CHAPITRE ONZIÈME
général de Goeben qu'avec sa seule artillerie de campagne et une douzaine de mille hommes, il ne devait pas s'attendre à enlever de vive force la place du Havre; il savait qu'elle était couverte par une ligne de retranchements qui s'étendait d'Harfleur à Rouelles et à Bléville; en outre, il avait appris que la place possédait une nombreuse garnison et que la population était énergiquement décidée à se défendre ; il résolut en conséquence de s'abstenir de toute agression et de laisser à son mouvement le caractère d'une simple reconnaissance. Il est certain qu'une attaque contre nos avant-postes l'eût engagé dans une entreprise sérieuse, et que, dans les circonstances où il se trouvait, un insuccès eût été pour lui, matériellement, et surtout moralement, un échec des plus graves.
Pour bien comprendre les motifs de la détermination du général de Goeben , il est nécessaire de connaître les ordres du grand quartier général prussien relatifs à ce mouvement contre le Havre. Les instructions adressées de Versailles au commandant en chef de la première armée, à la date du 7 décembre, lui prescrivaient avant tout de poursuivre vivement le général Briand. « Si le Havre 5) même, où un important matériel de guerre venant » d'Amérique devait, en ce moment même, être dé- » barque, pouvait par hasard être pris par un coup « de main, on s'en remettait au chef de la I"" armée. 5' Dans aucun cas, ajoutait le général de Aloltke, » Sa llajesté ne veut que la I" armée s'engage « devant le Havre dans une entreprise de longue » durée. Il faut plutôt avoir constamment en vue " de disperser les forces ennemies qui s'avance-
•n raient en rase campagne, et par conséquent de » reprendre les opérations contre les troupes battues 35 à Amiens, etc. '. » Les instructions données par le général de Manteufiel à ses chefs de corps étaient conformes à celles qu'il avait reçues de Versailles. «La mission de la première armée est d'occuper « Rouen et Amiens, écrit-il dans son ordre général » en date du 9 décembre, de surveiller la rive « gauche de la Seine, de se maintenir en commu- V nication avec la 5* division de cavalerie à Dreux, » de protéger la ligne d'investissement au nord de « Paris, et de battre l'armée du Nord ou celle du géjj néral Briand si elles prennent de nouveau l'ofien- " sive. En conséquence, je décide ce qui suit : ,
5> Le général Goeben a la mission d'occuper Amiens » et de protéger la ligne d'investissement au nord de » Paris. Le général Bentheim occupe Rouen, sur- » veille la rive gauche de la Seine et se tient en » communication avec la 5* division de cavalerie à « Dreux, ainsi qu'avec le général Lippe à Gisors.
w Avec le gros de ses forces le général de Goeben 5' ouvre sa marche sur Amiens par un mouvement de 5' reconnaissance contre le Havre, afin de s'assurer » si la place peut être prise par un coup de main. Si » cette opération ne lui paraît pas praticable, le gén néral ne s'engage dans aucune entreprise longue ou » sérieuse contre la place, et il marche alors sur 55 Amiens en suivant le littorale 55
Le général de Goeben ne fit donc que se conformer strictement aux instructions qu'il avait reçues.
' \J. Bliime : Die Operationen der deutxchen Heere. Berlin. 2 V. Warlenslehen : Die Operationen der I. Armée. Berlin.
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SV'tant convaincu, au moyen de ses reconnaissances, qu'une entreprise contre le Havre n'était pas praticable, il laissa comme rideau devant cette place le détachement du comte de Brandebourg, et, opérant une conversion à droite à la hauteur de Bolbec, il marcha le 12 sur Fauville et le 13 sur Saint-Valeryen-Caux. Le comte de Brandebourg, après avoir masqué cette conversion, se dirigea d'AngervillerOrcher sur Yvetot et passa sous les ordres du général de Bentheim. Le 14, le général de Goeben, à la tête de son état-major, d'une brigade d'infanterie, de quelques escadrons de hussards et de deux batteries, fit son entrée à Dieppe qui, comme on s'en souvient, avait déjà été visité le 9 par l'ennemi. Le 15, il séjourna dans cette ville, qui paya pour le Havre ; il y leva une contribution de guerre de 75,000 francs, sous prétexte de « droit de conquête » sur l'administration des tabacs «. Le 16, il se dirigea sur Neufchâtel, le 17 sur Héricourt-Saint-Samson, le 18 sur Crèvecœur, le 10 sur Ailly-sur-Noye, et le 20 sur Amiens.
Le général Faidherbe, ayant pris le 3 décembre le commandement en chef de l'armée du Nord, avait commencé ses opérations peu de jours après. Dès le 8, il s'était mis en campagne, et le 10, la reprise de Ham par la division Lecointe inaugura cette marche offensive. Le 12 et le 13, le général Faidherbe alla reconnaître la Fère, et ce mouvement de notre armée du Nord coïncidant avec celui de la IG' .division prussienne de Bolbec sur Dieppe, on crut généralement que le second était une conséquence du premier. Si l'on s'en rapporte aux documents officiels prussiens, cette coïncidence aurait été tout à fait
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fortuite. Dans son exposé des opérations de la l" armée allemande, le colonel de Wartensleben nie absolument que l'abandon du mouvement contre le Havre ait été le résultat de la reprise des hostilités dans le Nord, et il s'appuie sur les instructions du grand quartier de Versailles et sur celles du général de Alanteuffel que nous avons citées plus haut. Depuis, il s'est élevé une controverse sur ce point, comme sur bien d'autres, entre le général Faidherbe lui-même et le général de Gocben, son adversaire. Nous allons faire connaître, en ce qui concerne le Havre, le résultat de ce tournoi littéraire qui a succédé à la lutte à main armée.
Dans sa Campagne de l'armée du Nord, le général Faidherbe a raconté qu'il avait pris l'offensive le 8 décembre « pour sauver le second port de commerce de la France « ; « Nous avions sauvé le Havre » , écrit-il plus loin à propos de la bataille indécise de Ponl-Xoycllcs, qui n'avait produit que des résultats négatifs, mais qui était par cela même une sorte d'échec moral pour l'ennemi , nos soldats ayant couché sur les positions qu'ils avaient vaillamment défendues. Que cette offensive de notre armée du Nord ait dégagé une partie de la Normandie, c'était le résultat prévu et naturel; c'est ainsi que le mouvement de l'armée de Rouen sur Etrépagny avait dégagé la Picardie et permis à l'armée d'Amiens de se reconstituer; car il est probable que c'en était fait d'elle, si les Prussiens avaient montré plus de décision après Villers-Bretonneux. Notons, toutefois, que le 8 décembre, lorsque l'armée du Nord commença ses operations , le Havre n'était ni directement, ni sérieusement menacé ; à cette date, le comte de Brandebourg