CHAPITRE TREIZIEME
position sur la rive droite de la Seine, en face d'Heurteauville , et essayait de démolir une maison de la rive gauche d'où étaient partis quelques coups de feu. Ce jour-là, les artilleurs du V régiment prussien y lancèrent, sans résultat, une douzaine d'obus ; mais le lendemain ils recommencèrent leur exercice de tir, et, après une trentaine de coups, la maison fut démolie et mise en feu.
Sur ces entrefaites, le général Peletingeas, annoncé depuis quelques jours par'la délégation de Bordeaux au commandant Mouchez et attendu impatiemment au Havre, était enfin arrivé dans cette ville le 29 décembre : c'était un ancien capitaine d'artillerie, élève de l'Ecole polytechnique, alors chef de légion de gendarmerie et nommé général de brigade à titre provisoire. Aussitôt débarqué, le général Peletingeas adressa à la multitude assemblée sur les quais un discours qui se terminait par un mot jadis sublime, mais alors devenu banal : « Vaincre ou mourir, telle « est ma devise » , s'était-il écrié en terminant sa harangue, qui fut couverte d'applaudissements; il la répéta peu de temps après du balcon de son hôtel, et la fit placarder le lendemain sur les murs de la ville. Mais ce n'était pas de phrases sonores qu'il s'agissait; la situation exigeait des actes énergiques, et le nouveau général ne devait guère justifier sa devise.
Cependant la prise de possession de son commandement fut inaugurée par un léger succès qui ne fut par malheur suivi d'aucun autre. Averti qu'un détachement de réquisition devait se diriger sur Bolbec, le commandant Dornat, qui occupait Beuzeville avec le 5* bataillon de marche, avait transmis cet avis au
Havre et avait été autorisé à prendre ses dispositions pour recevoir l'ennemi. Le 31 décembre, avant le jour, le 5* bataillon de marche , fort d'environ 500 hommes et appuyé par une section d'artillerie, fut formé en deux colonnes et posté dans différentes fermes de Bolleville; une fois les Prussiens engagés entre ce village et Lanquetot , le cercle devait se fermer et le détachement entier eût été pris. Vers huit heures et demie du matin, la colonne ennemie fut signalée; elle était forte d'une compagnie du 5" régiment d'infanterie et d'un escadron du 10^ dragons. Quelques-uns de nos éclaireurs s'étant maladroitement montrés lorsque les Prussiens apparurent, ceux-ci arrêtèrent brusquement leur marche. Mais le commandant Dornat n'était pas homme à les laisser se replier sans coup férir; il commanda le feu et l'action s'engagea. Au bout de peu de temps, l'ennemi refoulé battit en retraite, laissant deux morts sur le terrain et emportant huit blessés, dont un atteint mortellement. Les soldats du bataillon de marche, qui montrèrent dans cette affaire le plus grand entrain, s'emparèrent en outre de onze prisonniers, sans que ce résultat leur coûtât d'autre perte que celle d'un caporal.
Dans les diverses rencontres qui eurent lieu à la fin de décembre sur les deux rives de la Seine, l'ennemi avait perdu une centaine d'hommes ; l'année funeste de 1870 était close en Normandie par plusieurs engagements heureux, qui furent pour nos soldats comme une dernière lueur d'espérance. Les Prussiens, de leur coté, attendaient à Rouen des renforts qui allaient malheureusement leur permettre de frapper contre nous un coup décisif.