CONCOURS DE LA MARINE
La marine française a connu, dans la campagne de 1859, la même douleur et le même regret que le cinquième corps. La paix à été conclue quand l'heure était venue pour elle d'opérer contre Venise, qu’elle eût sans peine arrachée des mains de l'Autriche, comme l armée de térre eût émporté d'assaut les forteresses du quadrilatère, si on leur en cût donné la glorieuse mission. Toutefois, le rôle passif de la marine française n’a pas élé sans utilité pendant cette campagne. Ce rôle est complétement résumé dans un rapport adressé à Son Excellence M. l'amiral Hamelin, ministre de la marine, par M. le vice-amiral Romain-Desfossés, commandant en chef l'escadre de la Méditérranée. Voici ce rapport :
3 4 Vaisteii la Bretagne, Lossini Piccolo, le 23 juillet 1859.
« Monsieur l'amiral,
« Honoré par la confiance de l'Empereur du commandement en chef
des forces navales de la Méditerranée, je dois compte à Votre Excellence de la répartition et de l'emploi que j'en ai dû faire, d'après les termes de vos instruclions, au moment où elles ont eu pour mission spéciale de scconder, dans la mer Adriatique, ” grandes opérations de l’armée de Sa Majesté. - « Ces forces navales comprenaient dix vaisseaux de ligne et quatre frégates à hélice : deux de ces vaisseaux et deux frégates se trouvaient déjà détachés, sous le commandement particulier du contre-amiral Jurien de la Gravière, pour assurer le blocus effectif de Venise.
« Votre Excellence m'avait prescrit de laisser quatre vaisseaux et deux frégates en réserve à Toulon, sous les ordres du contre-amiral Jéhenne : c'était donc avec quatre vaisseaux, y compris la Bretagne, qui porte mon pavillon, que je devais me rendre dans le golfe de Venise et y réunir les éléments divers de la flotte expéditionnaire.
« Le plus important de ces éléments, si l'on considère la nature des
eaux où nous devions opérer, élait une nouvelle escadre récemment constituée par les ordres de Sa Majesté, et qui, sous le nom de flotte de siège, venait, avec cinq avisos et six transports à hélice, compléter l’ensemble des forces navales placées sous mon commandement supérieur.
« La flotte de siège fut confiée à l'habile direction du contre-amiral comte Bouët-Willaumez, qui arriva à Toulon le 1° juin pour activer l’appropriation spéciale et l'armement des bâtiments destinés à en faire partie.
« Elle se composait de quatre frégates à roues et de vingt-cinq batteries flottantes et canonnières, pour la plupart d’un faible tirant d’eau, bardées de fer par le travers ou par l'avant, c’est-à-dire admirablement propres à démanteler des fortifications.
. « Les frégates à roues et les batteries flottantes furent : armées si rapidement, que, dès le 12, le contre-amiral Bouët-Willaumez put partir pour l'Adriatique avec cette première et lourde division de la flotte de siége.
« Après une iclièhe forcée de trois jours à Messine pour renouveler son approvisionnement de charbon, il atteignit le onzième jour la baie d’Antivari, que Votre Excellence m'avait désignée comme point de rendez-vous général de la flotte expéditionnaire. Afin d'avancer autant que possible le moment de cette réunion, je m'étais décidé à faire remorquer chaque groupe de canonnières, au fur et à mesure qu'elles seraient prêtes, par un de mes quatre vaisseaux.
« L'Arcole partait le 15 avec six de ces petits bâtiments.
« Le 18, au point du jour, le vaisseau l’Alexandre suivait, avec six autres canonnières à la remorque, et, le soir du même jour, je quittais Toulon avec la Bretagne et deux avisos trainant après nous nos dix dernières canonnières, et laissant à Toulon le vaisseau le Redoutable, qui devait, trois jours après, conduire le dernier groupe de la flotte, composé de deux transports chargés de munitions de guerre et de deux canonnières toscanes.
« Le 30 juin, toutes ces forces, après des difficultés de navigation que les marins devinent, et qu'il est inutile par conséquent d’énumérer à Votre Excellence, étaient réunies à Antivari, où elles se ravitaillaient en charbon au moyen des nombreux transports du commerce que vous aviez d'avance dirigés sous escorte vers ce point neutre. J'y avais été rallié la veille par une division navale sarde, composée de deux frégates à hélice et de trois corvettes et avisos à roues. Cette division, commandée par le capitaine de vaisseau Tolosano, s'était immédiatement rangée sous mon commandement.
« Du 30 au soir au 1° juillet à midi, toute la flotte partit d’Antivari par groupes, comme elle y était venue; mais le premier de ces groupes, que je conduisais, et que je dirigeai, avec toute la rapidité possible, vers le fond de l’Adriatique, où j'avais mission de m'emparer de l'ile de Lossini, était composé. en vue d’une résistance à vaincre, de la manière suivante :
« Les vaisseaux la Bretagne et le Redoutable;
« Les frégates le Mogador (contre-amiral Bouët-Willaumez) et l'Isly;
« La frégate sarde Victor-Emmanuel;
« Huit canonnières, une batterie flottante.
« L'ile de Lossini, située à l'entrée de l'archipel de honte né est un point central entre Venise, Trieste, Pola, Fiume et Zara, qui sont les principaux établissements maritimes de l'Autriche sur le littoral de la Vénétie, de l'Illyrie, de l'Istrie, de la Hongrie et de la Dalmatie.
« La possession de cette île était pour nous d'une importance extrême et devait nous assurer une excellente base d'opérations ; l'ennemi ne pouvait manquer de le comprendre, et nous devions dès lors penser-qu'il chercherait à nous opposer une résistance que nous étions d'ailleurs en mesure de briser.
: «Il n’en futrien, et, soit crainte de nous laisser une garnison prisonnière, soit plutôt impuissance de se garder sur toute l'étendue des côtes menacées par Ja flotte alliée, les Autrichiens ayaient complétement abandonné à elle-même la nombreuse population de Lossini et désarmé les tours Maximiliennes qui dominent la ville et le port Augusto.
« Après avoir substitué, sur la ville et sur les tours de Lossini Piccolo, les couleurs françaises et piémontaises à celles de l'Autriche, je fis savoir aux habitants que je les traiterais comme des compatriotes si, de leur côté, ils nous assistaient de toutes leurs ressources. Je fus compris de cette population essentiellement pacifique et commerçante; aussi je jugeai à propos de ne pas user du droit que j'avais de confisquer les qualorze ou quinze navires du commerce mouillés dans le port, après m'être assuré qu'ils étaient bien la proprièté d'habitants de l'ile. |
« Alors commencèrent les préparatifs de l'attaque des côtes de la Vénétie. Les batteries flottantes reçurent le complément de leur artillerie et se démâtèrent entièrement, afin d'être moins vulnérables aux coups de l'ennemi ; les canonnières en firent autant. Les unes et les autres, dirigées par le contre-amiral Bouët-Willaumez et le capitaine de vaisseau de la Roncière de Neucy, se rendirent dans une baie voisine pour y exécuter des tirs d'exercice, que ces bâtiments, armés en toute hâte, et pourvus, d’ailleurs, d'excellents matelots canonniers brevetés, n'avaient encore pu faire convenablement.
«Le commandant Bourgeois, du Mogador, faisait en même temps, ct ‘avec succès, des essais répétés de puissants pélards sous-marins pour faire sauter des estacades imitées de celles qui barraient l'entrée des trois ports de Venise, savoir : Chioggia, Malamocco et Lido.
« Trois jours à peine avaient suffi pour nous établir fortement à Lossini, dont je confiai la garde à quatre cents marins et quatre cents soldats d'infanterie de la marine, sous le commandement supérieur du capitaine de frégate Duvauroux, officier énergique, instruit et vigilant. Des magasins, loués en ville, se remplissaient de nos approvisionnements en vivres, en charbon; des appareils distillatoires se montaient sur la plage, pour nous fournir de l’eau par la distillation de l'eau de mer; enfin un hôpital de cent vingt lits élabli à terre, avec nos ressources, recevait les malades des bâtiments de flottille, tandis qué nous disposions un des transports mixtes de la flotte pour recevoir les blessés le jour du combat.
«Pendant qu’une partie de nos infatigables matelots accomplissaient ces travaux de première urgence, sous l'énergique et active direction du contre-amiral Chopart, mon chef d'état-major, les autres complétaient le charbon des bâtiments, dégréaient et démâtaient les batteries blindées, ainsi que les petites canonnières, travaillaient à établir sur des traboccoli capturés des mortiers de trente-deux centimètres que Votre Excellence m'avait accordés-avant mon départ de Toulon.
« Le 6 juillet, deux grands transports mixtes arrivaient à Lossini, m'apportant, dans le moment le plus opportun, les trois mille hommes . d'infanterie de ligne faisant partie des troupes que l'Empereur avait Ordonné d'adjoindre à l'expédition. Je les fis immédiatement répartir sur les vaisseaux : j'appris en même temps que le général de division de Wimpffen venait, par ordre de Sa Majesté, pour prendre le commandement des troupes de débarquement.
« Le 7, un aviso que j'avais envoyé à Rimini porter une dépêche télégraphique par laquelle je rendais compte à Votre Excellence de la prise de possession de Lossini et lui demandais les ordres de l'Empereur, ainsi que la recommandation m'en avait été faite avant de quitter Toulon, rentra au port Auguste, porteur d’une dépêche qui y attendait l'arrivée de l'escadre, et par laquelle l'Empereur m'ordonnait d'attaquer les défenses extérieures de Venise.
« La flotte était prête ; je fixai le départ au lendemain matin, 8 juillet, laissant seulement deux canonnières toscanes à la disposition du commandant supérieur pour concourir à la sécurité de notre établissement.
« L'attaque combinée de la flotte et du corps expéditionnaire devait
304 L'ITALIE CONFÉDERÉE avoir eule 10 juillet, et j'en avais avisé Votre Excellence dès le 7, par le lélégraphe de Rimini. Personne ne doutait de son succès.
«Le 8 juin, au point du jour, la flotte était sous vapeur et sortait de Lossini, lorsque parut le vaisseau l'Eylau, expédié la veille au soir par le contre-amiral Jurien, pour m'apporter une lettre du gouverneur général de la Vénétie et une dépêche de Vérone par laquelle le général Fleury, aide de camp de l'Empereur, en m’annonçant qu'une suspension d'armes venait d'être signée, m'ordonnait de la part de Sa Majesté de suspendre toute hostilité. |
« Un instant après, un aviso parlementaire expédié de Zara me ralliail, etson capitaine me remettait une note par laquelle le gouverneur général de la Dalmatie me donnait également avis de la suspension d'armes.
«Get événément imprévu ne devait pas modifier nos dispositions de départ, et je pensais même que la présence d’une flotte nombreuse devant Venise emprunterait à la suspension des hostilités une nouvelle et grande importance. | |
«Toutes les remorques prises, nous nous dirigeâmes donc versles plages vénitiennes, et le lendemain, au lever du soleil, la flotte entière, forte de quarante-cinq bâtiments de guerre de tous rangs, mouillait sur cinq lignes parallèles à la côte, en vue des dômes de Saint-Mare et d'une population agitée, à ce moment solennel, de sentiments bien divers. |
€ J'expédiai immédiatement un officier parlementaire à Malamocco, porteur d'une lettre par laquelle j'avertissais le feld-maréchal que je suspendais toute hostilité. Je lui demandais, en même temps, qu'un saufconduit me fût accordé pour un officier que je désirais envoyer au quarlier général de l'Empereur, par le chemin de fer de Venise à Vérone. I me fut répondu que l'on allait en référer à Sa Majesté Apostolique ellemême. ; à | «Le 10 au matin, un aviso portant le pavillon parlementaire vint, le long de la Bretagne, se mettre à ma disposition pour porter l'officier que j'avais demandé à envoyer près de l'Empereur. Mon premier aide de camp, le capitaine de frégate Foullioy, s’y embarqua porteur d'un rapport dans lequel je rendais compte sommairement à Sa Majesté de la situation de la flotte, de ce qu’elle avait fait jusqu'à ce. jour et de ce qu'elle était prête à entreprendre au premier signal qui lui en serait donné, ; ;
Mon aide de camp était de retour le 42 au matin: il avait été accompagné pendant son voyage au travers de l’armée ennemie par des officiers autrichiens et traité avec une ‘extrême courtoisie. Arrivé au quarlier général français à Valeggio, il eut l'honneur d'être reçu le 11 au matin par
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE s 305 l'Empereur, qui voulut bien le questionner IOHEUCHEN sur la flotte et sur ses moyens d'action.
« Sa Majesté eut la bonté de lui remettre à cs moi la lettre autographe suivante :
« Valeggio, le 11 juillet 1859.
«Mon cher amiral,
€ Une suspension d'armes est conclue jusqu'au 45 août; je vous prie « donc de renvoyer à Lossini tous les bâtiments qui n’ont pas besoin de « tenir la mer.
« Si la paix ne se fait pas, je compte sur l'énergie de la flotte et sur « l'habileté de son chef pour concourir avec l’armée de terre au but que « Je me suis proposé.
«Employez le temps jusqu'au 15 août à exercer les équipages, à faire « des reconnaissances sur toutes les côtes, et à tâcher d'avoir des rensei- « gnements sur les points faibles de l’ennemi.
« Recevez l'assurance de mon amitié.
« NAPOLÉON
« Je termine ici, monsieur l'amiral; le reste est connu de Votre Excellence ; elle sait que l’abnégation est une vertu nécessaire et essentielle de notre profession : les marins de la flotte de l’Adriatique, déçus de l'espoir de voir couronner de grands efforts d'activité par une participation honorable aux glorieux travaux de l’armée, savent encore se réjouir des triomphes auxquels il ne leur a pas été donné de toncourir les armes à la main, ct s’associer aux joies ainsi qu'à la reconnaissance de la patrie.
«de prie Votre Excellence d’agréer l'hommage de mon profond respect. | « Le vice-amiral, sénateur, commandant en chef l'escadre de la Méditerranée,
« Romaix-DEsrossés. »
lil. 39