CHAPITRE SIXIEME
de son infanterie, tandis que, pour couvrir ce mouvement, il braquait ses deux canons en avant du château du Thil , et ouvrait le feu avec autant de précipitation que de maladresse. Mais bientôt nos pièces de 12 rayé, dirigées par le lieutenant-colonel de Canecaude, se mirent en batterie sur la route, à la hauteur de Saussaye , en avant du passage à niveau du chemin de fer, et quelques coups bien pointés firent taire l'artillerie prussienne. Après cette courte canonnade, qui, à midi, avait cessé de part et d'autre, l'ennemi, déconcerté, reprit le chemin de Gisors, s'attendant sans doute à être poursuivi. Il eût été certainement facile d'anéantir cette poignée de pillards qu'on avait sous la main, de délivrer nos prisonniers et de reprendre les réquisitions; on avait une occasion unique d'aguerrir nos troupes par un succès facile ; nos jeunes soldats, qui entendaient pour la première fois le canon français et, pour la première fois, se voyaient en bataille et pouvaient se compter, étaient animés de ce sentiment que donne aux plus timides la conscience du nombre; ils attendaient le signal de la poursuite et ils le sollicitèrent; mais ce signal ne vint pas, et les chasseurs, qui eussent suffi à la tâche, ne furent même pas lancés. Le lieutenant-colonel Laigneau était un ancien et brave militaire, couvert d'honorables blessures, mais, après avoir vu s'engloutir nos armées régulières, il n'avait qu'une médiocre confiance dans les armées improvisées; d'ailleurs, il avait reçu l'ordre de ne pas s'engager à fond, et il l'exécuta au pied delà lettre, au grand désappointement des soldats. Vers trois heures, après s'être assuré, au moyen d'une reconnaissance, de la retraite de l'ennemi, il fit re-
prendre à ses troupes les cantonnements qu'elles occupaient le matin.
L'affaire du Thil eut le lendemain les honneurs d'un bulletin officiel, qui dénotait, chez celui qui l'avait rédigé, de singulières connaissances géographiques; elle occasionna quelques jours plus tard une polémique beaucoup plus vive que l'engagement lui-même, et qui ne contribua pas à augmenter la confiance des soldats dans leurs officiers. Tout en désapprouvant l'excessive circonspection de celui qui commandait au Thil, il est nécessaire de se rendre compte de ce qui se passait alors : AI. Thiers avait traversé les lignes prussiennes et entamé à Versailles des négociations afin d'obtenir un armistice. La délégation de Tours approuvait-elle ces tentatives ou en prévoyait-elle l'insuccès, toujours est-il que cette démarche réagissait moralement sur les opérations ; l'hésitation et le temps d'arrêt qui se produisirent dans la marche du général d'Aurelle sur Coulmiers n'eurent point d'autre cause. En. Normandie, la signature de l'armistice avait été annoncée par plusieurs journaux, et ce lut pour ces motifs (jue , dans la rencontre du 5 novembre, qui, avec un peu de résolution, eût été un succès certain, le colonel Laigneau s'était borné à une vaine et stérile démonstration.
Tandis que les fourrageurs de Gisors s'avançaient ainsi jusqu'au Thil, la garnison de Magny ne restait pas inactive et lançait de fréquents détachements de réquisition dans la direction de Mantes, de Vernon et des Andelys, Le 1" novembre, une patrouille du 3" régiment des uhlans de la garde, suivant la rive gauche de l'Epte , se dirigeait sur Limelz. Les cava-