Enquête, tome III, p. 267 à
4. M. de Freycinet télégraphie le 28 décembre à M. de Serres, pour lui reprocher en termes très adoucis de s'immiscer dans les questions de commandement. Le 29, il lui télégraphie de nouveau : a Mon cher ami, la dépêche d'hier n'avait à aucun degré la pensée que vous avez cru y voir ; c'était une recommandation de prudence, motivée par le désir que j'ai de ne fournir au personnage que vous savez aucun prétexte de décliner la responsabilité — »
M. de Serres répondit la nuit môme qu'il n'avait pas mérité ces reproches.
« Je n'ai pas de pouvoirs spéciaux, si ce n'est un décrut établissant ce que
vous avez demandé si souvent, le remplacement, et dernièrement encore; au sujet du personnage. Je n'ai pas voulu quitter Bourges sans l'emporter, décida à en faire usage si besoin était »
Dans un autre télégramme, M. de Serres annonce à M. de Freycinet qu'il consacre ses instants à la recherche du remplaçant.
148 NUITS) VILLEBSEXEL.
le rôle de cet ingénieur avait beaucoup plus d'importance que GambettaetM. de Freycinet n'ont bien voulu l'admettre. Il était leur représentant, muni de pouvoirs qui allaient jusqu'à la destitution du général en chef et la nomination de son successeur. Le ministre et son délégué avaient si peu foi en Bourbaki qu'ils préparaient à l'avance sa révocation. Cette défiance était-elle justifiée? Avant de laisser la parole aux faits, qui sont les meilleurs témoins à entendre, il est bon de consacrer une étude sommaire à la personnalité du générale
Bcurbaki avait eu la carrière la plus brillante. Au siège de Constantine, à Zaatcha, à l'Âlma, à Inkermann, devant Sébastopol, il avait fait preuve d'intrépidité et d'entrain. Le maréchal Saint-Arnaud écrivait do lui après l'Aima : « Bourbaki est un Bayard; il était magnifique à la tête de ses zouaves. ...» Général de brigade à trente-huit ans, divisionnaire à quarante et un, il avait au début de la guerre de 1870 l'une des plus hautes renommées de l'armée. On n'a pas oublié que, sous ses ordres, la garde impériale prit une part importante, mais moindre qu'il n'eût convenu, aux journées des 16 et 18 août. Puis vinrent les jours sombres qui précédèrent la capitulation de Metz. Bourbaki se laissa imposer par le ma-
1. Né à Pau, Ifl 22 avril 1816; fils d'un colonel de l'Empire, qui prit part à la guerre de Tlndépendance hellénique, fut pris par les Turcs, martyrisé et mis à mort (1887). Il fut élevé à La Flèche, entra à Saint-Gyr, assista comme sous-lieutenant au 59« do ligne au premier siège de Constantine (i886;. En 1837, il passait aux zouaves, puis aux compagnies turques organisées à Constantine, mais ne tardait pas à revenir aux zouaves. En 18 12, il était capitaine ot chevalier de la Légion d'honneur. Après un court passage aux bureaux arabes (1844), il fut nommé officier d'ordonnance du roi, fonctions qu'il quitta au bout d'un mois seulement pour retourner en Algérie. En 1846, il était à la tète du 2® bataillon d'infanterie légère; il prit ensuite le commandement des tirailleurs indigènes de Constantine et assista au siège de Zaatcha. Lieutenant-colonel en 1850, il revenait aux zouaves et était mis à la tète de ce corps le 24 décembre 1851. Dès le début de la guerre de Crimée, il fut envoyé en Orient. Le 14 octobre 1854, il était général de brigade. Atteint par la maladie, il dut revenir en France, mais pour quelqut^s mois. Le 8 septembre 1855, le jour de l'assaut célèbre, il fut blessé d'un éclat d'obus eu pleine poitrine.
De retour en France, il repartit presque aussitôt pour l'Algérie et prît part à la conquête de la Kabylie, qui lui valut les étoiles de divisionnaire (i8 août 1857). En Italie, son rèle fut assez elTacé. Il commandait le camp de Chàlons lors de la déclaration de guerre.
LE COMMANDEMENT DE l'aRMI^E. 149
réchal Bazaine une mbsion auprès de rimpératrice. Âpres l'échec inévitable des propositions dont il était chargé, il tenta inutilement de rejoindre Tarmée du Rhin; le prince Frédéric-Charles refusa de le laisser rentrer dans Metz.
A Bruxelles, M. Tachard, le ministre de France, ne put d'abord obtenir qu'il offrît son épée à la Délégation. C'est sur les instances de M"' Bourbaki qu'il s'y décida enfin. A Tours, il témoigna de peu de confiance dans les résultats à attendre de la défense nationale. Il dit même à Gambetta: « Mais il n'y a en France que vous qui croyez la résistance possible. Actuellement cette résistance est plus nuisible qu'utile. » Gambetta fit appel à son patriotisme, lui demandant seulement de faire le plus de mal possible à Tennemî, et faisant prévoir l'intervention de certaines puissances européennes. En prolongeant la guerre nous obtiendrons de meilleures conditions. C'est ainsi que le général accepta la mission de former l'armée du Nord*.
On sait qu'il se heurta bientôt à l'hostilité d'une partie de la population; elle ne lui pardonnait passes sympathies pour la dynastie déchue. M. de Freycinet ne goûtait pas davantage sa manière de comprendre son rôle. Dès le 13 novembre il proposait son remplacement à Gambetta : « Je n'incrimine pas ses intentions que j'admets loyales.. . . Mais son moral n'est pas bon ; le général serait impuissant à communiquer autour de lui la confiance et l'énergie qu'il n'a pas lui-même. . . J'avais un moment songé à vous le proposer pour un corps d'armée, mais j'ai acquis la conviction - que son commandement découragerait les troupes*. » M. de Freycinet réussit à faire partager ces idées à Gambetta, et Bourbaki fut rappelé. Le 26 novembre, le ministre, écrivant à Jules Favre, le signalait comme ayant uniquement 4^ confiance dans les vieilles troupes que nous n'avions plus*. » Quelquesjours après, pourtant, Bourbaki acceptait le commandement du 18^ corps qu'il avait d'abord refusé.
1. Enquête, tome VI, p. 177, déposition du lieutenant-colonel Leperche. 9. Enquête, tome IV, p. 63.
3 Ibidem, p. 68.
150 NUITS, VILLERSEXËL.
Tel était le général en chef dont Gambetta fit choix pour le commandement de Tarmée de TEst. Ses services antérieurs prouvaient jusqu'à Tévidence qu'il possédait les qualités du plus brillant soldat; mais jamais il n'avait pu faire preuve de celles du généralissime, ou même du général. Son expérience des guerres d'Afrique était grande, mais de quelle utilité devait-elle être en Europe, devant des ennemis que ne suffisaient pas à vaincre le courage individuel, l'audace et l'entrain qu'il avait tant de fois affirmés? Ces qualités brillantes, mais après tout secondaires, ne pouvaient suppléer à la hauteur de vues, à la largeur d'intelligence, à la science militaire, à la force d'âme qui lui faisaient défaut.. Il manquait non moins de la netteté de coup d'œil qui montre le but à atteindre, et de la ténacité qui permet de ne jamais s'en détourner et de forcer la victoire. La volonté de vaincre à tout prix, cette qualité première du général en chef, n'existait pas en lui. Comme Ta dit v. der Goltz, il ne croyait même pas à la possibilité du succès*. Dans ces conditions, un général est battu avant même qu'il n'ait donné son premier ordre.
Ajoutons que l'hostilité déclarée de M. de Freycinet, celle de Gambetta, à peine moins affirmée, n'étaient point pour faciliter sa tâche. L'armée et la population n'avaient pas cessé de nourrir des préventions contre lui . « A tort ou à raison, écrit un témoin oculaire', les généraux de l'empire étaient suspects depuis la trahison de Metz; la popularité militaire de Bourbaki, quelque éclatante et intacte qu'elle fût, ne suffisait pas à lutter contre cette suspicion qui n'épargnait personne. Le rôle singulier et alors inexpliqué joué par le général pendant le blocus de Metz et son voyage en Angleterre achevèrent d'exciter la défiancOi
« La faute de cette nomination fut encore aggravée par
1. Le général Bourbaki Ta écrit lui-même : « Si .tous les avantages sont du môme côté, et aucun de l'autre, il est clair que le général qui accepte de commander une armée de nouvelle levée dans de si tristes conditions, sait quMI marche à une défaite certaine, plus ou moins tôt, mais certaine » (Lettre-préface de l'Armée de l'Est, colonel Secrétan).