n'aurait pas encore suffi. Qu'on se rassure: le même civisme, qui enrôla hier le père et le fils, sous la bannière de Garibaldi, conviant tous les bras comme tous les cœurs- à la conquête de Imdépendance nationale, recrutera parmi les mères et leurs filles bien-aimées, ces légions auxiliaires du dévouement religieux. Nos blessés vous rediront bientôt leurs atténuons de chaque heure, et les pansements incessants a l'épreuve des plus cuisantes émotions de l'hôpital, et ces consolations inappréciables dont le cœur de la femme ne révéla jamais si haut le puissant secret !
A Dieu ne plaise, qu'entre tant de soins distingués, tant d'abnégations produites, tant de bienlaits répandus sans préférence comme sans ostentation, je veuille moi-même établir des degrés, concentrer, sur quelques-uns des anges gardiens
du lit de douleur de nos soldats, la respectueuse admiration dans laquelle la reconnaissance de l'armée les confond indistinctement. Et pourtant, comment imposer silence aux souvenirs de notre visite a San-Filippo le 10 juin ? La comme partout, la charité veille, toujours debout, empressée, infatigable. Dans une salle basse, occupée par des blessés graves, venus le matin même de Melegnano, deux femmes, une mère et une fille, jeunes et belles toutes deux, la Marquise Landr.... et la Comtesse Mart.... s'acquittent de leur ministère improvisé, avec une grâce touchante et triste à la fois, dont les austères vêtements de deuil de la Marquise relèvent encore la teinte mélancoUque. Il est évident que le retentissement d'une perte cruelle a inspiré au cœur de cette noble mère, l'héroïsme de la douloureuse station qu'elle accomplit aujourd'hui, courageuse, mais navrée. Écoutez plutôt la chrétienne et sublime simplicité de sa confidence ! «r La guerre m'a ravi, Monsieur, l'aîné de mes fils : » il est mort, il y a huit mois, des suites d'une balle » reçue en combattant, avec votre armée, à Sébas- » topol. Quand j'ai su qu'il arrivait a Milan des » blessés français, et que je pourrais les panser, j'ai
» senti que Dieu m'envoyait sa première consola- )) tion... »
L'Hôpilal Majeur, ou Grand Hôpital civil, fondé vers le milieu du quinzième siècle, sous les généreuses inspirations de F. Sforza et de Blanche -Marie Visconti, sa femme, se recommande par les dimensions spacieuses de ses portiques, de ses cours. Plusieurs salles rappellent le développement et la hauteur des nefs de nos églises. Adossé au Naviglio, il lire, du voisinage de ce canal, des ressources inépuisables d'eau pour les besoins de sa nombreuse population (2,500 à 5,000 malades) et l'entretien d'une propreté au-dessus de tous les desiderata possibles. — C'est à l'Hôpital Majeur que j'ai pu voir, malheureusement dans une trop courte apparition, les glorieuses épaves du 1^'^ régiment de zouaves, parti d'Alger si complet, si brillant, peu de jours avant mon embarquement, et à qui Melegnano venait de mettre hors de combat son colonel, trente-trois officiers et cinq cents de ses plus braves soldats î
Je regrette de n'avoir pu qu'entrevoir aussi
faute de temps, nos honorables confrères milanais, M. Gberini, opérateur renommé, M. Cotta, les habiles docteurs Griiïini et Strambio, connus si avantageusement par leur position dans la presse médicale lombarde, et cette phalange de praticiens éclairés, répartis dans les nombreuses annexes des grands hôpitaux civils et militaires de Milan. Dire que la surveillance importante de ce vaste ensemble de services chirurgicaux va être confiée à la savante direction de notre collègue le Médecin-Principal GuvelUer, c'est garantir d'avance le bon fonctionnement d'une organisation a laquelle le Médecin en Chef, Baron Larrey, a apporté tant de sollicitude. L'armée, si le sort de la guerre l'exige, trouvera, derrière elle, des abris tutélaires pour plus de 8,000 blessés.
Bien qu'elle ne prenne pas rang parmi les Universités de l'Italie, la ville de Milan possède néanmoins, depuis le commencement de ce siècle, un Institut Académique important, où sont représentées les principales branches de l'Instruction publique : Sciences diverses, Lettres et Beaux-Arts. Des membres pensionnés et des amateurs bénévo-
les y sont préposés a la recherche des découvertes utiles, au perfectionnement de toutes les études. Installé dans un ancien couvent de Jésuites, le Palais de Bréra se recommande autant par ses beautés sculpturales, sa bibliothèque, ses manuscrits, ses tableaux, ses fresques, ses gravures, son médailler, son Observatoire et les riches collections de son Jardin botanique, que par sa propre architecture. Figurez-vous une vaste cour quadrangulaire, entourée de deux étages superposés d'arcades que soutiennent de doubles colonnes : vis-a-vis la porte d'entrée, sous un vestibule majestueux, deux escaliers développant, a droite et à gauche, leurs spirales de marbre et se réunissant, au premier étage, sur un palier commun : de chaque côté, deux colossales statues de Beccaria, de Parini, et vous n'aurez qu'une idée affaiblie de l'impression grandiose qu'on éprouve en pénétrant dans ce temple élevé en Thonneur du génie, au culte de l'intelligence. — Combien j'ai regretté, mon cher ami, au milieu de ces merveilles, mon impuissance a manier le crayon ! Qu'une ébauche de Bréra vous aurait grandement inspiré, dans les plans que vous poursuivez, m'assure-t-on, pour dé-
placer notre Ecole de Médecine d'Alger, de l'humble berceau de sa modeste enfance î Des dessins de Richini et de Piermarini, quelques marbres de Marches! et de Monti, les largesses assurées d'avance de l'édilité algérienne, et vous dotiez, du même coup, notre Faculté naissante, d'un monument digne de ses destinées futures !
Le 12, au matin, départ pour Brescia. L'air est humide et froid, le ciel lourdement chargé encore de nuages qui, régulièrement depuis notre arrivée, l'obscurcissent chaque soir, et se résolvent, la nuit, en orages tumultueux. On compte vingt - cinq lieues environ de Milan a Brescia et nous devons consacrer sept jours au trajet ! A la vérité , Tarmée Autrichienne, qui bat en retraite devant notre avant-garde, marche compacte et serrée. Il convient donc de masser nos forces entières et de progresser, en hgne, toujours prêts à olïrir ou à accepter le combat. Quand cent vingt-cinq mille hommes s'ébranlent ainsi, suivis de leurs bagages, vivres, ambulances, artillerie, munitions, réserves, etc., comment franchir plus de quinze a dix-huit . kilomètres par étape, sur des routes où les convois
s'entrecroisent, se heurtent et s'arrêtent réciproquement a toute heure ? Cette marche à petites journées, en même temps qu'elle ménage les forces du soldat, nous permet d'ailleurs d'observer, avec une attention qui pourrait bien ne pas être improductive, les principaux aspects et les ressources du pays.
La richesse proverbiale des vertes campagnes de la Lombardie justifie, si elle ne la dépasse même, leur renommée. Impossible de rencontrer nulle part des champs aussi bien défrichés, des prairies plus vertes, mieux encadrées dans les bordures miroitantes des mûriers, baignées comme ici, par un système d'irrigation dont le plan et l'exécution première appartiennent, assure-t-on, à l'époque romaine. Par un contraste frappant, la population de ces contrées, en apparence si favorisées du ciel, se montre chétive , étiolée, très endémiquement affectée du goitre. L'iode, l'air, l'élément salin, manqueraient-ils à ces belles eaux, qui courent partout sur le sable et le gravier, descendues si limpides, si fraîches, des torrents et des lacs de la Haute-Italie ? Faut-il accuser l'insuffisance de l'ali-
mentation, dans des intérieurs villageois immuablement voués au régime de la Polenta (bouillie de maïs) ? — En ce qui concerne l'intervention des eaux, comme agent étiologique, l'analyse de nombreux échantillons, recueillis depuis Milan jusqu'au lac de Garde et au Mincio, par notre savant collègue de l'École de Médecine de Lille, M. le Professeur Brauwers , Pharmacien-major , et son zélé collaborateur de l'ambulance du Grand-Quartiergénéral , M. le Pharmacien-aide-major Villard, apportera sans doute de précieuses élucidations à un problème des plus litigieux de la palhogénie. Si je dois m'en rapporter a un médecin distingué de Brescia, l'endémicité du goitre, en Lombardie, n'existerait réellement qu'aux pieds mêmes des versants méridionaux des Alpes et presqu'exclusivement dans les localités que leur situation topographique empêche de recevoir les courants aériens des vents du Nord. Cette observation serait certainement très intéressante a vérifier.
La plupart des villes que nous traversons, Gorgonzola, Cassano,Tri7iglio,Ilomano, Cavo, Calcio, Travigliato, possèdent de petits hôpitaux civils,
tantôt fondés depuis longtemps et entretenus par des dons et des legs particuliers, dans d'anciens couvents ou des constructions ad hoc ; tantôt improvisés, depuis la dernière épidémie de choléra, dans des maisons particulières, en attendant une constitution définitive. Plusieurs d'entre les premiers, comme à Gorgonzola et Travagliato, ont une véritable importance architecturale. — Complété par des annexes prises dans les casernes, les églises, les châteaux, les grandes propriétés particuhères, chacun des établissements permettrait, après un engagement avec l'ennemi, d'hospitaliser, ne fût-ce que temporairement, de cinq à six cents blessés. Nous ne quittons pas ces divers gîtes sans nous être assuré par nous-même des moyens mobiliers dont l'administration locale pourrait disposer, en cas de besoin, et, chaque soir, j'adresse a M. le Médecin en Chef de l'armée un rapport très-circonstancié à ce sujet.
Malgré une chaleur parfois algérienne et une poussière souvent désolante , l'état sanitaire est excellent. Nous n'observons encore que quelques embarras gastriques, à forme rémittente, et d'assez nombreuses récidives d'accès périodiques, chez des
militaires qui ont appartenu à des régiments d'Afrique. Deux causes me paraissent contribuer principalement a cette constitution peu grave d'ailleurs : 1^ la réfrigération nocturne, les soldats n'ayant pas de demi-couvertures pour le bivouac ; S"* l'abus de l'eau et des liqueurs frelatées.
L'art dé l'adultération des vins a dû naître chez les cantiniers des armées : fabriquer du vin, sur place, n'est-ce pas un moyen sûr de se soustraire aux frais et aux risques d'un transport onéreux ? Prenez :
Eau du fossé voisin,
Alun,
Jus de betteraves,
Alcool amylique ou tout autre produit de distillation inférieure.
De chaque, Q. S., en raison du crû ou de l'étiquette demandés : puis mélangez dans un vieux fût. — La recette, vous en conviendrez, est expéditive, et permet encore d'affronter les rigueurs de la taxe.
Enfin, nous voici a Brescia, et pour quelques jours, sans doute. A son tour, ma plume demande a se reposer un peu de cette grande étape qu'elle
vient de faire. Puissiez-vous, comme moi, mon cher collègue, ne pas l'avoir pourtant trouvée trop longue, et croyez à mes sentiments toujours bien affectueux.
Brescia, le 18 juin 1859.