DU GRAND-QUARTIER GÉNÉRAL
A M. LE Docteur F. Bertherand.
Mon cher Frère ,
Les champs de bataille se suivent et se ressemblent, si uniformes, sur cette terre Lombarde, arène tristement privilégiée de la guerre, que je n'userai ni mon temps ni le tien a te raconter, en détail, mon voyage de Castiglione a Cavriana, le 26 juin, à travers les territoires désolés de Solferino et de Cassiano. Sur la première moitié du chemin, la lutte, acharnée autant que le permettait nu sol dé-
couvert, a balayé comme Tavalancheou l'inondation toute trace de culture. Les chaumes vigoureux des plants de maïs rampent partout; confondus et foulés dans la terre battue des sillons. Mutilées par la mitraille, les longues files de mûriers, l'orgueil et la fortune de ces riches plaines, n'alignent plus maintenant que des troncs décapités. Des bornes de grès, régulièrement jalonnées de Castiglione à Mantoue, ainsi que sur toutes les grandes voies de l'Italie, les unes sont déracinées, d'autres fendues en éclats ; les moins maltraitées portent de terribles entamures. Entre des tas de schakos, de sacs, de vêtements, d'armes fracassées, ici, un chariot brisé; la, tout le chargement d'un caisson que les Autrichiens ont jeté à terre pour alléger leur fuite. Un peu plus loin, des roues, des essieux épars attestent la précision du tir de notre nouvelle artillerie. Les murs de Cassiano et de Solferino sont percés à jour: crénelés le matin, pour la défense, criblés le soir, par l'assaut.
Entre ces deux villages, une pièce d'artillerie ennemie, versée dans un fossé qui borde le chemin, n'a pu en être sortie et ses conducteurs l'on abandonnée. Seul, — comme cet autre dernier ami du
malheur, dans le Convoi du Pauvre, — le chien de la batterie n'a pas voulu quitter le train sous lequel l'enchaînait l'habitude, peut-être la reconnaissance. Ses aboiements inquiets, ses hurlements plaintifs et désespérés semblent reprocher, a son maître, l'oubli de la fidélité que l'honneur commande au cœur du soldat, et dont l'instinct de la bête révèle, en ce moment, à nos yeux, une nouvelle et touchante expression !
J'ai promis, mon cher ami, de ne pas trop m'arrêter en route : je laisse donc, à gauche, ces contreforts abrupts intrépidement emportés par nos troupes, repris, perdus, puis repris encore par les Autrichiens, victorieusement enfin restés nôtres. Cette pyramide carrée, plantée sur la crête, comme un phare à la pointe d'un promontoire ~ pour surveiller, cette fois, non pour éclairer l'espace — c'est la Tour de Solferino, la Spia deÏÏ Italia. Malgré les fouilles brutales du canon, il reste assez de pans au vieux manoir féodal, qui consacreront longtemps la place d'héroïques sépultures ! — Les yeux fixés, avec une curiosité attentive, sur un pli de terrain, un groupe de soldats me montre le lieu
où l'Empereur et son escorte furent, l'avant-veille, le point de mire des balles ennemies. L'une d'elles blessa, assez avant dans l'épaule, le cheval du Médecin en chef de l'armée, le Baron H. Larrey. L'hémorrhagie de la jugulaire externe, nécessita immédiatement l'application d'une ligature sur le vaisseau : après quoi, notre savant Inspecteur reprit, sans autre émotion, la place qu'un glorieux héritage lui avait marquée, durant cette campagne, au poste de l'honneur et du danger.
Il est onze heures quand nous entrons a Cavriana, chétive bourgade, dont les péripéties de la guerre oiit encore atténué les ressources. La maison impériale n'y avait trouvé pour tout abri, le soir du 24, qu'une seule pièce, occupée, jusqu'au dernier moment du combat, par le Grand-Quartier-général ennemi. Deux Empereurs s'assirent ainsi, à quelques heures de distance, sous le même toit, a la même table, dans cette journée mémorable, qui devait régler entr'eux des destinées si contraires !
Tout le monde fut donc réduit à camper sous Cavriana, et mon ambulance ne pouvant, par raison majeure, prétendre à une exception, je fis comme
tout le monde. Pour comble de disgrâce, un soleil de 50° a l'ombre, métamorphosa bientôt nos tentes en étuves où il était impossible de se tenir, même sur son lit de repos. Quant à moi, je ne serais jamais parvenu a y rédiger les compte-rendus que me réclamaient le Médecin en chef de l'armée et l'Intendant, sans l'hospitalité — un peu intéressée, j'imagine— d'une bonne vieille femme du voisinage. La présence de nos soldats l'inquiétait visiblement pour sa basse-cour, ses mûriers, son potager, et elle ne fut pas fâchée, peut-être, de mettre momentanément sa propriété sous la protection d'un collet brodé. — Mais j'en viens a mon rapport, dont voici, en résumé, la substance.
« En y comprenant trois amputations de cuisse, pratiquées, aussitôt notre arrivée à Gavriana, parmi des blessés autrichiens que nous y trouvâmes déposés sous les galeries d'un mauvais corps-de-garde et qu'il me fallut, à défaut d'autre local, installer d'autorité dans l'église principale du village, le total des opérations exécutées à l'ambulance du Grand- Quartier-général, du 24 a midi au 25 a pareille heure, s'élève à 43 : ce nombre se décompose ainsi :
cuisse 7
, ,. Jambe ^
Amputations r
Ibras. . ; . 9
^avant-bras 3
épaule , 4
deux doigts. 2
Désarticulations^ un doigt . . , 8
une phalange interméd""^ en totalité. 4
une phalange terminale 5
^, ,. (deux métacarpiens ... 4
Resections , ,
{ une phalange 2
Total 43
« 11 de ces opérations ont été faites par moi ; 7 par M. le Médecin-principal Leoret ; 7 par M. le Médecin-major de i^^ classe Leroy ; 2 par M. le Médecin-major de 2^ classe Lecomte ; 2 par M. le Médecin-major de 2^ classe Jacquemin ; 7 par M. le Médecin aide-major de 1^^ classe Guiches ; 5 par M. le Médecin aide-major de 1'^ classe Riolacci; et 4 par M. le Médecin aide-major de 2^ classe Lhonneur
(( Appliqué a tous les opérés indistinctement, le chloroforme n'a donné lieu k aucun accident : nous devons toutefois consigner ici des conditions extraordinairement variables, sous le rapport de la
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promptitude, de l'insensibilisation et du caractère des phénomènes précurseurs de l'anesthésie. Ainsi, tandis que les blessés autrichiens tombaient, pour ainsi dire asphyxiés, foudroyés par les premières inhalations, les blessés français, en proie a une grande exallatation, entraient, aussitôt la chloroformisation commencée, dans une période de contracture très-active, très-difficile a modérer, impossible à abohr entièrement. J'ai été d'autant plus Irappé de cet état que jamais je n'avais noté rien de semblable dans mes applications de chloroforme, sur les nombreux blessés des diverses expéditions de Kabylie, en Algérie, et sur les Kabyles euxmêmes; je dois ajouter encore que les soldats ont surtout été affectés de la sorte à l'exclusion assez absolue des officiers.
« Un seul décès a suivi presqu'immédiatement les opérations énumérées tout a l'heure. Il a eu lieu chez un officier amputé très-haut de la cuisse, par M. Leroy, pour une fracture très-comminutive du fémur. — Quarante-trois autres blessés ont succombé, victimes de lésions qui pardonnent peu, a la poitrine, a la tête et, moins encore, à l'abdomen. »
J'ai peu de remarques a inscrire touchant les procédés opératoires employés. La méthode circulaire, d'une manœuvre sûre, simple, facile communément, reste toujours la méthode classique, préférée des médecins militaires. En pratiquant, devant nos confrères du G rand-Quartier-général, plusieurs amputations ou désarticulations, au moyen d'un seul lambeau antérieur ou latéral, — avec section circulaire complémentaire des parties molles, pour la cuisse et la jambe, — je me suis surtout proposé pour but de faire ressortir la supériorité de cette manière d'opérer. Plus expéditive, en ce qu'elle épargne la dissection laborieuse d'une manchejte de peau, elle assure la régularité, la bonne épaisseur des moignons : elle évite l'inconvénient, pour laprothèse, des cicatrices centrales froncées. Enfin, favorable a la prompte adhésion des parties, qui s'affrontent naturellement, dans le sens même où la pesanteur coude le lambeau sur les surfaces saignantes, elle prévient,mieux que tout autre procédé, la saillie des os et la conicité des chairs. Aux extrémités articulaires, à l'épaule, par exemple, quand la plaie osseuse laisse du doute sur l'opportunité d'une résection, quel avantage, en découvrant le
siège du mal sous un large lambeau, de pouvoir bien apprécier les désordres, et formuler, en parfaite connaissance de cause, les indications opératoires qui découlent de leur étendue ?
Un cas unique d'hémorrhagie, survenue chez un officier, peu de temps après le pansement d'une amputation du bras, a nécessité, a Gastiglione, la ligature de l'artère humérale, dans la plaie. M. le D^ Leroy arriva en temps utile pour se rentre maître des accidents, et le blessé a guéri. Etait-ce ici le cas d'une ligature relâchée, tombée dans l'appareil, comme on conçoit que cela arrive sous l'influence des mouvements du transport? — Ou bien, dans l'empressement d'une opération exécutée sur le champ de bataille, un faux nœud avait-il été appliqué ? — Autrement encore, la brachiale, obturée incidemment par un caillot, un bouchon charnu, pouvait avoir échappé au fd de l'opérateur.
Ceci soit dit, en passant, et sans allusion offensante a qui que ce soit : la Kgature des artères, après les amputations, doit se régler, non sur les jets de sang qui se produisent, mais sur la counaissance anatomique exacte des vaisseaux principaux
de la région. Quelques-uns se dérobent-ils à la vue du chirurgien ? il doit les recliercher patiemment, avec obstination même. Que d'artères moyennes, réi3utées anormales, rudimentaires ou manquantes, ont donné lieu à des hémorrhagies consécutives ? J'en puis citer un exemple récent, d'autant mieux qu'il m'est personnel. Dans une amputation du tiers supérieur de l'avant-bras, à San-Martino, je n'avais pu découvrir la radiale qui, d'ailleurs, ne se manifestait par aucun écoulement. Fatigué de recherches infructueuses, je me décide à appliquer le pansement. Une demi heure après, l'appareil regorgeait de sang rutilant : je dépanse et je saisis, enfin, mon artère qui suintait du milieu d'une gangue fibreuse étroite et très- dense. Il me fallut couper celle-ci en travers, pour dégager la lumière du vaisseau qui s'y tenait profondément rétracté ; je bai et tout fut dit.
En dehors des accidents majeurs qui ont motivé les amputations résumées plus haut je trouve, inscrites sur mes notes, comme visitées à fond et pansées :
8 fractures des os de la face,
8 fractures de cuisse (non amputées), 2 fractures de la tête de l'humérus (non amputées), 1 fracture du poignet (non amputée), 1 fracture du tarse (non amputée), 4 plaies de tête,
1 plaie du rachi s (lombes),
2 plaies pénétrantes de l'abdomen,
1 fracture de jambe (non amputée), 2! plaies de vessie,
1 plaie de poitrine,
2 fractures de l'avant-bras (non amputées), 1 plaie du pubis, avec rupture de l'urèthre, 1 fracture de la main,
1 plaie du larynx,
1 plaie profonde de la fesse, avec projectile perdu dans les muscles pelvi-fémoraux,
1 blessure triple, de la hancbe gauche, de la cuisse droite et du coude gauche : cette dernière, compliquée de fracture comminutive de l'article et de perte sanguine artérielle copieuse, a motivé l'amputation immédiate du bras, dans la continuité.