‹ Campagne de Marius dans la Gaule: Suivie de Marius, Marthe, Julie devant la légende des SaintedChapitre 22 sur 31 · V. — SAINTE MARIE-MADELEINE · texte numérisé non relu

V. — SAINTE MARIE-MADELEINE

Le titre de sainte donné à Marthe ne tarda pas à transformer Julie en Marie-Madeleine ; et la belle pécheresse, an type sympathique et légendaire , eut bientôt conquis la meilleure part en Provence, comme elle l'avait prise à Béthanie.

Laissant donc la prophétesse à Tarascon , Julie va, sous le nom de Marie-Madeleine, continuer la légende à Aix, à Saint-Maiimin et dans la Sainte-Baume, en conservant toutefois de son origine la formule trinaire des Trémaïê (1).

Les points de comparaison entre la femme de Marins et la pécheresse ne sont pas aussi nombreux qu'entre les deux Marthes; il n'y a plus similitude de nom, et nous n'avons plus à faire avec le type exceptionnel de la Syrienne, mais la ressemblance n'en est ni moins absolue ni moins complète.

La sainte amante de Jésbs (2), quel que soit le costume sous lequel elle est représentée, n'est jamais la fille de Béthanie, la sœur de Marthe; c'est tantôt Julie, lorsque, vêtue de la tunique et de la stola, elle a la tête couverte d'une bandelette, comme dans notre photographie des Trémaïé ; tantôt la vierge germaine (3), quand debout, ac-

(1) K Trîduo Christ! et ex tribus una Maria, très feci ex una, très ex « tribus, ex tribus unam. Très opinatur Magdalenas. » — Franciscum Molinum, fol. VIII , verso.

(2) Mon. inéd.y t. 2, p. 131.

(3) Millin, planche XLIX.

Octavii Ferrari, De re VesUmenlaria^ Patavii, 1685, 3* éd., Hv. 3, p. 222, et Antonii Byniei, Dordraci, 1687, p. 164, De Calcœis hebrœorum.

croupie sar ses talons, ou coachée à demi, elle a les épaules inondées de sa blonde chevelure (1 ).

« Un troisième élément religieux existait en effet dans « les Gaules, la religion des Germains (S), • et c'est elle, à n'en pas douter, qui a fourni le type de la Uadeleine repentante.

LA VIERGE GBRSÏAINE.

Quant au marbre actuel de sainte Marie-Madeleine qui repose à demi-couchée derrière l'autel de la grotte de la

(1) « Dimidias que nates Galliapalla tegit. » -— Martialis. lîb. 1", ex Octavii Ferrari ut supra, p. 237.

(2) Beuguot, t. 1-, p. 292.

Sainte-Baume, <ic c'est une statoe profane, indigne au pre- « noier chef de la majesté du lieu dont elle centriste les a souvenirs (1). C'est, étrange rapprochement, la statue de Clairon la tragédienne, morte en 1803, faite par Houdon pour orner le tombeau de M. de Yalbelle (2).

Sainte Marie-Madeleine de la Sainte-Baume, si elle était la sœur de sainte Marthe deTarascon, serait vêtue comme elle, car les deux sœurs venant du même pays devraient porter le même costume ; tandis que l'une est vêtue en Syrienne, l'autre en dame romaine ou en vierge germaine ; il y a donc là une confusion prouvant la sincérité de la légende, qui dans sa naïve bonne foi a pris les personnages tels qu'elle les trouvait sur la stèle des Baux, sans songer à les mettre d'accord et entre eux et avec l'histoire.

La vie de ssrinte Marthe est simple, peu chargée de dé;* tails,et toujours à peu près la même dans tous les écrivains, ce qui prouve que c'est un personnage certain et vivant qui a servi de type.

Il n'en est pas de même de celle de sainte Marie-Madeleine ; la vie de celle-ci est, au contraire, racontée de mille manières, suivant le caprice ou la fantaisie de l'écrivain ; du jour où elle a mis le pied sur le sol de la Provence, la sainte n'a plus rien d'humain, c'est un être mystique n'ayant de réel que les parfums de poésie et d'amour qu'elle a rapportés du sol ingrat de Béthanie.

Si donc ^ il n'est point de sainte sur laquelle on ait « composé plus d'écrits ni débité plus de fables (3), » c'est

(1) Lacordaire. Vie de sainte Marie-Madeleine,

(2) L'Avenir de Marseille et de la Provence v octobre, novembre et décembre 1868. La maison de ValbeUe,

(3) Mon. inéd., t. 2, p. 5. — Kothen, Cryptes de Vabbaye de Saint- Victor, p. 11.

qu'il n'y a rien de réel dans Tidéal qoi a servi de type, chaqoe écrivain brodant ou inventant selon son inspiration ou sa fantaisie, sans avoir, comme pour Marthe , l'appui de l'histoire ou de la tradition.

L^ uns (1) la font vivre et mourir à Marseille, d'autres à Aix (â), d'autres à Saint-Maximin et à la Sainte-Baume ; ils renchérissent enfin à Tenvi les uns des autres sur les pénitences, les privations et les miracles de la sainte, au point que les esprits éclairés et Raban-Maur le premier, protestent et contre s^ retraite à la Sainte-Baume (3) et contre la miraculeuse existence qu'elle y mena.

Le tombeau de sainte Madeleine qui est dans la crypte de Saint-Maximin est en albâtre calcaire ; sa frise n'existe plus ; on distingue cinq sujets sur la façade principale : au centre, la croix gemmée ; à droite, Jésus saisi au jardin des Oliviers et emmené ; à gauche, Jésus conduit à Pilate, et le lavement des mains de ce dernier ; sur les faces latérales, d'un côté, la trahison de Judas; de l'autre, Jésus sous un portique parlant à des soldats (4).

Ces différentes scènes sont encadrées par des colonnettes; les deux du milieu sont environnées de vignes sur lesquelles de petites figures nues, assez semblables a celle de Bacchus. sont occupées aux travaux de la vendange (5).

On trouve souvent des sujets païens, et surtout la vigne allégorique, dans les tombeaux chrétiens des premiers siècles. Mais de petits Bacchus, préparant la liqueur qui doit

(1) De fieausset-Roquefort , Lyon 1862, p. 15.

(2) Gumay suppose qu'elle mourut à Aix. — Mon. inéd,^ 1. 1*, p. 349, aux notes.

(3) M. Rostan, Notice sur Samt-Maximin , p. 107.

(4) Mon. inéd.,t. 1", p. 461. *^

(5) Ibid.

enivrer les sens , ne nous paraissent pas trop à leur place sar le lorobeau de la pécheresse repentante et nous feraient à eux seuls douter de Tauthenticité du monument, si le doute pouvait être permis en présence d'une pareille œuvre.

« La stèle de ce tombeau, dit M. Paillon, ne permet pas (f de le rapporter à Fépoque de saint Maximin, comme on le (1 disait communément ; il sent, dit Pitton en \ 668, la ma- « niëre des Goths, et n'est point antérieur au Y'siècle (1). » . M. Paillon change, il est vrai, d'opinion dans ses JfoniiinenU inédits ; mais comme il ne ju^tifle pas cette nouvelle manière de voir, il nous permettra de nous en rapporter à ses premières impressions et au jugement de Pitton.

Si Marie-Madeleine est la même que Julie, a que doit-on (( croire de la Sainte-Baume? Cette canonisation de la « Baume est nouvelle, puisque le sire Jean de Joinville, « dans sa Vie de saint Louis, lorsqu'il parle de la descente ^ de ce roi en Provence, au retour de son voyage d'outre- « mer, et de la visite qu'il fit à la grotte, la nomme simplece mentlaBasme. Mais à l'égard de la pénitente qu'on y « révère, il est clair que ce ne peut être ni sainte Marie- « Madeleine, ni sainte Marie de Béthanie, et tout au plus, a selon le sentiment d'un des plus habiles hommes de tt Paris, s'il y a eu quelque religieuse Cassianite du prieuré « de Saint-Zacharie qui est là proche, dont les moniales « allaient quelquefois faire àes retraites tour à tour a « quelqu'une de ces grottes qu'on nomme Baume en Pro- • vence, et cela dans le VP et VIP siècle (2). »

(1) MonumerUdeVégUse de SairOe^Ma/rtfve , p. 152. — Pitton , Dissertation historique sur l'église d'Aiœ^ p. XXV.

(2) Dissertation par Mauduit, Paris, Nego, 1685, p. 141. - Papon, Histoire de Provence. — Miilin, Voyage dans les départements du Midi.-- M. le comte de Villeneuve, Notice sur la Sainte-Baume.

(c Peu de temps après, des moines grecs vinrent en Q France et y répandirent des opinions nouvelles relatives « aux fondateurs des églises de ce royaume qu'ils dirent <f être des disciples du Christ; ils prétendirent avoir lu a dans leurs chroniques que saint Trophime d'Arles était « un disciple de saint Paul. Le goût du merveilleux fit « saisir avidement ces opinions et en fit naître d'autres « qui s'établirent aussi. On assura que Lazare, qui avait « été ressuscité par Jésus-Christ; M aximin,un des soixantef douze disciples; Madeleine, étaient venus en Provence « pour y prêcher la foi (1). »

C'est ainsi que se forma la légende, et que, de proche en proche, Aix, Saint-Maximin et la Sainte-Baume furent rattachés a Marseille, n Arles et à Tarascon pour donner h la prédication de la religion nouvelle un prestige qui remontait à son fondateur.

La Sainte-Baume, ainsi que son nom l'indique, est une caverne naturellement creusée dans le roc ; elle est précédée d'un admirable massif de chênes, de pins, d'ifs, d'érables séculaires, forêt vierge, bois sacré que la sainte protège, et qui nous font regretter et nos critiques pouvant diminuer le respect qu'on a pour eux, et l'âge heureux où chaque arbre était lui-même une divinité I

Rien n'indique qu'elle ait été une retraite célèbre dès les premiers âges du christianisme ; ses plus anciens débris ne sont pas antérieurs au X*" siècle. Elle fut dévastée en 1793, après que Fréron Teut dépouillée de toutes les richesses que la générosité des princes et la piété des fidèles avaient entassées dans son sanctuaire.

(1) Millin , t. 3, p. 119, et les Notes contenant les recherchés de M* Lebiàntr- Du/vaure^ de Sain^Zaeharie ; îbid. 121. < • ^

Dévastée une deuxième et une troisième fois, en 1830 et en 1848, elle avait été, après ces époques de troubles, assez malhabilement réparée. Mais depuis que le Père Lacordaire Ta mise sous le patronage des Dominicains, une intelligente impulsion a été donnée aux travaux d'appropriation sous l'habile direction d'un jeune architecte, M. Grinda.

L'église de Saint-Sauveur, à Aix, quelle que soit la date de sa consécration, ne conserve plus aucuns vestiges de monuments justificatifs de la légende de sainte Madeleine, depuis que M. deCicé, qui n'y croyait pas beaucoup, fit démolir le sanctuaire dédié non à sainte Marie-Madeleine, mais au Saint-Sauveur, comme l'église des Saintes-Mariés (1).

L'inscription qui rappelle cette démolition dit que « l'oratoire de Saint-Sauveur, le Corpus Domini, a été dé- « moli parce qu'il ne représentait pas un type d'antiquité 4( suffisamment démontrée, et que d'ailleurs il nuisait à a r harmonie des lignes de cette partie de l'édifice, où il « obstruait également le passage (S). »

Le sans-façon de cette justification prouve que cet oratoire n'avait pas la valeur historique que M. Faillon lui attribue; sans quoi des protestations nombreuses et énergiques se seraient élevées contre une profanation qui aurait été en même temps un acte de vandalisme.

Sainte Madeleine d'Aix, de Saint-Maximin et de la Sainte- Baume, procède de la légende arlésienne, et c'est pourquoi ce fut en 1SI79 seulement que Charles dit le Boiteux, qui devint plus tard roi de Naples et comte de Provence, fit

(1) Mon. inéd., t. !•% p. 504.

(2) L'abbé Véran, p. GC.

pratiquer des fouilles dans la crypte de Saint-Maximin. Depuis lors» le culte de la sainte n'a cessé de grandir; la Provence, aussi ingrate envers Marins qu'envers ses enfants les plus dévoués, n'a jamais eu pour cette grande pécheresse assez d'autels, assez d'encens, assez de fêtes; tous ceux qui ont aimé, tous ceux qui ont souffert l'invoquent dans leur détresse, et c'est ainsi qu'elle supplante chaque jour les saints les plus connus, les patrons les plus vénérés.

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