SAINT TROPHIME
L'existence de saint Trophime est aussi problématique que celle de saint Lazare, puisque les dyptiques de l'Église d'Arles, qui est fort ancienne, désignent saint Oenys comme son premier évêque (1).
L'église de Saint-Trophime fut bâtie au commencement du VIP siècle (625) par saint Virgile, sous Tinvocation de saint Ktienne ; elle prit le nom de Saint-Trophime vers le milieu du XIP siècle, lorsque les rehques de ce saint y furent transportées. Le cloître date de la même époque ; le portail appartient au XIll® siècle ; l'édifice fut considérablement agrandi dans la première moitié du XV® ; cette éghse ne renferme aucun monument dont la légende s'autorise, quoique la ville d'Arles, mieux qu'une autre, eût pu choisir dans ses Aliscamps parmi les tombeaux de la même époque que ceux de sainte Marthe, de sainte Madeleine et de saint Maximin.
C'est en 1152 qu'eut lieu la translation des reliques de saint Trophime, do réghse de Saint-IIonorataux Aliscamps. dans l'église métropolitaine d'Arles. « Mais cent ans au- « paravant, on n'aurait pas cru cette translation néces-
[]) Quamvis in dipiychis Arelatensis ccclesiac quaj est pnevctusta, etc. Sanctus Dyonisius praemittatiis tanquam prior evangelii prœco, hi.s in horis primufî que episcopus atlamen sanclus Trophiinus a sancto Paulo, etc., etc., constans est a pristinis temporil)us opinio et tradiiio. GaUia Christiana, t. !•', p. 519.
(T saire ; diverses donations dans le cours du XI* siècle (( avaient été faites au chapitre métropolitain dans ies- 9 quelles il est dit où repose le grand apôtre Trophime.
1 Par la légende du revers, commune à tous les sceaux « de nos archevêques, on voit qu'on mettait alors saint 4i Trophime au nombre des 72 apôtres du Christ.
«J'ignore l'origine de cette tradition, mais elle ne re- « monte certainement pas au milieu du XII* siècle, puis- « qu'on n'en trouve pas vestige dans le poème provençal « qu'un témoin oculaire fit sur la translation des, reliques « de ce saint, dans lequel on n'a rien oublié de ce qui « pouvait relever sa gloire (1).
« Quand les papes saint Pierre et saint Paul eurent sacré « Trophime évêque , ils rétablirent second pape dans <( toutes les provinces qui sont au-delà des monts (2). »
Ainsi d'après Ànibert, qui suit en cela l'opinion de saint Grégoire de Tours, saint Trophime d'Arlesn'aurait pas été en 1152 un ^es 72, mais ne le serait devenu que postérieurement à cette époque.
Voici comment M. Jacquemin, écrivain honnête et consciencieux et aussi parfait catholique que bon Arlésien, traite cette légende de saint Trophime, après l'avoir combattue par de puissants arguments tirés de l'histoire ecclésiastique.
a 11 serait temps enfm qu'on fit table rase de tous ces a contes inventés par amour-propre et par esprit de corps, (( et qu'on les reléguât sans pitié au rang des fables avec a lesquelles on emmaillote depuis si longtemps l'histoire « et la raison humaine (3). »
(1) Anibert, Rép, d'Arles, l. 2, p. 104 et 105, et t. 3, p. 398 et 421.
(2) /6id.
(3) Jacquemin, p. 320.
M. Renan ajoute: « Les récits relatifs à saint Trophime (( sont moins des légendes que des détorses données i a l'histoire pour satisfaire la vanité de certaines Égli- « ses (1). »
Saint Grégoire de Tours, dont le témoignage a été con- Qrmé par un manuscrit du Y* siècle, dit que saint Trophime fut du nombre des sept premiers apdtres envoyés dans les Gaules sous le consulat de Dëce et de Gratus, Tan de Rome 250 et que Trophime fut le premier évéque d'Arles.
Cette similitude de nom du premier évéque d'Arles avec l'un des 72 fut favorable à l'établissement de la légende et lui permit de jeter de profondes racines h l'ombre d'un souvenir antique et vénéré, en reportant dans un lointain mystérieux l'arrivée de ce premier évéque des Gaules.
C'est sans doute à ce Trophime historique de l'an 250 que le préfet de Marseille a fait ériger une statue sur la façade de son palais à côté de celle de Constantin, car Lazare aurait eu plus de droit à cet hommage s'il, avait été rendu au Trophime de la légende.
SAINT MÂXIHIN.
Saint Maximin a la même origine légendaire que saint Trophime ; ce sont les écrits apocryphes d'Alexandre de Brescid et de Raban-Maur, inventés pour justifier les opinions nouvelles des moines grecs qui leur ont donné naissance, et c'est sur celte fragile base que repose toute leur existence.
Le nom de saint Maximin donné à la ville ou au couvent de cette ville n'esl pas antérieur à la légende. On le trouve
(1) Renan, Saint Paul ^ p. 566, et notes.
au commencement du XI* siècle cité plusieurs fois dans le cartulaire de Saint-Victor (1).
Les auteurs de la Gallia Christiana n'ont pas plus de confiance en l'apostolat de saint Maximin qu'en celui de saint Lazare et de saint Trophime, car ils n'osent pas deviner à quelle époque il a siégé, ni ce qu'il a fait. Le premier évêque d'Aix dont l'existenbe soit certaine, c'est Lazare en 41 7 (2).
L'église de Saint-Maximin, bâtie dans la ville de ce nom, est le plus beau spécimen de l'art gothique dans le Midi de la France. Commencée à la fin du XIIP siècle, elle ne fut terminée que vers la fin du XVP (3) .
Elle fut primitivement établie dans un lieu nommé Villata (4) et il est probable que le nom de Saint-Maximin lui fut donné à la suite des récits merveilleux des moines grecs dont nous avons parlé, pour le rattachera la légende delà Madeleine de la Sainte-Baume.
La crypte de cette église ne diffère que par les dimensions de celle de Tarascon ; elle renferme divers cénotaphes des premiers siècles, dans lesquels on a cru reconnaître celui de saint Maximin. Sur la face principale de ce monument, sont « trois sujets séparés entre eux par des canne- « lures strigilées. Au centre, Jésus donnant la mission « évangélique au saint disciple; aux extrémités, d'un côté
(1) Caf-ttUaire de Saint-Victor^ t. 1", p. 314 et 318, et Essai sur Vapostolat de saint Lazare^ p. 12.
(2) Gommunis est sententia primum Âquensium episcopumapeUatum Maximum ; sed quis iste fuerit, quo sederit tempore quidve gesserit divinare non audemus. Primus certo nobis cognitus Saliorum sive Aquensium episcopus est Lazarus qui Christî anno 417 jam sedebat. Gallia Christiana, t. 1", p. 299.
(3) Rostan, Notice sur Saint-Maximin^ p. 43.
(4) Jhid., p. 11.
« saint Pierre, de l'autre saint Paol Sur la frise, un cartel (( supporté par des monstres noythologiques , dauphins (( dévorant des poissons, et deux tètes de fantaisie (1). »
Mais si le poisson et Tancre sont une « première indica- « tion de symboles primitifs d'une excessive rareté, qu'on (c retrouve cependant en l'an 474 (2), » il ne faut pas les confondre avec les tritons et les dauphins qui n'ont pas le même caractère.
M. Paillon croit ce tombeau antérieur au III'' siècle (3) ; il est plutôt du IV* au V«; mais fût-il de la première époque, il resterait à établir que c'est bien celui de saint Maximin , (( la preuve irrécusable de la tradition de Provence (4) . »
Saint Maximin n'est pas mentionné dans le Petit Romain (5), mais seulement dans le Martyrologe qui fut publié sous le pontificat de Sixte Y (6), ce qui prouverait que la légende arlésienne,qui n'était pas encore formée en 740, l'était au contraire en 4585.
Les trois évèques de la légende, saint Lazare, saint Trophime et saint Maximin ont donc, d'après les hagiographes. une existence fort problématique, et la justification de leur doute ressort évidemment de la date de l'intronisation de leurs successeurs.
Gomment expliquer en effet : 1^ que Lazare soit le premier évêque de Marseille et qu'Onésius qui en est le second
(4) Mon. inéd, , t. 1*', p. 439, et Rostan , NoUce sur Sain^Maximin, p. 107.
(2) LGblant,p. VetXlI.
(3) Mon, inéd,, t. 1", p. 460.
(4) Ibid. , p. 453.
(5) /6id., p. 675.
(6) Ibid., p. 679.
ne vienne qu'en Tan 314, tandis que Proculus qui en est le troisième n'arrive que de 380 à 400 ;
2^ QueTrophime soit le premier évêque d'ArJes et que son successeur Régiilus, sans date, ne succède à Martin qu'en 254;
3'' Que Maximin soit le premier évêque d'Âix, et qu'il ait pour successeur saint Sidoine, s^ans date, auquel succède Lazare en 417 (1).
Ce sont évidemment là des lacunes trop grandes pour être mises sur le compte des pertes ou des oublis de l'histoire, et encore moins sur celui des Sarrasins, ce bouc émissaire de tous les mécomptes. On est d'autant mieux fondé à douter de l'existence de ces trois premiers évêques des Gaules, qu'ils viennent s'encadrer comme à plaisir dans les trois sièges épiscopaux compris dans le cercle étroit de la légende de Marins, en compagnie de Marie-Madeleine et de Marthe dont nous connaissons déjà l'origine.