Voir Campagne de la Loire. Coulmiers et Orléans, p
pHAPITRE VI
L.*iirmée des Vosges. — Garibaldi. — Bordone. — Difficultés avec la Délégation. — Retraite de Garibaldi sur Autuu. — Surprise de Châtilloa. — Lyon et la Délégation.
Avant de poursuivre ce récit, il convient de revenir sur la formation de Tarmée des Vosges. Nous avons dit qu'aux yeux d'une partie au moins de la Délégation, la présence de Garibaldi était une nouvelle cause d'embarras ^ On se résignait à subir sa coopération plutôt qu'on ne l'acceptait. On lui avait donné le titre ambitieux de commandant en chef de la zone des Vosges de Strasbourg a Paris, mais il était plus difficile de le pourvoir de sérieux moyens d'action. Les 30,000 volontaires italiens dont il avait été question en octobre se réduisirent en novembre à quelques milliers d'hommes. Certains corps francs, des bataillons de mobiles ou de mobilisés mon? traient très peu d'empressement à servir sous les ordres de Garibaldi ou même refusaient entièrement de s'y soumettre.
Quant aux autorités militaires, elles firent souvent preuve vis-à-vis de l'armée des Vosges, sinon d'une mauvaise volonté déclarée, du moins d'une indifférence qui en était très voisine. Ainsi Gambetta avait prescrit au général Michel, le 1*' novembre, d'envoyer sans délai à Garibaldi un escadron de cavalerie légère, deux batteries et deux bataillons de mobiles bien armés et « bien munis ». L'armée des Vosges reçut en tout 43 chasseurs montés sur des chevaux de réforme*.
1. M. Beauquier, aujourd'hui député de Textrédie gauche, alors sous-préfel de Pontarlier, a écrit dans son livre : «f II (Gambetia) aurait dit ces mots que les républicains ne devront pas aisément oublier: Il ne faut pas s'occuper de Garibaldi, c'est un embarras pour nous. »
2. Enquête, tome VI, p. 282, déposition Bordone. Voir un télégramme de l'ingénieur Gauckler au ministre.
Les faits de ce genre ne furent pas rares, et ils contribuèrent à Tinaction si souvent reprochée à Garîbaldi pendant certaines périodes de la campagne.
Ce serait une erreur que d'attribuer à sa qualité d'Italien la froideur ou même Thostilité avec laquelle on Taccueillit d'ordinaire. D'autres étrangers n'éprouvèrent rien de pareil. Mais ses idées politiques et religieuses s'affirmaient brutalement, sans qu'il prît nul souci de froisser les convictions des habitants dont il était l'hôte. Certaines de ses communications aux troupes, qu'il faisait afficher ou reproduire par la presse amie, sont difficiles à surpasser par la boursouflure des idées, la grandiloquence toute méridionale du style et, en même temps, par le singulier mélange de rêveries humanitaires, de passion républicaine et do fanatisme anti-clérical qui en fait le fond. Les extraits suivants d'une lettre du général à son fils Ricciotti nous semblent confirmer amplement les appréciations qui précèdent : « . . . .Jeunes miliciens de la sainte cause de la République, ils apprennent à ses ennemis la différence qui existe entre l'esclave d'un despote et le champion de la liberté. . . . C'est u vous, génération prédestinée, que la fortune confie le soin, non seulement de déblayer le sol de votre belle patrie de l'envahisseur, mais d'établir sur des fondements perpétuels les principes sacrés de la liberté et de la fraternité des nations. . . . Vérité et justice sont empreintes sur les oriflammes de nos jeunes légions. Le sang, les larmes, le malheur de deux grands peuples trompés ont engendré cette ère nouvelle, où la famille humainç trouvera un heureux état normal, qui fasse oublier les pages ensanglantées de l'histoire qu'écrivaient avec le fer et l'encensoir l'empire et le noir reptile qui lui sert de piédestaP. . . . »
Ce ridicule langage a souvent nui au personnage de Garibaldi. On n'a vu en lui que l'aventurier, plus imprésario que général, le politicien trop souvent mal inspiré, en laissant
1. Cette lettre, reproduite par Thiôbault {Ricciotti Garibaldi et la 4« brigade)^ est du 18 janvier 1871.
systématiquement dans Tombre les beaux côtés de son caractère : « Pour nous, ont dit deux acteurs de ces événements^, on peut tout discuter, tout nier dans Garibaldi, moins une chose, la noblesse, l'élévation, le désintéressement du caractère.... Nous le croyions un homme violent, emporté, entier dans ses idées, gonflé d'un sot orgueil et d'admiration pour sa personne; nous l'avons toujours trouvé très simple, plein d'affabilité, très calme, sachant écouter et se rendant volontiers à la raison. ...» La plupart des écrivains n'ont point imité l'impartialité de cette appréciation ; suivant leurs opinions personnelles, ils ont exagéré les qualités ou les défauts de Graribaldi, les services incontestables qu'il a rendus et les erreurs non moins évidentes qu'il a commises. C'est ainsi qu'il est difficile de porter sur lui et son armée un jugement équitable. On peut dire, en somme, que ce fut un illuminé plutôt qu'un sectaire ou un énergumène, tel qu'il a été si souvent dépeint. Une chimère , un rêve le hantait constamment : celui de devenir le premier citoyen de la « République mondiale » .
La santé de Garibaldi était déplorable ; il ne marchait qu'à l'aide de béquilles; ses doigts crispés par les rhumatismes ne lui permettaient guère que de signer. A plus forte raison ne pouvait-il pas monter à cheval. Aussi dut-il abandonner la meilleure part de son autorité à un personnage énigmatique, qui n'a pas peu contribué à la défaveur générale dont était frappée l'armée des Vosges. Nous voulons parler de son chef d'état -major, le colonel, puis général Bordone. Ancien médecin de la marine, il avait exercé sa profession dans sa ville natale, Avignon, non sans de fâcheux démêlés avec la justice*. Il accourut sous les ordres de Garibaldi, lors de l'expédition des Mille, et resta avec lui dans des termes affectueux. Nous avons dit comment il parvint à
1. Crémer el PouUet, La campagne de VEsl et l'armée de Bourbaki, p. 77.
2. Copie du casier judiciaire de Bordone (Enquête, tome IV, p. 557) :
18 mars 1857, 10 fr. d'amende, coups; 2 juillet 1858, 60 fr. d'amende, détournement d'objets saisis; 2 juillet 1860, 2 mois de prison et 50 fr. d'amende, escroquerie. Cette dernière condamnation paraît avoir été prononcée par défaut, pendant que Bordone était avec Garibaldi en Sicile.
40 NUITS, VILLEBSEXEL.
imposer au gouvernement de Tours la collaboration du célèbre Italien.
D'une vive intelligence, apte à saisir promptement Tensemble d'une situation, travaillant beaucoup, ne manquant ni de coup d'oeil ni d'énergie, très actif, Bordone aurait pu rendre des services en complétant utilement Garibaldi. Mais son caractère était violent, irascible; il manquait de calme autant que de mesure; son imagination n'était nullement tenue en bride par son jugement. Il était homme d'action beaucoup plus que de conseil. C'est dire que les fonctions de chef d'état-major auraient dû lui rester étrangères. Les ouvrages qu'il a consacrés au général Garibaldi et à l'armée des Vosges constituent le meilleur critérium de son caractère. A tout instant on l'y voit accroître à plaisir les difficultés inhérentes à la situation. Il est en lutte constante avec tout ce qui l'entoure, civil ou militaire. Ses démêlés avec le général italien FrapoUi et l'intendant Baillehache, de l'armée des Vosges, méritent de rester légendaires. Il est toujours prêt à monter au Capitole. Il va jusqu'à s'imaginer qu'en janvier 187 1 , les troupes de Garibaldi « ont pu empêcher les forces de Zastrow de se réunir à celles de Manteuflfei, qui, après avoir fait un grand cercle au-dessus de Langres et avoir déjà refoulé l'armée de Bourbaki, descendaient directement du nord au sud , pour couper les communications à Dijon et à Dole* ». A plusieurs reprises, la Délégation tenta d'amener Garibaldi à se séparer de son chef d'état - major. Ainsi, M. SpuUer, préfet de la Haute- Marne, télégraphiait le 4 décembre au directeur de la sire té générale : « Vous savez que Gambetta m'a chargé d'exprimer au général Garibaldi qu'il le verrait avec plaisir se priver du concours du colonel Bordone. D'un autre côté, vous avez annoncé, devant moi, que vous aviez la certitude de Pexistence d'une condamnation attachant un caractère infamant à la personne du colonel Bordone. Le général Ga-
1. Ce passage, tiré de Garibaldi et l'armée des Vosges, contieat des erreurs d'autant moins excusables que l'ouvrage ci-dessus a été écrit plusieurs années après la guerre.
ribaldi, soucieaxde déférer au désir de Gambetta, me charge de vous exprimer qu'il a besoin, avant de se priver du concours d'un homme utile, d'avoir la preuve de cette condamnation et l'assurance qu'elle n'a pas été annulée par une décision judiciaire d'un ordre supérieur. Il attend votre réponse pour prendre une résolution. * ^ De même, M. Challemel- Lacour, préfet du Rhône, télégraphiait le 5 décembre à Gambetta : « La conduite de Bordone à Autun est l'objet des plaintes de tous, une cause de découragement, un pérîl très grave. Elle mériterait un conseil de guerre. Vous devez en savoir plus que moi, mais ce que je sais m'oblige à dire que le maintien d'un tel chef d'état-major est un scandale. Garibaldi est aveugle ; vous ne pouvez pas l'être. N'y a-t-il pas moyen d'éloigner Bordone sans blesser Garibaldi? En tout cas, tout doit céder à l'intérêt public*. »
Malheureusement Bordone avait la confiance entière de son chef, et le respect mêlé de crainte qu'inspirait l'un conduisait à des ménagements excessifs pour l'autre. « Bordone était le manche de Garibaldi, a dit M. de Freycinet, et celuici était très sensible à tout ce qui touchait Bordone ; quand il était mécontent, cela se traduisait dans son armée par une action moins vive. . . . C*est pour donner une certaine satisfaction d'amour-propre à Garibaldi que nous fûmes amenés à nommer Bordone à un grade qui ne lui était d'ailleurs accordé que pendant la durée de la guerre. C'était un moyen pour tirer de cet outil le plus grand parti possible'. »
Ce que nous avons dit permet de préjuger la composition de l'année des Vosges. Toujours elle laissa grandement à désirer et les dépositions de témoins oculaires sont pleines de détails instructifs à cet égard. A un noyau de volontaires italiens, relativement disciplinés et dont la plupart se battirent bravement, vinrent se joindre des aventuriers de toute nation, où les officiers foisonnaient. Il y eut jusqu'à soixante corps diflférents de francs -tireurs; un ofiicier amena neuf
1. Enquête, lome III, p. 243. Cette dépêche est visée par Garibaldi.