CAMPAGNE DB LA LOIRE. II
de Chanzy ne tarderait pas à se retirer par Châteaudun et Montmirail. Dans cette prévision, Rheinbaben était invité à inquiéter notre flanc gauche, ou même à pousser éner^quement sur Nogent-le-Rotrou et la Ferté-Bemard et à menacer le Mans. En attendant, le gros de la 5* division marcherait sans tarder vers le sud.
Cependant tous les renseignements parvenus à Frédéric- Charles semblaient justifier ses prévisions de la veille : selon les apparences, nous allions tenir ferme sur le Loir, et il fallait s'attendre à de vifs combats pour les Jours suivants. Dans cette persuasion, le prince jugea nécessaire de concentrer davantage ses forces : TArmee-Abtheilung dut appuyer vers lui le 16, de façon que l'attaque générale pût avoir lieu le 17.
Quant au X® corps et à Tavant-garde du III', ils tenteraient de refouler celles de nos troupes qui étaient placées au sud de Vendôme. Le gros du HP corps pousserait en deuxième ligne jusqu'à Villetrun. Le TK." passerait tout entier sur la rive droite de la Loire et, laissant une brigade à Blois, s'avancerait jusqu'à Villeromain. La 6* division de cavalerie, qui arrivait comme on sait de la Sologne % irait s'établir à l'extrême gauche, entre Villeromain et Pinoche. Ainsi, la presque totalité de la II* armée et de l'Armée- Abtheilung allait opérer contre Chanzy, tandis que Bourbaki n'avait devant lui que des forces à peine suffisantes pour garder Orléans.
Le commandant de notre 2* armée se rendait compte du danger croissant de sa situation, danger qui résultait beaucoup plus de la situation morale de l'armée que de son état matériel. Nous n'avions éprouvé le 15 décembre que des
1. Âprôs avoir été ralliée le 16 par la li* brigade venant de Salbris et de Romorantin.
On voit que les troupes allemandes réparties sur la rive gauche de la Loire étaient alors extrêmement réduites. Il n*y avait plus en face de notre 1^ armée que les Bavarois d'Orléans : 8 petites brigades d'infanterie et i de cavalerie, soit 5,000 baïonnettes et moins de 800 chevaux (von Colomb, ouvrage cité).
D*après une dépêche de M. Crémieux aux membres du gouvernement de Paris, 16 décembre, Bourbaki avait alors 120,000 hommes et Chanzy 110,000 {Enquête» tome 4, p. 80).
pertes peu sensibles^, mais l'abandon de nos positions de BelrEssort allait rendre très délicate la défense du plateau du Temple, que les Allemands pourraient attaquer de front et à revers, tout en contre-battant notre artillerie de la rive droite. Pourtant c'était là un point d'une importance secondaire, car on eût pu se borner à ramener toute l'armée au nord du Loir et à en défendre les passages. Le côté le plus grave de notre situation était la fatigue et la dépression morale de nos troupes. Depuis trois semaines, elles marchaient ou combattaient sans trêve, sous la neige ou la pluie. Une alimentation insuffisante et surtout irrégulière, un habillement et un équipement souvent incomplets, des bivouacs indéfiniment prolongés dans les pires circonstances ', toutes ces causes réunies les avaient cruellement éprouvées. Après avoir un instant repris confiance à Villorceau, elles s'étaient de nouveau laissé abattre par la retraite qui avait suivi. On pouvait même craindre qu'un autre mouvement rétrograde n'eût pour conséquence un accroissement du désordre, peut-être une déroute.
D'ailleurs Chanzy croyait fort justement que les Allemands avaient été fort éprouvés eux-mêmes, et il ne redoutait de leur part aucune tentative sérieuse pour le 16 décembre. Dans cette conviction, il décida d'abord que l'armée conserverait ses positions du 15, et il en informa le ministre de la guerre', réclamant encore une fois l'intervention de Bourbaki vers Blois. Mais la résolution de ce dernier était déjà prise, et il avait arrêté sa démonstration à Vierzon, avec l'approbation de Gambetta. Toutes les instances de M. de Freycinet n'y purent rien changer *.
1. son hommes d*aprô8 Chenu. Les Allemands eurent 8 officiers et 186 hommes hors de combat.
. 2. La lecture des historiques de corps de troupe prouve quMls ont presque toujours bivouaque, sans môme allumer de feux de bivouac, dans la période du 5 au 16 décembre.
3. Télégramme du 15 au soir. Dans cette dépdche, Chanzy parait redouter que Tennemi n*accentue son mouvement vers l'ouest pour le couper de Barry, alors à Salnt-Amand et tout à fait isolé de la a^ armée. Il semble que le remôde eût été tout indiqué : ramener Barry à Montoire, derrière le Loir et à Textrôme gauche de Tarmée.
4. M. de Freycinet tenta par deux fois, le 15 à 6 heures 35 du soir et le 16
Cependant le Délégué cherchait d'autres renforts pour la 2* armée. Chanzy ayant témoigné la crainte de voir les Allemands prononcer leur mouvement vers Saint-Amand, de façon à le couper de Barry , M. de Freycinet envoya au général Ferrî- Pisani, qui commandait à Angers, Tordre de faire partir par voie ferrée toutes les troupes disponibles. Elles seraient dirî- ^ées sur Tours, où il y avait déjà 5,000 hommes environ. Le tout, une douzaine de mille hommes, se porterait ensuite wers Amboise, sous les ordres de Ferri-Pisani qui remplacerait le général Sol dans le commandement de la 18' division militaire *. Enfin le général de Curten, alors à Poitiers, était invité à appuyer le mouvement de Ferri-Pisan: , dès qu'il aurait pu rassembler quelques troupes.
Quant à Chanzy, il donnait à l'armée les instructions suivantes : .
Le général . Barry se maintiendrait dan^ ses positions du 15 décembre, de façon à continuer de couvrir le pays entre le Loir et la Loire. Il ne se replierait vers le nord que dans le cas où l'armée elle-même prendrait la direction du Mans. Au cas où il serait coupé de Vendôme, comme on pouvait s'y ^ttendi'e, il se retirerait sur Montoire ou, à défaut, sur un point plus à l'ouest *.
La brigade Paris, du 17® corps, serait chargée d'établir la liaison entre Barry et l'armée. Elle suivrait la rive droite du Loir, de Naveil à Montoire, mettrait les gués en état de défense, s'assurerait de la destruction des ponts et se préparerait à couper celui de Montoire. Cette dernière opération ne serait exécutée qu'après la retraite de Barry au nord de la rivière.
dans la matince, d^obtenir de Gambetla la continuation du mouvement de Bourbaki vers Touest, fût-ce à petites journées. Il lui indiquait, dans ce cas, comme avantageuse la position de Selles^ entre la Sauldre et le Cher {Enquête, lome III, p. m).
1. Télégramme du Ministre au général Ferri-Pisani, 15 décembre, 8 heures 15 du soir. Malgré les ordres du général Sol, la forêt d*Amboise avait été abandonnée la veille par le lieutenant- colonel de Lipowski {Télégramme du général Sol au Ministre, i5 décembre, 9 lieures 55 du matin).
2. Chanzy, ouvrage cité, p. 196. Le général en chef recommandait encore à Barry, dans la nuit du 15 au 16, de ne se mettre en retraite que s'il était sérieusement attaqué.
L'amiral Jauréguiberry continuerait à être chargé de la défense de Vendôme. La division Deplanque, renforcée d'un bataillon de mobilisés de Maine-et-Loire, se maintiendrait sur les plateaux du Temple et de la Chaise, en avant de& ponts de Vendôme et de Naveil. Elle n'opérerait sa retraite que sur Tordre de l'amiral, qui ferait sauter ce dernier pont derrière elle. Les éclaireurs algériens et le 85' mobiles (Gers)^ celui-ci emprunté à la 2* division du 17* corps, seraient spécialement chargés de défendre le ravin de la Houzée.
Les voitures et le matériel encore dans Vendôme et sur la rive gauche en partiraient la nuit même. Les batteries de la réserve du 16® corps prendraient position sur la rive droite, de façon à battre le pont de Naveil, la plaine au nord de Vendôme, le ravin de là Houzée et les abords d'Areines.
Les ponts de Saint-Firmin et de Pezou seraient détruits pendant la nuit du 15 au 16, et le général Quépratte s'assurerait de leur destruction. 11 ferait rendre impraticables les gués existant le long de cette partie du Loir. Enfin le 21*' corps garderait ses emplacements du 15.
D'après les instructions de Chanzy^ on devait opposer à l'ennemi, dans les positiona qui précèdent, la résistance la plus opiniâtre. On disposerait en arrière des lignes la gendarmerie et des escadrons de cavalerie pour empêcher tout désordre et ramener les fuyards au feu. Si, pourtant, l'armée était contrainte à se retirer, elle prendrait la direction du Mans, en multipliant le plus possible le nombre de ses colonnes. Le 16* corps * longerait le Loir, en se dirigeant sur Troo par Vîllaria, Montoire et Saint-Quentin. Le 17* marcherait sur Saint-Calais par deux routes, celle de Villiers, Mazangé, SavignyetcelledeSaint-Ouen, Espéreuse, Danzé, Epuisay. Le 21®, après avoir détruit les ponts en amont de Fréteval, s'engagerait sur les trois routes de Fréteval à Saint-Calais par Busloup, le Bouillis, Epuisay et Sargé ; de Fréteval à Droué, par Busloup, la Ville-aux-ClerCs, Chau-
1. La colonne Camô dtait dissoute le 16 ducembre el la plus grande partie de son infanterie passait à la s* division du 16« corps. (Voir les appendices.)
vîgny ; de Cloyes à Vibraye, par Droué, la Fontenelle, Saint- Agil, Souday.
A la fin de la première journée de marche, l'armée serait établie sur une ligne coupant obliquement l'espace entre le Loir et le Droué, par Montoire, les Roches, Fortan, Épuisay, le Temple, Mondoubleau, Saint- Agil. Le lendemain, elle irait prendre position derrière la Braye, le 21* corps à la Ferté-Bemard.
Malgré la résolution de défendre à outrance les passages du Loir qu'annonçait Chanzy, la pensée d'une retraite prochaine sur la Sarthe lui était déjà venue, et le ton même de ces instructions le prouve surabondamment. Mais il semble que toutes les précautions nécessaires n'aient pas été prises dans cette prévision. Jusqu'aux Roches, la ligne de retraite du 16*" corps passait au sud du Loir ; elle était donc fort exposée aux attaques de l'ennemi sur son flanc droit. Plusieurs des routes assignées à l'armée se croisaient ou avaient des tronçons communs, inconvénient d'autant plus grave que le pays où allaient entrer nos colonnes diffère tout à fait de celui que nous venions de parcourir. Aux grandes plaines découvertes, sans eaux courantes, traversées par un réseau très serré de chemins, le plus souvent en ligne droite et très praticable en temps ordinaire, succédait une sorte de plateau bas, profondément entaillé par un grand nombre de ravins, de vallons tortueux, à pentes généralement accentuées et où coulent de nombreux ruisseaux. De même que la plupart des champs, les chemins creux qui serpentent au travers de ce pays sont bordés de talus en terre, plantés eux-mêmes de chênes étêtés et ébranchés ; entre leurs troncs noueux et trapus des genévriers, des ronces, du buis, des genêts poussent à l'aventure, formant des haies presque impossibles à franchir sans l'aide de la hache. Quelques bois, des boqueteaux nombreux, des villages formés d'un grand nombre de hameaux ou de fermes isolées, au lieu d'être groupés comme dans la Beauce, contribuent à rendre le parcours et les vues difficiles. Si l'infanterie y trouvait certains avantages, surtout dans la défensive, l'artillerie et la cava-
lerie avaient une peine extrême à s'y mouvoir. L'emploi de nos mitrailleuses y était tout indiqué, mais le chassepot y perdait beaucoup de sa supériorité sur le fusil allemand. Dans tous les cas, les mouvements de troupes d'une certaine importance devaient y être très pénibles, surtout pendant un hiver d'une sévérité inaccoutumée. Toutes ces causes réunies pouvaient faire prévoir que notre retraite s'opérerait dans des conditions particulièrement délicates.