CHAPITRE DEUXIEME
Le général Krug ne s'avance qu'avec précaution et après avoir fouillé le terrain de ses obus. Sur les hauteurs d'Auvillers, où ils ont essuyé un coup de feu, les éclaireurs incendient une ferme et ses dépendances. La flamme et la fumée qui s'élèvent en tourbillonnant dans les airs sont aperçues de Clermont et commencent à y jeter Teffroi. Quelques gardes nationaux se sont avancés imprudemment ; deux d'entre eux sont massacrés par les coureurs ennemis. Déjà la colonne principale atteint la route de Alouy; celle qui s'avance par la route de Creil est dans la plaine de Giencourt; les premiers éclaireurs gravissent les collines qui bordent la ville de ce côté; deux curieux qui, à leur approche, essayent de s'abriter derrière des arbres, sont sabrés sans pitié. Cette scène sanglante s'aperçoit des hauteurs de la ville, et les habitants, convaincus que toute résistance est désormais impossible , arborent le drapeau parlementaire au clocher de leur église. Au moment où les membres de la municipalité se portent à la rencontre de l'ennemi, une patrouille fait irruption dans Clermont; le porte-épée de Sporcken, qui la commande , déclare au maire qu'il le retient comme otage , qu'il le fera fusiller et brûlera la ville , si un seul coup de feu est tiré contre sa troupe: menace que les Allemands ne manquaient jamais de proférer et qu'ils mirent trop souvent à exécution.
A midi, le général Krug fit son entrée dans la ville à la tête de ses troupes ; il était suivi d'une soixantaine de chariots destinés à emporter les réquisitions : farine, blé, avoine, paille, fourrages, riz, sel, café, vin et tabac, furent entassés sur ces voitures, et lorsque les Allemands eurent pris le repas que les habi-
tants furent forcés de leur porter aux endroits désignés, ils rcparlirent par la route de Crcil, emmenant plusieurs notables comme otages. Une arrière-garde de deux escadrons et de deux pièces, sous les ordres du major de Schnehen , fut laissée à Clermont pour enlever et escorter les réquisitions.
Les pertes de l'ennemi dans cette journée ayant été nulles ou insignifiantes , il est sans excuse pour les meurtres et les incendies dont il a marqué son passage. Quant aux quatre-vingts Français tués qui auraient été trouvés sur le champ de bataille: Achlzig todte Franzusen auf dem Schlachtfelde gefundeti ', c'est heureusement là une fable inventée à plaisir par l'historiographe de la garde prussienne.
Après le départ des Allemands, les habitants de Clermont s'abandonnaient à l'espoir d'en être pour longtemps délivrés; mais leur joie devait être de courte durée , car le 29 la ville fut occupée définitivement par le régiment de dragons de la garde qui avait pris part à l'expédition de l'avant-veille, et par une section d'artillerie. En rentrant à Clermont, le major de Funcke, chef des dragons saxons, renouvela la menace de ruiner la ville au premier acte d'hostilité : c'était la formule préparée par laquelle les Allemands commençaient invariablement leurs discours; les simples soldats avaient, eux aussi, leurs phrases comniinaloires, et l'on ne peut se figurer le luxe de précautions dont s'entouraient ces vainqueurs au milieu de populations atterrées et sans armes.
Après avoir pris possession de Clermont, le major
1 Voy. Lindau : Die preitssische Garde im Feldzuge 1870-1871. Berlin.