Lettre du iS janvier au ministre
tre. « Les chefs de corps les plus énergiques déclarent que leurs hommes ne peuvent se lever, et ils me supplient de ne pas leur demander plus que les forces humaines ne peuvent supporter. » Jouffroy était encore plus net dans ses déclarations : « Ce n'est pas impunément qu'on impose à des soldats trois semaines de marches incessantes et de combats; que, sans tenir compte des rigueurs de la saison, du mauvais état de leur chaussure et de leur habillement, on les conduit de «uccès en succès jusqu'aux faubourgs de Vendôme pour les faire passer ensuite, sans admettre qu'ils soient entamés, aa travers des lignes d'un ennemi dont la seule préoccupation était de nous envelopper.
« Ce soir, après avoir soutenu une lutte incroyable depuis le 6, après être restés 24 heures sans manger, nos soldats, par une neige intense, couchent dans la boue sur la route de Tours*... »
Ces plaintes, parfois trop justifiées, n'abattirent point l'indomptable énergie de Chanzy. Le soir du 10 janvier, dans ses instructions générales pour le lendemain, il prescrivit de reprendre les positions qui, entre les mains de l'ennemi, compromettaient directement nos lignes. Celles-ci seraient défendues « coûte que coûte » et « sans aucune idée de retraite ».
Nos positions seraient les suivantes : les hauteurs comprises entre Araage et la station d'Yvré-l'Evêque, le long du Chemin-aux-Bœufs, jalonneraient notre ligne en avant de Pontlieue. De la Sarthe à la route de Mulsanne, la défense serait provisoirement assurée par la brigade de mobilisés du général Lalande. De cette route à celle de Parigné s'étendrait la •division Deplanque (1" du 16® corps). Toutefois la brigade Ribell resterait à l'ouest de Changé jusqu'à ce qu'elle eût été relevée par le 17* corps.
Enfin, de la route de Parigné à la station d'Yvré prendraient place les divisions de Roquebrune et de Jouflfroy (1" et 2® du 17® corps), la première à droite de la route et
1. Jouffroy à Chanzy ^ lo janvier à lO heures 45 du soir. Il faut convenir que, ni pour la forme ni pour le fond, celte lettre n'était celle d'un officier général écrivant à son commandant en chef devant rennemi.
menaçant Parigné qu'elle reprendrait, s'il était possible ; la deuxième, à l'ouest de Changé, se reliant par sa gauche à la division Paris, établie au plateau d'Auvours.
Lorsque les 2* et 3® divisions du 16* corps (Barry et Curten) seraient rentrées dans les lignes, elles s'établiraient en réserve autour de Pontlieue.
L'amiral Jauréguiberry prendrait le commandement du secteur compris entre Amage et Yvré. Au nord de la route de Saint-Calais, les divisions Paris et Gougeard occuperaient le plateau d'Auvours et les bords de l'Huisne, vers Champagne et Saint-Mars-la-Brière, sous les ordres directs du général de Colomb. Elles feraient tous leurs efforts pour rejeter l'ennemi à l'est d'Ardenay.
Enfin le reste du 21* corps défendrait en amont du Mans le secteur compris entre l'Huiene et la Sarthe. Le général Jaurès prendrait ses dispositions pour la défense des collines dominant Connerré, de Pont-de-Gennes, de Montfort, des hauteurs au-dessus d'Yvré-l'Evêque, sur la rive droite ; il parerait à toute attaque venant de Bonnétable et de Ballon.
Au fur et à mesure de leur arrivée, les mobilisés seraient répartis sur toutes les positions occupées jusqu'alors par le 17* corps, d'AUaines à Saint-Saturnin. On se défendrait avec la même ténacité qu'à Josnes, en prenant l'offensive partout où ce serait nécessaire et en se gardant avec soin.
A ces prescriptions Chanzy en ajoutait d'autres qui disent assez le fâcheux état moral de l'armée. On établirait de la cavalerie derrière nos lignes, afin d'empêcher les débandades ; on ramènerait les fuyards au feu, et on n'hésiterait pas à les fusiller s'ils cherchaient de nouveau à fuir. Chanzy allait même jusqu'à menacer de faire couper les ponts derrière ses troupes, pour les forcer à se défendre avec la dernière énergie. Il demandait au ministre le droit de destituer tout officier qui n'exécuterait pas les ordres donnés ou ne saurait pas maintenir ses soldats, comme celui de récompenser sur l'heure les plus méritants.
Ces instructions, si sages, avaient pourtant un défaut capital : celui de confier, fût-ce provisoirement, aux mobilisés du
général Lalande, un secteur qu^ls étaient incapables de défendre, comme la suite devait le montrer.
De son côté, Frédéric-Charles connaissait le résultat des combats de Parigné, de Changé, de Saint-Hubert. Mais il savait aussi que les XIII® et X® corps restaient encore fort en arrière. Ne pouvant compter que. sur le IX* corps pour soutenir le m®, il lui prescrivit de se tenir prêt à intervenir le matin du 11 à Saint-Hubert; les autres corps poursuivraient leur mouvement concentrique sur le Mans.