BATAILLE DU MANS
Londres^ i.^ janvier 1871% La première partie qui a été publie'e dans le Herald d'hier a rendu compte des dispositions prises par les Français pour recevoir les Allemands. Le corps de l'amiral Jaurcçuiberry, sur la rive droite de la rivière l'Huisne, fut d'abord repousse de sa position , mais la marche en avant des Allemands fut arrêtée par les réserves d'artillerie, qui arrivèrent juste à temps.
La position du chemin de fer de Chartres à Paris fut vigoureusement attaquée, ce qui fit reculer le centre des Français quelque peu en arrière; mais ils s'arrêtèrent bientôt.
Dans l'après-midi, les Allemands cherchèrent à couper en deux l'armée du général Chanzy, en se plaçant entre elle et le Mans ; ils n'y réussirent pas. A quatre heures cependant, ils changèrent de tactique, se massèrent en grand nombre vers la droite de l'ennemi, et essayèrent de se rendre maîtres du village de Brette.
Un corps d'infanterie française assez considérable s'avança en bon ordre dans la plaine, mais il fut contraint de se retirer après de grandes pertes, ayant subi un feu très-meurtrier d'artillerie et de mousqueterie.
La possession de Brette fut disputée sur ce point jusqu'à la nuit ; les Français reçurent alors l'ordre de se replier sur le Mans.
Mon opinion personnelle sur la bataille ne s'établit qu'à une heure, lorsque j'atteignis les hauteurs occupées par la gauche de l'armée française.
Il ne faisait pas froid ce jour-là, quoique le sol fût couvert de près de vingt centimètres de neige qui fondait sous. les chauds rayons du soleil. Le temps était clair et le ciel bleu et or. De bonne heure les rues du Mans, qui ne se trouvait qu'à six kilomètres du champ de bataille, étaient remplies d'une foule ahurie, et de nombreux fourgons de munitions et de vivres, prêts à partir pour se mettre dans quelque place de sûreté en arrière , dans le cas où le résultat de la bataille serait défavorable.
A deux heures je me trouvai sur des hauteurs , à cinq kilomètres à l'est du Mans, d'où j'eus la vue d'une partie du champ de bataille.
La crête était occupée par six batteries d'artillerie et par une force importante, composée de gardes mobiles qui ne me parurent pas capables de faire un bon service actif.
Le champ de bataille qui se trouvait au-dessous, et dont l'étendue paraissait être de cinq kilomètres, ressemblait à un échiquier, les cases
blanches étaient figurées par des champs couverts de neige , et les noires par des bouquets de bois. Du plus loin qu'on pouvait apercevoir les mouvements qui avaient lieu sur le champ de bataille, il était impossible de distinguer de quel côté était l'avantage.
Une fumée épaisse, çà et là, disait assez où l'artillerie faisait du ravage, et certains mouvements d'infanterie qu'on pouvait distinguer, paraissaient n'avoir aucune importance, vu la distance. Désespérant d'avoir, de la position oij j'étais, une idée bien exacte des résultats, et apprenant oii se trouvait le quartier général du général Ghanzy, je me hâtai de m'y rendre.
J'atteignis cette position à trois heures et demie, et j'aperçus le général Chanzy. . .
Je restai donc en cet endroit.
A quatre heures de l'après-midi les Allemands s'avancèrent en colonnes, protégés par un violent feu d'artillerie, contre le château des Arches, jolie propriété près du quartier général.
Ici, pour la première fois, les batteries fi'ançaises jusqu'alors en réserve ouvrirent le feu et causèrent une telle surprise aux Allemands que leur mouvement en avant fut immédiatement arrêté.
L'hésitation cependant ne fut pas de longue durée ; l'obstination caractéristique des Allemands les poussa de nouveau en avant, et ils attaquèrent l'infanterie française occupant la route qui se trouve audessous du quartier général du général Ghanzy. Il devint bientôt évident que les Français ne pourraient soutenir les charges énormes faites par l'ennemi. Néanmoins, le combat fut excessivement disputé, et se maintint parfaitement jusqu'à cinq heures , moment où l'ordre fut donné de battre en retraite.
En même temps que l'infanterie se retirait lentement , l'artillerie recevait l'ordre de se porter en avant et d'entretenir un feu continuel sur la ligne allemande, ce qui couvrit parfaitement la retraite.
Les Allemands , peu satisfaits de leur mince succès , semblèrent peu disposés à poursuivre l'avantage qu'ils avaient obtenu pendant cette journée de combat.
Le général Ghanzy s'occupa particulièrement et très-activement de diriger la retraite, qui se fit dans l'ordre le plus complet.
Les Français possédaient encore les plus fortes positions , et l'on pensa que la journée ne leur avait pas été complètement défavorable. Ils avaient été forcés d'abandonner leur première Mgne , mais c'était tout.
Il n'y avait eu ni déroute ni désordre dispersant les brigades ou même les bataillons.
J'ai raison de croire que le général Ghanzy ne désespérait pas du succès final. Il s'attendait à une rude bataille qui se serait prolongée
pendant plusieurs jours, et espérait recommencer le combat le lendemain sous de meilleurs auspices.
Ainsi, après une rencontre sanglante durant jusqu'à la nuit, pendant laquelle le carnage avait été efï'rayant des deux côtes , rien de décisif n'avait été obtenu par les Allemands. Tous leurs succès avaient été négatifs, et les officiers et soldats français espéraient toujours qu'à la fin de la journée du lendemain ils auraient vaincu leur ennemi.
Mais un événement imprévu arriva qui changea complètement les prévisions des Français. Ce fut un de ces faits qui se produisent assez souvent dans l'histoire de la guerre. S'il ne se fût pas passé, le résultat eût été désastreux pour les Allemands. Il eut lieu et renversa les espérances des Français.
L'obscurité s'était répandue sur le champ de bataille ; je devrais dire plutôt que la journée était finie, car la soirée n'était pas trèsobscure. On pouvait distinguer les vastes champs de neige tachetés çà et là par de noirs objets, les corps des victimes du combat de la journée, pendant que des bouquets de bois se dressaient au milieu de ces champs neigeux.
Soudainement, et évitant toute espèce de dispositions préparatoires qui auraient pu attirer l'attention, un corps considérable d'Allemands renouvela la bataille. Ils firent avancer vers la droite des Français, à la Tuilerie, la position la plus importante occupée par l'armée de la Loire, d'immenses masses d'infanterie soutenues par un corps nombreux de cavalerie qui se portèrent en avant avec la plus grande rapidité , rejetant dans toutes les directions les forces qui leur étaient opposées.
L'attaque ne fut pas prévue par les Français ; la soudaineté et la rapidité avec lesquelles le mouvement fut exécuté les surprit complètement, ce qui fit que la résistance ne fut pas longue. Les gardes mobiles bretons furent saisis d'une panique qui les fit fuir en désordre, et détruisit ainsi complètement la ligne de bataille française, parce que toutes les forces qu'ils avaient sur la rive droite de l'Huisne furent forcées de battre en retraite rapidement afin de ne pas être faites prisonnières.
Il est impossible, dans cette relation, de décrire l'effet de ce désastre imprévu qui obligeait d'évacuer le Mans, et qui pouvait aussi être cause de la dissolution de l'armée du général Chanzy.
Si la seconde armée française de la Loire est défaite, tout espoir est perdu pour la France.
Extrait du journal le Standard du ii février 1871.
Nous avons appris quelques détails intéressants sur l'armée du
général Chanzy ; ils nous viennent d'un officier d'un grand mérite, occupant une haute position dans la hiérarchie militaire, et qui est revenu tout récemment de Laval.
L'armée, dit-il, n'est pas convaincue du succès, mais elle est pleine de courage et en meilleur ordre qu'elle ne l'a jamais été.
Le général Ghanzy est
La retraite du Mans, selon nos informations, n'a été en aucune façon une longue fuite , comme les Prussiens l'ont présentée , car pendant qu'ils poursuivaient les Français ils ont, à trois reprises difFérjntes, éprouvé de sérieux échecs.
On ne doit pas s'étonner de l'excellente conduite de l' arrière-garde, car nous savons que le général Ghanzy reste toujours avec elle lorsqu'il y a quelque chose à y faire, et que pendant une retraite, comme le maréchal Ney pendant la campagne de Russie, il est toujours le dernier à quitter la place.
Quand le prince Frédéric -Charles commença cette dernière campagne, nous hasardions cette supposition : Que l'intention du général Chanzy était de tourner la droite des Allemands et d'essayer d'atteindre Versailles, opération qu'il lui était très-facile d'exécuter.
Nous apprenons aujourd'hui que telle fut l'intention du général Ghanzy, mais qu'il en fut empêché par le Gouvernement.