X.— CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Indépendamment des rapprochements et des similitudes que nous avons signalés entre les personnages historiques et ceux de la légende, il est des faits généraux ajoutant de nouveaux arguments à ceux déjà fournis contre son authenticité :
l'' Le Martyrologe dit le Petit Romain ne désigne pas le lieu de la mort de Madeleine, de Marthe ni de Lazare. Cette omission, que M. Paillon, répondant aux objections de Launoy, traite de « preuve dénuée de solidité et de rai- (( son (4), prouve au contraire que la légende n'était pas encore formée en 740, lorsque le Petit Romain fut composé, et que ce fut seulement lorsqu'elle eut été complétée qu'on songea, dans les éditions postérieures, à combler les lacunes des versions primitives, en faisant mourir ces saints personnages en Provence.
L Anonyme grec publié par AUaticus, nous apprend au contraire, <( qu'on voyait encore de son temps en Béthanie a le sépulcre de Lazare, qui était très beau, et de marbre, (( et que, dans la même grotte, et en face de ce sépulcre « on voyait aussi le tombeau de Marthe et de Madeleine, a sœurs de Lazare. »
(1) Mon., inéd., t. V', p. 659 à 63.
Ce qui fait dire à M; Paillon que (c ces tombeaux de « Bélhanie étaient des xev6<; xaf^ç , des tombeaux vides, « élevés memoriœ, à la mémoire de ces saints person* « nages, sans que leur corps y fût renfermé, comme « c*était la coutume des Grecs et même des Romains. (1) » Mais c*est là une opinion qui n'est pas justifiée, les Juifs n'ayant jamais adopté les usages des autres peuples pour la sépulture de leurs morts, ni pour les monuments à élever à leur mémoire (2).
« Quant à la formule memoriœ, on la trouve seulement « de Tan 473 à 689 (3), » ce qui ferait croire que les habitants de Béthanie avaient attendu bien des siècles pour élever un monument à ces illustres personnages, ou que M. Faillon a mal interprété le sens ou exagéré la portée des expressions de V Anonyme grec (4).
2° Une considération morale qui nous a toujours préoccupé, a dû frapper aussi les hagiographes, quoique aucun d'eux n'en fasse la remarque.
On se demande comment il a pu se faire que tous ces saints personnages qui avaient connu le Christ, qui avaient vécu de sa parole, et dans sa plus grande intimité, n'aient pas laissé de sa vie et de sa mort des détails vivants et animés, expliquant, commentant et confirmant les récits évangéliques ?
Comment Marthe n'a-t-elle pas dit ses soins empressés
(1) Mon. inéd., t. 1", p. 657.
(2) c( Sepulchrum est locus in quo corpus ossaque demortuorum rccon- « duntur certo tempore. » — J. Nicolaii, Tractatus deSepulchris Hebrœo- « rw», p. 6.
(3) Leblant, p. X.
(4) a Desquels , Téglise qui n'est pas loin de Béthanie conserve la " vénérable mémoire. » Mon. inéd., t. 1", p. 655. « On conserve à Bétha (( nie la mémoire de Lazare et de ses sœurs. » Ihid. , p. 656.
auprès du Maître, Madeleine son amour, Lazare sa résurrection î
Gomment n'ont*ils pas, dans les trente années de leur vie passées en Provence, rappelé la divine beau té du Christ, sa douce et persuasive parole, son calme et sa résignation ; la douleur de sa mère, le désespoir de ses disciples, sa mort et sa résurrection ?
Si le récit de ces faits mémorables delà grande délivrance avait été fait à nos populations enthousiastes, par des témoins oculaires, par des apôtres à la parole sincère et convaincue, leur souvenir s'en serait perpétué bien mieux que celui de la tiare, du costume et des habitudes de Marthe, et serait 1res certainement parvenu jusqu'à nous.
Mais si, au contraire, ces trois premiers apôtres se sont contentés de prêcher simplement l'Evangile, la parole du Maître, sans se souvenir de l'Homme-Dieu et de leurs intimes rapports avec lui, c'est qu'ils ne Tont pas vu, pas connu ; que ce sont des personnages imaginaires, et que leur parole était l'écho affaibli non pas de Jérusalem, mais de Rome ou d'Alexandrie.
3^ Tous les faits légendaires se sont passés, sont circonscrits dans le même temps, dans le même lieu, dans le cercle fort restreint de la campagne de Marins, entre Tarascon et Sainte-Victoire.
Ils ne commencent pas en deçà, ne finissent pas au delà, ce qui prouve d'une manière incontestable que les uns et les autres sont identiques, qu'ils n'ont qu'une seule et même origine, la campagne de Marins.
Car Marseille, la Sainte-Baume comme les Saintes-Mariés, n'ont été ajoutées à la légende que pour trouver un siège épiscopal, un port de mer, un refuge, et donner ainsi un corps à tous ces faits merveilleux.
Les hagiographes n'ont pas compris la cause de cette coïncidence : Tuniformité de la croyance à un même évé* nement, dans un espace aussi restreint, leur a paru le fait historique primordial, tandis qu'il n'était que le pâle reflet de la légende. Ce qui fait dire à M. Rostan :
a Une chose frappante, c'est que cette tradition se rata tacheà un ensemble de faits qui tiennent à la Provenceeua tière et dont le souvenir, conservé sur une foule de points « divers avec une si parfaiteconcordance, fait l'objet d'un « culte spécial qui remonte à l'époque la plus reculée. Si « cette tradition était fausse, comment ces faits auraient- « ils pu être admis également dans tous ces endroits diff férents avec un enchaînement si complet, quoique sous « des aspects particuliers? Pourquoi des monuments qui « ont survécu aux siècles les constatent-ils à Aix, à Mar- • seille, à Saint-Maximin, à Tarascon, à Notre-Dame-de- « la-Mer ? Gomment le culte d'une si constante tradition « s'est-il conservé si unanimement, avec un accord si géa néral et une si grande unité (1)? »
i^ 4 la concordance des lieux il faut ajouter la concordance des dates, qui montrent avec quelle scrupuleuse exactitude la légende a marché des faits réels aux faits probables ou possibles, et de ceux-ci aux faits impossibles ou erronés :
Translation des reliques de saint Trophime, personnage réel, le premier apôtre d'Arles en 250, et qui y a été réellementinhumé 1i3S
Elévation du corps de sainte Marthe qui a vécu aux environs de Tarascon, dont la tradition a conservé le souvenir 1187
(1) M. Rostan, Notice sur SaifU-Maœimin ^ p. 9.
-ao» -
Elévation du corps de sainte Madeleine , décalque de Julie 1279
Enfin, élévation des corps des saintes Maries, personnages inventés pour former le couronne* ment de la légende 1448
5"" Comme en dehors du souvenir très réel de la prophétesse il n'y avait pas trace dans le passé des autres saintes de la légende, les auteurs sacrés, et M. Paillon à leur tête, ont cru trouver la cause de cette lacune dans les invasions des Sarrasins qui auraient détruit toutes les églises, tous les monuments, toutes les chartes, toutes les archives civiles et religieuses jusqu'aux X"" et XI® siècles.
Pour empêcher leurs sacrilèges déprédations , les reliques des saints auraient été cachées ou transportées au loin par nos pères, et c'est ainsi que les auteurs sacrés expliquent pourquoi le culte de Madeleine et celui de Lazare avaient été négligés, oubliés , jusqu'à ce qu'on eût retrouvé ou rapporté leurs ossements, c'est-à-dire jusqu'à la formation de la légende.
^ G*" Enfin, comment a-t-il pu se faire que les trois premiers apôtres, auxquels il faut ajouter les quatre supplémentaires de la légende des saintes Maries, se soient tous ainsi fixés dans un coin aussi restreint de la Provence ; qu'ils y aient évangélisé et converti les populations au christianisme; et que cinq siècles après, en 439, saint Hilaite ait le premier fait dépouiller le théâtre de ses plus beaux marbres pour en orner les églises (1) ; et que ce ne soit qu'un siècle plus tard, en 542, que saint Césaire, évéque d'Arles , ait été obligé, pour faire oublier le paganisme à ces populations , converties cependant par ses
(1) Seguin, AnHquUésd'ArUs^ p. 35.
— an -
prédécesseurs, de détruire tous les monuments païens, tous les théâtres, toutes les statues, que la civilisation romaine y avait accumulés (1 ) ?
C'est que ces récits de prédication etde conversion, tout entourés qu'ils soient d'une poétique auréole, diffèrent sensiblement des enseignements de l'histoire.
« La Gaule, dit Beagnol, fut la dernière province ro- « maine qui abandonna le paganisme; les païens des « Gaules luttaient encore pour défendre leurs autels, « quand déjà le paganisme était oublié en Italie (SI).
(( Dans les Gaules, sous Constantin, les chrétiens for- « maient une très faible minorité de la population (3) ; les « dix-neuf vingtièmes de ses sujets étaient païens (4).
(( Saint Martin est le premier missionnaire qui, dans les « Gaules, ait déclaré hautement la guerre à l'idolâtrie. Il a fut baptisé à Poitiers par saint Hilaire, en 354 (5).
« Plusieurs dieux de l'Olympe furent invoqués par les « habitants des campagnes jusqu'à l'époque qui précéda le < siècle de Charlemagne.
« Sulpice Sévère, qui est mort dans le V* siècle, dit que, <( sous iMarc-Aurèle, on vil dans les Gaules des martyrs pour « la première fois, la religion ayant été reçue plus tard au « delà des Alpes (6).
<x Vers la fin du règne de Constantin, Lactance est loin « de croire que le paganisme est éteint. A l'entendre, au
(1) Mon, inéd,, t. !•', p. 628. — Jacquemin, p. 122 et 127, prétend que c'est saint Martin et non saint Césaire qui a fait démolir les temples.
(2) IrUroductian du Christianisme en Occident^ 1. 1*', p. 291 .
(3) Ibid. , p. 26.
(4) JM., p. 189.
(5) Ibid., p. 195.
(6) Mon. inéd., t. 1", p. 649, et t. 2, p. 377.
« contraire, les hommes éclairés, comme les ignorants, n croient à Jupiter (1).
« Depuis la publication des inscriptions chrétiennes par f M. Leblant, il n*y a plus lieu de contester Topinion de « ceux qui regardent comme impossible rétablissement « général du christianisme en Gaule au !•'' siècle (2). »
Enfin, M. Paillon lui-même est implicitement forcé de le reconnaître : « Il faut se rappeler, dit-il, que si le chris- « tianisme fut prêché dans les Gaules dès les premiers « siècles, il y fit des progrès assez lents, soit à cause de « l'attachement des Gaulois aux superstitions païennes, « soit à cause de la rigueur des persécutions (3). »
Si ces affirmations de Thistoire n'étaient pas suffisantes pour prouver combien la Gaule a été réfractaire au christianisme, et avec quelle facilité cette dernière religion s'assimilait les anciennes croyances , nous trouverions de plus convaincantes preuves encore dans presque toutes nos églises où, en dehors même de sainte Victoire et de sainte Marthe, le paganisme étale toujours ses symboles et ses divinités, partout où d'inintelligents badigeonnages n'ont pas fait disparaître ces précieux vestiges du passé.
Si donc saint Martin est le premier apôtre qui ait hautement déclaré la guerre à l'idolâtrie et aux vieux temples, qui furent détruits dans le V* et le Vf* siècles ; si la Gaule est la dernière province romaine qui ait abandonné le paganisme; si les premiers martyrs chrétiens ne datent que de Marc-
(i) Mon, inéd., t. !•', p. 125 et 153.
(2) M. Egger au congrès d'Aix, Ann. de l'Institut des Provinces, 1868, p. 319. Cette opinion est aussi celle de M. Tabbé Cochet-, si compétent pour tout ce qui touche à V Histoire du Christianisme , dans la deuooième Lyonnaise, ex Lettre à M. de Caumont^ par M. Rostan, Aix, 1868, p. 3.
(3) Mon. inéd.^ t. 2, p. 377, aux notes.
Aurèle, il faut en conclure que la décapitation de saint Lazare à Marseille, et par conséquent son voyage avec les saintes femmes, leurs prédications, la conversion des populations, etc., etc., ne sont qu'une pieuse légende entée, comme nous l'avons dit, sur la stèle des Baux.
§ XI. — lA LÉGENDE DES SAINTES MARIES
n'est pas article de foi.
La légende des saintes Maries quelque authentique qu'on la suppose, n'étant pas article de foi, est loin d'être admise par tout le clergé.
Le docteur Jean de Launoy est cependanl le premier qui Tait attaquée ; son opinion, quoique censurée par l'Université d'Aix et condamnée par un arrêt du Parlement (1644), fut adoptée en général par les critiques et les historiens ecclésiastiques des derniers siècles (1). a Malgré cette con- « damnation, les réformateurs de la liturgie, cédant aux « attaques de la critique, crurent rendre un service signalé « en faisant disparaître des bréviaires et des missels tout « ce qui pouvait avoir trait aux deux points attaqués par « les novateurs : ITidentité de sainte Madeleine avec la € sœur de Marthe et avec la pécheresse, et ^'^ son arrivée a en Provence. Mais l'Église romaine maintint l'ancienne « liturgie (2). »
A l'exemple des réformateurs de l'ancienne liturgie, nombre d'auteurs sacrés la rejettent ou la mettent en doute.
(1) Mon. inéd., t. !•', p. 344.
(2) TWd., p. 353.
Raban-Maur n'admet pas les circonstances miraculeuses de la vie de sainte Madeleine (1 ), et nous avons vu ce qu'en pensent les auteurs de la Gallia Christiana.
Les PP. Van Hecke et Benjamin Bossue , des nouveaux Bollandistes, et M. d'Ozouville, partagent la même opinion d'une manière plus ou moins absolue.
Les chanoines de T Église d'Autun la répudient (2).
« M»' de Cicé, devenu archevêque d'Aix en 1801, ne « paraît pas croire à la tradition de sainte Madeleine dont « il fit démolir l'oratoire vénéré depuis tant de siècles ; du « moins laissait-il enseigner publiquement cette opinion « dans rUniversité d'Aix (3). »
W révêque d'Orléans, dans son Examen des institutions liturgiques (4), auquel M«' de Mazenod, évêque de Marseille, répondit le 28 février 1846, met la venue de saint Lazare avec ses sœurs et saint Maximin au même rang que d'autres légendes qui sont généralement reconnues comme apocryphes (5).
Le P. Lacordaire évite de se prononcer, laissant à la foi ou aux lumières de chacun le soin d'apprécier. « Marie- (( Madeleine plane sur toute l'Église de Provence comme « la souveraine de l'apostolat. Marseille veut que Lazare « ait été son premier évêque ; Aix attribue cette gloire à a saint Maximin; Arles à saint Trophime, Avignon et « Tarascon à sainte Marthe (6). »
D'autres, comme l'abbé Véran, la dénaturent et lui en-
(1) Mon. iWd.^t. l-',p. 399.
(2) Ibid,, p. 355 et note 6.
(3) Ibid., p. 357.
(4) Ibid., p. 438 et 39.
(5) /Wd., t. 2, p. 1663,
(6) Vie de sainte Marie-Madeleine^ p. 147.
lèvent tout son cachet miraculeux, en la circonscrivant dans le cadre étroit delà vérité.
D'autres vont plus loin encore et nient complètement cette tradition , « la venue en Provence de sainte Mariea Madeleine et de saint Lazare ne reposant que sur des 4( traditions incertaines, dénuées de tout caractère pro- <i bant(1). »
On peut donc être bon chrétien sans croire à la légencle des saintes Maries, qui est dans la nouvelle loi ce qu'étaient dans Tancienne les récits épisodiques de Ruth, de Job et de Tobie.