CHAPITRE QUATORZIEME
une patience et une résignation dignes d'un meilleur emploi et d'un autre résultat.
Le général Peletingeas en se repliant sur le Havre, par une marche de nuit, se croyait serré de près par l'ennemi. Il était suivi en effet, mais de loin et par un faible détachement ; c'était une simple reconnaissance composée d'une compagnie, d'un escadron et d'une section d'artillerie. Partie du camp deBouville, elle était sous les ordres du capitaine de Kczewski, le même qui avait dirigé l'attaque du 24 décembre contre Bolbec et qui apparut.de nouveau le 5 janvier aux environs de cette ville. Le lendemain, il se dirigeait sur Saint-Romain, et vers dix heures il arrivait à la hauteur de Routot. Là, tandis que ses cavaliers battaient la campagne, il mit ses deux pièces en batterie sur la droite de la route et lança sur la Queuedu-Gril, vide de défenseurs, une vingtaine d'obus, après quoi il regagna Saint-Romain et Bolbec. C'était, comme on l'a déjà vu, un moyen employé par les Prussiens pour s'éclairer et pour accroître la portée de leurs reconnaissances. Ces procédés de canonnade à outrance étaient alors plus en vogue que jamais dans toute l'armée allemande; et ce même jour, le général de Barby, qui commandait àEvreux, menaçait la ville « d'un bombardement » , à propos d'un article de journal.
Ce fut le lendemain du jour où les Prussiens avaient ainsi insulté les avant-postes du général Peletingeas, qu'il reçut l'ordre de former avec ses troupes les mieux organisées une division destinée à faire partie du ID' corps. Le 7 janvier, il réunit les officiers supérieurs au château d'Epréménil, où il avait installé son
quartier général, et il leur communiqua les dépêches
qu'il avait reçues. Le projet de départ rencontra une approbation presque unanime; seul le commandant des mobiles du Havre protesta contre l'abandon inopportun d'une place pour laquelle on avait fait jusquelà les plus grands sacrifices; il obtint que son bataillon ne ferait point partie de la formation projetée. Dans la matinée du 8 janvier, les troupes furent concentrées au Havre ; la flottille devait les conduire à Caen, où le matériel du chemin de fer avait été réuni pour leur transport ultérieur sur Mézidon et Argentan. Dan la journée, il y eut un échange suivi de dépêches entre le Havre et Bordeaux ; et, soit que les autorités civiles aient fait de nouvelles représentations au ministre de la guerre, soit que ce dernier ait reconnu lui-même que le corps dont il voulait renforcer le général Chanzy ne pourrait jamais arriver à temps pour le secourir, toujours est-il que dans la matinée du 9 l'embarquement fut contremandé. Les troupes reprirent aussitôt leurs cantonnements, à la grande satisfaction des habitants du Havre et à la confusion non moins grande de tous ceux qui avaient présenté, deux jours auparavant, de si excellentes raisons pour l'abandon de la place.
A cette même date du 9 janvier, il se produisit dans la répartition des forces de nos adversaires une modification importante : le général de Manteuffel, appelé au commandement de l'armée du Sud, qui allait opérer contrele général Bourbaki, fut remplacé à la tête de la I" armée par le général d'infanterie de Goeben. Ce dernier, toujours opposé au général Faidherbe, s'empressa de faire diriger de Rouen sur Amiens six bataillons et deux batteries tirés du l" corps, pour en former le détachement du général