URGENCE
Laval, 20 janvier.
Bien que n'étant point encore fixé d'une façon positive, tout me porte à croire que la menace sérieuse de l'ennemi est sur ma gauche , et que son but est de la tourner pour se porter sur la Manche. Le corps du grand-duc de Mecklembourg paraît se concentrer à Alençon, et ses têtes de colonnes sont signalées par Lipouski en avant de Séez et à Prez-en-Pail. En conséquence, je donne au général Girard, qui a quitté Argentan pour se retirer sur Falaise, l'ordre de se reporter à Argentan, d'y tenir et de ne quitter que s'il est battu; au général Dargent , de renforcer le général Girard avec ce que le général Saussier peut lui amener, déporter sa cavalerie, inutile à Mortain , sur la Ferté-Macé et Briouze, et de se tenir prêt à appuyer luimême dans cette direction, mon intention étant, une fois bien fixé sur ce que je puis avoir à redouter pour ma droite, de faire appuyer successivement les corps le long de la Mayenne sur Mayenne et sur Domfront. Il est de toute nécessité que l'ennemi ne puisse nous couper de notre ligne de retraite sur la Manche. Il faut donc qu'une partie au moins des troupes qui sont au Havre soient portées promptement sur Caen, se reliant par Falaise avec la gauche de celles dont je dispose. Je vous serai obhgé de me tenir très au courant des renseignements que vous pourrez avoir sur les mouvements que l'ennemi peut faire sur Orléans et dans l'Est, et de me dire oii en est la démonstration que le 25® corps est en train de faire. Il paraît certain que le prince Frédéric-Charles a quitté le Mans avant-hier. Je ne sais encore vers quel point exactement il se dirige. Siyné : Chanzy.
N° 1451. Général Chanzy à guerre, Bordeaux,
Laval, 21 janvier, une heure et demie.
Je reçois votre télégramme de ce jour, neuf heures vingt. Il résulte de vos instructions que , si après avoir tout fait pour me maintenir, je devais encore battre en retraite, c'est sur la Manche que je dois le faire, pour couvrir Cherbourg et pour gagner les lignes de Garentan ; cette résolution me coûterait trop à prendre pour que je ne tente pas tout ce qui est possible pour éviter cette extrémité. Je réorganise aussi promptement que je le puis mon armée, tout en observant les mouvements de l'ennemi et en cherchant à pénétrer ses véritables desseins. Vous m'avez toujours dit que les 19» et 26« corps
étaient destinés à coopérera mes opérations, et vous m'avez demandé de vous faire connaître à quoi je comptais les employer. Je vous ai soumis un plan qui n'a pas été adopté. Dès le moment que vons m'avez interdit la retraite sur Alençon , j'ai été le premier à demander que le 19® corps se concentrât en arrière, pour lui ménager sa retraite sur Carentan. Il avait même été question, pour mieux couvrir le Calvados et empêcher tout mouvement de l'ennemi marchant sur Caen, de faire passer la Seine aux troupes du Havre; d'autres considérations vous ont amené à modifier ces dispositions, que je n'avais pu provoquer, puisque j'ignorais complètement l'organisation des corps et des forces dont il s'agit. Aujourd'hui, et jusqu'à ce que je puisse reprendre l'offensive, ce qu'il me tarde de faire, il faut opposer partout à l'ennemi une résistance qui lui prouve que notre volonté est de continuer la lutte. La ténacité est notre meilleure chance, et je n'en manquerai pas. Signé : Chanzy.
N** 1693. Générai Chanzy au ministre de la guerre, à Bordeaux.
Laval, 29 janvier 1871.
Quelque pénible que soit pour l'armée la situation que lui crce l'armistice alors qu'elle était prête à de nouveaux efforts , vos ordres seront exécutés. J'ai prescrit partout de faire cesser les hostilités. Le commandant Marois, démon état-major, est parti en parlementaire sur Sillé-le-Guillaume pour prendre les renseignements que vous me demandez au sujet du i^vitaillement de Paris, et pour déterminer avec le commandant des troupes prussiennes qui sont devant nous, l'heure et le lieu de la réunion des officiers accrédités pour déterminer les emplacements des avant-postes à maintenir dans chacune des deux armées. J'ai indiqué Evron, à mi-distance de Laval à Sillé-le- Guillaume, qui paraît être un des points importants de la ligne ennemie. Je me ferai représenter par un officier d'un grade égal à celui qu'enverra le général prussien. Je propose mon chef d'état-major général. Les généraux Dargent et Gléret , qui sont trop éloignés de moi et en présence de corps ennemis séparés de ceux qui se trouvent devant moi j ont reçu mes instructions pour s'entendre directement avec les commandants de ces corps. A partir de maintenant il ne sera fait aucune modification aux emplacements occupés par nos avantpostes, et je continue jusqu'à leur achèvement les' mouvements en cours d'exécution sur mes lignes. Les reconnaissances ennemies se sont faites aujourd'hui comme les jours précédents, et ont eu avec les nôtres quelques petits engagements.
Ne considérant l'armistice que comme un répit, je vais le mettre à profit pour constituer solidement toutes les parties de l'armée et
pousser rapidement l'organisation des forces destinées à la défense de la Bretagne. Je vous adresserai dès demain des demandes pour compléter nos effectifs et pour pourvoir les corps de tout ce dont ils ont besoin. Signé : Chanzy,
p^o 1797, Général Chanzy au ministre de la guerre, à Bordeaux,
Laval, 4 février 1871.
Les nouveaux renseignements reçus aujourd'hui ne me laissent plus aucun doute sur les mouvements qu'opère l'armée du prince Charles pour une concentration dans l'Indre-et-Loire. Il me tarde donc de recevoir une réponse de vous à mon télégramme chiffré d'hier, 3 février. Il n'y a pas urt moment à perdre pour prendre un parti. Le général Bourdillon , parti ce matin pour Bordeaux où il va se présenter aux élections , est chargé de vous remettre le rapport qui expose mes appréciations et mes propositions. J'insiste de plus en plus pour qu'aucune entrave, de quelque nature qu'elle soit, ne vienne ni retarder ni gêner l'organisation de la défense de la Bretagne , telle que je vous l'ai proposée et que vous l'avez admise. Il faut que dans quelques jours les armes , les effets et tout ce qui manque encore soit complété. Il faut surtout qu'aucune considération n'empêche les légions d'arriver promptement sous les ordres des chefs qui leur ont été désignés et sur les positions qu'elles doivent occuper.
Le 19^ corps n'a pas moins de deux cent cinquante kilomètres à faire pour arriver sur les positions indiquées dans ce rapport.
Signé : Chanzy.
N° 1817. Général Chanzy au ministre de la guerre^ à Bordeaux,
Laval, 5 février 1871.
L'ennemi, en avant de nos lignes, paraît exécuter strictement les conditions de l'armistice ; le général Dargent me rend compte que la ligne de démarcation en avant de lui est bien fixée. Je lui demande si l'ennemi a bien cessé toute menace sur Honfleur. Je tiendrai la main à ce que rien ne soit compromis de ce côté. Nous occupons fortement Mézidon. Les généraux Saussier et Lipouski ont de bonnes positions en avant de Caen. La grosse question est toujours celle du ravitaillement de Paris par les voies ferrées. Les commandants des troupes allemandes auxquels je m'adresse , sur la demande des délégués du gouvernement ou des agents des Compagnies, n'ont aucun des pouvoirs nécessaires pour régler ces questions ; continuer dans cette voie c'est perdre du temps; je ne connais du reste rien des conventions qui ont pu être passées, en dehors de celles du 28 janvier. Ces ques-
lions ne peuvent se discuter et recevoir de solution qu'à Paris ou à Versailles, •
J'ai dû délivrer un assez grand nombre de permissions à des officiers de tout grade qui vont se présenter aux élections; toute exclusion eût été du plus mauvais effet dans l'armée.
L'ennemi continue ses mouvements vers la Loire, Je regrette que vous ne m'ayez pas fait connaître votre décision au sujet des propositions que je vous ai soumises ; il peut en résulter des retards trèscompromettants pour la sécurité de la deuxième armée et le succès des opérations, si les hostilités doivent être reprises.
Signé : Ghanzy, NOTE 3,
INSTRUCTIONS
Laval, 23 janvier 187L
L'ennemi semble continuer son mouvement de retraite. Le corps qui a quitté Alençon aurait pris la direction générale de Rouen par Bernay. Aucun parti prussien n'a été signalé en avant de la ligne de laMayenne, d'Argentan par Ambrières, Gouterne, la Ferté-Macé et Écouché.
Quelques uhlans ont paru à Jublains et se sont avancés jusqu'à Conners, demandant des renseignements sur le passage des trains.
Évron, Châtres, la Chapelle-Rainsouin, Sainte-Suzanne, Vaiges, la Bazouge, Meslay, sont complètement évacués par l'ennemi; on signale un mouvement vers le Mans, par les routes de Couches et de Blois.
Entre la Sarthe et la Loire, le pays est toujours exploré par des colonnes continuellement en mouvement, mais peu nombreuses.
Enfin à Tours la situation est restée la même ; la ville serait toujours occupée par une dizaine de mille hommes, ce qui peut faire supposer que le 3® corps allemand est toujours de ce côté.
Des renseignements positifs ne laissent plus aucun doute sur l'importance des succès obtenus par le 16** à Saint-Jean-sur-Erve.
Les officiers prussiens avouent une perte de 3,000 hommes tués ou blessés. Ce résultat, qui fait honneur aux 1'^ et 2® divisions du 16® corps, aurait empêché l'ennemi de continuer sa marche sur Laval. Des habitants de Sainte-Suzanne affirment que le 15 il n'est arrivé que tard et en très-petit nombre sur cette position importante , que la moindre résistance nous eût bien certainement conservée.
Le succès de la division Villeneuve, au 21® corps, en avant de Sillé, dans la journée du 15 , est également constaté par le témoignage des Prussiens. Il ressort une fois de plus de ces renseignements que chaque fois que nous résistons nous avons l'avantage et que nous infligeons des pertes sérieuses à l'ennemi. Il faut donc que chacun puise dans ces succès, avoués par les Allemands eux-mêmes, la
conviction qne nous pouvons toujours conserver nos positions quand nous voulons les défendre.
L'ennemi au moment de la retraite du Mans ne se serait emparé, c'est le chiffre de ses bulletins, que de 200 voitures des convois de l'armée.
Ce qui manque aux convois divisionnaires doit donc se retrouver dans le pays en arrière de nous, et des recherches sérieuses doivent amener la reconstitution rapide des convois. A cet effet, les commandants des corps d'armée télégraphieront aux diverses autorités des localités où les voitures peuvent se retrouver, feront battre le pays par des gendarmes pour les ramener, et enverront au besoin des agents de l'administration dans les localités éloignées, pour réunir tous les voituriers qui cherchent à ne plus rejoinch^e.
Le général en chef a remarqué, sur des instructions données par la cavalerie, que des reconnaissances avaient reçu l'ordre de ne pas se porter trop en avant des lignes. Ces instructions devront être rapportées. La cavalerie doit éclairer le plus loin possible, suivre l'ennemi dans tous ses mouvements et rapporter des renseignements certains et utiles.
Les commandants de ces reconnaissances ne doivent donc pas hésiter à ne rentrer que le lendemain, s'il le faut, pour accomplir complètement leur mission.
L'apparition des uhlans à Conners prouve que la ligne si importante du chemin de fer de Laval à Mayenne n'est pas suffisamment protégée. Les commandants des corps d'armée y remédieront en faisant occuper, par des forces suffisantes, des positions couvrant le chemin de fer, en avant des cantonnements de chacune des divisions.
Le général en chef rappelle à la stricte exécution de ses instructions réglementant les réquisitions. Elles ne peuvent être faites directement par les corps ou détachements qu'en marche et alors qu'il y a impossibilité pour l'administration d'assurer les besoins de ces corps ou détachements. Quand l'armée est cantonnée ou occupe des positions fixes, c'est le cas actuel, l'intendance seule a le droit de réquisition dans le pays, et chaque intendant de corps d'armée doit utiliser les ressources des localités , en avant ou en arrière des positions des corps qu'il a à pourvoir, en évitant d'empiéter sur les localités voisines, qui doivent être laissées complètement aux corps qui les occupent.
INSTRUCTIONS
Laval, le 24 janvier 1871.
Les rapports des reconnaissances faites aujourd'hui ne signalent aucun fait intéressant modifiant la situation. Quelques ulhans, qui
APPEiNDICES. 621
s'étaient avancés jusqu'à Vaigcs, se sont retirés devant un peloton de cavalerie du 16* corps. D'autres éclaireurs ennemis auraient paru à Gliemeré. Dans le Nord, le mouvement ennemi continue à s'effectuer dans la direction de Rouen.
Les troupes prussiennes à Tours battent la campagne sur la rive droite de la Loire.
On continuera partout à faire des reconnaissances aussi loin que possible, en n'y employant qu'un petit nombre de cavaliers, de façon à répartir ce service et à laisser aux hommes et aux chevaux le repos nécessaire.
Il faut éviter de tenir constamment tout le monde en alerte et les chevaux sellés. Si quelques éclaireurs veillent bien et au loin dans toutes les directions, on est toujours prévenu à temps des mouvements sérieux que peut faire l'ennemi.
INSTRUCTIONS
Laval , 27 janvier 187L
D'après les renseignements recueillis dans la journée, l'armée du duc de Mecklembourg semblerait couvrir son mouvement vers le Nord par des partis qui se sont présentés à Orbec et jusqu'à portée de Lisieux. Un engagement aurait eu lieu aujourd'hui au village de Villiers, à quatre kilomètres de cette ville, entre la garde nationale et un détachement prussien. On ne signale aucun mouvement de l'ennemi aux environs d'Alençon, qui est toujours occupé par lui. Des reconnaissances des 16^, 17* et 21® corps ont rencontré les avantpostes prussiens dans les localités signalées aux instructions 'hier. Sainte-Suzanne et Ghames sont occupés par l'ennemi, qui aurait également reparu à Sablé. D'après une lettre adressée de Sillé, le prince Charles serait encore au Mans ; mais ses corps d'armée seraient en partie sur la rive droite de la Sarthe, d'Alençon à la Flèche par Fresnay, Sillé, Brûlon et Sablé. On continuera demain les reconnaissances prescrites hier.
On devra, dans chaque corps d'armée, faire appuyer les éclaireurs de cavalerie par des détachements d'infanterie.
Le 17" corps fera spécialement reconnaître les environs d'Évron, en organisant dans cette direction une reconnaissance ofiensive en infanterie et cavalerie assez nombreuse pour fouiller le pays, s'assurer des positions occupées par l'ennemi, refouler ses avant-postes et tendre, en se retirant, des embuscades pour s'emparer des coureurs qui
ne manqueront pas de rentrer à Evron dès que nos troupes en seront parties.
Il est de toute ne'cessité d'empêcher l'ennemi de venir réquisitionner dans les localités que nous pouvons protéger en avant des positions occupées par l'armée. Les reconnaissances de cavalerie ont jusqu'ici complètement réussi. On devra donc continuer à les pousser le plus loin possible.
Le pont de la Valette aurait été incomplètement détruit ; le général commandant le génie le fera reconnaître demain et prendra les dispositions pour le rendre tout à fait impraticable.
Quelques villages, en avant des lignes réquisitionnées par l'ennemi, demandent à se défendre si on leur vient en aide. Les commandants de corps d'armée feront envoyer dans ces villages des détachements composés d'hommes de bonne volonté, commandés par des officiers vigoureux, avec mission de repousser les reconnaissances ennemies et de leur prouver que le pays est surveillé et veut se défendre.
Signé : Ghanzy.
N* 1521. Générai Chanzy à ministre de la guerre,
à Bordeaux.