‹ Campagne de l'est en 1870-1871Chapitre 87 sur 165 · LE COMMANDEMENT DE L'ARMÉE · texte numérisé non relu

LE COMMANDEMENT DE L'ARMÉE

Oremnisation du commandement. — M. de Serres. — Bourbakl. — Hostilité de M. de Freycinet. — Le colonel Leperehe et le général Borel.

Avant même les débuts de l'expédition, les difficultés s'amoncelèrent devant Bourbaki : M. de Freycinet et Gambetta n'étaient pas d'accord au sujet des pouvoirs à lui accorder. Ainsi le Délégué demandait au ministre de décider que nos forces de TEst formeraient trois groupes distincts, chacun soumis à une direction diflférente. La 1'* année seule aurait été sous les ordres de Bourbaki ; Tarmée des Vosges et U division Cremer sous ceux de Garibaldi; enfin les troupes de Lyon, la garnison de Besançon et les détachements tirés des places de la région sous ceux de BressoUes.

Pour remédier à cette dispersion de Tautorité, source assurée de conflits et dedifiicultés sans nombre, M. de Freycinet imaginait de réunir ces trois groupes sous la direction suprême de Bourbaki, mais seulement lorsque ce dernier le jugerait utile. «Il est bien entendu, ajoutait-il, que je ne sépare pas dans ma pensée Bourbaki de son état-major représenté par Borel et actuellement renforcé par de Serres.

« Je crois que vous n'aurez nulle difiiculté à faire accepter cette subordination éventuelle à BressolPes. Quant à Garibaldi, je crois que vous la lui ferez accepter également, en la décorant du nom de coopération et en mettant en avant les nécessités stratégiques ^ . . . »

Cette curieuse dépêche montre combien la Délégation avait peine à admettre les situations nettes, positives en matière de commandement. Que signifiait cette laborieuse com-

1. Télégramme de M. de Freycinet à Gambetta, Lyon, et de Serres, Nevers, Si décembre, a*» 55 soir [Enquête, tome III, p. 252).

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binaison de « direction permanente » à trois têtes et de « direction stratégique » à une seule ? La guerre n'admet pas ces solutions bâtardes ; il ne faut qu Vne volonté et une responsabilité pour diriger des opérations concourant au même but. Tout ce qui s'écarte de cette règle est cause de faiblesse.

Malgré 'la très grande influence de M. de Freycinet sur Gambetta, ce dernier n'admit pas la combinaison projetée et le Délégué se rallia à un système intermédiaire, qui consistait à réunir la !'• armée et le 24* corps sous les ordres de Bourbaki. Garibaldi seul resterait indépendant ;. toutefois M. de Freycinet croyait qu'il accepterait volontiers la direction stratégique du général en chef V Cette espérance était fort aventurée et la Délégation dut bien vite en rabattre. D'ailleurs Gambetta, connaissant l'orgueil de Qaribaldi et de Bordone, ne se risqua même pas à leur donner des instructions impliquant une obéissance quelconque à Bourbaki. Il laissa prudemment cette question indécise, en sorte que l'armée des Vosges et la 1" armée formèrent deux organismes distincts, se mouvant côte à côte dans la même direction. De son côté Bourbaki ne fit aucun effort afin de rendre la situation plus nette. La répugnance qu'il éprouvait pour les idées du condottiere fut même poussée si loin qu'il n'eut avec lui aucune communication, officielle ou autre. De toute l'armée, les généraux Billot et Cremer furent seuls à ne pas imiter cette réserve inopportune.

On a vu plus haut M. de Freycinet citer M. de Serres comme « renforçant » l'état-major de Bourbaki. Dans une autre dépêche, le Délégué définissait ainsi le rôle de ce jeune ingénieur : « Quant à vous, je désire que vous vous teniez

1. Télégramme du 21 décembre, il*» 50 soir (Enquête, tome III, p. 252), M. de Freycinet proposait à Gambetta « l'ordre de service » suivant : « A partir de -ce jour, la direction stratégique des 18«, 20^ et 24« corps d'armée, ainsi que <le toute autre troupe en campagne dans la région parcourue par ces corps, à l'exception toutefois de l'armée du général Garibaldi, appartiendra au général Bourbaki. L'armée du général Garibaldi conservera son indépendance, mais le général sera prié de vouloir bieù accepter les propositions du général Bourbaki en vue d'une coopération de l'armée du général Garibaldi à l'action 4\Q l'armée du général Bourbaki. » Cette question n'était pas encore réglée le 23, à 4^20 du soir (Télégramme de M. de Freycinet à Gambetta).

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auprès de Bourbaki, travaillant avec lui et Borel, et servant d'intermédiaiFe aussi dévoué qu'intelligent entre le quartier général et le ministère \> C'est ici le lieu d'examiner ce qu'était M. de Serres et quel rôle il devait jouer à Farmée de l'Est.

M. de Serres, de son vrai nom Wieczflinski, était ingénieur, attaché à une compagnie de chemins de fer autrichiens. Français de naissance, sinon d'origine, venu à Tours pour s'engager à r9,nnonce de nos revers, il accepta de faire partie de la Coipmission de défense, puis de l'entourage immédiat de M. de Freycinet, avec le titre d'attaché au cabinet du ministre ^ C'est ainsi qu'il reçut de Gambetta et du Délégué plusieurs missions importantes. Un témoin oculaire* le dépeint comme un grand jeune homme, de physionomie distinguée et d'abord sympathique, travaillant beaucoup, avec une sorte de fièvre qui semblait inhérente à son tempérament. Très maître de lui et cependant très naturel, ne parlant qu'à propos et avec conviction, il savait, malgré sa jeunesse et son inexpérience, se faire écouter de tous. Mais il avait par excellence les qualités et les défauts de la Délégation : la hardiesse des conceptions et le mépris des obstacles, parfois poussés au delà de toute mesure.

Le général Borel, un bon juge, est le premier à lui reconnaître une haute intelligence et même « un certain flair militaire. ... Je l'ai trouvé vis à-vis de moi très réservé, mais je dois lui rendre cette justice que dans les choses de détail et d'exécution, pour les approvisionnements, les munitions, il nous était d'un très grand secours.... » Cependant son inexpérience ne lui permettait pas toujours de juger sainement des situations. Il admettait trop aisément la réalité des gros effectifs dont se targuait volontiers le Délégué. Il croyait que les rationnaires d'une armée sont autant de combattants.

1. Télégramme du 21 décembre, 3*^30 soir (Enquête, tome III, p. 851). Dans cette dépêche, M. de Freycinet approuvait une proposition de M. de Serres tendant à faire reporter sur Dôle ou Âuxonne, au lieu de Besançon, le point de départ de BressoUes.

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