‹ Campagne de Piemont et de Lombardie en 1859Chapitre 119 sur 134 · RETOUR DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

RETOUR DE L'EMPEREUR

La paix de Villafranca avait été annoncée le 12 juillet 4 aux Parisiens par une salve de cent un coups de canon.

On illumina, on pavoisa les maisons, mais avec moins d'enthousiasme, avec moins d’élan qu’on ne l'avait fait pour célébrer les grandes victoires de Magenta et de Solferino. Ce fut un mélange de surprise et de joie qui ne permettait pas, tellement les deux impressions étaient simultanées, de dire laquelle des deux l'emportait sur l’autre. |

Ce sentiment fut celui des masses; mais il y a une opinion plus haute et plus vaste, l'opinion de celui qui, voyant ct appréciant out, pouvait mieux savoir que personne ce qui était dans l'intérêt de la France, de l'Itahe, de l'Europe. Cette opinion est celle de l'Empereur, qui revenu en France avec rapidité, à travers les mêmes cités enthousiastes, etau milieu des mêmes ovations populaires, par le mont Cénis, était arrivé, sans apparat, le 17 juillet, au palais de Saint-Cloud, où 1l recevait trois jours après, dans la soirée, les grands corps de l'État qui allaient connaître sa pensée.

Dès huit heures, un grand nombre de sénateurs, de députés et de conseillers d'Etat se pressaient dans les salons du palais. |

À huit heures et demie, l'Empereur et l'Impératrice entrèrent dans le salon de Mars. Un cri unanime de Vive l'Empereur! Vive l'Impératrice ! accueillit à plusieurs reprises Leurs Majestés. Elles étaient accompagnées des grands officiers et officiers de service, ainsi que de la grande mai- tresse et des dames de service de Sa Majesté l'Impératrice. |

Leurs Excellences M. Troplong, président du Sénat, le comte de Morny, président du Corps législatif, et Baroche, président du conseil d'Etat, adressèrent chacun un discours de félicitations à l'Empereur, qui leur fit la réponse suivante :

« Messieurs,

: « En me retrouvant au milieu de vous, qui, pendant mon absence, avez entouré l'Impératrice et mon Fils de tant de dévouement, j'éprouve le

L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 511 besoin de vous remercier d’abord, et ensuite de vous expliquer quel a été le mobile de ma conduite. £

« Lorsque, après une heureuse campagne de deux mois, les armées française et sarde arrivèrent sous les murs de Vérone, la lutte allait inévitablement changer de nature, tant sous le rapport militaire que sous le rapport politique. J'étais fatalement obligé d'attaquer de front un ennemi retranché derrière de grandes forteresses, protégé contre toute diversion sur ses flancs par la neutralité des territoires qui l'entouraient, et, en commençant la longue et stérile guerré des sièges, je trouvais en face l'Europe en armes, prête, soit à disputer nos succés, soit à aggraver nos revers.

« Néanmoins, la difficulté de l'entreprise n'aurait ni ébranlé ma résolution, ni arrêté l'élan de mon armée, si les moyens n’eussent pas été hors de proportion avec les résultats à attendre. I fallait se résoudre à briser hardiment les entrayes opposées parles territoires neutres et alors accepter la lutte sur le Rhin comme sur l'Adige. Il fallait partout franchement se fortifier du concours de la révolution. Il fallait répandre encore un sang précieux qui n'avait que trop coulé déjà : en un mot, pour triompher, il fallait risquer ce qu'il n’est permis à un souverain de mettre en jeu que pour l'indépendance de son pays.

« Si je me suis arrêlé, ce n'est donc pas par lassitude ou par épuisement, ni par abandon de la noble cause que je voulais servir, mais parce que dans mon cœur quelque chose parlait plus haut encore : l'intérêt de la France. | VA RE |

« Croyez-vous done qu’il ne m'en ait pas coûté de mettre un frein à l’ardeur de ces soldats qui, exaltés par la victoire, ne demandaient qu'à marcher en avant? F

« Croyez-vous qu'il ne m'en, ait pas coûté de retrancher ouvertement devant l'Europe de mon programme le territoire qui s'étend du Mincio à l'Adriatique ? Ft ss ; |

« Croyez-vous qu'il ne m'en ait pas coûté de voir dans des cœurs honnêtes de noblesillusions se détruire, de patriotiques espérances s'évanouir ? | | | R |

« Pour servir. l'indépendance italienne, j'ai fait la guerre contre le gré de l’Europe ; dès que les destinées de mon pays ont pu être en péril, J'ai, fait la paix. TE |

« Est-ce à dire maintenant que nos efforts et nos sacrifices aient été en pure perte? Non. Ainsi que je l'ai dit dans les adieux à mes soldats, nous avons droit d’être fiers de cette courte campagne. En quatre combats el deux batailles, une armée nombreuse, qui ne le cède à aucune en orga-

nisation et en bravoure, a été vaincue. Le roi de Piémont, appelé jadis le gardien des Alpes, a vu son pays délivré de l'invasion et la frontière de ses États portée du Tessin au Mincio. L'idée d’une nationalité italienne est admise par ceux qui la combattaient le plus. Tous les souverains de la Péninsule comprennent enfin le besoin impérieux de réformes salutaires.

« Ainsi, après avoir donné une nouvelle preuve de la puissance militaire de la France, la paix que je viens de conclure sera féconde en heureux résultats; l'avenir les révélera chaque jour davantage, pour le bonheur de l'Italie, l'influence de la France, le repos de l'Europe. »

Le discours de Sa Majesté fut fréquemment interrompu par des marques d'enthousiasme, et se termina au milieu des acclamations les plus chaleureuses et des cris répétés de : Vive l'Empereur ! Vive l'Impératrice !

Le 21 juillet, ce fut le tour du corps diplomatique d'être reçu par l'Empereur. Ce fut le nonce apostolique qui porta la parole au nom de ses collègues. Voici quelles furent ses paroles :

« Sire,

« Le corps diplomatique éprouvait le besoin de demander à Votre Majesté de lui offrir ses félicitations empressées et sincères pour son heureux retour et la prompte conclusion de la paix. »

L'Empereur répondit quelques mots empreints d’amertume et de tristesse. Voici quel fut son langage :

«L'Europe a été en général si injuste envers moi au début de la guerre, que j'ai été heureux de pouvoir conclure la paix dès que l'honneur et les intérêts de la France ont été satisfaits, et de prouver qu'il ne pouvait entrer dans mes intentions de bouleverser l'Europe et de susciter une guerre générale. J'espère qu'aujourd'hui toutes les causes de dissentiment s’évanouiront, et que la paix sera de longue durée. Je remercie le corps diplomatique de ses félicitations. »

Il semblerait qu'à son insu l'Empereur, se laissant impressionner par le sentiment qui paraissait dominer dans le pays, se félicitait d’avoir voulu la paix, mais s’en félicitait avec sa raison d'homme d'Etat bien plus qu'avec son âme de chef d’empire. Des adresses pleuvaient cependant de toutes parts, votées avec empressement par tous les corps ‘constitués qui remerciaient Napoléon III de sa sagesse et de sa modération et le bénissaient pour les joies de la paix succédant aux gloires de la guerre.

| L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 313 D'ailleurs, on approchait du 14 août, qui allait être la grande journée du triomphe. L'armée d'Italie, qui rentrait en France, régiment par régiment, acclamée et fêtée, couverte de fleurs et de lauriers, au départ comme à l’arrivée, par toutesles populations lombardes et piémontaises, au milieu desquelles il lui fallait passer; l'armée d'Italie, brunie par le soleil, mais poétisée par la victoire, allait se montrer au peuple, et le peuple, en la revoyant, devait retrouver son enthousiasme et son ivresse.

Page 1