VIII. — SAINTE VICTOIRE
^ C'est la première fois, croyons-nous, que le nom de sainte Victoire, dont l'autel couronne le Mons Victoriœ, apparaît dans la légende en compagnie de sainte Marthe, de sainte Marie-Madeleine et de saint Lazare.
Cette sainte est cependant de même origine que sainte Marthe ; elle a été consacrée le même jour, à la suite des mêmes événements , la victoire de Marius , et comme à ce
(1) Gallia Christiana et Dict. de Statist. religieuse^ p. X, Paris, Migne,
saint personnage, le christianisme lui a conservé le costume historique que le paganisme a consacré dans ses innombrables images (1). Son culte prit naissance le j on r de la défaite des Barbares, sur ce sommet escarpé, entre deux précipices, et c'est Marthe, qui l'invoquait déjà sur la stèle des Baux comme la protectrice de Rome, qui lui offrit au Garagaï le premier sacrifice.
Elle fut sanctifiée par le christianisme naissant en compagnie de maints autres dieux de TOlympe, et d'un plus grand nombre encore de héros de l'antiquité païenne; car, « dans le moyen-âge, l'antique tradition s'est oblité- « rée : on croyait que tout devait être mis sous la protec- « tion des saints, et il n'a pas été difficile de placer le mot « de sainte devant celui de Victoire (S). »
Elle porte à la main la palme qui couronna le vainqueur; mais si, dans sa justice, la main de Dieu posa sa nimbe sur le front de la déesse, l'humanité, outragée par les flots de sang qu'il fit répandre plus tard, eut bientôt rejeté dans l'oubli la gloire du consul qui devait être immortelle.
La fête de sainte Victoire, à laquelle nous avons assisté le 24 avril, comme nous avons assisté à celle des Baux et à celle des saintes Maries, n'est plus célébrée avec la même solennité que jadis : à la honte de nos écoles, les populations ont complètement oublié l'ancienne tradition de Pertuis. M. le curé de Vauvenargues, sur la paroisse duquel lachapelle est située, n'en connaît que ce que lui enseigne son rituel ; il n'y a que la sainte dont la statue, toute moderne qu'elle soit, n'en trahit pas moins sa véritable origine.
(1) Les images des dieux des anciens^ par Verdier, p. 512 et 665
(2) Millin, t. 3, p. 112.
Cette fête est aujourd'hui essentiellement religieuse et ne conserve aucune trace de paganisme. Les habitants de Pertuis y arrivent tous les ans moins nombreux, tandis que ceux de Yauvenargues ont conservé pour leur sainte la dévotion des premiers âges : c'est pour eux la principale fête de Tannée, et aucun n'oserait la profaner par le travail.
On se rend par bandes au sommet de la montagne où des feux sont allumés bien avant le jour. Chaque pèlerin entre dans la chapelle avec une branche de buis à la main qu'il emportera pour la suspendre au chevet de son lit, quand elle sera bénie par le prêtre.
Il faut deux heures pour grimper de Yauvenargues, qui est au nord de Sainte-Victoire, jusqu'au sommet de la montagne, à 965 mètres d'altitude (1). Mais, arrivé là, quel sublime spectacle! L'œil ne peut le contempler sans vertige, et soit le souvenir de la grande hécatombe, soit la majesté de ce sommet qui écrase Thomme, le pèlerin éprouve le frisson de l'effroi, plutôt quecelui deTétonnementou de l'admiration.
Un rocher à double pic d'environ 30 mètres de haut, domine le sommet de la montagne, et forme une large brèche taillée à 45 degrés ; au-dessous de cette brèche, dont la base a huit mètres d'écartement, s'ouvre béant l'immense précipice qui surplombe le village de Saint- Ântonin.
Au nord de la brèche est un plateau d'au plus 30 mètres carrés. C'est sur les bords est et nord de cette terrasse, ainsi suspendue sur l'abîme, qu'ont été bâtis en 1001 l'église et le couvent.
^1) Carte du département de Matheron.
« Malgré cet espace de dix-neuf siècles, cette montagne « n'a cessé d*être appelée mont Victoire, sans aucune altéc( ration : la religion chrétienne , en abolissant le polytt théisme, lui substitua le culte du vrai Dieu. Les fidèles « y construisirent une petite chapelle sous le vocable d'une « bienheureuse vierge et martyre qui portait le même nom <i que ridole. Pareils exemples ne sont pas rares dans « l'histoire sacrée (1). »
Les indignes pclerins qui vont aujourd'hui visiter ces ruines (nous ne les confondons pas, bien entendu, avec ceux de Pertuis, et encore moins avec ceux de Vauvenargues , qui leur fei aient un mauvais parti s'ils les voyaient à Tœuvre) s'amusent à démolir ces vieux débris; il ne restera bientôt plus pierre sur pierre du couvent, et l'église elle-même aura beaucoup de peine à se défendre contre ces nouveaux barbares qui ne respectent ni les traditions, ni les monuments qui les perpétuent.
A quelques centaines de mètres à l'est du plateau de Sainte-Victoire, est le Garagaï, gouffre immense dont on ne s'approche qu'avec effroi, et dont on ne peut sonder la profondeur.
Nous avons visité la ferme du Délubré, et nous partageons complètement l'avis de l'auteur de Charles-le-Témé" raire sur sa destination ; il n'y a jamais eu là de temple, et on ne s'expliquerait pas le choix de cet emplacement, dans un vallon sans issue, séparé du champ de bataille de Marins par la montagne de Sainte-Victoire; on n'y rencontre du reste aucune maçonnerie, aucune pierre, pas le moindre tesson de poterie antique, pour justifier une pareille opinion.
(1) Mémoifes de la Société des Antiq., t. 9, 1832. — L'abbé Gastellan, p' 58.
Sain^-Victoire est donc d'origine païenne : son nom, son costume, remplacement de son sanctuaire, la légende de Pertuis, et la lettre du curé de cette ville en font foi ; c'est un fait qui ne peut être contesté.
Sainte Marthe est de même origine qu'elle ; toutes deux sont nées des mêmes événements, ont été sanctifiées à la même époque et sont arrivées jusqu'à nous sans changement notable.
L'une est Talpha, l'autre l'oméga, le commencement et la fin de la campagne de Marins; il y a entre elles une corrélation telle qu'il est impossible de les séparer. Si donc Tune est païenne, et Ton ne peut en douter, l'autre ne saurait être chrétienne.
On peut en dire autant de Lazare et de Madeleine ; mais, remarquable contradiction, tandis que le culte de celle-ci devient de plus en plus populaire, tandis que la Sainte- Baume se relève sous le souffle de Lacordaire, le culte de sainte Victoire est délaissé, oublié ; son sanctuaire, comme celui d'une divinité chassée de la terre, tombe en ruines pour ne plus se relever.
k ces signes, ont reconnaît l'origine païenne de sainte Victoire. — Dès lors , son culte au sommet de la montagne, témoin delà grande victoire de Marins, apporte son contingent de preuves à l'histoire, et son témoignage contre la légende.