‹ Campagne de Marius dans la Gaule: Suivie de Marius, Marthe, Julie devant la légende des SaintedChapitre 7 sur 31 · AU SUJET DES FOSSES-MARIENNES · texte numérisé non relu

AU SUJET DES FOSSES-MARIENNES

Avant d'étudier les Fosses-Mariennes, nous allons faire connailre toutes les hypothèses auxquelles elles ont donné lieu.

Quelques auteurs, trop confiants en leurs lumières, ont cru pouvoir, après un court séjour à Arles, à la Tour-Saint- Louis et à Fos, trancher cette question avec un dogmatisme qui ne supporte pas la controverse ; un retour sur eux-mêmes leur fera comprendre qu'on ne peut pas toujours de son cabinet et avec ses livres apprécier une œuvre au sujet de laquelle les plus érudits n'émettaient que des doutes.

Le problème est du reste plus complexe qu'il ne paraît

de prime-abord, c'est pourquoi, tant qu'il n'est pas résolu, il n'est pas convenable de décourager par des critiques que réprouve la science, les estimables érudits du Marti^ues ou de Marseille qui en cherchent la solution.

a Marius fitlesFosses-Mariennes, qui a donné jusqu'au- « jourd'hui de grandes peines à tous les géographes pour « savoir qu'est-ce que c'est et où il fallait la loger (1), elles a ont été autant inconnues jusqu'aujourd'hui comme elles « ont été fort célèbres à tous les siècles passés (â). »

Il n'est donc pas étonnant qu'elles aient donné lieu a une fouie d'opinions contradictoires que nous croyons utile de rappeler (3) .

1"" Le canal de Harius n est autre chose que le canal du Rhône, qui passe parle Languedoc, suivant Gérard Mercator et Pierre Montanus, interprètes de Ptolémée; Olivarius, commentateur de Pomponius Mêla; Antoine du Pinet, interprète de Pline ; Nostradamus , Belleforest , Catel et Sponde.

%"" Le P. Philibert Mônet, de la Compagnie de JésuSt pense, dit Bouche, que cette fosse est ce trës-grand canal du Rhône, dit Massilioticum, qui passe tout contre la ville d'Arles, croyant qu'auparavant le canal était fort petit, mais qu'il fut agrandi par le canal de Harius.

3^^ Simon Bartel, dans son Histoire ecclésiastique de la ville de Riez, prétend que ces fosses sont vers la ville des Trois-Maries, dans la Camargue, et dès lors qu'elles sont le deuxième canal du Rhône.

4<» Nicolas Sanson, d'Abbe ville, pense que c'était un petit canal sortant du grand Rhône, traversant la Cran, et

(1) Bouche, t. !•', p. 420.

(2) Bouche, ib., ex-Saurel, p. 17 etsuiv.

(3) Bouche, t. !•', p. 420.

allant aboutir aux Martigues, ce qui, vu la différence du niveau, est absolument impossible.

5"* Bouche croit que ce sont : 1» les canaux des Martigues, et 2^ un canal commencé à la mer non loin de la Tour-de - Bouc, passant au village de Fos, et traversant la petite Grau pour joindre l'eau delà mer avec celle du Rhône.

6° Papon les faisait venir du Rhône et aboutir au Galejon(l).

1^ La Statistique du département les fait dériver du Rhône au point où l'on creuse actuellement le canal de Saint-Louis, et les fait aboutir à Fétang de TEstomac, au nord du village de Fos.

S^ H. Saurel est de l'avis de Pàpon ; il prend les eaux du Rhône et les dégage à la mer par le Galejon, suivant la carte de Ghiquet.

9** D'Anville {Notice sur les Gaulm) (2) le fait dériver au bras mort, ancien lit du Rhône, et arriver à Fos.

10' Enfin M. Desjardins, renchérissant sur tous ses prédécesseurs, donne aux Fosses-Hariennes une longueur de 27 kilomètres, depuis Fos jusqu'à Ghamptercier, qui est à 14 kilomètres au-dessous d'Arles.

Nous ne partageons aucune de ces opinions.

Elles ne concordent pas avec l'état des lieux.

Elles dénaturent la pensée de Plutarque.

Elles auraient imposé àMarius un travail impossible, insensé, et qui aurait anéanti son armée.

Enfin elles rendent inexplicable la campagne de Marins, qui doit ressortir au contraire claire et nette, comme tout ce qui est bien conçu.

(1) Bowihe, t. !•% p. 161 et 420.

(2) Notice ^urlaGauUy p. 331 et s. ; ex-Deejardins, p. 34.

Cet aateurétantle dernier venu, et ayant délayé dans deux in-4^ en les exagérant outre mesure, toutes les erreurs que ses prédécesseurs avaient condensées en quelques pages ou même en quelques lignes, c'est à lui seul que nous répondrons pour montrer l'impossibilité pratique d'un travail contre lequel a déjà protesté le plus vulgaire bon sens.

M. Desjardins comprenant , à l'opposé de ses prédécesseurs, que le camp de Narius ne peut être à Fos ; qu'il doit être, d'après Plularqûe, sur les bords ou à proximité du Rhône, se croit obligé pour cela de placer ce camp à côté de la prise des Fosses-Mariennes ; et comme il faut rendre la situation de ce camp admissible, il remonte le plus possible sa prise au fleuve et la place à Champtercier, à 14 kilomètres au-dessous d'Arles, afin de pouvoir étendre son camp depuis les marais infects de la Coustière , qu'il supprime pour n'avoir pas à en tenir compte, jusqu'au sommet de l'aride désert de la Grau.

Erreur peu réfléchie, car si les Fosses-Uariennes n'ont pour but que d'éviter les embouchures, la route la plus courte, celle qu'avaient adoptée les auteurs de la Statistique qui longeait la plage (1) et arrivait au Rhône par une ligne parallèle à la mer, était évidemment la meilleure, puisqu'elle évitait des travaux inutiles, ce qui n'empêchait pas Marins de placer son camp où il lui plaisait, à Arles, par exemple, où le place H. Desjardins dans son dernier travail, et même plus haut, s'il l'eût jugé nécessaire.

La longueur du canal est déjà une faute, mais son tracé et son exécution sont-ils irréprochables ?

Plutarque dit que les Fosses-Mariennes débouchaient sur

(1) Sto^,pl. IX.

une plage tranquille et plate ; Straboii ajoute que rentrée du canal est difficile à cause du peu d'élévation du sol qui €st tel que, par un tenops obscur, on ne l'aperçoit pas même à une petite distance.

M. Desjardins s'écarte considérablement de ce teite, en plaçant l'entrée de son canal précisément au pied des montagnes dont Fos forme le premier mamelon.

C'est là aussi qu'il place le port de la vignette de Peutinger, sans se demander à quoi aurait servi un port au bord de la mer quand Marius creusait un canal qui devait aboutir à son camp pour rendre plus facile et plus sûre la voiture des vivres. Le port des Fosses-Mariennes était où se trouvait le camp de Marius, et si Peutinger désigne l'entrée des fosses par une vignette, si les géographes la prennent pour point de repère, c'est queleport où elles aboutissaient avait assez d'importance pour mériter cette mention.

Quelques auteurs (1) ont cru reconnaître dans les deux cordons littoraux que l'on voit s'allonger parallèlement à la plage de Fos, du S.-E, au N.-O., une voie romaine qui aurait longé les Fosses-Mariennes.

M. Desjardins va plus loin encore : « Nous pensons, «dit-il, pouvoir déterminer, pour la première fois, l'em- « placement que les Fosses-Mariennes occupaient. Elles (( avaient leur prise à 44 kilomètres au sud de la ville a d'Arles, entre Champtercier et le masTibert (2).

« Elles aboutissent à la mer en dessous du village de « Fos, par un chenal bordé de digues perretées, nommées (c dans le pays des Godoulières (3). »

(1) Saurel, p. 21. — Millin, t. 48, p. 28, — et même la Statistique

(2) Desjardins. Aperçu hist.^ p. 43

(3) md, p. 38.

Nous avons prouvé que la prise ne pouvait pas être au Rhône. Voyons ce que sont les Codoutières.

Codoulières pour un Parisien est un mot cabalistique, au sens mystérieux et caché, venant du latin ou du grec, qui sait? Pour un Provençal, code signifie pierre ; coudoulet, pierraille, galet ; codoulière, banc de galets. Le nom de codoulière n'est pas du reste spécial à la plage de Fos. On le retrouve à Toulon (batterie de la Codoulière) (1) et sur toute la côte jusqu'à Nice.

Une digue perretée, telle que la représente M. Desjardins, est, dans le langage concis et arrêté de la Provence, qui ne comporte ni à peu près ni synonyme, nne païero, et à Fos, pas plus qu'ailleurs, on ne confond ces deux expressions.

Il n'est donc pas besoin d'aller à Fos pour savoir que les codoulières ne sont que des bancs de cailloux, o un a empierrement formé de galets de la mer, mélangés de « terre et de sable (2) et non une digue de fort appareil. »

Le fantastique profil que nous en donne M. Desjardins est une illusion d'optique, un grossissement du mirage, copié, pour lui donner un cachet antique, sur l'endiguement de la colonne Trajane (3).

Et comme supplément à ces preuves, la géologie aurait ajouté avec M. Coquand, qui vient de classer les terrains de la Grau :

9 Ce sont les falaises qui constituent la pointe Saint- « Gervais qui fournissent à la mer actuelle les matériaux

(1) Henri. Légende n** 44 de la carte. — Note verbale de F. Mistral, etc. , et \oir aussi Ducange, y* cod, codulus.

(2) Saurel,p.21.

(3) Rich , par Gherruel, p. 16 et 500.

c( roulés que l'on remarque dans le cordon littoral du (( golfe de Fos, et qui les ont fournis k d'autres cordons litce toraux plus anciens, engagés dans l'intérieur des terres, « cordons désignés par le mot provençal de codouUères (( [amas de cailloux), et que M. Desjardins a considérés « comme des chaussées élevées de main d'homme, et desc( tinées à protéger contre les attaques de la mer le canal (( de dérivation creusé par Marins.

(( Dire que ces prétendues digues sont formées de calice loux de très-petite dimension, arrachés par la mer aux (( falaises de Saint-Gervais, et non point aux cailloux de la « Crau, et qu'ils sont mélangés avec du sable de mer et des c( débris roulés de coquilles marines ; ajouter que la mer» ce quand les vents du Midi soufflent, n'avait besoin que c( d'une seule vague pour balayer et jeter dans le canal de « Marius le frêle édifice de la Godoulière du sud, c'est décc montrer Tinexactitude des déductions avancées par ce c( savant archéologue, dont nous avons reproduit l'opic( nion (1). »

1/ autorité de ce savant géologue convaincra les plus incrédules ; mais s'il restait encore quelques doutes, le Mémoire de M. Bernard, ingénieur ordinaire du canal de Saint-Loqis, lu à la Société de statistique de Marseille, achèvera de les dissiper.

M. Bernard pense aussi que les CodouUères sont des cordons littoraux, et il affirme que les plus gros des galets dont elles sont composées passeraient dans un anneau de trois centimètres!

Le poudingue inférieur de la Crau repose sur un im-

(1) C!oquand, De la Crau et de son Origine. — * BuUet de la Société géol de France, t. xxvi. Mars 1869.

mense banc do molasse de l'époque miocène, qu'on taille facilement au ciseau, et qu'on effeuille plus facilement encore en lames de 25, 30 et 40 centimètres d'épaisseur. Celle-ci constitue le plateau de Fos et de toutes les montagnes environnantes, et elle affleure le marais sur de très grandes surfaces aux alentours de Fos, tout auprès des Codoulières. Si donc Marins avait fait un perré pour défendre les digues de son canal, il eût employé la molasse ou les gros cailloux roulés de Crau, et non les galets ramassés sur la plage.

M. Desjardins n'est pas le premier qui se soit trompé sur ladestinationdesCodoulières; déjà M. Alfred Maury, de l'Institut, dans un remarquable article de la Revue des Deux-Mimdes (4) sur les voies romaines dans les Gaules, a, lui aussi, sur la foi de la Notice de M. Saurel, parlé des Codoulières comme d'une chaussée romaine qui bordait les Fosses-Mariennes. Cet académicien assigne encore, d'après la même autorité , une pareille origine et une semblable destination de chaussée ou voie romaine, au cordon littoral qui sépare Tétang de Berre de celui de Marignane; mais, plus circonspect que M. Desjardins, il n'en donne ni l'appareil, ni le profil , et M, Saurel avait été lui-même précédé dans cette découverte des Codoulières parMimn(2).

Les Codoulières ne peuvent pas plus être une voie romaine qu'une digue. Les voies romaines n'avaient que huit pieds de large, et il ne saurait y avoir des digues de 7 à 8 mètres de couronnement ; la longueur de cette digue, qui est de 41 kilomètres, ne fait qu'aggraver cette erreur

(1) !•' juillet 1864, p. 201 12) Millin, U 4, p. 28.

en rexagéranl, et en lui attribuant une largeur de 30 à 40-50 à la base (1).

M. Desjardins ne trouvant pas fondée notre critique de ses Godouliëres, apporte dans son dernier travail (2) de nouvelles preuves, de nouvelles justifications dont nous allons apprécier la valeur.

« Le profil que j'ai donné des Codoulières, pi. XI, est, a dit-il, moins un profil réel, surtout pour la partie pion- « gée dans les marais, qu'une rettitution. J'avais cru que « les digues étaient formées de pierres de la Grau ; je les

< ai examinées depuis lors avec soin, et je me suis con- <i vaincu qu'elles avaient dû être construites en terre, et

< remplies ensuite, dans le creux, formant cuve, de galets

< apportés de la côte. Leur direction est droite et leur lar- « geur régulière. Quant aux mesures que j'ai données, elles « sont d'une rigoureuse exactitude ; elles ont été prises en « plusieurs endroits par M. Reyber, conducteur des Ponts « et Chaussées, attaché au service de la côte : le plan, la « direction, Fécartement que j'en ai rapportés, sont aussi « exacts que les mesures, et j'ai peine à m'imaginer corna ment tout cela constitue aux yeux de M. Gilles des desc( sins fantastiques. J'ai plutôt lieu de penser qu'il n'aura « pas examiné lui-même ces digues avec le scrupule que a j'y ai apporté avec M. Léon Vidal, mon travail étant déjà «imprimé, etc., etc.

« Si les amas immenses de galets encaissés dans un talus « en terre de 400 mètres de profil n'ont pas été une chaus- « sée, supposition que leur dualité exclut absolument; s'ils « n'ont pas été les digues des Fosses-Mariennes, je de-

(1) Aperçu hist,^ p. 39.

(2) Rh. et Dan., p. 32.

« mande ce que c'est, dans quel but on les a construites, « quels sont les travailleurs qui ont pu y être employés, « enfin qui les a élevées ? Si on donne à entendre que c'est n un rempart opposé aux coups de mer, je demanderai a quelles terres on a voulu protéger? Il n'y a que des ma- « rais incultes dans toute cette région. H. Gilles ne nous « donne pas son avis sur la destination des Codoulières ; « jusqu'à ce qu'on trouve une autre solution, concordant « surtout avec tous les textes, nous persistons dans l'excc plication que nous avons donnée (1 ). »

Puisque M. Desjardins nous accuse de n'avoir pas donné notre avis sur la destination des Codoulières, en les nom-mant des cordons littoraux, dénomination qui est pourtant à la portée de toutes les intelligences, nous allons être plus explicite, dans l'espoir d'être mieux compris ; nous allons expliquer aussi pourquoi notre qualification de fantastique appliquée au profil des Codoulières.

Nous avons nommé fantastique et fait avec le grossissement du mirage, non pas le profil en lui-même, ni les directions, ni les largeurs, ni les longueurs, mais ïappareil en tout semblable à celui de la colonne Trajane, et qui fait croire à un per ré, à un enrochement formé de pierres de fort calibre, tandis qu'il s'agit de graviers, de menues pierrailles.

M. Desjardins, comprenant qu'il ne peut justifier cette grave méprise,chercheà l'expliquer par une équivoque qui ne fait qu'aggraver sa première faute au lieu de l'atténuer. a C'est moins un profil réel, dit-il, qu'une restitution. » Or, on restitue une statue, un bas-relief, une inscription, et on en est quitte pour être un maladroit ou un malhabile si on se trompe ; 'mais on ne restitue pas plus une figure

(1) Rhône et Danube, p. 32.

géométrique qu'on ne suppose une cote denivellemenl. Ainsi; on n'a pas plus le droit de supposer au plateau de la ville d'Arles la cote + 100 quand elle n'est que + 47'", qu'on n'a le droit de substituer le gros appareil au gravier dans un profil.

Car alors, ce n'est plus une restitution qu'on opère, mais une substitution qu'on commet, et ce fait doit être d'autant plus sévèrement qualiflé qu'on s'est fait dans la science une position plus élevée.

M. Desjardins, malgré ses scrupules un peu tardifs, n'a pas vu les lieux en observateur, mais en touriste ; il a pris dans son premier travail des galets (dont les plus gros passeraient dans un anneau de trois centimètres) pour des cailloux de Crau (1), « gros, dit la lettre du maréchal Vaillant, les plus petits comme la tète (3). )^

11 n'a pas vu surtout que ces galets sont déposés régulièrement et par couches de dimensions uniformes, variant depuis la grosseur d'une lentille jusqu'à celle d'un œuf de pigeon, ce qui prouve d'une manière évidente qu'ils ont été déposés par les eaux, suivant leur pesanteur spécifique, tandis qu'ils seraient mélangés et de grosseurs inégales, s'ils avaient été transportés de main d'homme.

Après ses premières erreurs, pouvons-nous avoir une grande confiance en M. Desjardins , lorsqu'il nous dit qu'il s'est « convaincu que les Codoulières avaient dû être « construites en terre et remplies ensuite dans le creux for- « mant cuve, de galets apportés de la côte ? »

Nous pensons que ce n'est là qu'une appréciation de cabinet, mais que M. Desjardins n'a pas fait ouvrir de tran-

(1) Rhône et Danubey p. 36.

(2) Ibid, p. 32.

chée pour s'assurer du fait qu'il avance; car si des travaux quelconques avaient été pratiqués sur les Codoulières, nous en aurions reconnu les traces dans nos visites faites sur les lieux, postérieurement à la lecture de son Mémoire à la Société de géographie. 11 n'y a donc pas lieu de tenir compte d'une appréciation erronée, qui n'est étayée d'aucune preuve.

« Mais si les amns immenses de galets encaissés dans un « talus en terre de 40 mètres de profil n'ont pas été une « chaussée, je demande ce que c'est. »

MM. Goquand et Bernard ont répondu à cette question; mais cet immense amas de galets n'avait-il pas déjà devancé leur réponse? M. Desjardins, pour se rendre compte de leur destination, s'est-il enquis de leur cube, de la carrière qui les a fournis ? S'est-il enquis des moyens de transport dont pouvait disposer l'armée romaine, du nombre de journées que ce transport représente ?

S'il ne s*est pas posé ces questions, nous allons, pour son édification, les établir et les résoudre.

En admettant que les travailleurs prendront les galets à transporter entre Saint-Gervais et Saint-Biaise, à une distance moyenne de 6 kilomètres, et en acceptant pour base les chiffres de M. Desjardins, nous avons :

Longueur des deux Codoulières 1 6,000 mètres

Largeur 000,40

Epaisseur, minima fi

= 4,280,080 mètres cubes, lesquels, transportés à la distance moyenne de 6 kilomètres avec des paniers ou des civières, représentent, à un quart de mètre cube par journée de travailleur, 512,000 journées, soitle travail de 50,000 hommes pendant 102 jours (1).

(1) L'art de construire, par Claudel et Laroque, p. 243.

Quant au lieu d*où cet immense cube de galets aurait été extrait, nous différons essentiellement d*avis avec M. Desjardins : il est convaincu qu'ils ont été ramassés sur la côte; or, il sait mieux que nous que les galets, sur une plage qui ne rejette que du sable, sont aussi rares que les pépites ; qu'il n'y a de galets, comme le dit M. Coquand, que les deux Codoulières, et qu'on n'en trouverait pas autre part pour former un pareil cube.

« Si les Codoulières n'ont pas été les digues des Fossesff Mariennes, je demande ce que c'est. »

Nous avons déjà répondu dans nos F ossse-M ariennes que c'étaient des cordons littoraux.

« Qui les a construites? Quels sont les travailleurs qui « ont pu y être employés ? »

C'est la mer, avec les années et les siècles pour auxiliaires, qui, déchirant les bancs inférieurs du poudingue de Crau ont soulevé ces galets, les ont jetés à la côte, en suivant une ligne parallèle au rivage , et ont ainsi formé ces cordons littoraux qui empêchent M. Desjardins de dormir.

^ M. Gilles ne nous donne pas son avis sur la destination « des Codoulières. »

Nos lecteurs ne s'attendent pas à ce que nous répondions à cette question par trop indiscrète. D'abord , nous ne sommes pas dans les confidences de celui qui les a faites; mais, y fussions-nous, nous nous garderions de divulguer ce secret à M. Desjardins, pour lui laisser la joie « de persister » dans la merveilleuse explication qu'il nous a donnée de sa trouvaille.

, M. Desjardîns ne s'est pas douté qu'il disait vrai, en attribuant ces Codoulières à Marins; elles sont en effet postérieures à celte époque, et la preuve en est dans les nom-

breux tessons de poteries romaines qu'elles renferment, et qui sont de vraies médailles commémoratives de leur formation.

Il résulterait de ce fait, la condamnation la plus absolue du système des atterrissements de M. Desjardins, car la plage de Fos, au lieu d'être restée stationnaire comme il le prétend, aurait au contraire grandi de Timmense surface qui existe entre les Codouliéres et la mer.

Le travail des Codouliéres serait une œuvre Insensée; mais mille fois plus folle serait encore Texécution d'un canal tel que le conçoit M. Desjardins ; sa longueur étant de 26 kilomètres, sa largeur de 300 mètres, puisqu'il doit débiter la majeure partie des eaux du Rhône, et sa profondeur de 6 mètres.

La principale difficulté viendrait du sous-sol, <( car les « terres vaseuses ne font que recouvrir un banc de pou- « dingue qui est à la base de la formation de la Crau, et « c'est la raison pour laquelle on n'a pas approfondi le ca- « nal d'Arles à Bouc, car il en aurait coûté 28 millions pour 9 lui donner un mètre de plus de profondeur (1). ï>

Mais en dehors même de ce banc de poudingue dont nous faisons grâce à M. Desjardins, parce que nous n'y croyons que dans des limites fort restreintes, et sans tenir compte des épuisements et des travaux accessoires de toute nature nécessités par les eaux de la Durance, M. Desjardins a-t-il calculé le cube effrayant qu'il faudrait extraire de cette fosse ?

S'il ne Ta pas fait, nous allons le faire encore pour lui, afin que nos lecteur? puissent faire justice de pareilles énormités.

(l) Revue des Deux-Mondes ^ il" vol. 1847, p. 796, Baude, les côtes de Provence.

La longueur du canal étant de S16 kilomèt. (1) , sa largeur égale au moins à son orifice, 300 mètres, et sa profondeur de 5 mètres, donnent 39,000,000 de mètres cubes représentant 456,000,000 de journées, en admettant un quart de mètre cube de déblai par journée d'homme, soit, en d'autres termes, trois mille journées d'une armée de 50 000 hommes travaillant pendant plus de dix ans. •

Si on joint à ce travail celui des Godoulières que nous avons vu être de 40S1 jours, on sera forcé de reconnaître que les mulets de Marius, nom qu'on donnait à ses soldats parce qu'il les surchargeait de travaux et de bagages, n'était pas immérité, et que dans tous les cas, Tarmèe romaine n'aurait pas mal employé ses trois ans de séjoar dans la Gaule.

Les Godoulières et leur immense canal conduisent fatalement M. Desjardins à une troisième erreur, moins grave sans doute, mais aussi peu raisonnée que les précédentes.

Il a compris qu'un canal dérivant la majeure partie des eaux du Rhône deviendrait le Rhône lui-même, s'il n'avait pas de pertuis et des vannes pour en régler le débit. Et puis, comment expliquer qu'à son embouchure, à Fos, dans la tourbe, là même où il suppose qu'existait le port, il n'y eût pas le moindre dépôt fluviatile dont le Rhône est si souvent chargé ?

.C'est pourquoi il ajoute « qu'il est probable qu'on fit a un barrage au point où les Fosses-Mariennes communi- « quaient avec le Rhône ; autrement , les inconvénients « signalés par Strabon, les allerrissements, auraient en-

(1) Aperçu hist.^ p. 47.

« Irayé la navigation, aussi bien dansunbras artificiel que « dans un bras naturel. »

« On dut obvier à ce mal par une porte, qui d'ailleurs « pouvait rester ouverte dix mois de Tannée, et qu'on de- « vait tenir fermée seulement au temps où le Rhône corna mence à charrier le limon (1). »

Cette supposition de M. Desjardins est ingénieuse ; maïs comme il ne nous donne pas le dessin de cette porte, il nous est impossible d'en dire autre chose, sinon que, pour former barrage à un pertuis capable de tirer une bonnepartie du fleuve, la plus grande partie du fleuve, disent Plutarque et Strabon (2), qui débite, au-dessous d'Arles S,480 m. c. à la seconde, aux eaux moyennes, et qui coulait entre les Godoulières, canal de 100 à 300 mètres de large (3), il devait falloir une bien grande porte (4) !

Le creusement d'un canal, dans la partie inférieure de la plaine, à partir d'Arles jusqu'à Fos, quel que soit le point d'attache au Rhône, était donc tout simplement impossible; par le temps qu'il aurait exigé pour son creusement, et par l'insalubrité du climat qui aurait bien vite anéanti l'armée romaine ; et si un canal analogue à celui que suppose M. Desjardins avait existé, les siècles ne l'auraient pas complètement fait disparaître, il en resterait très-certainement des traces.

Si donc la porte de ce canal est une chimère ;

Si le canal est une impossibilité ;

Si les Codoulières sont des cordons littoraux formés par la mer et non les digues de ce canal.

(i) Aperçu hist , p. 30.

(2) lUd, p. 40.

(3) Ibtd., p. 38.

(4) /6iU, p. 44.

Que deviennent le port de Fos et la vignette de Peu tinger ?

§ V. — LES FOSSES-MARIENNES.

La topographie, Tépigraphie et la logique nous ont dit où étaient le camp de Mariiis, le port des Fosses-Ma- Tiennes, et par conséquent le lieu où elles aboutissaient; demandons à présent à la grammaire, à l'histoire et à la géographie , de nous dire à leur tour remplacement de ces Fosses, leur embouchure, d'où venaient les eaux qui les alimentaient , et quelles traces elles ont laissé de leur passage.

Examinons d'abord le texte de Plutarque.

« Lorsque Marins eut appris par ses espions que les a Barbares approchaient, il fortifia son camp le long de la « rivière du Rhône et y mit dedans une grande provi- « sion de vivres, afin qu'il ne pût être contraint, faute de « vivres, de venir à la bataille.

« Et là où la voiture des vivres en son camp était lon- « gue et dangereuse, il la rendit aisée et courte par tels « moyens : la branche de la rivière du Rhône avait re- « cueilli tant de vase et si grande quantité de sable, que « les bancs rendaient l'entrée de la rivière étroite, diffia cile et dangereuse pour les grands vaisseaux de charge « qui venaient de la mer.

« Quoi considérant , Marins lui fit caver une grande « tranchée ou canal au dedans de laquelle il détourna « une bonne parlic de la rivicrc et la tira jusques à un

« endroit opportun de la côte, là où Teau s'écoulait vers « la mer par un tranchée profonde et capable des plus « grands navires, et avec cela tranquille et plate sans être « tourmentée des vents ni des vagues de la mer ; cette « fosse porte encore son nom. »

Strabon ajoute : « que rentrée du canal est difficile à (c cause du peu d'élévation du sol qui est tel, que par un <( temps obscur, on ne l'aperçoit pas même à une petite « distance. »

Observons d'abord , pour bien comprendre ce texte, que la tranchée ou canal que Marins fit caver ne peut pas être un ouvrage important , puisqu'il ne l'a commencé que lorsque ayant appris rapproche de r ennemi, il songea à fortifier sur les bords de la rivière son camp pour l'y attendre.

Que le texte ne dit pas que Marins tira le canal jusqu'à la mer ; mais qu'ayant fait caver une grande tranchée, il détourna une bonne partie de la rivière et la tira jusquà un endroit oit l'eau s'écoulait dans la mer, ce qui est bien différent, puisque c'est l'eau qu'il tira jusqu'à la mer, et non le canal qu'il tira jusqu'à elle.

Que le texte ne dit pas qu'il aboutissait à un port, mais jusqu'à un endroit opportun de la côte, tranquille et plate, sans être tourmentée des vents ni des vagues de la mer, c'est-à-dire à une plage, à l'anse du repos, au grau du Galéjon, par exemple.

Constatons enfin que le mot fossa comporte ici ses deux interprétations grammaticales, que nous résumons par deux noms, Fos et Maillane, exemples qui, s'ils ne sont pas tout à fait irréprochables au point de vue de la linguistique, expriment du moins toute notre pensée.

Dans la première, Fossa (Fos) serait la fosse; le locm in

terra defossns aquœ repletm (de Ducange) , le creux dans la terre plus ou moins profond, plus ou moins large, fait par la nature ou par Tart, une fosse marine, espace de mer près des côtes où les vaisseaux peuvent mouiller à Tabri : la fosse de Nantes, da Mardick [de Bescherelle); tandis que, dans la seconde, la Fossa Mariana (ou de Maillane) serait la fosse creusée de main d'homme : le mot Fossa joint à un adjectif ou à un nom au génitif, désignant un canal Fo$sa Corbiilonis, Fossa Drmiana, Fossa Mariana, Fossa iV^rom« (Bouillet, Dict. universel). Ces deux interprétations du mot Fossa ont fini plus tard par se confondre en une seule, Fossa Mariana, parce qu'elle expliquait l'ensemble de l'œuvre, quoique Fos et Maillane conservassent chacun sa dénomination primitive , quoique le mot Fossa fût seul admis en principe, ainsi que le prouve la tessère de Trinquetaille déjà citée.

Il nous reste à prouver maintenant que cette double interprétation était parfaitement applicable aux deux parties de la fosse, la première s'étendantde la mer à Ernaginum, et formant le creux dans la terre, la fosse ; tandis que la seconde, d'Ernaginum ou de Laurade à la Durance, passant par Maillane, était la Fossa Mariana, le canal creusé de main d'homme par Marins.

L'immense plaine qui sépare la mer d'Ernaginum, est aujourd'hui, sauf quelques atterrissements et son récent dessèchement, encore la même qu'au temps de Marins ; son thalweg, de Fos à Arles, d'Arles à Ernaginum (Saint- Gabriel) et de là à Saint-Remy jusqu'au dessus d'Eyragues, sur une longueur totale de 80 kilomètres, était un marais vaste et continu dont le dessèchement , commencé au XlIPsiècle par l'abbé de Montmajour(l), repris et continué

(1) Stat., t. 2, p. 342.

par Van Eds en 16411, a été définitivement complété de dos jours par Touverture du canal de Bouc en 1835.

Ces marais étaient formés par les eaux des nombreuses sources qui surgissent de tous les points de la plaine, par celles que débitait le canal des Lonnes, et ils étaient entretenus par le peu de pente du terrain, ainsi qu'on le verra par le tableau ci-joint.

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