CHAPITRE XEUVIEME
ministre se figurait sans doute que si les Prussiens faisaient une pointe sur la Normandie, ils n'avaient d'autre but que de masquer leur mouvement sur Paris.
Enfin le commandant général Estancelin crut devoir exposer à son tour la situation dans la matinée du 3 décembre '. A cette date, la tentative de sortie de Paris avait échoué; on connaissait à Tours les conséquences de la journée de Loigny ; peut-être y prévoyait-on déjà que les ordres de marche sur la capitale, si formellement donnés et si opiniâtrement maintenus, allaient aboutir, sur la Seine comme sur la Loire , aux mêmes conséquences , c'est-à-dire à la perte de Rouen et à celle d'Orléans, qui, en effet, eurent lieu le même jour et qui furent suivies de la retraite précipitée du corps de l'Andelle, et de la retraite bien autrement désastreuse de l'armée de la Loire. Ce fut sans doute par suite de ces considérations que le général Briand reçut, dans la journée du 3 décembre, le contre-ordre à sa marche sur Paris. Il passa la nuit suiv^ante à transmettre de nouvelles instructions aux chefs de corps qui devaient faire partie de la colonne expéditionnaire, et qui, en ce moment, se trouvaient déjà en présence de l'ennemi; car, dès le 3 décembre, les têtes de colonnes de la V^ armée allemande avaient atteint la ligne de l'Epte.
Pour se rendre compte des opérations du général de Alanteuffel et chercher la raison déterminante de sa marche sur Rouen, il est nécessaire de se reporter à quelques jours en arrière. L'état-major prussien se figurait que toutes nos troupes de la région du Nord,
1 V. Estancelin : La Vérité sur les événements de Rouen. Rouen.
placées sous le commandement du général Bourbaki, ne formaient qu'une seule et même armée, ayant sa droite à Rouen, son centre à Amiens, sa gauche à Lille, et couvrant la ligne ferrée qui relie ces trois grandes villes , notamment la section de Rouen à Amiens. Telles étaient, en effet, les dispositions qui auraient dû être prises dans cette circonstance ; mais, comme nous l'avons déjà dit, le commandement du général Bourbaki sur les forces de la rive droite de la Seine était purement nominal. Les troupes de l'Andelle et celles du Nord s'étaient, il est vrai, donné une fois la main à Formerie, mais ce fut là une rencontre tout à fait fortuite et qui ne devait malheureusement pas se renouveler. Quoi qu'il en soit, le général de Manteuffel envoya, dès le 22 novembre contre notre armée du Nord, une reconnaissance qui poussa jusqu'au bois de Gentelles, aux portes d'Amiens, et rapporta la nouvelle que le général Bourbaki était présent dans cette ville. Il y était, en effet, passé la veille, se dirigeant sur Rouen. Les Prussiens avaient bien appris, par les journaux, que le général en chef de la région du Nord était relevé de son commandement, mais ils devaient croire qu'il le conserverait au moins jusqu'à l'arrivée de son successeur, et ils supposèrent que, dans son voyage de Lille à Amiens et d'Amiens à Rouen, il n'avait d'autre but que de ramener ses ailes sur le centre.
C'est pour s'opposer à une telle concentration, que le général de Manteuffel attaqua notre armée du Nord, sans même attendre que la sienne eût achevé sa formation en bataille sur la ligne de l'Oise. La journée de Villers-Bretonneux décida du sort d'Amiens; mais, après cette bataille, l'ennemi ignorait encore