I. Les blessures de la face, généralement com
pliqiiées de fractures des dents, des maxillaires, exigent impérieusement l'extraction des esquilles de premier et de second ordre, celles qui sont mobiles et celles qui sont peu adhérentes. Pour que l'indication soit bien remplie, il convient de multiplier les recherches, dans les sinus, l'épaisseur des joues, les fosses nasales, sous la langue et même à travers celle-ci, lorsqu'elle a été intéressée. Quand des pointes osseuses, saillantes a l'intérieur de la bouche, menacent l'intégrité de la langue, laissent craindre plus tard une gêne pour ses fonctions ou une difformité, il faut les réséquer avec soin. On simplifie ainsi de beaucoup le mal, et on abrège la durée, si longue aux patients, de la détersion fétide des plaies baignées par la sahve. Ces petites opérations, auxquelles les blessures en question doivent de guérir habituellement bien et vite, se sont compliquées, plusieurs fois, a Gastiglione, d'hémorrhagies des artérioles logées dans les anfractuosités et les canalicules du squelette de la face. Le tamponnement ne réussissant pas toujours a arrêter le sang, nous avons employé la solution de persulfate de fer, que M. Monsel a proposé de substituer au percblorure : nos essais ne sont pas assez concluants
encore pour nous prononcer d'ors et déjà sur l'efFicacité relative du caustique. Voici maintenant quelques spécimen parliculièrement remarquables de ce genre de lésions.
^###^ caporal au 72^ de ligne, a été frappé, sous le lobule de l'oreille gauche, d'une balle qui, pénétrant transversalement et horizontalement dans l'épaisseur des parties, est allée sortir sous le lobule de l'oreille droite. J'iotroduis successivement mon doigt, puis une sonde de femme, dans le trajet du projectile et je constate qu'il a- rasé les arrière-piliers et la face postérieure du voile du palais ainsi que la base de la langue, et déchiré les amygdales. Point d'hémorrhagie, point d'esquilles, dans ce parcours vraiment extraordinaire, eu égard aux organes importants qui l'entourent.
M. M*^*, capitaine au li*^ régiment d'artillerie. La balle est entrée par le milieu de la lèvre inférieure et sortie derrière l'apophyse mastoïde droite. Destruction de la symphyse du menton ; extraction d'une esquille volumineuse, hémorrhagie arrêtée par le persulfate de fer.
Q###^ jer zouave, o^ bataillon, 4^ compagnie : coup de feu, de la commissure droite de la bouche
à la partie moyenne de la branche ascendante du maxillaire du même côté. Extraction de plusieurs esquilles aux orifices d'entrée et de sortie. Avulsion de deux dents totalement déchaussées.
M. S*"^"^, capitaine du génie, balle entrée sous la symphyse du menton et sortie entre la lèvre inférieure et la face antérieure des incisives correspondantes. La marge de l'os est entamée, écornée , mais sans q e la continuité du maxillaire inférieur soit détruite.
Chez G*^^, soldat au 34^ de ligne, la balle, avant de pénétrer dans le maxillaire supérieur gauche, entre l'aile du nez et la commissure labiale, a tellement dilacéré la joue que la face présente un aspect hideux. Après avoir lavé la plaie et ôté toutes les esquilles, M. le Médecin-principal Leuret s'attacha a rapprocher les lambeaux, a l'aide de points de suture et accomplit ainsi une restauration fort utile de la lèvre et de la narine.
II. Les fractures de cuisse, pour lesquelles nous avons cru devoir rejeter ou du moins ajourner Tampu ation, jus itiaient, par les conditions suivantes, nos tenlatives de chirurgie conservatrice :
1° brisures simples ou peu comminutives du fémur, a surfaces de coaptation plus ou moins irrégulières, mais sans déviation prononcée des extrémités hors de l'axe de l'os, ainsi qu'on l'observe, quand il y a éclat ou fêlure des diaphyses ; 2° extraction immédiatement réalisable des esquilles, libres, peu adhérentes, pas trop considérables; 5^ absence de comphcations graves , d'hémorrhagie , de corps étrangers perdus au milieu des chairs, etc.; 4*^ possibilité de transporter le blessé, à faible distance du lieu du combat, pour appliquer promptement, sans déplacement ultérieur, les moyens de traitement locaux et généraux que réclame son état.
Telle était la situation, pour M. le colonel S*^*, Chef d'état-major du génie du l'^' Corps, atteint, au côté externe et au tiers supérieur de la cuisse gauche, d'un fragment de balle (ricochet), qui fut extrait, sur le moment même de la blessure, sous forme d'un petit disque métallique. M'étant assuré, par le toucher digital, que la fracture du fémur était très-simple, j'appliquai, aidé de M. le Médecinmajor Jacquemin , un appareil de Scultet et le Colonel S^** lut incontinent transporté à B rescia, sur sa voiture, dans laquelle j'avais fait disposer un
brancard en hamac. Tous les rapports parvenus jusqu'à ce jour promettent une consolidation heureuse. — Je n'ai pas encore de renseignements sur les cinq autres blessés de la même catégorie.
Les correspondances officielles de MM. les Médecins des hôpitaux a l'intérieur de lltaUe, annoncent, dit-on, au Chef du service médical de l'armée, une proportion tout--à-fait inespérée de guérisons probables de fractures de cuisse, soustraites au dur précepte de l'amputation. Nous fesons des vœux pour que ces faits, bien vérifiés, bien contrôlés, se montrent npmbreux et authentiques, tels enfin qu'on en puisse tirer des inductions précises sous le double point de vue: i"" de la curabilité absolue des fractures comminulives du fémur aux armées ; 2^ des chances relatives de la conservation des blessés, après ou sans l'amputation.
Ilf. Deux coups de feu ont atteint, à l'épaule, M. le Général de division L^^*, du 1^"" Corps, et le Colonel du l'^^ régiment de zouaves, M. ]3#*# Chez le premier, la balle a creusé comme une gouttière, au côté externe de la tête de l'humérus. Il me parait y avoir, non pas brisure de la
totalité de l'os, mais seulement quelques esquilles peu étendues. J'enlève les plus mobiles, abandonnant les autres aux efforts éliminateurs de la suppuration. Le Général a encore reçu, dans Faîne droite, une balle qui, cheminant horizontalement vers l'aîne gauche, a glissé, entre cuir et chair, au devant du pubis, jusque dans les insertions supérieures des adducteurs fémoraux. Ni le doigt ni la sonde ne peuvent rien découvrir au fond de ce long trajet, et aucune saillie, aucune dureté, ne dénotent extérieurement la présence du plomb. L'articulation coxo-fémorale correspondante est libre ; point de douleur, point de gêne dans la locomotion. A la nature le soin de préparer l'extraction ultérieure de la balle, par un travail phlegmoneux dont un abcès sera le terme. A moins que, s'accommodant de la présence d'un hôte étranger, elle ne le conserve, en l'entourant d'un kyste isolateur, terminaison observée quelquefois, mais peu probable, dans l'espèce, eu égard à la grande mobilité de la région intéressée.
La blessure du Colonel B^*^ offre autant de gravité et plus de bizarrerie. Cet officier a contracté, depuis un voyage en Suède, l'habitude de porter
un gilet de flanelle doublée de peau de daim. Le projectile, arrivé sur le moignon de l'épaule, a traversé tous les vêtements, moins la doublure du gilet qui, s'étirant sous la pression, a suivi, sous forme de doigt de gant et sans se rompre, le plomb, jusqu'au centre de figure de la tête humérale. L'intégrité et la disposition caractéristique du gilet contre-indiquaient toute recherche du corps vulnérant. Je n'eus donc qu'à reconnaître le bon état des parties osseuses, l'absence d'éclat, de fêlure, et a émonder la plaie de quelques grains osseux. Nonseulement toute autre opération était inutile a mes j'cux, mais je crus devoir prémunir le blessé contre les propositions de résection qu'on pourrait lui faire. Ce qui s'est passé, jusqu'à ce jour, a justifié mon pronostic : la blessure guérira bien et assez promplement.
IV. Je citerai encore, comme tentatives de chirurgie conservatrice, couronnées de succès :
1« L'ablation que j'ai pratiquée, des 2^ et 5^ doigts du côté droit, au Commandant P*^* du 5® hussards, dont la main avait été horriblement déchirée par un biscaïen. A part un petit abcès de
la région palmaire, cette plaie, confiée aujourd'hui, a Milan, aux soins intelligents de M. le Médecin aide-major Miche, progresse tous les jours vers la cicatrisation.
2° Le fait de M. le Capitaine P***, du 1" régiment de zouaves, auquel une balle a fracturé le cubitus et le radius, en traversant la face postérieure de l'avant-bras. Le mot d'amputation avait été prononcé et le blessé, résigné, demandait à être opéré le plus tôt possible. L'examen des parties me montra une fracture, double et comminutive,il est vrai, mais avec un petit nombre d'esquilles courtes et aisées a extraire. Pourquoi se hâter, dans de pareilles circonstances, au membre supérieur surtout où, avec un peu de surveillance, l'amputation consécutive pourra toujours trouver son indication opportune ?
5*'., M. le commandant K"**^. du 72^ de ligne, atteint d'une balle, entrée au côté interne de l'articulation calcanéo-astragalienne et extraite, sous la peau de la région dorsale du pied, contre le bord externe du cuboïde. Ablation de nombreuses esquilles, d'où formation, au centre du tarse, d'un large canal libre et d'une déchvité favorable à l'é-
coulement du pus. — Irrigations froides continues. — État actuel très-satisfaisant.
V. L'extrême gravité des plaies du crâne, du rachis et de l'abdomen explique comment nous en avons observé un si petit nombre, relativement aux lésions des autres parties du corps. Ces blessures sont, en effet, de celles qui déterminent le plus prompte ment la mort immédiate.
Le colonel B*^*, du 45^ de ligne, présente une large perte de substance du pariétal droit, avec destruction de la dure-mère, laissant voir très distinctement les battements de l'encéphale, sur une portion du viscère assez fortement herniée par cette ouverture. Aucun signe de compression ni de paralysie pendant les quatre premiers jours. Le sixième, une encéphalite aiguë emportait le blessé.
J'ai été témoin de phénomènes liyperesthésiques des plus violents, chez M. B^^^, capitaine au 84® régiment de ligne, atteint d'une balle en pleine colonne vertébrale, au niveau de la onzième vertèbre dorsale. Ce malheureux officier, instantanément frappé de paraplégie, s'était dressé sur son siège, dans le lit qu'il occupait à l'Hôpital civil, et,
se tordant sur lui-même, dans le désespoir de ses atroces souffrances, appelait la mort à grands cris. L'inspection de la plaie ne fournit aucune indication chirurgicale de nature k lui faire apporter le moindre soulagement. Il est probable, pourtant, que la moelle se trouvait irritée par quelques pointes osseuses, peut-être par les aspérités du plomb, déformé dans le rachis. L'opium parvenait a peine à assoupir momentanément ce malheureux officier. Il est mort, au bout de quelques heures d'affreuse agonie.
M. Y^**, Lieutenant -Colonel du 44^ de ligne, a eu le flanc droit traversé, a la hauteur du rein, par une balle. L'intestin grêle est intéressé. Epanchement abdominal, révélé par la pression et la percussion. Vomissement à chaque ingurgitation de tisane. Dans la soirée, la péritonite se déclare et les matières fécales apparaissent a l'orifice de sortie du projectile, au centre d'un champignon épiploïque. Mort après quarante-huit heures.
YI. Comme plaie des parties génitales, je citerai le cas de M. T**^, capitaine au 15*^ de hgne. Une balle l'a frappé, un peu au-dessus de la crête iliaque
droite, et elle a été extraite vers le milieu de l'aîne gauche. Ce long trajet est heureusement resté souscutané, mais le pénis a dû être lésé a sa base. J'interroge le blessé, qui m'affirme n'avoir pas perdu de sang par l'urèthre : du reste, il n'a pas uriné depuis sa blessure. Une sonde exploratrice, introduite dans le canal, s'arrête au pubis, où elle s'engage dans une sorte de cul-de-sac, (passage de la balle), et aussitôt un abondant écoulement de sang, s'établit par le pavillon du catéther. — J'ignore ce qu'est devenu cet officier a qui,bien entendu, j'avais laissé sa sonde a demeure.
YIl. Le général D*^"^ avait le pied a Fétrier^ pour monter a cheval, quand il reçoit, au pli de la fesse gauche, un coup de feu qui pénètre, horizontalement, d'arrière en avant, dans la direction du bassin. A son arrivée a Castiglione, j'explore la plaie, et mon doigt, parvenu jusque sur l'ischion, trouve cette apophyse dénudée et rugueuse. A-telle été écornée ou traversée par le projectile ? Le plomb, qui se dérobe a toutes nos investigations, est-il passé dans le bassin, ou bien a-t-il, réfléchi par la tubérosité, changé de route et gagné la masse charnue des adducteurs de la cuisse? Dans tous les
cas, les vives douleurs perçues le long du nerf sciatique, la profondeur de la lésion, l'étendue, l'irrégularité du parcours, la fracture — si limitée qu'on la suppose — de l'ischion, expriment, à nos yeux, une très-grande gravité.
YlII. Je ne m'arrêterai pas longtemps aux plaies pénétrantes de poitrine, dont l'intérêt est surtout dans la marche ultérieure de l'épanchement. J'aurais besoin, pour en parler, de suivre mes blessés plus longtemps, plus loin qu'il ne m'est donné de le faire. Mais voici un exemple, rare et bien triste, des désordres foudroyants que peut entraîner une lésion de l'appareil respiratoire supérieur. C^**, du 1er régiment de Zouaves, a été frappé, au col, d'une balle qui a détruit la portion moyenne du cartilage thyroïde. Bien que le corps étranger ait été extrait et la plaie méthodiquement pansée, l'air, qui passe avec force par cette ouverture, a envahi le tissu cellulaire de la région cervicale antérieure. L'œdème gagne la glotte et les tissus d'alentour. En vain, on explore les parties, on essaie de désobstruer la trachée, de rélabhr le passage de Tair, par l'introduction d'une sonde : le blessé, qui ne
peut rien supporter, arrache tout appareil, repousse toute manœuvre et va mourir au fond d'une salle, dans les plus poignantes convulsions de l'asphyxie.
IX. Une plaie du coude, suivie de l'amputation du bras, chez le nommé M*"^"^, caporal au 74^ de ligne, mérite d'être rapportée, en raison de la singularité du projectile qui a causé les désordres. Ce jeune militaire a eu, en effet, l'articulation huméro-cubitale traversée d'outre en outre par la baguette quadrilatère (longue de plus d'un mètre sur deux centimètres de côté) d'une fusée a la congrève. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que cette javeline était restée implantée dans le coude, d'oii elle a été arrachée par le blessé lui-même, qui s'en est ensuite servi comme d'une canne pour gagner l'ambulance. A l'autopsie de l'article, après l'amputation, j'ai montré aux assistants une grande quantité de débris ligneux solidement fixés dans les cartilages articulaires entre les fragments osseux de l'humérus.
X. Une des plaies d'arme blanche les plus intéressantes de la campagne, est sans contredit celle
de M. le lieutenant de Chasseurs a cheval D^^*, frappé, a Solferino, d'un coup de sabre transversal de la face. Le lobe du nez tout entier, avec les portions latérales des joues et une notable étendue de la lèvre supérieure, se trouvèrent ainsi détachés. Renversées et tombant par leur propre poids au devant du menton, ces parties, laissaient a découvert Tarcade dentaire supérieure, dont l'arc antérieur était séparé, avec ses quatre dents incisives, deux canines et une molaire. Une suture, faite avec beaucoup de dextérité par M. le Médecin-principal N. Périer, a si parfaitement affronté les bords de cette vaste solution de continuité, que la difformité extérieure est presque nulle. La perte d'une portion delà voûte palatine a bien apporté quelque gêne a la phonation ; mais c'est là un accident auquel il sera aisé de remédier, a l'aide d'un obturateur artificiel.
XL Les auteurs de chirurgie militaire ont raconté certains faits tellement extraordinaires d'mclusion de projectiles volumineux, eu égard a la région au sein de laquelle ils les avaient trouvés logés, que ces observations, signées pourtant des
noms les plus recommandables, ont difficilement pris rang dans les annales de l'art. J'avoue, pour ma part, n'avoir jamais su me défendre d'une certaine réserve a leur endroit. Ce n'est donc pas sans motif que j'appellerai Tatteniion sur les deux cas suivants.
]\l })### p###^ capitaine aux tirailleurs Algériens (Régiment provisoire), a eu la première phalange du pouce droit fracturée par un coup de feu. L'os est comme broyé. Il n'y a qu'une seule ouverture cutanée, au dos de l'organe, sous forme de iDOutonnière. En écartant les lèvres, oh aperçoit une surface métallique qui parait appartenir à la convexité d'un fragment de plomb. M. le Médecinmajor Leroy se met en devoir, d'après mon avis, de pratiquer l'extraction de la phalange brisée, en conservant la phalangette intacte ainsi que les tendons fléchisseurs du doigt. A notre grande surprise, les fragments désarticulés, il retire du fond de la plaie une balle conique de gros calibre, tout entière et a peine déformée !
M. le général d'artillerie A"^^"^, frappé le 24, au matin, d'un boulet qui lui a fracassé l'épaule gauche, est reçu a l'ambulance du Quartier-Général
du 2^ Corps. La commotion a été des plus rudes, la perte de sang considérable ; le système nerveux est tellement déprimé que l'on juge toute opération sanglante dangereuse, avant qu'un commencement de réaction salutaire se soit opéré. Le lendemain, les conditions semblent favorables pour enlever un humérus littéralement broyé : l'articulation mise à nu, ainsi que la région axillaire antérieure, on découvre, en explorant progressivement le fond de la cavité, le sphéroïde complet d'un boulet de six (1), si fortement enclavé, entre la fosse sous-scapulaire et les côtes, qu'on ne parvient pas sans peine a l'en arracher.
J'ai eu la triste mission de recevoir, à Castiglione, le Général A"^**, après Tamputalion, et de prêter a son état désespéré tout l'intérêt que com^ mandaient une terrible blessure et d'augustes sympathies. Mais, l'ébranlement ressenti par l'éco-
('!) Dans ma 5^ lettre, insérée dans la Gazette Médicale de V Algérie cki 30 septembre 1859/ il est parlé d'un boulet de huit. Telle était^ en effet, la première évaluation qui m'avait été donnée, sur un projectile sans analogue dans l'artillerie française. J'ai eu l'occasion, depuis, de vérifier l'assertion, en pesant un boulet pareil, quej'ai ramassé moi-même sur le champ de bataille de Solferino : son poids réel est de 2750 grammes.
nomie, la compression brutale des tissus, par l'introduction forcée et le séjour prolongé d'un corps dur et pesant, ne devaient point laisser de chances à l'habile opération de notre collègue M. N. Pérîer. Stoïquement résigné au sacrifice dans lequel son héroïsme avait engagé sa vie, le Général s'éteignit, le 29 juin, sous l'étreinte mortelle de la gangrène qui avait envahi la plaie. Non loin de son lit de douleur, chacun de nous put voir le projectile rapporté de l'ambulance par les témoins oculaires de la désarticulation — glorieuse rehque que convoite la curiosité de la science, mais dont le culte pieux de la famille et de l'amitié lui refusera longtemps encore la possession î
Je m'arrête, mon cher ami, car je sens que l'intérêt va manquer — s'il ne manque déjà depuis trop longtemps — à une esquisse nécessairement aride de tant de cas pathologiques, trop lestement observés. Telle est pourtant la physionomie propre de cette chirurgie militaire, active, imprévue, accidentée, comme les événements brusques, vifs, inattendus dont elle procède. Au camp, les souvenirs de la veille, voire les impressions du jour,
fuient rapidement, pourchassés sans trêve par les besoins de chaque heure et la préoccupation du lendemain ! Pendant qu'à vingt reprises différentes, interrompu de tous côtés et a tout propos, j'ai tenté de fixer sur le papier quelques traces commémoratives de cette journée de Solferino, triomphale pour l'armée combattante — non sans honneur et sans gloire pour le Corps de santé — la marche de l'armée nous a déjà transportés de Cavriana sur les hauteurs de Yolta. Au-dessous de nous coule le Mincio, derrière lequel l'ennemi défait, il y moins de huit jours, prépare, dit-on, a nos bataillons, une résistance désespérée et de nouveaux succès; à nos ambulances, de nouvelles occasions de zèle et de dévouement. J'ai donc raison, tu le vois, en me pressant de mettre mon journal au courant, et pour mieux me tenir prêt aux éventualités, de clore bien vite cet entretien, en me disant comme toujours,
Ton bien dévoué et affectionné frère,
Volta, le 10 juin 1859.
VF LETTRE,
VOLTA. — VALEGGIO. — DEZENZANO.