IV. — LES STÈLES DES BAUX
Il existe aux Baux deux stèles, Tune nommée les Trémaïé, l'autre les Gaïé (comme on nomme à Fos le mont Ga!é ou Maïé (1) la colline sur laquelle est assis un ancien camp de Marins), qui portent le cachet d'une haute antiquité, qui sont de la même époque, très-probablement du même ciseau et représentent très-certainement aussi les mêmes personnages.
Elles sont à environ S150 mètres Tune de l'autre, à 30 mètres en contre-bas du plateau du village, et toutes deux sculptées sur des blocs de calcaire coquiller miocène détachés de l'immense banc sur lequel ce hameau est bâti.
Elles portent toutes deux un nom rappelant leur origine, que conservent encore quelques rares vieillards attardés sur la route du passé, et qu'elles ont donné aux quartiers du territoire sur lesquels elles sont placées. ^
(1) Quia solsB matronsB pudicœ stolatœ erant. Isidore, p. 112.
(2) Purpureo velare cornes adopertus amictu. Solarius, p. 27 et 80.
(3) Saurai. Fossœ-Marianœ^ p. 47, et Sto^., t. 2, p. 255.
LES TRËMAÏE.
La première, la plus complète de ces deux stèles, n'était coûDue que sous le nom des Trémaïé (4) [tre» Marii imagines] les trois images de Marins, ou les trois Maries; mais le cure des Baux, trouvant ce nom trop vague, trop iusi* gnifiant, le changea en celui des Saintes Maries, lorsque, il y a une quarantaine d'années, il voulut consacrer Tantique tradition par une fête spéciale qui a lieu le 25 mai. le même jour qu'au village des Saintes-Mariés.
Elle est orientée au sud, au-dessus du vallon d' Entre- Conque, d'où surgissent les magnifiques sources qui servirent quelques siècles plus tard à alimenter l'aqueduc de Rarbegal. Elle domine la région des étangs que recouvraient les eaux des Fosses-Mariennes, la plaine Grau, le cours du Rhône et enfin la mer qui borne l'horizon.
Elle est sculptée, avons-nous dit, sur un pan triangulaire de calcaire, au pied duquel on a construit il y a environ vingt-cinq ans , une chapelle dédiée aux Saintes- Mariés. (Voir la photographie du frontispice.)
L2i Statistique du département la décrit comme suit(Sj : (( Sur un quartier de rocher écroulé du plateau des Baux, (c M. de Lagoy a découvert un bas-relief taillé à douze « pieds du sol : c'est une niche de cinq pieds et demi de « haut sur quatre et demi de large, surmontée de trois <ic palme t tes, dans lesquelles sont sculptées trois figures de « grandeur naturelle, vêtues à la romaine ; au-dessous de « la niche^ dans un espace qui aurait été aplani à cet effet,
(1) r\ MopiY) ou T7|C |xapiY)C seraient le féminin de o |Jiapuoç comme o-aX(i>|X7^ est le féminin de o-aXwixov. Acta Sanct. , t. IX, p. 435.
(2) Stat.^t 2, p. 449.
(( OD avait gravé une inscription : elle est dégradée en « grande partie ; on ne lit plus que la fin de la première (c ligne et quelques mots de la seconde, ainjsi qu'il suit :
p. GÀLDUS
AB POSDIT. F . . . .
Elle représente, avons-nous dit, trois personnages; celui du milieu est incontestablement une femme : elle est vêtue, comme dit Plutarque, « d'un manteau qui se a fermait avec des boucles » sur Vépaule gauche, et elle tient dans la main droite « la lance enveloppée tout à Ten- « tour de banderolles, de festons et de chapeaux de fleurs» que reproduit assez fidèlement le dessin de M. Laurent (1).
Elle est coiffée, comme le dit Raban -Maur, « d'une « tiare en poils de chameau (2). )> Et enfin elle est grande (l^'TS) comme nous la trouvons dans la légende, sèche et maigre comme une prophétesse, comme une femme sur le retour de Tâge (3).
C'est donc bien là la Marthe de Plutarque, de Raban- Haur et de la légende ; c'est sa taille, son costume, ses attributs : peut-on la prendre pour une autre ? Y a-t-il dans le monde entier un second personnage qui lui ressemble ? Évidemment non. Il n'y a qu'une seule Marthe, la Syrienne, la prophétesse, celle de Marins, de Plutarque et de Raban-Maur , et, s'il restait quelques doutes, la légende viendra bientôt les faire disparaître.
(1) Journal VlUustration, 1864, n* 1105.
(2) AU)atyara de pilis cameli velata caput. Mon. tn., 1. 1*', p. 1213, et t. 2, p. 546.
(3) Marthe, cette femme aux yeux chassieux pour avoir avalé plus de vin que d*eau. Pitton, Hist. d'Aix, p. 45.
4 Marthe la prophétesse, qui est en rapport avec les divinités (1), qui présage la victoire, la place d'honneur I Et, soit fiction , soit réalité,' ce qui est plus probable, car la tradition en a consacré le souvenir, elle est plus grande que Julia, presque aussi grande que Marins lui-même.
Quelle autre que Marthe la Syrienne réunirait ainsi tous les caractères que nous trouvons dans la stèle des Baux et dans les écrivains sacrés et profanes ?
Quelle autre primerait ainsi le consul, et porterait ce costume, cet attribut et cette coiffure étrange, qui ont si fort impressionné les populations que, pendant plus de dix siècles, la tradition populaire en a conservé le souvenir ?
Et si c'est bien là Marthe la prophétesse, n'avons-nous pas sous les yeux le monument que nous cherchons, et ne sommes-nous pas certains de trouver Marins auprès d'elle?
Le personnage consulaire qui est à la droite de Marthe, c'est en effet Marins. Il porte, avons-nous dit, la toga neque fusa neque restrictay ni étriquée ni ample, qu'on porta jusqu'à Auguste, qui est bien celle qu'on portait sous Marius.
Il a les cheveux courts ainsi que la barbe; il est petit de taille, à peine un peu plus grand que Marthe; son cou fort et musclé annonce la vigoureuse constitution de l'homme des champs, et ses traits, quoique défigurés par le temps, permettent d'y reconnaître cette austérité de nature et de mœurs mentionnée par Plutarque d'après l'image de Ravenne.
(1) « Ceux qui conduisent ^les armées n'ont pas droit d'auspices. » Dezobry,t. 2, p. 161
Ne cherchons pas dans ce portrait, le général, Thomme de guerre ; c'est ici le consul qui invoque les divinités pour la victoire de ses légions et le salut de Rome ; « et dans les ouvrages d'art, les consuls sont représentés sans a insignes qui les distinguent réellement ; ils sont simplece ment drapés dans la toge (1). )>
Si les deux premiers personnages sont ceux de Marthe et de Marins, le troisième, celui de gauche, ne peut être que Julie, la matrone romaine, la femme de Marins ; Tambitieux général a né de père et de mère qui gagnaient leur « vie à la sueur de leur corps, » avait trop d'orgueil pour oublier sur un monument, témoin de sa grandeur et présage de ses futurs triomphes, Julie la patricienne, la fille des Césars qui lui avait envoyé Marthe la prophétesse.
Julie, à r opposé de la Syrienne, est grasse et potelée ; elle porte comme vêtement de dessous, la tunique, et par dessus, la stola, vêtement caractéristique des femmes romaines (21).
Elle a la tête recouverte d'une bandelette faisant partie de la stola elle-même, et dont les bouts, formant écharpe, se rejoignent en ganse au-dessous du bras gauche.
C'est bien la dame romaine, la patricienne, la femme du consul, dans l'ampleur et la magnificence de ses vêtements; c'est bien là le troisième personnage mentionné par Plutarque, dont, pas plus que de Marins, il n'a besoin de nous décrire le costume.
Est-ce le nom de Caldus, suivant M. de Lagoy, ou bien celui de Pridus, suivant M. Laurent (3), qu'on lit au bas de cette stèle ?
(1) Rich., par Gherruel, v* Consul.
(2) Rich.y^ax Charruel.
(3) Journal Vllliutration, n* 1105.
Si c'est celui de Caldus, il conlirnierait rexaclilude de nos appréciations.
« Caïus-Cœlius-Caldus était issu d'une famille obscure; « nourri dans le parti de Marius, il se fraya, par ses talents « et par ses principes populaires , le chemin des hon- « neurs.
« Créé tribun, Tan 647 de Rome, 107 ans avant Jésus- « Christ, il signala sa magistrature par Taceusation qu'il <« intenta contre G. Popilius qui était patricien, et qui, dans « la guerre contre les Cimbres, étant un des lieutenants « du consul, avait signé cette même année une capilula- « tion honteuse avec les Liguriens, peuple helvétique, « pour sauver le reste de Tarmée après la mort du consul « Cassius.
« Il fut nommé consul Tan 97 avant Jésus-Christ. Il fit « la guerre d'Espagne d'où, sur ses médailles, un étena dard portant les lettres initiales His, Hispania, ou His- « pani (1 ) . »
Caldus, l'ambitieux plébéien, issu comme Marius d'une famille obscure, l'accusateur de Popilius, qu'il força de s'expatrier pour éviter une condamnation, était très-certainement un des lieutenants (2) de Marius, et c'est lui qui aura fait élever le monument des Baux pendant peutêtre que Marius, étant allé à Rome à l'occasion de la mort de son compagnon au consulat, Orelius-Oreste, avait laissé la surintendance de son campa Marcus-Acilius.
Cette stèle des Baux ne saurait en aucune façon avoir été élevée en l'honneur de Caldus, puisque c'est en Es-
(1) Iconographie romaine^ de Visconti, t. !•', p. 43, pi. IV, fig. 4.
(2) Le Sénat accorda à César, l'an 698, dix lieutenants. — Napoléon III, Histoire deJuks-César^ t. 2, p. 365.
pagne et non en Gaule qu'il fit la guerre (1). Mais quelle que soit l'inscription qu'on y lise, c'est la certitude du séjour prolongé de Marins dans les lieux mêmes où cette stèle est élevée, la réunion dans le même groupe des trois personnages consacrés par l'histoire, leur costume qui est tel que nous le connaissons, celui de Marthe surtout qui nous a été si minutieusement décrit, et enfin la concordance de l'histoire et de la légende qui, mieux que toutes les hypothèses, doivent confirmer nos appréciations.
LES GiÏE.
On nomme lés Gaïé (Caii imaginesj, la deuxième stèle des Baux, la moins importante par le volume du monolithe, par le nombre et les dimensions des personnages, mais un des plus curieux et des plus rares monuments de l'antiquité païenne.
C'était, croyons-nous, un autel destiné aux sacrifices humains, que les Romains pratiquaient encore au temps de Marins pour apaiser les dieux et les rendre favorables.
ce D'après une ancienne loi de Romulus, un consul, un « dictateur, un préteur, pouvait dévouer tout individu «quelconque d'une légion, et l'immoler comme une «victime expiatoire fid est in piaculum hostiam cœ- « dere) (2) .
« Un sénatus-consulte défendît, il est vrai, en 657, d'im- « moler aucun homme, ce qui n'empêcha pas que l'an 708, « sous Jules César, deux hommes furent immolés au a Champ-de-Mars (3). »
(1) Iconog. rom., médaille d'or de Caldus.
(2) Antiquités romaines^ par Adam. t. 2, p. 81 et 82.
(3) Dezobry, t. 2, p. 157.
« Auguste, après avoir contraint Antoine à se rendre à « Pérouse, ordonna d'immoler comme victime sur l'autel « de Jules Cùsar, aux ides de mars, 400 sénateurs ou che- « valiers, partisans d'Antoine.
<f De même, Sex. Pompée avait fait jeter dans la mer, « comme des victimes dévouées à Neptune, non-seulement « des chevaux, mais même des hommes vivants.
« Enfin, on faisait cruellement périr des jeunes garçons, « pour des opérations magiques, du temps de Cicéron et a d'Horace (1 ). »
Les sacrifices humains n'étaient donc pas encore abolis de fait, et nous connaissons assez Marins et la thaumaturge de Delphes, pour savoir qu'ils ne seront pas plus émus du sang d'une victime (2) qu'ils ne le seront plus tard des cent hosties (3) du Garagaï (4).
Ce monolithe, surmonté sur la face occidentale d'une niche où sont sculptés les deux personnages dont nous allons parler, ressemble à un monument découronné ou inachevé, la partie supérieure manquant de l'encadrement qui entoure les trois autres côtés.
Cette partie supérieure est elle-même surmontée d'un plan incliné, ayant à sa base une surface plane entaillée d'une rigole que reproduit notre photographie, et qu'on voit aboutir entre les têtes des deux personnages. Cette rigole était destinée à recevoir, dans des coupes, pour être offert
(1) Adam, Antiq, rom., p. 82«
(2) Il y a deux espèces de victimes : les victimes proprement dites et les hosties. Dans un sacrifice offert par ceux qui vont à Tennemi, on immole des victimes, après une victoire, des hosties. Ibid., p. 154. Voir aussi P. Merula, p. 9, 20, 27 et 66.
(3) Ibid,
(4) Stat., t. l,p. 29 et 300.
aux dieux, le sang des victimes immolées sur le plan incliné (1).
L'autel des sacrifices des Gaïé est orienté à l'ouest, en regard des Fosses-Mariennes, et contient dans une niche de 0,71 c. de large, sur 0,68 de haut, deux bustes trèsfrustes et très-dégradés, qu'il n'est pas plus difficile de reconnaître que ceux des Trémaïé.
Le premier, celui qui est à la droite du spectateur, c'est encore Marthe, facilement reconnaissable :
1® A sa tiare en poils de chameau ;
2° A son manteau de pourpre, rattaché par une boucle au-dessus de Tépaule ;
3® A sa lance enguirlandée qu'elle tient de la main droite comme dans les Trémaïé.
La partie supérieure de la tiare est plus richement ornée que celle des Trémaïé et, à Topposé de celle-ci qui s'arrête au-dessus des oreilles et les laisse découvertes, les barbes de la tiare des Trémaïé recouvrent complètement les oreilles et descendent jusqu'au milieu de la poitrine, comme celles du panneau de Sainte-Marthe à Tarascon, dont nous parlerons dans la légende.
Le bas de la figure de Marthe a quelque chose d'étrange; on dirait , de prime abord , qu'elle est terminée par une grande barbe, mais en y regardant de près, on croit plutôt reconnaître que, pour une cause inconnue, la figure n'est pas finie, que le cou n'a pas été évidé.
Le second personnage, auquel manque la moitié de la figure, ne serait pas reconnaissable sans Marthe, mais tout doute disparaît avec elle, ce ne peut être que Marins.
(1) Car il n'y avait que le sanp des victimes offertes à Pluton qu'on faisait couler dans des fossés creusés en terre. Dezobry, t. 2, p 153.
On voit distinctement aa-dessous des deux personnages une inscription très-fruste en trois lignes où nous croyons lire Marins et Mariannœ, et qui sera certainement déchiffrée par de plus habiles que nous , aujourd'hui que les personnages sont connus.
On n'aperçoit pas les inscriptions de Tune ni de l'autre de ces deux stèles, lorsque le jour les frappe d'aplomb, mais elles apparaissent très-bien quand les ombres leur doîQnent du relief.
Ainsi, il faut voir le matin les Gaïé qui sont orientées au sud-ouest, tandis que c'est le soir que les Trémaïé, qui sont orientées au sud, doivent être vues. C'est encore au soleil couchant qu'on doit voir les Trémaïé pour distinguer dans la main droite de Marthe la lance enguirlandée qu'on n'aperçoit bien distinctement que lorsque l'image de Marius est dans la pénombre, et c'est pourquoi elle n'apparaît pas nettement dans notre photographie, qu'il a fallu faire à midi, lorsque tous les personnages étaient pleinement éclairés, tandis qu'on la distingue très -bien dans le dessin de M. Laurent.
Les deux monuments des Baux, les Gaïé et les Maïé, n'ont jamais été classés par les antiquaires ; aucune interprétation des personnages ni même des inscriptions, n'a encore été proposée.
M. de Lagoy, le savant antiquaire, ne connaissant pas les documents que nous possédons sur les Fosses-Mariennes et le dernier campement de Marius, n'en a pas tenté l'explication ; l'aimable auteur de VHistoire des Baux (1), Jules Canonge, se contente de dire que les personnages sont largement drapés à la romaine , tandis que
(1) 3- édition. Tardieu. Paris 1864.
F. Mislral, dans son poème de Mireïo, accepte la légende des S^intes-Maries, comme celle de la Fée (1), sans se douter de la réalité de ses personnages.
Enfin, tous les archéologues qui ont vu les stèles des Baux ont été dévorés par le sphinx sans pouvoir lui arracher son secret; notre interprétation est donc la première, et nous espérons qu'elle convaincra le monde savant.
L'inscription de Fronton nous a fait retrouver les Fosses- Mariennes, le port et le dernier campement de Mari us.
Ernaginum nous a mis sur la voie des stèles des Baux où Marthe nous a fait reconnaître Marius et Julie ; de son côté, la tradition populaire, qui a conservé les noms des Trémaïé et des Gaïé, raconte encore dans les veillées que Saint-Gabriel était un port où arrivaient les navires de mer, mais la mer s'est depuis longtemps retirée , laissant à sec ces plaines couvertes aujourd'hui des plus riches moissons.
Si donc répigraphie, la tradition et l'histoire se prêtent un mutuel appui, c'est que nous avons retrouvé une page de l'histoire de la Provence, déchirée depuis plus de vingt siècles ; c'est que là étaient le port et le camp de Marius, et que les images des Baux sont bien celles des trois personnages dont Plutarque a consacré le souvenir.
(1) Chant VI et notes 5.