‹ Campagne de 1870-1871Chapitre 125 sur 207 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

à nos troupes, ceux qui les ont vues s'engouffrer par le pont de pierre dans la matinée du 4 décembre peuvent s'imaginer ce qu'eût été la déroute.

La retraite sur la rive gauche de la Seine était donc un mouvement commandé par la nécessité, mais il aurait pu s'exécuter avec moins de précipitation. En outre, tout en évacuant la xdlle, il eût été préférable de s'en maintenir à proximité; en faisant sauter les ponts et en prenant position sur la ligne qui va de Pont-de-l'Arche à Elbeuf et à la Bouille, dans un pays hérissé de forets et très-favorable à la défense, on donnait la main à notre corps de l'Eure, et on gênait sérieusement les Prussiens dans l'occupation de Rouen. Menacé sur son flanc droit par le général Faidherbe, et sur son flanc gauche par le général Briand, l'ennemi eût été sans doute forcé de se retirer sur Beauvais; dans tous les cas, au lieu de se risquer à faire une pointe contre le Havre, il se serait trouvé dans une situation des plus critiques lorsque notre armée du Nord aurait repris l'offensive.

Au lieu de prendre celte position, le général Briand se replia sur le Havre; quelques rares détachements suivirent la rive droite de la Seine, mais la plupart des bataillons passèrent sur la rive gauche et allèrent s'entasser pêle-mêle sur la route de Bourgachârd et de Pont-Audemer. La retraite s'opéra dans des conditions déplorables. La température était d'une rigueur excessive, la neige couvrait la terre, les officiers, après avoir essayé quelque temps de maintenir l'ordre dans la marche, durent cesser des efforts inutiles; les soldats affamés quittaient les rangs pour tâcher de se procurer des vivres; et, comme l'armée de la Loire, qui au même moment évacuait

Orléans, comme plus tard nos autres armées de province, l'armée de Rouen eut, elle aussi, sa déroute complète et sa retraite de Russie sous le ciel de la France. Bon nombre de malheureux soldats, épuisés par la fatigue, engourdis par le froid ou mourant de faim, se couchèrent dans les fossés de la route pour ne plus se relever. Pauvres jeunes gens, qui avaient éprouvé toutes les privations et toutes les misères de la vie de soldat, sans en avoir connu les jours de victoire, qui font oublier tous les maux ! Après avoir franchi en trente heures, et presque sans s'arrêter, une distance de près de quatre-vingt-dix kilomètres, les troupes du général Briand, au nombre d'une vingtaine de mille hommes, arrivèrent à Honfleur dans la matinée du 6 décembre, et furent embarquées le soir même et le jour suivant pour le Havre.

A Rouen, le départ de notre armée avait causé une émotion profonde. Plusieurs gardes nationaux sédentaires étaient partis en même temps que les mobilisés; d'autres, sous l'impression du découragement ou sous l'empire de la colère, brisèrent leurs fusils ou les déchargèrent dans les rues; puis les soldats du désordre et les volontaires de l'émeute, qui marchent rarement à l'ennemi, mais qu'on est toujours sûr de rencontrer dans les cités populeuses aux jours de grandes crises, s'emparèrent des armes abandonnées pour les diriger contre leurs concitoyens; ils allèrent assiéger le conseil municipal et firent feu sur les fenêtres de l'hôtel de ville. Pour mettre fin à ces tristes scènes, il ne fallut rien moins que la nouvelle de l'arrivée des Prussiens, dont l'avant-garde était signalée aux portes de Rouen.

Parti de Buchy dans la matinée du 5 décembre, le

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