TRIOMPHE DE FOURRIÈRES
Cette dernière description nous parait la seule exacte, parce qu'elle se rapproche plus que la première de la forme simple et austère de lépoque consulaire, et parce que l'usage de porter un chef sur un pavois appartient à la natioD franque et ne saurait s'appliquer à une époque républicaine.
Nous partageons donc sur ce point l'opinion de l'abbé Gastelian, qui ne saurait reconnaître dans la tapisserie de la maison de Glandevès, telle qu'elle est décrite par M. Fauris de Saint-Vincent, le monument de Marins. Cet écrivain ajoute, observation dont nous laissons l'appréciation à nos lecteurs, • que le Triomphe de Fourrières a la forme « du tombeau de Pilate à Vienne, et que la forme pyra-
<n midâle empruntée aux Egyptiens par les Romains ana nonce plutôt un tombeau qu'une construction du genre a triomphal (1). ))
iNous avons cru devoir conserver dans la légende de notre gravure, comme nous Tavons trouvé dans les armoiries de la commune, le nom de Porrirères au lieu de celui de Porrières ou Pourriëres, plus généralement usités, cette première orthographe nous paraissant se rapprocher davantage de Tappellation primitive.
Pitton affirme, comme preuve conflrmative de la forme de ce monument, avoir vu dans un cabinet d'antiquités d'Aix une médaille commémorative de la bataille de Pourriëres , dont il donne la description en ces termes : « M. Lautier m*a fait Thonneur de me communiquer une « médaille de métailà l'empreinte de la tête de Marius,avec « ces lettres : C. Marim V. com. et du revers, un arc de « triomphe carré où Ton voit des hommes enchaînés et « des images de quelques boucliers ; le revers de cette « médaille a pour âme ces paroles : Victoria Cimbrica [2] • »
Cette médaille nous parait aussi peu authentique que rinscription de Lambesc, parce que les arcs de triomphe n'étaient pas encore en usage à Rome sous Marins ; parce que ce sont les Teutons et les Ambrons qu'il vainquit seul dans son Y^ consulat, et non les Cimbres qu'il ne battit que Tannée suivante avec Q. Lutatius, son collègue, et enfin, raison décisive, parce qu'on n'a jamais frappé monnaie à l'effigie de Marins.
La science héraldique a traduit dans son langage figuré le monument de Pourriëres de la manière suivante :
(1) L'abbé Gastellan. Mémoires de la Société des Antiquaires. 1832. t. 9.
(2) Pitton, Hv. 1, p. 52.
c( Fourrières, canton de Saint-Maximin, arrondissement de Brignoles, département du Yar.
« Porte : d'azur, à une pyramide d'argent, maçonnerie de sable, sur la base de laquelle sont écrits ces deux mots : Caïus-Marius, Tun sur l'autre en caractère de sable; la pyramide accostée en chef d'un P à dextre d'or, et d'un S à senestre du même (1 ) . »
La base du monument de Fourrières ainsi qu'une partie de son mur d'enceinte (dont nous ne comprenons pas l'utilité) bâtis en moellons, et avec ces mortiers antiques qui défient les siècles, sont encore dans le même état que les a décrits Bouche ; mais ils n'ont aucun caractère, et ne rappellent d'autres souvenirs que ceux que le voyageur égaré à leur poursuite apporte avec lui.
Il n'en est pas de même du nom de Marins ; celui-ci est resté populaire à Fourrières et dans toute la plaine, comme dans tous les autres lieux que sa présence a rendus célèbres ; mais au lieu de la désinence latine qu'il avait à Saint-Remy, il a pris ici la désinence grecque des Baux et de Fos (Caie Maie).
§ V. — MONS VICTORFiE (sàintr-victoirr).
Sainte-Victoire (S) est une chaîne de montagnes qui court
(1) Armoriai général de France, 1. 1, fol. 524. — Blason, t. 2, fol. 1473.
(2) Dans notre ancienne langue nationale, la montagne à l'orient de la ville d'Aix se nomme de Santo Venturi, du Dieu du bon événement, boni everUÙSy dont on aurait découvert un petit autel avec inscription, sur la route d'Italie (à l'auberge de Saccaron , près Pourcieux, à deux kilomèt. sud-est du monument de Marius) et non , comme le prétend Ronchon, page 38, près de la Grande-Pégière,
de Touest à Test, où elle se rattache au système général des monts subalpins; elle bordo au sud la belle plaine de Fourrières . au nord l'étroite vallée de Vrouvenargues et porte à son sommet, qui est à 4066 au-dessus du niveau de la mer, une échancrure naturelle terminée par un plateau suri equel sont bâtis une église dédiée a Sainte-Victoire et les ruines d'un couvent de Cassianites, qui remplaça sans doute un temple ou tout au moins un autel dédié à la Victoire.
Elle tire son nom de la victoire de Marins (1) et c'est sur cet étroit plateau, sur les bords de ce vertigineux précipice, que les populations célèbrent tous les ans, comme jadis dans les haut$ Heur, la fêle qui rappelle ce mémorable événement.
La tradition, dont la véracité ne peut être contestée, car elle confirme des faits historiques parfaitement connus, va nous dire à présent de quelles cérémonies, de quels sacrifices la victoire fut suivie, car s'il a fallu aux Baux une victime humaine pour rendre les dieux propices, il faut ici de bien plus nombreuses hosties, une hécatombe humaine pour remercier la Victoire de ses faveurs !
On remarquera que dans ses derniers récits, Plutarque ne parle plus de Marthe, et nous ignorerions si la prophétesseasuivi Marins jusqu'à Fourrières; mais heureusement pour l'histoire que la population de Pertuis, colonie fondée par les Marseillais pour fournir des blés à l'armée de Marins, et qui était séparée des croyances légendaires par toute la largeur du lit de la Durance, a conservé le souvenir de la présence de Marthe, et la tradition de la
(1) Un temple fut élevé à la Victoire ; les chrétiens en firent une église à Sainte- Victoire. Henry Martin, t. 4^ p. 76 et 77.
fête jadis païenne et militaire de la victoire de Marins , convertie en fête religieuse sous la direction de la confrérie de Sainte- Victoire érigée en Téglise de Portais , à la même époque sans doute où la fête de Marthe, pareillement transformée en sainte par le culte nouveau, donnait naissance à la légende des Saintes Maries.
L'ancien curé de Pertuis, dont la piété égale la bonne foi, dans une lettre adressée aux prieurs de cette confrérie, que nous reproduisons à la fin de ce volume , reconnaît que cette fête a pour origine la victoire de Marins, et il proclame que les populations s'honorent en mettant ainsi sous la protection de la religion les souvenirs de la grande victoire qui sauva la Gaule et lltalie de la fureur de ces hordes barbares.
Cette fête, qui a été en grand honneur à Pertuis jusqu'à la Révolution de 1 793, était célébrée tous les ans de la manière suivante, le Si avril, jour où la bataille de Pourrières a réellement eu lieu.
« Dans la journée du 23 avril, le bruit du tambour se t fait entendre et rassemble les habitants ; tous se réunis- « sent sous la conduite des prieurs de Sainte-Victoire qui « distribuent à chacun l'étape, qui consiste en un pain de a munition ; tous partent le soir au son d'une marche dont « j'ai fait graver la musique (4). Arrivés sur le sommet de « la montagne de Sainte-Victoire, ils s'occupent à ramas- « ser du bois, construisent un bûcher et y mettent le feu, « après s'être couverts la tête de fleurs ; alors le roule- « ment du tambour redouble, on forme des ronds joyeux « et des farandoles bruyantes autour du bûcher qui sem- « ble consumer encore les dépouilles des Barbares. La
(1) MiUin. pi. IV, n* 7 ; voir cette marche à la carte, fig. 3.
« monlagne retenlit des cris de joie, et partout on entend « répéter : Victoire! victoire! avec une espèce de délire.
(i Jid Iroope rentre à Pertuis en une espèce de triamphe, « chacun tient uneespèce d'arbre et de bouquet,en criaiit: S anct a Victoria \ Mncta Victoria [\) \
« Au point du jour, le curé de Yauvenargues célèbre la « messe, et celle*ci finie, les pèlerins vont tous visiter le a 6àragaï, abîme où Marins, selon les ordres de la syhille, « fil précipiter cent prisonniers le lendemain de la vic- « loire(2).
« Cette coutume si ancienne qu'elle n'a été interrompue a dans aucun temps, ne peut avoir qu'un fondement mé* <i morable tel que cette fameuse victoire deHarius, qui a délivra la Provence de cet essaim de Barbares dont les « hordes avaient répandu la consternation dans l'Empire « romain.
a Les Pertuisiens ont une autre fête annuelle le cinq « janvier , qu'on nomme la fête de la Belle-Étoile, qui a « pour but de célébrer le triomphe de l^larius (3). »
« On solennise aussi la Sainte-Victoire à Vauvenargues
(1) Millin, t. 2, p. 107 etsuiv. ; voir aussi Porte, Mém, de TAc. d'Aix. Castellan , Mémoire de la Société des Antiq.
(2) Trois cents , d'après la Statistique^ t. 1*% p. 29.
Garagaï est aujourd'hui un mot générique qui signifie crevasse, abîme ; nous croyons que son origine vient de para, sillon, d'où guéret, racine de garan^ rainure, fente pratiquée dans un mur pour laisser écouler les eaux. Dict. de Legonidcc, et de Gaï pour Caii^ fente ou abîme de Marins. La Statistique du département le fait dériver de Galla^ nom qu'on donnait aussi à la prophétesse (t. 3, p. 249), lequel viendrait plutôt de : a Ab « Gallo Phrygisd fiiuvio quia qui ex eo bibissent in furore incipiantur, aut tf a Gallo qui primus deœ Cybeles perhibetur fuisse sacerdos. d De Sacri^ a fiois romanorumy Paulus Merula« Lugduno, 1684, p. 44. — Beugnot, p. 155,
(3) Stat., t. 3, p. 248.
€ le S4 atril, qai est yéritablement celle de l'Hermitage « de Sainte-Victoire; on s'y rend en procession dès le « poi«t dfa jour, pour célébrer la messe à cet Hermitâge « situé an sommet de la montagne ; il y a toujours à cette « fête un grand concours d'étrangers; il paraît positif « qu'elle se rattache à la victoire de Marius (4). »
Ainri le nom de Afona VictoritB est contemporain de Marthe ; ils ont la même origine ; l'histoire ne peut pas plus les séparer que la légende; ce sont les deux témoins delà victoire de Marius, car Marthe n'a pas quitté le général depuis les Baux jusqu'au Garagaï où elle commande le sacrifice des cent prisonniers.
Mais les Ambrons et les Teutons détruits, Rome n'est plus en danger ; les soldats ne craindront plus de se mesurer avec les Cimbres qu'il leur reste à combattre. Alors, mais alors seulement, la sybille s'efface, disparaît, il n'est plus question d'elle, et la légende qui la suivra plus tard ne sortira pas du cercle étroit que l'histoire a tracé.
« La montagne qui dominait le champ de bataille prit « le nom de Mon» Victoriœ qu'elle portait encore au XIIP « siècle, comme il conste d'une^charte datée de la deuxième t année du règne de Conrad, prope montem qm Hcitwr ce Ftcfortor, v$l semcto ventwri.
« On éleva, en outre, un temple à la Victoire non au <i sommet» mai» m pied de la montagne du côté du nord, « près de Vauvenargues, où l'on en voit encore les ruines c près d'une ferme qui a retenu le nom de Délubré, en « provençal temple, du latin delubrum (S). )>
(2) Ibid., t. 2, p. 189, 265 et 266.
Il a pu exister un temple ou un autel au sommet de la montagne que les marins nomment : lou Déluhré &e la Victoire ; mais il n'y 9 jamais
« Walter-Scott a placé Tuoe des pins jolies scènes de son « roman d'Arme de Geierstein (4) au monastère deSaintea Victoire ; il fait une description très exacte de la monta- « gne et du Garagal. Il prête ensuite à un paysan l'étrange f réponse qui suit sur l'origine du nom de la montagne : « ce nom vient d'une grande victoire gagnée par un gèné- « rai romain sur deux grandes armées de Sarrasins portant des noms ultramontains, probablement les Teutons « etlesGimbres. Voulant témoigner au Ciel sa reconnais- 9 sance, Caio Mario fit vœu de bâtir un monastère pour « le service de la Vierge Marie, en l'honneur de laquelle a il avait été baptisé.»
Le malicieux romancier a raison de se moquer de notre ignorance, et nous ajouterions un long chapitre à ses ana, si nous voulions répéter ici les erreurs , les invraisemblances qu'on nous a débitées, et qui font le pendant de toutes celles que nous avons lues dans les livres.
Les siècles ont donc effacé cette mémorable page de notre histoire provençale.
Le grand nom de Marins, qui devait être impérissable» n'est plus que l'écho affaibli d'un mot qui ne représente plus aucun sens.
Les stèles des Baux sont devenues les Saintes Maries, leurs images des personnages légendaires.
Les vestiges du monument de Fourrières auraient de-
rien eu de pareil à la ferme du Délubré, qui est au nord de la montagne, où Ton ne trouve aucun débris de constructions, ni môme de poteries romaines ; c'était plus probablement a un hospice bâti au pied de la mon- « tagne pour recevoir ceux qui allaient en pèlerinage à. Sainte-Victoire. » Walter-Scott, Charks-le'Téméraire, p. 440.
(1) CharleS'4e-Témérairei Walter-Scott, p. 435. — Itinéraire général de la France (Provence), par Adolphe Joanne. Paris 1865.
puis longtemps disparu si la charrue avait pu les entamer.
Le Mons Viciorim lui-même n'a dû la conservation de son nom que grâce à la transformation qu'il a subie.
Il ne reste donc rien de ces grands événements que nous avons essayé de reconstituer; mais cet injurieux oubli doit être réparé ; les populations de la Provence se doivent à elles-mêmes, comme elles doivent à Thistoire de raviver ces souvenirs disparus, et de relever le modeste monument de Fourrières que leurs devancières ont laissé disparaître, si elles veulent que les générations avenir ne les confondent plus dans lanalhème que leur ingratitude fait peser sur celles qui ne sont plus !