LES 24 ET 25 JUIN, A CASTIGLIONE
A M. LE Professeur Bourlier.
Mon cher collègue ,
En me promettant, au septième jour d'une lente et monotone chevauchée, un peu de repos a Brescia, j'avais compté sans deux intraitables ennemis du far niente le mieux résolu : la curiosité et l'habitude du mouvement. Du balcon de la Casa Fè, oii m'a très-confortablement installé l'hospitalité municipale, j'entrevois le portail majestueux de San- Nazaro, et les clochers de dix églises aux carillons retentissants. Le Gmc?e,-— qu'hélas! je n'ai que trop eu le temps de méditer depuis Milan — m'alléchant de son côté, me voici bientôt lancé par les rues larges et bien alignées de l'ancienne cité Lombardienne, en quête du vieux Palazzo Communale^ de
la Galerie Tosi, du Museo, des ruines du Temple de Vespasien, et de la délicieuse chapelle de Santa Maria de Miracoïi, a la façade de marbre si fmiment fouillée par les ciseaux de la Renaissance. Ne croyez pas pourtant que je m'y arrête trop longtemps. Ma promenade, joignant la fantaisie au devoir, a pour but aussi de passer en revue les hôpitaux permanents de la ville, les annexes que la Commission des Hospices s'occupe diligemment de leur adjoindre, enfin les locaux qu'on pourrait y ajouter encore, pour des éventualités qui semblent se rapprocher de plus en plus. Là, a vrai dire, est le grand intérêt d'une excursion dans laquelle le touriste devait nécessairement le céder au médecin.
Comme Gênes, comme Novare, comme Milan, Brescia dispose d'un hôpital civil principal, San- Domenico, de la contenance de 800 malades. San- Gaëtano et San-Lucca, sont deux hôpitaux militaires, occupés actuellement par quelques malades Autrichiens que la précipitation de la retraite n'a pas permis d'emporter, et par environ 200 blessés des Chasseurs volontaires de Garibaldi, fourvoyés, peu de jours auparavant, dans une reconnaissance entre Castelnedolo et Montechiaro.
Indépendamment de ces trois établissements réguliers, neuf vastes maisons, anciens monastères ou casernes, subissent, en ce moment, grâce k l'intelligente direction de médecins - administrateurs, la plus surprenante des métamorphoses. En moins de deux jours, k San-Giulia, des salles abandonnées se meublent de châlits, trétaux, tables, étagères. Literie, ustensiles, vaisselle, couvertures, hngerie, tout abonde et s'arrime en même temps. De magnifiques fourneaux se dressent dans les salles basses, transformées en cuisines et en celliers : demain, si vous le demandez, on y fera du bouillon, et vous y coucherez, panserez, nourrirez, traiterez 700 malades ! Les mêmes prodiges se répètent k Santa-Euphemia, San-Angelo , San- Christo, San-Giuzeppe, k la Casa Schiene, aux Jésuites, k San-Antonio !
Le secret de cette productive activité, me direzvous ? En abrégé, le voici : une seule administration, peu nombreuse, compétente, qu'aucun contrôle étranger, importun, ne détourne ni ne contrarie, dont les aptiludes spéciales fonctionnent librement, sous la féconde impulsion du patriotisme et du devoir professionnel
Le 21 juin, de bon matin, le Grand-Quartier-général se transporte a Castelnedolo,un peu en arrière de Montechiaro, que nos Divisions atteignent presque. La Cavalerie de la Garde nous rallie bientôt, car nous approchons des bords de la Çhiese : demain l'armée traversera, sur la rive droite de ce torrent , le champ de bataille depuis longtemps famiher aux manœuvres annuelles de l'armée Autrichienne et a ses études stratégiques.
Mais nos prévisions devaient encore être déçues sur ce terrain. Le 22, nous occupons Montechiaro, gros bourg qui n'offre pas plus d'intérêt que Castelnerlolo. On y remarque pourtant un petit hôpital de construction récente, susceptible, avec un peu de soin et d'intelligence, de remplir très-convenablement le but dans lequel Tont élevé ses pieux fondateurs. Dans ces deux derniers gîtes, il faudra se servir des églises pour loger les blessés.
Le 24, après une halte de quarante heures, nous nous ébranlons lentement , dans la direction de CastigHone. Plus nous approchons de l'étape, et plus le bruit de la canonnade qni gronde au loin, depuis la première aube, devient net et précipité. On se bat décidément, on se bat bien, et sur toute la ligne,
en avant de Castiglione. Tandis que l'Etat-Major au complet de la Garde, la cavalerie, la réserve de l'artillerie, se précipitent au pas de course sur le lieu du combat, l'ambulance du Grand-Quartiergénéral met pied a terre à Castiglione, et se prépare en toute bâte aux pressants labeurs qui vont lui incomber.
Après avoir détacbé, de mon personnel, une section volante, sous les ordres de M. le Médecinmajor Leroy, prête a se porter, au premier signal, sur le cbamp de bataille, je m'empare de la caserne San-Luiggi, d'un cloître et d'une église contigus. Cette agglomération de locaux me promettait de l'espace pour liuit à neuf cents blessés. Des paillasses, quelques matelas, provenant d'offres volontaires ou de réquisitions, sont aussitôt distribués dans les chambres, les corridors de la caserne, les galeries du cloître et la nef de San-Luiggi. Une salle du rez-de-chaussée tiendra lieu d'officine ; une autre servira aux opérations chirurgicales. A cet effet, les caissons sont vidés de leurs approvisionnements, appareils, instruments, tables, médicaments, etc. En l'absence de nos pharmaciens, restés un peu en arrière à Montechiaro, pour terminer l'em-
baumement du général de Cotte, qui a succombé la veille k une attaque d'apoplexie, je requiers deux Speziali de la ville, afin d'assurer le service de la tisanerie.Deux médecins italiens^M" Gallina et*^*, viennent nous offrir leur assistance ; des dons de linge et de charpie sont acceptés avec reconnaissance.
Castiglione possède un petit hôpital civil, d'une trentaine de hts; je les fais évacuer immédiatement par les fiévreux ou éclopés français qui les occupent, et des officiers blessés ne tardent pas a les remplir.
Je commençais a m' inquiéter de l'insuffisance numérique de mes aides, — car M. le sous-intendant Lebreton m'avait enlevé mon ambulance volante, — lorsqu'un heureux hasard me fît rencontrer , cherchant leur chemin , au milieu de l'émotion d'une lutte terrible et très-rapprochée de nous, MM. les Médecins-principaux Leuret et Haspel, MM. les aide-majors Riolacci et Lobstein Nos collègues acceptèrent volontiers de se joindre à nous, et je distribuai le service de la manière suivante : M. Haspel eut a continuer, avec M. Roussel, officier-comptable de l'ambulance, la recherche de
nouveaux locaux pour y déposer les blessures légères et procéder à des transports successifs sur Brescia. Je m'étais rés'ervé, à San-Luiggi, avec M. Leuret, l'examen et le traitement des blessures plus graves, ainsi que la pratique des opérations : pour que mes aide-majors pusient, chacun a son tour, tirer instruction et expérience de la clinique chirurgicale qui allait s'accomplir séance tenante, je les partageai en deux sections, lesquelles devaient, deux heures durant, alterner entre le service des pansements dans les salles et l'assistance, voire même la participation aux manœuvres opératoires. Dès onze heures du matin, San-Luiggi et ses annexes étaient littéralement encombrés. Déjà MM. Haspel et Roussel avaient, de gré ou de force, pris possession des églises Maggiore, San-Giuseppe, de Capuccini, Santa-Rosalia, et de la Caserne de Gendarmerie; où près de i ,200 hommes s'allongèrent aussitôt sur la paille. Il fallait, de toute nécessité, évacuer les cas peu graves, après un premier pansement : instituer même une sorte de passe-debout pour les blessés capables de continuer leur route sur Montechiaro et Brescia. Malgré toutes ces mesures, les lits — ou plutôt les espaces
disponibles, sur la litière — se remplissaieat, aussitôt abandonnés. Toutes les maisons particulières furent envahies et, le soir ,ia ville entière n'était plus qu'un seul et vaste hôpital !
Ainsi disséminés , les blessés rendaient notre ministère beaucoup plus laborieu:x, et nous n'aurions pu suffire a la tâche sans le retour, bien inspiré, de notre ambulance mobile.
Depuis midi, les amputations se succédaient sans relâche à San-Luiggi, et il m'avait été impossible de m'en éloigner un instant, malgré les appels réitérés que m'adressaient, de toutes parts, une foule d'Officiers Généraux, supérieurs et autres, pour le plus grand nombre mes anciens partners des expéditions d'Afrique — plusieurs évoquant les souvenirs d'une connaissance, d'une camaraderie nées au col de r Atlas ou en Kabyhe, sous la tente de l'ambulance. Enfin, à 5 heures, je pus consacrer quelques minutes aux Généraux Ladmiraut et Dieu, aux Colonels Servier, Pinard, Brincourt, Vailet, Broutla. aux Commandants Pelletier, Lecèble, et à douze officiers de divers grades, qui réclamaient, tant a l'hôpital civil que chez des particuliers, un premier pansement.
Cependant, vu l'heure avancée du jour, les opérations devenaient difficiles, dangereuses même, au point de vue de la recherche des balles, de l'extraction des esquilles et des hgatures nécessitées par les amputations ou les débridements. Je décidai donc que, jusqu'au lendemain matin, tout notre temps serait consacré aux blessés non encore visités, à l'application des appareils aux membres fracturés qu'on n'avait pas jugé devoir amputer, au travail des évacuations, etc. MM. Leuret et Lhonneur assurèrent, toute la nuit, cette partie du service a THôpital : de mon côté, avec le reste de mon personnel, j'entrepris, dans les églises et les maisons particulières de la ville, une tournée qui nous tint debout jusqu'au lendemain matin.
A six heures, les opérations chirurgicales reprirent leurs cours. Notre situation s'était de beaucoup encombrée, depuis la veille, par l'arrivée de convois de prisonniers Autrichiens, en très-grand nombre blessés. Par une circonstance heureuse pour nous, on avait enlevé a l'ennemi une ambulance tout entière, médecins (16), infirmiers (54), matériel et malades. Nous appliquâmes immédiate-
ment nos collègues prisonniers au pansement de leurs compatriotes : ils s'acquittèrent de leur mission , avec tact et dévouement , entourant des mêmes soins attentifs les Allemands et les Français confondus dans cet affligeant pêle-mêle d'un lendemain de bataille, à l'ambulance.
Non loin de San-Luiggi, au fond d'une cour ignorée, quinze a vingt Hussards Hongrois, impitoyablement chargés, la veille, par les Chasseurs d'Afrique, gisaient sur la paille, a l'abri d'un hangar. Un soldat de notre 2^ légion étrangère, ancien déserteur du même régiment, s'était constitué tout à la fois le chirurgien et l'infirmier de cette petite ambulance. Il promenait, très dextrement, ma foi, le rasoir sur ces plaies affreusement tailladées, étanchant le sang, rapprochant les lambeaux... et, lui-même, atteint d'une balle au talon, traînait douloureusement le pied gauche emmaillotté d'une bande ?
Un incident de nature toute différente, devait s'ajouter à cette série, bien longue déjà, d'épisodes étranges et imprévus. Vers deux heures de l' après-
midi, un grand tumulte de chevaux et de voitures emportés a toute vitesse, de cris confus et d'agitation pressée sur la voie publique, vient nous détourner de nos sérieuses préoccupations. Des cris lamentables : Les Autrichiens ! Les Autrichiens ! Sauve qui peut!!! proférés, à la suite de je ne sais quelle hallucination, par de misérables convoyeurs auxiliaires, répandent l'effroi sur tout le parcours deCavrianaà Castighone, et jusque dans les salles de l'hôpital. En quelques secondes, l'égarement de la peur est a son comble ! les maisons se ferment et les habitants se ruent par les champs, emportant ce qu'ils croient avoir de plus précieux à sauver. Les moins timorés se barricadent chez eux, et enfouissent leur argent, leur vaisselle, dans les caves et les puits. Tel qui le matin a donné l'hospitahté a des blessés français, s'empare bien vite de quelques Autrichiens, pour se mettre en règle vis-à-vis des vainqueurs redoutés du soir. Enfin, la panique envahit jusqu'aux blessés de San-Luiggi qui, à demi pansés, cloués sur la litière, par des fractures ou des appareils compliqués, se débarrassent, comme ils peuvent, de ces entraves, se traînent vers les issues, implorant des moyens de transport, et vou-
lant fuir à toute force, sans savoir oii et jusqu'où ils fuiront. Il faut nous mettre en travers des portes de nos salles, pour retenir ces malheureux, qu'une profonde terreur rend sourds à toutes les observations. — C'est alors que quelques officiers s'élancent, au galop, dans la direction de Montechiaro et réussissent k faire rétrograder les fuyards.
Malheureusement de sinistres alarmes couraient déjà, bien loin, en avant sur la route de Brescia et jusqu'à Milan !
— Combien, dans ces graves perplexités n'avaient pas été déplorables notre isolement et l'absence de toute force mihtaire pour réprimer le trouble et maintenir la dignité de l'ordre !
Ce matin, 26, après avoir remis, à M. le Médecinprincipal Haspel, la direction des hôpitaux de Casligiïone, nous montions à cheval pour rallier le Grand-Quartier général à Cavriana. J'aurais certainement bien désiré conserver, quelques jours encore, un service aussi plein d'intérêt — ainsi qu'il ressortira bientôt du rapport dont j'ai préparé, cette nuit, les matériaux pour M. le Médecin en chef de l'armée, et qu'une prochaine lettre vous fera connaître.
Plus de 4,000 blesés reçus, hospitalisés ou évacués, 1,500 appareils et pansements appliqués, quarantetrois opérations pratiquées, tel est, pour aujourd'hui seulement et en quelques mots, le bilan de nos deux dernières journées !
Ai-je besoin, maintenant, de justifier le décousu de cette lettre par le besoin irrésistible de repos qui me la fait clore si brusquement ?
Tout a Yous d' affection.
Cavriana; le 26 juin 4859.