CHAPITRE XV
(27 décembre).
Formation des oolonnea mobiles Roasaeau et Jouffroy ~- Leurs objectifs. — Les eoloimes Ferri-Pisanl et Curten. — Répartition du X" corps prussien. — Combat de Montoire. — Situation an 28 décembre.
Nous avons dit que Chanzy n'entendait pas se borner à réorganiser son armée et à l'installer dans des positions défensives autour du Mans. Avant même que ses troupes eussent pris le repos qui leur était si nécessaire, il voulut •détacher des colonnes mobiles chargées d'inquiéter l'ennemi, d'étendre notre rayon d'action, en nous épargnant l'afifront de voir les Allemands réquisitionner jusque sous nos yeux. Suivant son expression, il jugeait même indispensable d'em* pêcher l'adversaire c de nous investir complètement autour du Mans, comme il en avait le projet^ ». Il faut ajouter qu'à la fin de décembre, l'idée d'investir la 2* armée n'était nullement venue à Frédéric-Charles, toujours retenu vers Orléans par l'ignorance où il demeurait des intentions réelles de Bourbaki. D'ailleurs, si les Allemands avaient formé un semblable projet, ce n'est pas l'envoi contre eux de colonnes mobiles, c'est-à-dire d'une faible partie de l'armée, qui aurait pu détourner de nous ce dangsr. La principale utilité, on pourrait dire la seule, de cette mesure, était de relever le moral de nos troupes, fort déprimé depuis la retraite de Vendôme. Quoi qu'il en soit, Chanzy forma deux colonnes mobiles : la première, mise en mouvement le 23 décembre, fut confiée au général Rousseau qui avait fait preuve d'initiative dans les combats sur le Loir. Elle était composée
1. Lettre au Ministre (13 janvier 187 1). Chanzy, ouvrage cité.
de 2,000 hommos d^nfantorie du 21' corps, renforcés plus tard do deux bataillons du 56* de marche amenés de Connerré par le lieutenant-colonel Villain. A ces 3,000 ou 4,000 hommes se joignirent une batterie de 4, une section de mitrailleuses et deux escadrons de cavalerie légère.
Rousseau avait ordre de se porter sur La Ferté-Bemard et, de là, sur le Theil. Il pousserait ensuite jusqu'à Noçentle-Rotrou, pour se rabattre soit vers Authon, soit vers Bellême, suivant les circonstances. Au cas où il rencontrerait des forces trop considérables , il se retirerait le long^ de THuisne ou par Bonnétable.
Fendant cette pointe au nord-est, il serait appuyé par deux bataillons dirigés d'Alençoh sur Mamers \ De plus^ le colonel de Lipôwski, placé à l'ouest de l'Huisne comme nous l'avons dit plus haut, était mis provisoirement sous ses ordres. Un détachement de la cavalerie du lô"" corps reliait cet ensemble de troupes à celles du colonel de Cathelineau, alors à Vibraye.
Notre autre colonne mobile était d'effectif plus considérable. Chanzy donna au général de Jouffroy, commandant la 3' division du 17* corps, l'ordre de laisser dans les positions qu'il occupait les malingres, ceux dont les armes ou les chaussures laissaient le. plus à désirer. Avec le reste, les trois batteries divisionnaires, une section de mitrailleuses, une réserve de munitions et deux escadrons de cavalerie légère ^, Jouffroy se mettrait en mouvement le 23 pour marcher sur la Braye. Chaque homme serait porteoir de trois jours de vivres; on réduirait au strict nécessaire les bagages et les convois. Chanzy annonçait d'ailleurs l'intention de diriger par voie ferrée, sur Cliâteau-du-Loir, les munitions et les vivres de ravitaillement.
1. Ces bataillons faisaient partie des troupes du général de Malherbe, commandant la subdivision de TOrne. Ce système de petits paquets était très fâcheux. Un grand nombre d'unités étaient ainsi réparties entre les commandants de divisions territoriales, sans proQt sérieux.
2. Voir aux annexes la composition de la division de Joufftoy. Le 76* mobiles (Aude, Ain. Isère) parait être resté tout entier autour du Mans. La section de mitrailleuses qui accompagna cette colonne mobile fut celle du lieutenant Jouve (20* batterie du 12« régiment).
. COMBAT DK MONTOIBE. 141
La mission de cette colonne consisterait à explorer le pays entre le Loir et la Loire, au delà du chemin de fer du Mans à Tours, à dégager ce dernier et à permettre son rétablissement. Elle surveillerait en outre la vallée du Loir et menacerait Vendôme. Elle s'éclairerait au loin, par tous les moyens possibles, en manœuvrant de façon à ne pas être coupée de Château-du-Loir, sa base d'opérations. Son premier objectif serait Château-Renault, ce qui ne laissait pas d'être fort risqué en raison de la présence à Vendôme d'un fort détachement allemand. Si des renforts lui devenaient nécessaires, Jouflfroy en demanderait l'envoi au général Michel qui commandait à la Rochère ^ la cavalerie du IG*" corps, ou à Barry , encore à Chahaignes.
Le mouvement de cette colonne vers le Loir devait être facilité par une diversion partie du sud-ouest. De Saumur, la colonne Ferri-Pisani se porterait sur Château-Lavallière, comme nous l'avons vu. Les 4,000 hommes du général de Curten, venant de Châtellerault, seraient le 23 à Richelieu et passeraient la Loire .le 24 à Port-Boulay *.
Le général de Jouffroy ne quitta que le 24 décembre ses positions de la rive droite de la Sarthe, pour se diriger sur Parigné-l'Evêque. Il établit sa colonne en. cantonnement un peu à l'est de ce point. Le lendemain, il était au nord de la Chartre, vers Courdemanche , c'est-à-dire en arrière du centre de Barry^. Les AUemandB avaient alors à Epuisay, sur la route du Mans à Vendôme, deux bataillons, deux escadrons, une batterie ; à Vendôme même, quatre bataillons, huit escadrons, trois batteries. Enfin la 40* brigade, trois
1. Prés de Mulsanno. Un télégrammo do Barry (83 décembre) signalait à Chanzy la marche du grand-duc vers Chartres, avec « 69,000 hommes ». Il résulte d*une dëpâche de Chanzy à Catholineau (26 décembre) que le premier se rendait pleinement compte du double mouvement des Allemands vers Orlôans et vers Chartres.
2. Instructions données au général de Jouffroy. Chanzy, ouvrage cité, p. 257. 8. Itinéraire du .4ô« de marche (colonne Joulfroy) :
34 décembre, la Boutlniôre ; . 86 — Courdemanche ; 86 — Bessé.
142 JOSfiTESy VENDOME, LE MANS.
escadrons et deux batteries gardaient à Herbault l'intervalle entre le Loir et la Loire. La 1'* brigade de cavalerie occupait le pays au nord de Blois; la 19* division d'infanterie, concentrée depuis le 23 autour de cette ville, surveillait les deux rives de la Loire vers Tours. On voit que la dispersion de ces groupes était une circonstance éminemment favorable pour la démonstration du général de Jouffroj.
Le 25 décembre ime reconnaissance ennemie partie d'Épuisay jetait quelques obus dans Saint -Calais, y entrait après avoir refotdé sur Bouloire les éclaireurs algériens et frappait la ville d'une forte contribution. A cette nouvelle, Jouffroy se porta sur Bessé (26 décembre), en menaçant à la fois Saint-Calais et Montoire ; il demanda de nouvelles instructions à Chanzy, qui lui prescrivit de marcher sur Montoire comme l'indiquaient ses instructions précédentes.
En même temps^ les troupes venues de Saumur et de Châtellerault s'avançaient dans l'intervalle du Loir et de la Loire. A la suite de démêlés avec une remuante personnalité politique, le préfet d'Angers, M. Engelhard, le général Ferri-Pisani venait d'être brutalement relevé de son commandement et remplacé par le colonel Cléret, nommé général à titre auxiliaire ^
Le 27 décembre, la ligne ferrée de Tours au Mans était rétablie ; le général de Curten s'établissait à Neuillé-Pont- Saint-Pierre, derrière des avant-postes passant par Neuvyle-Roi et Beaumont-la-Ronde. Par sa gauche, il se reliait sur le Loir à Barry, et par sa droite au général Cléret, déjà à Saint-Antoine-du-Rocher. Les. escadrons du colonel de La-
1. Le 22 dt^cembre, en réponse à une lettre du préfet d'Angers, Gambelta lui télégraphiait : o Si le général Ferrl-Pisani n*exécute pas en ce moment même les ordres du général Chanzy et n*opére point son mouvement sur Chàteau-Lavalliôre, cherchez-lui un successeur que vous me ferez connaître et installez-le provisoirement à sa place.
« Il va sans dire que vous aurez à prendre les ordres du général Chanzy. Ne faites rien sans lui en référer ; j'y tiens essentiellement. »
Le 23, la nomination du général Cléret étant chose faite, M. de Freycinet protesta auprès de Gambetta contre cette a confusion d'attributions, de nature à faire nailre des inconvénients graves ». Du reste, le général Ferri-Pisani reçut un autre commandement, celui de la â® division du 25'' corps.
COMBAT.de MOKTOIBE. 143
combe (8® hussards et 1" régiment de marche de chasseui*s d'Afrique) Téclairaieiit vers Momiaie et vers Blois *.
A la même date, une première rencontre se produisait entre la colonne Jouflfroy et les Allemands. Depuis le 19 décembre, ceux-ci avaient eu plusieurs engagements aux abords du Loir avec nos francs-tireurs ou notre cavalerie. Le 22, Fun de leurs détachements, envoyé vers Sougé, en était repoussé par une vive fusillade. Le 26, après la reconnaissance sur Saint-Calais dont nous avons parlé, le général von Kraatz, qui commandait à Vendôme, dirigea sur Montoire une colonne de deux bataillons, un escadron et deux pièces, sous les ordres du lieutenant-colonel von Boltenstem.Elle avait mission de s'assurer des intentions et des forces des détachements français apparus dans cette direction. > Après avoir laissé une compagnie (50 hommes seulement) aux Roches, Boltenstern atteignit Montoire dans l'après-midi du 26, sans avoir rencontré de résistance. Le matin du 27, il se dirigea vers Sougé, en laissant à Montoire deux nouvelles compagnies. La route de Vendôme à La Flèche, qu'il suivait, longe la vallée du Loir, en passant alternativement de l'une à l'autre rive. Venant de la rive gauche, elle franchit la rivière au pont des Eoches, et s'engage dans un défilé de 500 mètres, entre le Loir et des rochers à pic, hauts d'environ 50 mètres. C'est dans cet espace que s'élève le village des Roches. Seuls, deux sentiers, aboutissant à ses deux extrémités, le mettent en communication avec ces hauteurs dominantes.
Au sortir de là, la route de La Flèche traverse Montoire, qu'im pont relie à la rive gauche du Loir. Nous l'avions détruit lors de la retraite de Vendôme, mais, déjà, les Allemands l'avaient fait rétablir, circonstance qu'ignorait Jouffroy. Un autre pont situé à Lavardin, un peu au sud-est de Montoire,