‹ Campagne de Marius dans la Gaule: Suivie de Marius, Marthe, Julie devant la légende des SaintedChapitre 20 sur 31 · IL — ORIGINE DE L4 LÉGENDE · texte numérisé non relu

IL — ORIGINE DE L4 LÉGENDE

Quand fut apaisé par la victoire de Fourrières l'immense effroi de la Gaule et de l'Italie, et que les populations, affranchies de la main de fer de Marins, purent enfin respirer, quel fut leur premier cri de délivrance, quels noms acclamèrent-elles dans leur élan de \o\q1 Victoria I Victorial s'écrièrent celles qui avaient été témoins de la destruction des Barbares, et toutes celles qui de près ou de loin apercevaient la cime élevée du géant qui recevait la consécration de ce nom glorieux.

Evohe Martha I répondirent sur les bords du Rhône les habitants de Tarascou qui avaient entendu les prédictions de la prophétesse ; car c'était elle qui avait présagé la victoire, qui l'avait préparée en rendant l'armée confiante en son général et en ses aigles ; car Marins, l'heureux triomphateur, n'était que le porte-glaive de la divinité, et ces deux acclamations, lancées au ciel le lendemain de la victoire, ont traversé les siècles sans variation, toujours les mêmes, sinon qu'à la venue de la reUgion chrétienne elles adoptèrent simultanément la formule nouvelle, prirent le nom de saintes, et furent, comme toutes les antiques traditions admises dans le culte nouveau.

Le Mom Victoriœ devint Sainte-Victoire, mais la transformation n'alla pas plus loin, la fable pas plus que la légende n'ayant prise sur une simple abstraction.-

Il D'en fut pas de même du nom de Marthe. Du jour où il fut précédé de celui de sainte* il rappela au cœur des fidèles Tbôtcsse du Christ ; de sa sœur Marie- Madeleine, la sainte amante du Sauveur; de Lazare, leur frère, le ressuscité ; et l'imagination et la foi aidant, la sainte sortit triomphante et radieuse de l'éclat que la nimbe de la victoire de Marins avait posé sur le front de la prophétesse, tandis que celle-ci fut insensiblement oubliée, aussi bien que le grand libérateur.

La légende était, en effet, nécessaire à la nouvelle religion pour se substituer au passé qu'elle venait remplacer; elle était même nécessaire aux populations dont on détruisait les vieilles croyances, et c'est- ce qui fait dire à saint Grégoire de Tours que ce fut la piété a des peuples qui « donna lieu à la composition de toutes les vies des (( saints, etc., etc.; lorsqu'on manquait de vies originales, (( on en substitua d'autres faites après coup, mais on (c avait ordinairement soin d'y insérer ce que les traditions (( du pays conservaient de leurs actions ; aussi ces légena des n'étaient pas tout-à*fait imaginées (1). »

Aucun fait historique ne se prêtait mieux à cette transformation que la célèbre campagne de Marins.

Les habitants de Tarascon, depuis longtemps penacés de la venue des Barbares « qui raclaient tout, et auxquels personne n'osait plus résister, » avaient été protégés de leur fureur par une intervention divine qui avait anéanti tous leurs ennemis ; et ce fait mémorable, ils le trouvaient consacré par un monument, les Trémaïé représentant les trois images de Marius, imago Marii, Marlha Marii et Julia Marii, dont la langue grecque, la langue latine et

(1) Mon. m., t. 2, p. 52.

même la langue romane, lors de sa formation du V« au VIP siècle n'eurent pas plus de peine à faire Tpet; Mopiv^ç, très yjarii ou Mariœ imagines, lesTrémaïé, que nous n'en avons aujourd'hui à en faire les trois Maries.

Aucun nom ne se prétait mieux à cette transformation que celui de Marthe; il avait éclipsé celui de Marins, il rappelait le souvenir de la grande délivrance, et par un de ces heureux hasards qui devaient accroître encore sa popularité, il se rattachait d'une manière toute particulière aux premiers âges du christianisme , aux plus intimes affections du Christ.

Le caractère sacré de la prophétesse , la place qu'elle occupait dans la stèle des Baux, le culte qui lui était depuis longtemps rendu, l'avaient du reste tellement grandie dans l'imagination des peuples, que la sainte eût forcé l'entrée du sanctuaire si elle ne lui avait été ouverte à deux battants.

De Marthe à Marie-Madeleine la distance n'était pas grande, ni la transition difficile ; et lorsque cette sympathique figure, essentiellement légendaire, mélange surhumain de beauté, de corruption, d'amour et de repentir, fut entrée dans le cœur et dans l'imagination exaltée des Provençaux, la cause de la légende fut définitivement gagnée, car pour la propager et la défendre, elle trouva pour champions, les saints, les ascètes, les artistes, les poètes et les amoureux 1 <

Mais lorsque cette légende, réduite aux trois personnages de la stèle des Baux, ne fut plus suffisante pour satisfaire les aspirations du moyen-âge, avide du merveilleux ; lorsque surtout, l'arrivée miraculeuse des saints personnages aux Baux par mer ne trouva plus sa justification dans le port d'Ërnaginum (Saint-Gabriel), dont le souvenir

avait disparu, une nouvelle légende se forma avec les rudûnenls de la première, et tandis que celle-ci se mainteDait avec peine sur son nid d'aigle et dans la vallée qui est à ses pieds, celle-là remplissait de son nom et de ses miracles, et la Provence, et le Languedoc, et la France entière, et toute la chrétienté.

§ m. — LES DEUX LÉGENDES.

Il existe de la légende des Saintes-Mariés deux versions bien distinctes :

l^' La version orale, ou des Baux; EtS<» La version écrite ou arlésienne.

i^ La version des Baux, la plus ancienne des deux, se perd dans la nuit des temps. Elle est originaire des Baux; ce sont les deux stèles dont nous avons parlé qui lui ont donné naissance.

Elle raconte, et c'est une tradition populaire dans toute la contrée, que les trois Maries (car les Trémaïé dans le langage populaire ne sont et ne peuvent être que trois femmes), chassées de Jérusalem après la mort du Christ, furent jetées dans une barque sans voiles ni pilote, et arrivèrent miraculeusement aux Baux ; qu'elles se sont d'abord reposées sur les Gaïé ; car venant de l'ouest d'Ernaginum, elles sont arrivées par mer, et que ne s'y trouvant pas bien, c'est-à-dire n'ayant pas place pour toutes trois, elles sont allées se fixer aux Trémaïé ; qu'on voyait au pied du rocher les anneaux où elles amarrèrent leur barque; mais que depuis. . . la mer s'est retirée.

Elle ajoute, comme un éclatant témoignage de son au-

thenticilé, k que pour élernisor le souvenir de leur prédi- <( câlioQ, les Saintes Maries gravèrent miraculeusement « leur effigie sur un rocher. Au levant du château, on voit <( encore ce mystérieux et antique monument ; sur la face « orientale du bloc, sont sculptées trois figures grandies € des objets de la vénération des populations voisines (1). »

Les deux monuments des Trémaïé et des Gaïé ne représentent donc que trois personnages, les trois Maries, quoiqu'il y ait cinq images dans les deux stèles, ce qui prouve d'une manière évidente l'identité des personnages et la concordance absolue de la légende avec l'histoire.

Là s'arrête la légende primitive des Baux; elle est une et simple comme un fait historique; il n'y a pour elle ni Marthe, ni Marie-Madeleine, ni Lazare; il n'y a que trois Maries.

C'est à cette légende primitive des Baux que se rapportent toutes les antiques traditions, tous les anciens monuments, tous les vieux souvenirs ; il est donc naturel d'en trouver des traces dans la plus haute antiquité (â). Tandis qu'il est surprenant qu'elle ait échappé aux recherches minutieuses et à la sagacité scrupuleuse de l'abbé Paillon, qui, né et élevé àTarascon, aurait dû en entendre parier dans son jeune âge.

La légende artésienne n'a rien de pareil à lui opposer, ni à Tarascon, ni au viUage des Saintes-Mariés, ni à Saint- Maximin, ni ailleurs. Voilà bien ^n effet le point de départ, l'origine de tous ces récits merveilleux ; c'est bien réellement aux Baux que les trois Maries soûl arrivées, puisqu'elles y ont gravé leur éternelle empreinte ; puisque c'est

(1) Mistral, Mireio^ chant XI, et note 6, p. 507.

(2) Aeta Sanetorum^ t, 9, p. 452.

de là que le nom de ces saints personnages s'est répandu en Provence; puisque c'est là que la légende est allée chercher et le nombre trinaire que nous retrouvons plus lard, et Marthe la Syrienne, sans qu'aucun doute ni aucune protestation se soient jamais élevés contre ces authentiques récits ; et elles y sont arrivées par mer, puisque Ernaginum était le port des Fosses-Hariennes.

La version arlésienne a une origine bien différente et à laquelle il ne sera pas difficile de remonter.

Si le culte des Maries s'était maintenu dans la station isolée des Baux, pur de tout alliage comme les personnages des monuments eux-mêmes auxquels il était rendu, il n'en fut pas de même à Tarascon. Les habitants de cette ville comme tous ceux de la plaine, ayant quitté leur demeure sur l'ordre de Marins pour se réfugier à Ernaginum, avaient vu la prophétesse, avaient assisté aux sacrifices qu'elle offrait aux dieux, et ils étaient eux-mêmes an éclatant témoignage de ses prodiges. Ils durent donc, en rentrant dans leur ville, lui élever un sanctuaire dans lequel le culte de Marthe, et non plus celui des Trémaïé, fut spécialement pratiqué, et il est naturel de croire que, dès les premiers âges,.figurait déjà dans les cérémonies une image symbolique du monstre qui avait dévoré les populations.

Ce fut bien autre chose le jour où la religion nouvelle lui eut donné le titre de sainte. L'histoire se fit légende, épopée même ; sainte Marthe devint la sœur de Marie-Madeleine et de Lazare ; parles saints personnages, la Gaule se rattachait aux premiers âges du christianisme, aux amis, aux commensaux du Christ, à Marthe qui l'avait servi, à Marie qui l'avait tant aimé, à leur frère qu'il avait arraché à la pourriture du tombeau.

Quel bonheur pour des populations, quelle gloire sur-

toat poar une Église d'avoir ainsi reçu la parole évangélique de ceux-là même qai rayaient recaeillie tombant de la bouche du Révélateur !

Mais lorsque le canal de Marias, dérivé de la Durance. eut cessé de fonctionner; lorsque la mer se fut retirée,ainsi que le dit la tradition, et que le souvenir des Fosses- Mariennes eut été si complètement e£facé qu'il n'en restait plus de traces matérielles ni historiques; lorsque surtout, la légende, de locale qu^elle était, se fut répandue dans toute la contrée, il fallut bien montrer aux populations, toujours désireuses de se rendre compte de ce qu'on leur dit, le port où ces saintes femmes avaient abordé.

Ce fut alors, mais alors seulement, que, ne retrouvant plus le port de mer aux Baux, ni même à Ërnaginum, « la tf légende artésienne fit arriver la barque des saints prosc crits à l'extrémité de Tile de la Camargue (1).

« Ce fut vers le milieu du XIIP siècle qu'une nouvelle « opinion fit aborder ces saintes à Marseille (Si),àrembou- « chure du Rhône (S), [adgradw Massalitanorum). »

Les opinions varièrent, pendant plusieurs siècles, sur le lieu de leur débarquement; les uns le plaçant à Marseille, les autres aux embouchures du Rhône ; et ce qui prouve que cette dernière opinion n'avait pas le plus d'autorité , c'est que Quiqueran de Beaujeu, mort en 1550, évêque de Senez, gentilhomme d'Arles et appartenant à une famille qui occupait les premiers emplois dans celte ville depuis plus de 400 ans, et qui, par conséquent, devait con-

(1) Mistral , Miréto, chant XI et note 6, p. 507.

(2) M. Paillon , t. 1", p. 355 et note 6.

(3) Raban-Maur les fait arriver, lui aussi , aux Saintes-Mariés :

a In Provincia Galliarum Viennensi , apad civitatem Massiliam ubi « mare Gallica Rhodanus recipitur. »

nattre les traditions de sa ville natale , dit que Marie- Madeleine, Marthe et Lazare abordèrent au port de Marseille (1).

La nouvelle légende ne se contenta plus alors des trois Maries des Baux ; la barque miraculeuse déposa aux embouchures du Rhône, non plus seulement Marthe, Marie- Madeleine et Lazare, mais encore Marie Salomé, Marie Jacobé, Sara leur servante, Trophime, Maximin, et nombre d'autres proscrits qui deviendront les premiers évoques, les premiers apôtres des Gaules et de l'Espagne,

Ils apportent avec eux de nombreuses reliques, tandis que Madeleine tient d'une main le vase d'albâtre dont elle répandit les parfums sur les pieds du Christ (et qu'on retrouvera plus tard à Saint-Maximin), et de l'autre la terre imprégnée du sang du Bien-Aimé I

D'après cette seconde légende, « ces saints apôtres se ré- « pandirent dans la contrée; sainte Marthe prêcha l'Ë va n- « gile à Tarascon, sainte Marie-Madeleine à Aix et à la « Sainte-Baume, saint Trophime fut évéque d'Arles, saint « Maximin d'Aix, et saint Lazare de Marseille, où, empritf sonné et décapité sous les persécutions de Néron, il deu vint le premier martyr des Gaules (21). »

Ces martyrs de la persécution judaïque arrivèrent donc aux embouchures du Rhône, au lieu où est présentement le village des Saintes-Mariés, et où nous avons vu précédemment l'autel votif de Cornélius-Balbus.

L'église actuelle, bâtie très probablement sur les ruines d'une plus ancienne chapelle, laquelle avait dû à son tour remplacer un temple païen, n'a pas la haute antiquité que

(1) De Laudibus Provindœ, liv. 3.

(2) Mon. inéd., t. !•% p. 558 et 559.

Bf . Paillon lui attribue. Sa constraction n'est pas antérieure au XIP siècle, ainsi que le témoignent la voù^e principale qui accuse le commencement de l'ogive, et les voûtes secondaires et latérales qui conservent encore le plein cintre de l'époque précédente.

Mais il est facile d'y reconnaître les vestiges d'une époque fort antérieure, « dans les deux lions en marbre de Paros 4( qui ornent l'entrée de l'ancienne porte de l'église, et (f dans les chapiteaux d'ordre corinthien ornés de tètes « de satyres, de béliers et de vieillards de l'abside (1). » * Les deux personnages placés dans une barque, le Navis in Pelago (SI) de la légende, qu'on voit au sommet du fronton de l'église, ne sont pas plus antiques que l'église elle-même. Ce n'est pas, comme l'avance M. Faillon, un monument irrécusable de la tradition ; on trouve la preuve du contraire dans le faire de cette grossière ébauche qui est bien réellement du XII® siècle, et dans les dimensions et la forme du bloc lui servant de base qui couronne le fronton de l'église, pour lequel il a été taillé en clef de voûte (3).

Cette église n'est donc pas, comme le suppose Bouche, le temple de Diane que les fondateurs de Marseille avaient bâti à l'embouchure du Rhône, ni même une église élevée par Constantin (4];mais elle dut être, comme presque toutes les églises anciennes, bâtie sur les ruines d'un ancien temple, dans un lieu ou étaient d'antiques monuments de l'époque romaine, et c'est à cause de cette antiquité reconnue

(1) Mon. inéd., t. !•% p. 1299, et Stat., t. 2, p. 1131.

(2) Mon. inéd,, t. 1« p. 1306.

(3) Si on voulait chercher une origine à ce groupe, on la trouverait très probablement dans les deux personnages de la stèle des Gaïé.

{\) Bouche, t. 1", liv. 4, chap. IV, p. 327.

et congtatée et aussi par saite de la similitade des ooms de Sanctœ Marim de Mari qu'elle fut choisie pour y faire de* barquer les Saintes Maries.

Quel que soit du reste Tàge de Tédiflce, la légende des Saintes Maries y était complètement inconnue.

Le lieu où il est bâti se nommait « Pagus pelagi , mot a usité chez les anciens pour désigner un bourg, un vil- « lage(1). » L'église, d'après une inscription sans date, était, comme celle de Saint-Maximin à Âix,sous le « vocable « âeAltare SanctiSahatoris, y> autel du Saint Sauveur (%).

Saint Césaire (3), dans son testament duYI* siècle (548); dont Tauthenticité n'est contestée qu'au point de vue de certaines formules seulement, la nomme £cc/esmm Sanctœ Mariœ deRatis{lk], l'église de Sainte-Marie-des-Barques (5).

Guillaume, comte de Provence, dans son testament de l'an 99Si, par lequel il la restitue aux religieuses de Saint- Césaire, la nomme Notre-Dame-de-la-Barque (6).

Raimbaud, archevêque d'Arles» la nomme, en 1061, Ecclesiam Sanctœ Dei Genitoris semper Virginis Mariœ de Ratis (7).

V (1) Pagus est quelquefois pris dans le sens vague et indéterminé que nous donnons aujourd'hui au mot pays ;pa(^u« est employé d'une manière exclusive jusqu'à Tan 1000.. On le trouve cependant après cette époque, mais il devient excessivement rare. Cartulaire de Saint-Victor^ à Marseille, t. !•', pi. LVI, et V Histoire de Jules César y par Napoléon III, t. 2, p. 18.

(2) Mon., inéd.^ t. !•% p. 1285.

(3) « Nous donnons, etc., etc., la terre de Sylvaine (agellum Sylvaca- « num), aujourd'hui encore nommée la Sylve ou Silvérial, dans laquelle « est située l'église de Sainte-Marie-de-la-Barque.» Mon, inéd.^i. 2, p. 605.

(4) « Rada navis species ; rade littus maris vahosum vuigo rade. » Ducange, 1845.

(5) Mon. inéd., t. 2, p. 605.

(6) /6td.,p.607.

(7) ibtd., p. 610 et 11.

Bertrand II, comte de Provence, dans son testament (1) (1060), et Aicard, archevôqne d^Ârles, dans sa charte, lai donnent tous deux les mômes noms ( Ecclesiam Sanctœ Dei Genitrim Virginis Mariœ de Rads (2) .

Jnsqnes-là, il n'est question que de la Sainte Vierge Marie, mère de Dieu, protectrice des barques ou des pôcheurs, car ce bourg n'était habité que par des gens de cette profession; mais bientôt ce nom disparaît pour faire place à un nouveau vocable.

Les deux bulles des papes Calixte II en 1 1SI3, et Innocent III en 1S00 (3), confirmant les bénéfices de Montmajour, la nomment Ecclesia Sanctœ Mariœ de Mari.

Gervais de Tilbury lui donne le même nom (4).

En 1SI41 . Raymond Bérenger, comte de Provence, donne à Béatrix, son épouse, la terre et bordigue (pêcherie) qu'il avait à Notre-Dame-de-la-Mer (5).

Une sentence du 1*' des calendes d'avril 1872 la nomme Villa de laMar; d'autres de 1302, 1325, 1335, 1395, lui donnent le même nom (6).

Mais, à son tour, ce nouveau nom va bientôt disparaître ou du moins se transformer en se francisant.

Le roi René, étant à Aix en 1448, « assista à un sermon « dans lequel l'orateur, parlant des dépouilles de la terre « sainte dont la Provence était enrichie, rappela la pieuse a tradition touchant les Saintes Maries, et exhala le bon-

(1) Mon. inéd., t. 2, p. 610 et 11.

(2) Ibid., 614, et 1. 1*% p. 1309, et les ManuscnU de Peiresc (catalogue), 1. 1-', p. 22 et 23.

(3) Bouche, t. !•', p. 327.

(4) Otia imperiala.

(5) St(U.,t. 2, p. 1127.

(6) Archives de la préfecture, n- 333, et Stat., t. 2, p. 1128 et 1129, et Anibert, la Rép. d'Arles, t. 1~, p. 105.

<f heur dont jouissait ia Basse-Camargue de posséder leurs « reliques. René, frappé de ce discours, forma aussitôt le « projet de découvrir la sépulture de ces saintes femmes ; a il partit avec les instructions du prédicateur, et il se con- « vainquit que tout ce qui lui avait été dit était conforme (( à la tradition (1). »

Le procès-verbal de l'exhumation de ces reliques désigne pour la première fois, croyons-nons, ce lieu sous le nom vague et indéterminé des Saintes-Mariés, et à partir de cette époque on trouve alternativement dans les actes le nom nouveau des Marien, avec le nom ancien de Notre- Dame-de-la-Mer {%) ou de Marù

La légende arlésienne eut dès-lors sa consécration ; 'le village et l'église changèrent leur ancien nom de Villordela-Mar et de Nostre-Dame-de-lonMar contre celui tout moderne des Saintes-Mariés. Les princes et les rois enrichirent l'église et accordèrent des immunités aux habitants, tandis que les saintes attiraient d'innombrables pèlerins par leurs nombreux miracles.

Cette troisième transformation ne suffisant pas encore pour absorber la légende des Baux, le père Barthel dans son Histoire ecclésiastique de la ville de Riez, la nomme, en 1636, Très Marias (les Trois Maries) (3).

Enfin, le savant auteur de la Gallia Chris tiana, le Père Sainte-Marthe, confirme cette appellation en lui donnant.

(1) Mon. ifiéd.,t, 1«, p. 1321.

(2) 1636, Les Maries et communauté des Maries; 1650, Notre-Dame- dela-Mer; 1675, Notre-Dame-de-la-Mer. Archives de la préfect. — L'église de Notre-Dame-du-Mont, à Marseille, a été jusqu'en 1588 sous le vocable de Notre-Dame-de-la-Mer. Gabriel Ferrero, Gazette du Midij 10 juillet

(3) HiêUÀre de Sainte Marthe, p. 116.

en 1744 , le nom même de Trimariarum ou Trémaïe, de la stèle des Baux (1).

Ce mot de Trimariarum, évidemment dérivé de Trémaïé, dénonce l'origine de la légende artésienne ; c'est bien celle des Baux qui lui a donné naissance; mais,dévié de sa source primitive, il n'a plus ici aucun sens, puisqu'au lieu de trois Maries comme aux Baux, la barque amène, selon la Gallia Christiana, quatre femmes et un nombre indéterminé d'hommes.

Malgré cet évident larcin et ce contre-sens manifeste, la Gallia Christiana n'en persiste pas moins à dire que l'église des Saintes-Maries-des-Barques est ainsi nommée de celle qui transporta les saintes femmes, quoique dans la carte de Nolin qui y est annexée, le village soit encore nommé Sancta Maria de Mari.

M. Faillon, comme M. de Bausset-Roquefort (2), la nomme aussi Trimarina, les Trois-Maries, sans nous dire d'où cette appellation tire son origine, ni à quelle époque elle lui a été donnée.

Le village des Saintes-Mariés a donc été d'abord Pagm

(1) Ratione archiepiscopi litem movit contra Ludovicum Massalitanorum regem, provincise comitum , propter salinas municipii Trium Mariarum^ t. 1*', p. 582.

Et in municipio Trium Mariarum in Gamaria insulsB finibus, eodem principe (Renato) deprecante ipsarum reiiquias in terra levavit. Ibid.^ p. 585.

Très Marise, vel Trimanarum oppidum (les trois Maries) ad hostia secundi ac interioris Rhodani, in quo constructa fuit ecclesia SanctaB-Mariœ vel de ratis, a rate, ac navi qua Magdàknay Martha^ Maadmus^ Lazarus, Maria ^ Jacobi et Salome a Palestina in bas provincias oras trajecerunt quœ ibi primum appulit. Ibid,^ t. 8, p. 350.

Les Àcta Sanotorum conservent les deux noms : « Trimariarum, sxve « trium Mariarum, vel etiam sancta Maria de Mari. » T. 9, p. 442.

(2) De Beausset-Roquefort, p. 17, et Mon, inéd,,L !•', p. 1307

l^lukp ^ rigttse étant sous le vocable de V autel du Saint-

Ktte prit ensuite jasqa'en 1SI7S1 le nom de Sainte-Marie- UM-Barques, mère de Diea toujours Vierge, sans qu'il soit tait mention jusques-là de la légende.

Elle le changea en celui de Nostre-Dame-de-la-Mar qu'elle conserva jusqu'en 1448.

Elle prit alors celui des Saintes-Mariés qu'elle garda jusqu'en 1 636, époque à laquelle le Père Bartel, le premier, et la Gallia Christiana, en 1744, la nommèrent les Trois- Maries, nom qu'elle porte encore, ce qui n'empêcha pas M. François de Barrême, tant l'ancienne dénomination était encore persistante, de se qualifier, en 1645, de juge-viguier de Tarascon et de Notre-Dame-de-la-Mer (1 ) .

Voilà donc en présence les deux légendes procédant de la même sofurce, du même fait historique, et portant les mêmes noms ; l'une se perdant dans la nuit des temps, l'autre née à des dates qu'à un siècle près il n'est pas difficile de préciser. Il nous reste à prouver que saint Lazare, sainte Marthe et sainte Marie-Madeleine sont les mêmes que Marins, Marthe et Julie, tandis que saint Trophime et saint Maximin n'ont été rattachés à la légende que pour en compléter le cadre et pour prouver l'antiquité de la prédication évangélique dans la Gaule.

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