A MES PEUPLES
«J'ai donné l'ordre à ma vaillante et fidèle armée de mettre un terme aux attaques, récemment arrivées au plus haut point, que dirige depuis une série d'années l'État voisin de Sardaigne contre les droits incontestables de ma couronne et l'inviolabilité de l'empire que Dieu m'a confié,
L'ITALIE CONFÉD ÉRÉE 43
« J'ai accompli amsi mon devoir pénible, mais inévitable, de chef de l'État.
« La conscience en paix, je puis élever mes regards vers le Dieu toutpuissant et me soumettre à son arrêt.
« Je livre avec confiance ma résolution au jugement tnodéal des contemporains et de la postérité. Quant à mes peuples, je suis sûr de leur assentiment.
« Lorsque, 1l y à plus de dix ans, le même ennemi, violant toutes les règles du droit des gens et tous les usages de la guerre, vint se jeter en armes sur le royaume Lombard-Vénitien, sans qu'on lui en eût donné aucun motif et dans le seul but de s'en emparer; lorsque, dans deux combats glorieux, il eut été battu par mon armée, Je n'écoutai que la voix de la générosité, je lui tendis la main et lui offris la réconciliation.
« Je ne me suis pas approprié un seul pouce de son territoire ; je n'ai porté atteinte à aucun des droits qui appartiennent à la couronne de Sardaigne dans la famille des peuples européens; je n'ai exigé aucune garantie contre le retour de semblables événements : dans la main qui vint presser, en signe de réconciliation, celle que j'avais sincèrement offerte, et qui fut acceptée, j'avais cru ne trouver que la réconciliation seule.
« J'ai sacrifié à la paix le sang qu'avait versé mon armée pour défendre l'honneur et les droits de l'Autriche. |
« Comment répondit-on à cette générosité peut-être unique dans l'hisloire ? On recommencça tout de suite à faire preuve d'une mimitié qui croissait d'année en année; on provoquàä, par tous les moyens les plus déloyaux, une agitation dangereüse pour le repos et le bien-être de mon royaume Lombard-Vénitien.
« Sachant bien ce que je dois à la paix, ce bien précieux pour mes peuples et pour l'Europe, je supportai patiemment ces nouvelles attaques. Ma patience n’était pas encore épuisée lorsque les mesures de sûreté plus étendues que m'a foreé de prendre en ces derniers temps l'excès des provocations sourdes qui se produisaient aux frontières et à l’intérieur même de mes provinces italiennes furent de nouveau exploitées par la Sardaigne pour tenir une conduite plus hostile encore.
« Tout disposé à tenir compte de la médiation bienveillante des grandes puissances amies pour le maintien de la paix, je consentis à prendre part ü ut congrès des cinq grandes puissances.
« Quant aux quatre points proposés par le gouvernement anglais et transmis au mien comme base des délibérations du congrès, je les ai acceptés, à la condition qu'ils pourraient faciliter l'œuvre d’une paix
vraie, sincère et durable. s
LA
44 L'ITALIE CONFÉDERÉE
« Mais, étant convaincu que mon gouvernement n’a fait aucune démarche capable de conduire, même de très-loin, à la rupture de la paix, j'exigeai en même temps le désarmement préalable qui est cause de tout le désordre et du danger qui menace la paix.
« Enfin, sur les instances des puissances amies, je donnai mon adhésion à la proposition d'un désarmement général.
« La médiation vint échouer contre les conditions inacceptables que mettait la Sardaigne à son consentement.
« I ne restait plus alors qu’un seul moyen de mdintenir la paix. Je fis immédiatement adresser au gouvernement du roi de Sardaigne une sommation d'avoir à mettre son armée sur le di de paix et de licencier ses volontaires.
« La Sardaigne n'ayant pas obtempéré à cette demande, le moment est venu où le droit ne peut plus être maintenu que par la force des armes.
« J'ai donné à mon armée l’ordre d'entrer en Sardaigne.
« Je connais la portée de cette démarche ; et, si jamais les soucis du pouvoir ont pesé lourdement sur moi, c’est en ce moment. La guerre est un des fléaux de l'humanité; mon cœur s’émeut en pensant à tant de milliers de mes fidèles sujets dont ce fléau menace et la vie et les biens ; je sens profondément combien sont douloureuses pour mon empire les épreuves de la guerre au moment même où il poursuit avec ordre son développement intérieur et où il aurait besoin, pour l’accomplir, que la paix fût maintenue. |
« Mais le cœur du monarque doit se taire lorsque l'honneur et le devoir seuls commandent. |
« L'ennemi se tient en armes sur nos frontières ; il est allié au parti du bouleversement général, avec le projet hautement avoué de s'emparer des possessions de l'Autriche en Italie. Il est soutenu par le souverain de la France, lequel, sous des prétextes qui n'existent pas, s'immisce dans les affaires de la Péninsule, qui sont réglées par les traités, et fait marcher son armée au secours du Piémont. Déjà les divisions de cette armée ont franchi la frontière suisse.
« La couronne que mes aïeux m'ont transmise sans tache a eu déjà de bien -mauvais jours à traverser ; mais la glorieuse histoire de notre patrie prouve que souvent, lorsque les ombres d'une révolution qui met en péril les biens les plus précieux de l'humanité menaçaient de s'étendre sur l'Europe, la Providence s'est servie de l'épée de l'Autriche, dont les éclairs ont dissipé ces ombres. |
« Nous sommes de nouveau à la veille d’une de ces époques où des doctrines subversives de tout ordre existant ne sont plus prèchées seule-
ment par des sectes, mais lancées sur le monde du haut même des trônes.
« Si je suis contraint à tirer l'épée, cette épée est consacrée à défendre
l'honneur et le bon droit de l'Autriche, les droits de tous les peuples et de tous les États, et les biens les plus sacrés de l'humanité.
« Mais c'est à vous, mes peuples, qui, par votre fidélité pour vos souverains légitimes, êtes le modèle des peuples de la terre, c’est à vous que j'adresse mon appel. Apportez-moi, dans la lutte qui s'engage, votre fidélité dès longtemps éprouvée, votre abnégation, votre dévouement,
«À vos fils, que j'ai appelés dans les rangs de mon armée, j'envoie, moi leur capitaine, mon salut de guerre ; vous devez les contempler avec fierté: entre leurs mains, l'aigle d'Autriche portera bien haut son vol glorieux.
« La lutte que nous soutenons est juste. Nous l'acceptons avec courage el confiance.
« Nous espérons n'être pas seuls dans cette lutte.
« Le terrain sur lequel nous combattons est aussi arrosé du sang des peuples d'Allemagne, nos frères ; il a été conquis et conservé jusqu'à ce jour comme un de leurs remparts ; c'est par là que presque toujours les ennemis astucieux de l'Allemagne ont commencé l'attaque lorsqu'ils voulaient briser sa puissance à l'intérieur. Le sentiment de ce danger est répandu aujourd'hui dans l'Allemagne entière, de la cabane au trône, d'une frontière à l'autre.
« C’est comme prince de la Confédération germanique que je vous signale le danger commun, que je vous rappelle ces jours glorieux où l'Europe dut sa délivrance à l'ardeur et à l'unanimité de notre enthousiasme.
« Avec Dieu pour la patrie!
« Donné à Vienne, ma résidence et capitale de mon empire, ce 28 avril 1859.
à | « François-Josepu. »
L'impartialité de l'histoire commandait de citer ce document, rédigé dans le sens de la cour de Vienne. Mais que d'erreurs dans ce manifeste, qui contraste avec la vérité des faits comme avec les mœurs du siècle ! Quoi! c’est le Piémont, c'est la France, qui, à tout prix, ont voulu la guerre d'Italie! Était-ce donc vouloir la guerre à tout prix que de ne pas subir la volonté capricieuse et oppressive de l'étranger? Etait-ce donc vouloir la guerre à tout prix que de ne pas se résigner à abandonner la Péninsule à la domination universelle d’une puissance rivale el menaçcante ? |
Celui qui écrivait cet ordre du jour à son armée, ce manifeste à ses peuples, était l'un des plus jeunes souverains de l'Europe. J'ai dit dans le premier volume, d'une façon générale et sommaire, ce qu'étaient la race des Hapsbourg, la maison de Savoie et la dynastie des Napoléon, qui se trouvaient en présence dans les négociations. Dans ce volume, je dirai brièvement ce qu’étaient les chefs d'État qui allaiént se rencontrer face à face sur le champ de bataille. Le io de ne I" trouve naturellement ici sa place.
Né le 18 août 1830, déclaré majeur dans le dernier mois de 1848, François-Joseph [°° monta sur le trône d'Autriche, par l'abdication de son oncle Ferdinand 1”, abdication immédiatement suivie de la renon- clation de l’archiduc François-Charles à la couronne, dont il devait hériter à la mort de son frère, qui n'avait pas d'enfant.
L'archiduc François-Charles était le père de François-Joseph ; l'archiduchesse Sophie, femme d'un grand esprit, d'une vaste ambition et d’un caractère résolu, était sa mère. L'archiduchesse Sophie a conservé une grande influence sur l'esprit de son fils, et on assure qu'elle n'aime pas la France. C'est du moins ce qui se dit à la cour de Vienne.
Ainsi c'est au lendemain des révolutions, c'est dans l’ébranlement à peine arrêté de tout l'empire d'Autriche que François-Joseph I” montait sur le trône de la maison de Hapsbourg, fort de sa jeunesse, qui lui permettait de refaire une nouvelle Autriche. IL n'était pas solidaire du passé ; il était sans lien avec le présent; il pouvait édifier l'avenir. C'était là sa mission. On crut qu'il l'avait comprise : on se trompail.
François-Joseph [°° avait été élevé dans la plus profonde ignorance du caractère des temps modernes. Il était jeune d'âge, vieux de pensée. Son esprit et sa nature tenaient à la fois du mysticisme monacal et de l'éducation militaire. Il ne comprenait que l’église et la tente, que le soldat et le prêtre. Il n'avait nulle idée du citoyen.
Un double amour, celui de la dévotion et celui de la stratégie, absorba sa jeunesse, Marié aujourd'hui à la fille du duc Maximilien de Bavière, il vit beaucoup dans l'intimité du foyer domestique; c’est un souverain sans portée ; mais c'est un modèle des vertus privées de la famille ; il partageait hier encore son temps entre sa femme, l'église et la stratégie, le tout subordonné aux lois les plus rigoureuses de l'étiquette des cours, D'une figure aristocratique et froide, d’une allure hautaine et compassée, il attache aux vieux signes extérieurs de l’idée monarchique une impértance exagérée.
Avant la campagne de 1859, on aflrinait qe Ftançois-Jüseph 1° était un tacticien consommé, Cette campagne a dù diminuer, dans l'opinion
des gens du métier, la réputation que les exercices et les manœuvres de la garnison de Vienne, qu'il commandait souvent, lui avaient faite. Mais on ne peut lui contester la renommée d'habile tireur et d’excellent cavalier, qu’il possède à juste titre.
On sait que dans les premiers temps de son règne il fut frappé par derrière, dans une promenade qu'il faisait sur les remparts de Vienne, d'un coup de poignard qui l’atteignit à la nuque. On prétend à la cour de Vienne qu'il a gardé de cet attentat une sorte de lésion cérébrale qui devait nuire à l'épanouissement de ses facultés intellectuelles. Cela expliquerait ce mélange d'orgueil et d'entètement irréfléchis qui jusqu'ici l'a fait lutter contre la marche des progrès de la civilisation, mais qui donne en même temps à ce fatal système de résistance une sorte de grandeur chevaleresque. Cependant il parle admirablement toutes les langues de son empire : le hongrois, le polonais, le tcheque, le croate, le slowaque et l'italien. C’est du moins la preuve d'une instruction privée, solide et étendue. Mais son malheur, c'est de n'ètre pas un souverain de son époque. Il a la dignité de sa race et le respect de son rang ; il n’a ni le langage de son temps ni l'esprit de son rôle. On s'en apercoit vite à la lecture de son manifeste aux peuples de son empire. Mais peut-être répétait-il la leçon que le conseil de ses ministres Lui avait apprise. |
En effet, dans une circulaire adressée aux agents diplomatiques de l'Autriche, le 28 avril 1859, M. le comte de Buol, ancien ministre des affaires étrangères de François-Joseph I‘, amplifiait et développait les accusations portées par son maitre contre le Piémont et contre la France. Il allait même plus loin. Dans cette pièce, qui était destinée à surexciter les passions, les susceptibilités et les ombrages de l'Allemagne, il prétendait que Napoléon IE, reprenant les traditions de Napoléon [”, visait à la suprématie européenne.
Mais l'exposé de la situation, lu au Sénat et au Corps législatif, le 926 avril 4859, par ordre de l'Empereur, avait répondu d'avance à ces injustes paroles, en démontrant, avec une évidence manifeste, la longanimité et la modération du cabinet de Paris, dans tout le cours des négociations qui avaient été tentées dans le but de prévenir les maux de la guerre.
Dans sa circulaire du lendemain, aux agents diplomatiques de la France, M. le comte Walewski avait à son tour, et de nouveau, réfuté victorieusement M. le comte de Buol, osant affirmer que le second Empire nourrissait au fond les mêmes désirs de conquête, les mêmes pensées d'ambition due le premier Empire. Dans cette circulaire, en effet, le ministre des affaires étrangères de Napoléon HE s'était exprimé de façon
48 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE à rassurer complétement, par la netteté de son langage, les États de ki Confédération germanique sur les projets de la France.
Mais 11 fallait bien que l'Autriche essayvät de justifier, en la on de faux prétextes, la violente agression qu'elle méditait depuis longtemps déjà contre le Piémont, et qui allait enfin se réaliser, dans la ; journée du 29 avril, vers quatre heures du soir, Dès le matin de ce jour his-
torique, le comte François Giulay avait préludé à cet acte de violence en adressant : à ses troupes l’ordre du jour suivant :
« Du quartier général de l’armée, à Pavie, le 29 avril 1859.
« Soldats !
« Sa Majesté notre très-gracieux empereur et souverain vous appelle , aux armes, el vous saluez avec joie la parole impériale, parce que vous êtes habitués et fiers d'entendre ainsi un appel à la victoire. Vous combattrez pour des droits sacrés, pour l'ordre et la légalité, pour la gloire et la prospérité de l'Autriche. Serrez-vous done autour de nos glorieux drapeaux ! Dans peu d'heures vousles porterez au delà des confins de l'empire, contre un ennemi qui se souvient encore de Volta et de Morlara, el que vous lerrasserez de nouveau, comme à Custozza et à Novare ! Le Piémont a oublié la générosité dont le monarque d'Autriche a déjà usé deux fois vis-à-vis de lui. Il a toujours admiré votre discipline, il doit encore une fois connaitre. votre bravoure ! Sur vous sont tournés les regards de votre empereur ; avec vous est l'âme du vieux héros Radetzki ! Aux armes donc, camarades ! à la’ victoire! en proférant ce cri de joie : Vive l'Empereur ! |
€ GIULAY, « Général d'artillerie, commandant d'armée, ».
Le nouveau gouverneur, général de la Lombardo-Vénétie ne s'était pas contenté de parler aux soldats qu il allait conduire aux combats : copiste fidèle de son maître, il s'était avisé de s'adresser, en particulier, aux Lombards et aux Vénètes, dans un langage analogue à celui du manifeste de l "empereur d'Autriche. Voici en quels termes il avait averti les habitants de la Lombardo-Vénétie des mouvements que son armée allait accomplir en entrant sur le territoire sarde : sâ
« « Les provocations adressées au gouvernement impérial par une téméraire faction dans l’ Etat sarde, ennemie de tout ordre et de tout droit, et l'obstination à repousser toute parole de paix et de modération, ont lassé
la généreuse longanimité de notre auguste empereur el maitre, et l'ont déterminé à protéger et à faire triompher par la force des armes la cause du bon droit et de la justice. |
. «Appelé par la volonté souveraine au commandement en chef de l'armée, dès l'instant où les aigles impériales et notre glorieux drapeau toucheront les frontières piémontaises, les pouvoirs du gouvernement civil et militaire du royaume Lombard-Vénitien demeureront, par ordre du souverain, pendant la guerre, concentrés en mes mains.
« L'empressement avec lequel, de vos florissantes campagnes, votre.
jeunesse est accourue sous les armes impériales, la bonne volonté avec
laquelle vous avez pourvu aux besoins de notre brave armée, le sentiment. universel du devoir personnel : tout m'est garant du maintien de la tranquillité et de l'ordre public, en dépit de toute perfide suggestion du parti subversif.
« Pour sauvegarder votre sûreté dans les cas où elle serait troublée par quelque insensé, une force suffisante restera au milieu de vous, protectrice- de votre tranquillité, et malheur à qui tenterait, de quelque manière que ce soit, de la troubler et d'aggraver les maux de son pays !
« Justice, respect aux lois, obéissance aux autorités, fut toujours ma première devise.
« De Sa Majesté Impériale, Royale et Apostolique, le général d'artillerie commandant la deuxième armée et commandant yénéral militaire du royaume Lombard-Vénitien.
« François, comte GiuLaAY. »
Jusque-là le comte François Giulay était dans son rôle ; mais, par unc amère dérision qui était une insulte gratuite aux populations du Piémont, tout près de subir les exactions momentanées et les oppressions temporaires d’un, impitoyable envahisseur, le général en chef des armées
autrichiennes en Italie eut l'audace de se présenter aux habitants du Pié-
mont en ami et en libérateur, dans la proclamation suivante :
« En traversant vos frontières, ce n’est pas contre vous, peuples de la Sardaigne, que nous dirigeons nos armes, mais bien contre un parti destructeur, peu nombreux, mais puissant par son audace, qui vous opprime par sa violence, qui est rebelle à toute parole de paix, qui attente aux droits des autres Étas italiens et à ceux même de l'Autriche. «Les aigles impériales, si vous les saluez, à leur arrivée, sans colère et sans résistance, vous apporteront l’ordre, la tranquillité, Ta modéra-
Il, 7
tion, et le citoyen paisible peut avoir la certitude que la liberté, lhonneur, les lois et les fortunes seront respectés et pate comme choses inviolables et sacrées. .
« La constante discipline, qui, chez les Bis débiles. est éinle : à leur valeur, vous est un garant de ma parole. | |
« Interprète auprès de vous des sentiments généreux de mon. auguste empereur et maitre, en portant le pied sur votre sol, je me borne à proclamer et à répéter que cette guerre ne s'adresse ni aux peuples ni aux nations, mais bien à un parti provocateur qui, sous le masque spécieux de la liberté, aurait fini par l'enlever à tout le monde, si le Dieu des armées n'était aussi le Dieu de la justice.
«Que votre adversaire et le nôtre soit vaincu, que de et de paix soient rétablis ; vous qui aujourd'hui pourriez nous appeler vos ennemis, vous nous considérerez dans peu comme vos libérateurs et vos amis...
« Le général d'artillerie de: Sa Majesté Impériale, Royale et Apostolique, commandant la deuxième armée, et commandant général du royaume Lombard-Vénitien ,
« François, comte Giuzay, »
Le comte François Giulay savait trop qu'il blasphémait quand il parlait ainsi aux ennemis qu'il allait combattre, car il croyait si peu à la justice de la cause qu'il servait, qu'autour de lui il ne voyait que des conspirateurs et des révoltés. Conforme aux leçons qu'il avait reçues de Radetzki, dont il était l'élève, comme aux sentiments dont il avait toujours été animé envers les Italiens, sa vraie pensée éclatait dans le système de terreur qu'il établit aussitôt pour contenir, par l’épouvante, les soulèvements, près d'éclater dans le Parmesan et le Modenais. Ainsi, dans Plaisance, où l'Autriche régnait en souveraine, bien que cette ville appartint à la duchesse de Parme, voici quelles barbares mesures, quelles sauvages dispositions avaient été prises, à la grande consternation des habitants terrifiés et à l’universelle pd des Puissances a 7
« Plaisance, 30 avril 1859.
« Une cour ee est organisée. Elle n applique qu une pen : celle de mort.
« Sont considérés comme crimes ou a délits.
« 1° La haute trahison ou toute action tendant à changer Ginastiénl le système de l'empire d'Autriche et des duchés, ou attirer et. aRcpoiine un péril provenant de l'étranger contre les susdits États; |
“« 2% Le recel ou expédition d'armes de toute nature où de munitions. On rappelle particulièrement au publie qu’on punira de la peine de mort, sans distinction de position et jusqu'alors d’une conduite irréprochable, quiconque sera trouvé possesseur d'armes ou de munitions, soit sur sa propre personne, soit dans sa maison, soit dans n bem ae quel local où
on puisse supposer qu'il y a accès ;
«3° La participation à des rassemblements armés ou non armés ;
«4 L’enrôlement illicite, l'espionnage, la séduction des soldats, qu'ils appartiennent aux troupes autrichiennes ou aux troupes alliées, et généralement tout ce qui pourrait occasionner un désavantage aux Autrichiens et un avantage aux ennemis ;
-©5° Résistance à main armée ou toute sbésté contre les sentinelles, ét ét la moindre violence contre n'importe quel soldat autrichien ou allié. On est prévenu, en outre, que les sentinelles et les patrouilles auront non-seulement le droit, mais seront forcées de se servir de leurs armes contre ceux qui ne céderont pas à la première sommation;
6° La distribution ou la proclamation d’écrits révolutionnaires ; 7° Les outrages envers les militaires, décrits dans l’article 5 ; « 8° Les insignes révolutionnaires contraires à l'Autriche et à ses alliés , «9° Les chansons révolutionnaires; « 10° Les démonstrations politiques publiques ou ss - « 44° La désobéissance aux ordres des autorités militaires : «12° Les attroupements ou autres réunions d'un caractère séditieux; «@ 15° L'intervention dans une réunion politique sous quelque prétexte que ce soi ; -.« 1%4:Les contraventions de fermer aux heures indiquées les cafés, les restaurants et tous lieux publics ; . «45° Recevoir chez soi des étrangers sans en avoir fait la déclaration aux autorités ; «16° Détruire, de: ou faire des dt s sur les écussons ou l'es armes de l'Autriche. »
Voilà comment l'Autriche pratiquait ses devoirs de puissance protectice des États : soumis à son | influence !
“he: jour où ces ordres abominables étaient affichés sur les murs de laisance, comme ils le furent ensuite sur les murs de Bologne, 44 Ferrare et d'Ancone, partout enfin où lé pouvoir du comte François Giulay pouvait-s'étendre, ce jour-là, les soldats de l'Autriche souillaient déjà le sol du Piémont, sur’ lequel ils entrèrént, franchissant le Téssin, sur
52 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE des points différents, en trois colonnes distinctes et à diverses heures. Le premier corps était composé de huit bataillons et de trois batteries. Ce corps occupait Pavie, la ville aux cent tours, Pavie, antique cité située sur le Tessin, à trois milles de son embouchure dans le Pô. Ce nom rappelle l’un des souvenirs les plus poétiques et les plus tristes à ‘la fois de l’histoire de France : il est celui d’une bataille célèbre qui coûta ka liberté à François L°, devenu le prisonnier de Charles-Quint. C’est après la perte de cette bataille que le roi-chevalier dit ce mot, résté célèbre : Tout est perdu, fors l'honneur. | Pavie s'étant félicitée du désastre de François Le, en 1527, le naééenl de Lautrec vengea son roi, en livrant au pillage cette ingrate cité. On y voit encore un bâtiment qui fut autrefois le château de Galéas Visconti, l’ami de Pétrarque. Ce château posséda longtemps une riche collection de manuscrits que ce Galéas Visconti y avait réunis. Lautrec transporta plus tard cette collection en France, où on peut toujours l’admirer parmi les trésors du quinzième siècle de la Bibliothèque impériale. | C’est dans ce château, transformé maintenant en caserne, qu'en 1796 lrois cents soldats français résistèrent, sans artillerie, à toute la populalion, qui est de vingt-cinq mille âmes, et à une armée de quatre mille ART La colonne autrichienne, rbié de Pavie le 29 avril 1859, vint traverser, à Gravellone, un bras du Tessin que ce village baptise de son nom. C'est un canal de dérivation qui traçait, hier encore, en avant de Pavie, la limite où venaient se réunir, d’un côté le Piémont, de l’autre la Lombardie. Cette colonne fut la seule qui se montra, à la date même du 29, dans la soirée, sur le territoire sarde.
Le second corps, plus considérable, pénétra sur ce même territoire, par Abbiate-Grasso et par Buffalora, à Cussalo, près de Vigevano, dans la nuit . du 29 au 30. Le troisième corps, débarqué sur les bords du lac Majeur, vers lesquels l'avait conduit la flottille autrichienne, qui stationnait sur ce lac, occupait, à la date du 30, dans la matinée, sur la rive occidentale, Intra-Pallanza et Arona, où avaient été coupés les fils du télégraphe com- muniquant avec la Suisse, Ainsi, depuis le confluent du Pô et du Tessin Jusqu' au lac Majeur, les frontières intérieures du Piémont se couvrirent, sur toute leur étendue, d’une armée autrichienne dont on 1 eh le chiffre cent mille hommes.
. C'était la première ligne militaire du Piémont q qui se trouvait emportéé par les soldats du comte François Giulay, mais emportée sans gloire comme sans péril, emportée par la force du nombre, sans obstacle et sans combat. En effet, les avant-postes piémontfais avaient reçu l'ordre
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 59 de.se- repher en arrière ; ils:se bornèrent à inonder les plaines de la Lomelline et à couper les routes par des fossés creusés seulement à cent mètres de distance les uns des autres, en levant les écluses des innombrables canaux qui servent. à l'irrigation des rizières.
:Ralentis dans leur marche par les accidents de terrain, les Autrichiens ne sont cependant arrêtés que pendant quelques heures par ces inondations soudaines; ils avancent toujours, sans, brüler une seule amorce, en restant fidèles à leur vieux système d'attaques concentriques. Après s'être resserrées, leurs colonnes se portent sur Novare. Le 1” mai, à trois
heures du soir, elles entrent dans cette ville, où, le 23 mars 1849, s'accomplit l'héroïque et malheureuse destinée de Charles-Albert, qui perdit, ce jour-là, avec sa dernière bataille, une couronne qu’il avait glo-
xieusement portée. Cette bataille eut lieu au sud de Novare, dans une
plaine que le pied des Autrichiens foulait de nouveau, mais d'où ils devaient.cette fois s'éloigner en vaincus. |
Novare est une. jolie ville, défendue par un vieux château où l'on remarque surtout quelques antiquités romaines. Cette fois, du reste, les Autrichiens n'y firent qu'une halte passagère. Une colonne de deux mille hommes va, sur l’ordre du comte François Giulay, prendre possession de Mortara. Le même jour les forces principales de l’armée d’invasion s’avancent sur Verceil, célèbre par ses belles églises. On y admire, dans la cathédrale, le Dôme, magnifique édifice moderne, où sont les re-
Jiques de saint Eusèbe, et, dans Sainte-Marie, une merveilleuse mosaique représentant l’histoire de Judith. C'est dans les plaines qui avoisinent
-Verceil que Marius défit les Cimbres. |
A cette même date du 1° mai, une quatrième colonne, forte de vingtcinq mille hommes, traverse le PÔ entre Corte-Olona et Pavie, marchant par la rive droite sur Stradella. Le 2 mai, les Autrichiens occupent Verceil, situé sur la rive droite de la Sesia, se rendant ainsi maîtres du cours de cette rivière, que les Piémontais leur laissent franchir volontairement sans en défendre le passage. ; | | L'inaction calculée des Piémontais livrant, sans combat, à l'ennemi, par leur retraite, l'une des. villes importantes qui couvraient Turin du côté de la Lombardie, était le résultat de la résolution qu'ils avaient prise
d'abandonner momentanément la seconde ligne militaire, comme ils
avaient abandonné provisoirement la première. Le gros de l’armée en- .nemie continuait cependant à rester prudemment concentré sur la rive gauche du Po, où le comte François Giulay établissait, à Lomello, son
. quartier général, pendant qu'une nouvelle colonne de quinze mille Autri-
£hiens venait camper, partie dans cette localité, partie à, Sannazaro.
5à L'ITALIE CONFÉDÉRÉE
Voici l'heure où les premiers coups de fusil, échangés entre les Piémontais et les Autrichiens, vont être le prélude de cette mémorable campagne de 1859, où Napoléon II à surmonté de la couronne de gloire du capitaine sa couronne de souverain. La lutte alors va prendre une autre face, et la France, en y intervenant presque aussitôt, agrandira la sphère de ce duel. à trois, en élevant à sa hauteur la question italienne, débattue, les armes à la main, dans la vallée du PO, et tranchée par la victoire des alliés à Solferino. … le (os 115 CL
Mais, comme s'ils eussent été pressés de jouir du brevet d'impunité qu'ils tenaient accidentellement du droit de la force, les Autrichiens, qui ne rencontraient pas d'ennemis à combattre, au prefmier jour de leur entrée en Piémont, y cherchaïent, avec une rare avidité, dés villes à piller, des populations à rançonner. Leurs premiers bulletins, dans cette campagne de 1859, ont été des bulletins de rapines et de cruautés qui resteront consignés dans l’histoire des nations civilisées et des guerres modernes, à l’éternelle honte et pour l’éternelle flétrissure du comte François Giulay, qui atoléré, qui a commandé les exactions et les brigandages de son armée. : 1E F
ILest des tableaux d'histoire si attristants pour l'honneur de l'humanité, par les souvenirs qu'ils retracent, qu'on évite d'y revenir, lorsqu'une lois on s’est détourné, avec horreur, l'âme mGignée, des douloureux spectacles qu'ils présentent à la pensée. Avant de poursuivre le récit des faits militaires, avant d'amener tour à tour sur le champ du combat les Piémontais et les Français, je vais grouper ici, dans un mêmé cadre, les longues violences et les déprédations’inouies qui ont marqué, au début de la guerre, le passage des Autrichiens à travers les cités désolées et les habitants épouvantés de la vallée du Po. é
Le signal de ces violences et de ces déprédations fut donné par le comte François Giulay, qui, de son quartiér général de Lomello, enjoignit, par une proclamation où il parlait en maitre, aux syndics ou maires des localités occupées par les troupes autrichiennes de tenir en bon état les routes que ces troupés devaient suivre. Dans cette même proclamation, ce digne disciple de Radetzki annonçait qu'il passerait au fil de l'épée tout ce qui tenterait de s'opposer à sa domination, et qu'il brülerait les willes et les villages qui né se soumettraient pas avec em pressement à son autorité, Il exigera même plus tard que la population piémontaise lui signale la marche des armées alliées. | iv
Lepillage, sous toutes les formes, était le premier acte des Attrichiens. On eût dit que la guerre, à leurs yeux, n'avait pas d'autre cause ni d'autre but, tellement officiers et soldats, ceux-ci ivec l'hypocrisie des
apparences du droit, ceux-là avec la brutalité de maraudeurs de profession, se livraient, avec une ardente émulation, à la spoliation des cités, des châteaux, des fermes et des hospices; dérobant mème > Fépargue des communes et le trésor des églises.
- La contribution de guerre était partout la première fapeg de ce pillage en grand, exécuté sur la plus vaste échelle possible, au profit de l'Autriche, par l'armée du comte François Giulay, qui prêchait d'exemple. Ainsi Verceil subissait ce mode de spoliation, le jour même où les soldats de François-Joseph I‘ yentraient sans combat.
. Ce fut un drame odieux où l'inique se mêlait au burlesque, un drame où la comédie grotesque coudoyait la tragédie sanglante. Voici, d'après des témoins auriculaires et oculaires, le récit naïf de ce drame caractéristique : |
C'était le 2 mai, jour néfaste où cette ville fut soc par l'ennemi. était cinq heures du soir. Une avant-garde de douze uhlans, commandée par un capitaine, y entrait au grand galop et allait immédiatement stationner devant l'hôtel de ville, où le chevalier Verga, qui exerçait alors les fonctions de syndic, était mandé, à ce titre et à l'instant HOME par lé chef de cette petite escouade. |
Le syndic accourut en toute hâte. Mais à peme franchissait-il le seuil de l'hôtel de. ville, qu'on s'emparait de sa personne. Placé au milieu des ublans, il fut conduit au pont de la Sesia, où se trouvait une forte colonne de troupes autrichiennes. Là, le chef de l'escouade qui l'avait arrêté le mit en présence du ‘commandant de cette colonne, dont il venait prendre les ordres. C'était le général Lebzeltonn. Alors entre le syndic et le général s'établit un dialogue dont voiei les expressions textuelles :
« Vous êtes le podestat de Verceil? » demanda le Pre Pa
‘Le syndic répondit affirmativement.
« Votre ville est-elle armée?
— Comment le serait-elle, Pre le couvemement nous à retiré les armes ? |
— Bien. Apprenez donc que nous allons prendre possession de Verccil, au nom de Sa Majesté Impériale et Royale l'Empereur d'Autriche, notre gracieux Maître. Recommandez le calme aux habitants. Prévenez-les qu'il ne leur sera rien fait. Le fait de rébellion retombera sur vous. Retenez-le. »
C'est à la suite de ce dialogue caractéristique que les Autrichiens avaient occupé Verceil. Deux pièces d'artillerie suivaient lé régiment qui
yfitle premier son entrée. Les artilleurs tenaient mèche allumée. Après les pièces d'artillerie venaient les fourgons de munition, qui étaient vides et qui allaient s'emplir du produit des extorsions de cette armée d’in-
56 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE vasion, rappelant à merveille l’époque des routiers et des lansquenets.
Ces bandes indisciplinées qui, vivant mal à la solde de chefs plus riches de promesses que d’écus, se payaient de leurs propres mams par le pillage, avaient du moins une excuse : la barbarie des temps et leur caractère d'aventuriers. C'étaient moins des soldats enregimentés sous la bannière d'un prince que des brigands qui vendaient leur bravoure aw plus offrant et dernier enchérisseur. Alors, du reste, on ne connaissait que les lois de la guerre ; on ignorait les droits de la civilisation. Mais, dans un temps où règnent partout, d'un bout à l’autre du monde chrélien, ces éternels principes de justice et d'humanité que le progrès des lumières fait pénétrer dans les esprits pour les éclairer, dans les cœurs pour les améliorer, rien ne peut justifier le comte François Giülay d avoir fait la guerre au Piémont, moins en soldat qu'en pillard. LÉTE
À peine campés dans Verceil, dès le 3 mai, les Autrichiens exigérent d'énormes réquisitions de tous genres. Le chiffre, en argent, de ces réquisitions effraye l'imagination : on l'estime à environ trois millions de francs. Elles auraient suffi à l’approvisionnement de toute une nombréuse armée d'occupation, répartie dans les différentes cités de toute la contrée, si un semblant d'ordre et de discipline avait régné parmi les troupes placées sous le commandement suprême du comte François Giulay.
Chaque jour, c'était une extorsion nouvelle. Ainsi, un matin, on s’avise d'enlever aux habitants de Verceil leurs chemises. On en vole six mille. Cela ne suffit pas à la rapacité des Autrichiens. Is se font encore livrer de la toile en assez grande quantité pour en faire fabriquer six me Es
autres.
Un soir, c’est tout le cuir des tanneries qu'on dérobe. Une autre: hi
on prend tous les chevaux et toutes les voitures, dont les officiers s'emparent pour leur usage personnel, jouissant, aux yeux de la population, avec un cynisme sans exemple, dans d'insolentes FAR, du fruit de leurs odieuses réquisitions. 1909
Puis, quand le nombre des pillards augmente et que les chevaux et les voitures viennent à manquer pour les nouveaux spoliateurs, on exige de la municipalité qu’elle s’en procure à tout prix, dût-elle en aller acheter à Milan. On fait de même pour le tabac à fumer, pour les cigares, pour le tabac à priser, pour vingt objets de fantaisie analogues. Quand les boutiques de Verceil, explorées dans tous les coins et recoins par les Autrichiens, sont complétement vides, on exige des marchands ruinés qu'ils aillent, n'importe où, acheter de nouvelles fournitures La on viendra ensuite leur voler comme les premières. |
On ne. se contentait. pas de prendre des marchandises de toute nature
sans les payer; on dépouillait aussi les habitants de leurs. épargnes avec des raffinements d’avidité qu’ on ne pourrait croire, s'ils n'étaient dénoncés par des pièces officielles.
Ainsi, un jour, le général Benedeck a l’idée, ingénieusement dérisoire, de délivrer à un banquier, du nom de Lévi, un passe-port pour qu'il puisse se rendre en sûreté à Milan, lui enjoignant de lui rapporter cinquante mille francs, qu’il Royrra se procurer, avec son crédit, dans la capitale de la Lombardie. On n’a pas des attentions plus dus
Mais ce sont surtout les vivres et les fourrages que les Autrichiens ont exigés des habitants de Verceil dans des proportions qui dépassent toutes les limites du possible et du vraisemblable. On cite une seule réquisition de vingt-six mille rations de pain, de vingt-six mille rations de viande, de vingt-six mille rations de sel, de vingt-six mille rations de riz, de douze mille rations d'avoine et de douze mille rations de foin. Cette réquisition avait été faite le matin. Le soir, loutes ces rations devaient être fournies, sous peine de vingt-quatre heures de pillage et d'incendie. Les razzias des Arabes ne sont ni plus exorbitantes ni plus impitoyables. st
Ce système de spoliation dura quinze jours, pendant lesquels on répéta, sous toutes les formes, la scène du général Benedeck avec .le banquier Lévi, ainsi que les réquisitions de vivres et de fourrages, accompagnées de menaces de pillage et d'incendie. On épuisa les sacs de riz, comme les sacs de farine, comme les sacs d'avoine ; on épuisa la viande comme le foin, comme le sel; et, quand la population verceillaise n’eut plus ni foin, ni pain, ni riz, ni viande, ni sel, ni avoine à fournir à l’armée d’invasion, on la contraignit, elle qui avait faim, d'aller au dehors acheter des vivres pour nourrir les hommes, des fourrages pour nourrir les chevaux.
Les chevaux ne mangeaient du moins que leur ration accoutumée. Mais les hommes dévoraient à la façon de Gargantua les provisions qui leur étaient fournies par une population affamée. Infatigables dans leurs exigeances, ils consommaient tout ce que leurs forces physiques leur permettaient de consommer, et ces forces étaient grandes, si on.en juge par le menu suivant d’un seul diner du comte François Giulay, requis aux frais de la ville. Ici, je eède la parole à un correspondant du Siècle, dE a vu et entendu ce qu'il raconte :
Le, Vins fins en très-grande quantité; | s 77. Pain à discrétion; Légumes divers et salades ; RTUItSS es 5 dns 3h sibana ob.25q ticii | Me | | 2778
___ Aspérges pour cent personnes ; : Salé pour étre cuit, cinq kilogrammes , .Salé.eru, quinze kilogrammes ; Bœuf, deux cuisses ; : Veau, deux cuisses ; Un cochon femelle ; | Deux fromages de Gorgouzole; :
Pâtisseries et confitures ::
Poissons salés pour hors-d’œuvre ; Beurre, dix kilogrammes ; Lait, quinze litres ; Fromage râpé, cinq kilogrammes,
Cette réquisition de vivres était faite tous les jours pour cent geriénnes: Le menu seulement changeait. Parfois on portait plus loin les exigeances, ainsi que lé prouve cette seconde liste, dressée et signée par l'im- PAR et pipe capitaine Mutel, chef d'mtendance pour le quartier SAS
1859, 8 mai. — - Pour cent personnes.
Quarante poulets rôtis ; Un cochon femelle; Deux veaux ; Deux cuisses de bœuf ; | | . Vingt kilogrammes de pain fin : ER si . Cinquante bouteilles de champagne, <oent litres de vin de première qualité ; . Huit kilogrammes de beurre ; | | FA Quatre-vingts kilogrammes de sucre ; ( Le À . Trente kilogrammes de café ; RÉ rs BASSES . Quarante litres de lait pour cent personnes : , | .. Poivre et cannelle, trente hectogrammes ; Sel blanc, deux kilogrammes; | D PA ee CUraÇao ; 1, 0 Cent paquets de bougies; :
. Trente-cinq abat-jour. fafe EN Le capitaine Mutel signait les réquibittblss mais il ne és ET re Celui-qui les faisait, ou plutôt qui les dictait, frappant le sol de sonsabre et menaçant le syndic à chaque exclamation que-la surprise arrachait à ce magistrat, c'était un intendant général de l'armée, du nom de Sourdeau. C'est lui quisignait, par exemple, tous les mandats, à l'exception de ceux faits par les officiers et les soldats pour leur compte personnel, :car tous
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 59 les Autrichiens agissaient de même, ajoutant parfois l'ironie à la vio- Jence, et donnant des bons sur la commune pour avoir le droit de prétendre qu'ils payaient le prix des denrées qu'ils volaient. Mais souvent cette hypocrisie n’était pour eux qu'un ingénieux moyen de se faire remettre par le volé de l'argent avec la marchandise. Voici comment cela se passait : on présentait au marchand un chiffon de papier sans valeur, barbouillé de caractères allemands et couvert de chiffres illisibles ; on le forçait d' accepter ce prétendu billet de banque, puis on l ses à en rendre la monnaie.
Le comte François Giulay étant arrivé à Verceil le 8, à onze heures du matin, M. Mutel fut chargé de pourvoir aux provisions. Il s'arrangea de façon à bénéficier largement sur le menu. Le général en chef de l'armée autrichienne étant descendu chez l'archevêque, © était là naturellement que devait être porté le diner; M: Mutel le fit adresser chez M. Pescatore, colonel de la garde nationale. C'est de là qu'il devait ètre envoyé chez le général en chef. A la première étape, M. Mutel présida au partage, et ce qu'il garda, il le vendit, à son profit, aux habitants de la ville.
Les diners des autres officiers, requis également à la mipnivIpAINe, se ressentaient de la gloutonnerie du chef supérieur. Je n’en veux citer qu'un seul, le diner particulier du général Lichtenstein :’au milieu d'une énorme liste figurait la demande de cinq kilogrammes de jambon.
La municipalité possède entre ses mains pour deux millions et demi de bons. J'ai vu deux listes écrites et signées par le comte François Giulay lui-même. Ses lettres sont assez mal formées. Cela tient sans doute à sa nature brusque et vive. Il priait peu, il ordonnait, et ses réquisitions étaient toujours pressées, à n’en juger que par ces mots écrits AS 0S sur les enveloppes : Urgente, urgentissima.
Je n’en finirais pas, s’il fallait que je vous racontasse tout ce qui m'a été dit dans la ville, et tout ce qu'ont bien voulu me communiquer les autorités locales. Les Autrichiens sont réstés dans Verceil plus de deux semaines ; jugez du chiffre de leurs spoliations. Ils espéraïent même rester davantage, car ils ont fortifié l’hôtel de ville. Dans les murailles qui l'entourent, ils ont fait pratiquer des meurtrières. Les murs de la cité ont été abattus en re et 54 Amiens ont été Ka et LS nd former déshuéricades. |
Afin d'activer des FRE" les chefs fr ent un matin: téquisition dè Mae cent cinquante ouvriers. 19: )Bt< | ui
— Où les trouver? répondit le haies | Dar à — Partout, =. supé Éeoil Aa tt ait; et vince #4 ilme tés faut dans deux heures. | ‘
60 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE — Mais c'est impossible! | , ‘Le délai passé, j'agirai. Quand je devrais arracher les habitants de leurs maisons, les médecins, les avocats, les particuliérs, et les faire arnener par les oreilles jusqu'à nos fortifications, ils y viendront.
Je ne sais jusqu'où ne seraient pas allés ces excès, si le mouvement de l'armée française n’était venu y mettre un terme. Dans les auberges, on a pillé, volé le linge, les couvertures, l'argenterie. Au séminaire, le cabinet d'histoire naturelle et de mécanique : a été complétement brisé et détruit. Partout on faisait main basse sur tout, plus encore dans la campagne que dans la ville. Ceux qui faisaient résistance, on les forçait à coups de as Li sabre de livrer leurs épargnes et leurs provisions.
‘On peut dire sans crainte d'aller contre la vérité que l'Autriche n’est descendue en Piémont que pour y réaliser, sous cètte forme, son emprunt avorté en Allemagne. Au moment de partir, les Autrichiens faisaient encore des réquisitions : étoffes de toutes sortes, passementeries, selles, Tabacs, ils ont tout emporté, tout, jusqu'aux cartes de géographie qu'ils ont saisies dans les librairies, les maisons particulières et les lycées.
Je vous parlais tout à l'heure des lettres signées Giulay et dont j'ai pu prendre copie. Elles sont d’une si grande curiosité, que je crois devoir les porter à votre connaissance. Dans la première, le comte Giulay annonçait au municipe que, dans le cas où les ordres du jour seraient déchirés, r état de siège sérait proclamé. En outre, il était fait réquisition pour le5 o mai :
- De cinquante mille rations de viande ; . De cinquante mille rations de vin ; "De cinquante mille rations de pain ; De vingt-cinq mille rations de farine ; De vingt-cinq mille rations de riz ; De cinquante mille rations de tabac :
De cinquante mille rations de sel:
* De onze mille deux cent cinquante rations d'orge ; De sept mille cinq cents rations de foin.
| En cas de refus, la peine devait être d'effectuer cinq fois le payement ‘de cette réquisition en argent ayant Cours. Signé : GuuLAY, quartier général de Lomello, 3 mai. |
‘La seconde lettre était tout aussi catégorique, seulement elle était datée, celle-là, du 16 mai, quartier général de Mortara. Il ne s'agissait, cette fois, que de livrer, «dans le délai de quarante heures, trois cents bœuf, » et, «tousles jours » péndant l'occupation de Verceil, « cinquante brindes
de Vin, cinquante brindes d’eau-de-vie, jte AuiNtaux de foin et mille sacs d'avoine. »
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 61 Touies les réquisitions ont été faites à main armée. En cas de refus de la part du syndie, on avait ordre de l'arrêter et de l'envoyer à Vienne.
Il y avait à peme sept jours que les Autrichiens occupaient Verceil, qu on pouvait les juger. Le 9 mai, l'on comptait deux cent soixante malades ; soixante-douze avaient été décimés par le typhus ét la’ petite vérole.
Le commandant en chef de l'armée autrichienne en Italie, qui est, selon l'avis d'un de ses officiers, meilleur général que Radetzski, mais plus cruel que Haynau, permettait les concerts. Il avait même donné ordre aux musiques des régiments de jouer tous les soirs, sur la place publique, la marche de son prédécesseur. Quelle attention !
Je passe ici sous silence, les dévastations commises dans les campagnes. Cependant je citerai le nommé Creviasco, qui s’est vu enlever, par des troupes de maraudeurs autrichiens, quarante têtes de bétail en un seul jour.
Voici un trait de mœurs d'un autre genre, qui caractérise à lui seul l'esprit de convenance des officiers autrichiens. N’ont-ils pas eu l'impudence de mettre la municipalité en réquisition de voitures pour conduire à Torrione, à deux milles de Verceil, des prostituées qu'ils avaient fait demander, après un diner de soixante couverts, fait aux frais de là ville! Le lendemain, ces filles rentraient à Verceil, à onze heures du malin, pompeusement étendues dans les voitures que la municipalité avait dû Jeur fournir. |
L'intendant général avait mis ses appartements successivement à la disposition de plusieurs officiers d'un grade élevé; les serrures ont été forcées et des vols ont été commis dans son domicile par ces locataires d'un Jour.
L'intendant général a dressé une liste de ce qui lui a été pris. Je la transcris ici. Vous verrez à quelles extrémités en sont réduits les officiers ‘supérieurs de François-Joseph [*, forcés de s’approvisionner de vêtements et de linge à la façon des habitués dela is correctionnel.
0 OBJETS. VOLÉS DANS LA CHAMBRE A COÙCHER ET LE SALON, PAR DES GÉNÉRAUX AUTRICHIENS, PENDANT L'OCSUPATION, C'EST-A-DIRE DU 2 AU 17 mar 1859.
… Une lorgnette, — deux rasoirs anglais, — un porte-cigare, — un paletot,
— trois pantalons, — trois gilets, — un cache-nez, — une cuiller d'ar-
gent, — trente et une paires de bas, — quatorze mouchoirs en batiste,
so {rois pantalons de laine, — deux paires de bottes neuves, — une paire
| de bottines, - — deux petits candélabres, — neuf cravates de soie, — enfin onze chemises de toile fine. |
62 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE * Cette façon de procéder m'a rappelé lesmoyens qu'emploient les Yolofs du cap Vert pour s'approvisionner de verroteries et. de chausssures.… © L'intendant général n'a pas été la seule viètime de ce système de spolation. Partout où les officiers st uabe ont été er les mêmes faits | se sont renouvelés. |
On m'a raconté la manière dont V intendant délire autr ie #; ‘était approprié uné paire de chevaux appartenant au marquis de Murazzano. Le marquis de Murazzano, comme tant d’autres, avait fourni sa part des réquisitions. En outre, il fut requis de fournir deux chevaux, qu'on attela à une voiture portant cette inscription : Intendance générale de la deuxième ärinée impériale royale autrichienne. se réjouissait déjà que ses chevaux fussent tombés en d'aussi bonnes mains, espérant qu'ils lui seraient renvoyés avec son cocher en livrée, qui devait les conduire. 1
Le marquis de Murazzano se trompait étrangement. Au moment du départ, l'intendant autrichien demanda au pr sil voulait rester à’ son service. Sur sa réponse qu ‘il préférait continuer à servir son maitre : prrust — Eh bien, va<’en ! lui dit l' indsdonl autrichien, Le domestique, stupéfait, ne bougea pas. :
. — Qu'attends-tu ?
=— J'attends les chevaux de mon rmalise.
:-æ Les chevaux sont à moi; tu le diras à ton seigneur. dise nf eh! |
2 Alors laissez-mot Per. ropns effets que j'ai mis dans le coffre de la voiture.
Va4t'en, te dise si us ne NeUX pas qu' lt l'arrive sait
Le cocher.se retira, et J'intendant partit avec les chevaux au marquis de Murazzano: :
C'est à la sagesse et à la dis du syndic, el au .concours des conseillers, qui l'ont secondé dans ses efforts pour prévenir de plus grands malheurs, que la ville de Verceil doit d'avoir été sauvée du pillage. Menaces, provocations, rien n'a manqué pour faire naitre un prétexte qui püt autoriser cet épouyantable châtiment.
‘Les simples soldats imitaient les intendants-et les officiers. On peut en juger par cette étrange scène, dont l'hôtel des Trois-Rois a été le bizarre théâtre. Un jour, après le diner de l'état-major, les soldats. croates qui aidaient à servir à table ont l'idée de s'emparer des couverts en argent. Le propriétaire de V’hôtel des Trois-Rois court chez le général Zobel pour se plaindre. Celui-ci se borne à lui répondre que la surveillance des couverts de cabaret: n'entre pas dans sés attributions. Le propriétaire. de l'hôtel comprend alors qu'il ne lui reste qu'à se rendre justice par lui-même. JL
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 65 fait un appel à ses domestiques : valets et marmitons s'arment de leur mieux, et, broches, pincettes, casseroles à la main, ils tombent sur les pillards. La lutte s'engage ; les assiettes et les verres volent d’un bout à l'autre de la salle à manger. Les Autrichiens sont arrosés de potage, bombardés de poulets rôtis, criblés de petits pois, coiffés de marmites… Bref, à cé tapage infernal, au tocsin sonné par les sonnettes des chambres, les officièrs arrivent, et'la lutte cesse. Le pauvre hôtelier avait reconquis la moitié de son argenterie. » |
Les Autrichiens sortirent de Verceil comme ils y étaient entrés, en ravageurs. Au moment mêmé de leur départ, ils exigèrent encore, pour cadéau d'adieu, d’une population à laquelle ils avaient déjà pris près de trois millions de marëhandises et de denrées, mille sacs de farine, trois cents brindes ou quinze mille litres de vin, cinquante brindes d'eau-devié, quatre-vingts quintaux de pain et trois cents bœufs, qui complétaient huit mille têtés de bétail volées dans cette seule localité. Tels ont élé leurs exploits dans la ville et la campagne de Verceil.
Le sort de Verceil pendant l’occupation ‘autrichienné de 1859 à été le sort de toute la partie du Piémont que les soldats du comte François Giu- lay ont momentanément envahie. Ainsi, dans toutes léurs excursions, à Trino, à Torione, à Gattinara, à Biella, à Cavaglia, à Santia, à Pobiello, ces imitateurs des compagnons de Rob-Roy et des highlanders d'Écosse enlèvent tout le bétail ét tout le blé qu'ils trouvent sur leur route. Dans leurs sacriléges rapines, dans leurs spoliations iniques, 1ls nerespectent ni la maison du pauvre ni la maison de Dieu. Ils dépouiilent les établissements de bienfaisance de tous leurs objets de literie, de tout leur linge, serviettes, draps et chemises, et enlèvent du trésor des fabriques la dernière pièce d'argent qui s'y trouve. Après le blé et le bétail, partout ils capturent également les chevaux, les fourrages et les voitures ; après les chévaux, les fourrages et les voitures, ils prennent la toilé et le cuir.
Les scènes de Verceil se répètent partout. Ici c'est un bourg qu'on met à contribution de mille pièces de toile, par jour, pendant une semaine ; après une prèmière livraison, la localité n'en possédait plus un seul mètre: c'est ce que le syndic désespéré vint exposer aù chef militaire qui commandait l’expédition. Ce chef, qui était Croate, sigha aussitôt un säuf-conduit qu'il remit ausyndic, en lui disant d'en aller acheter X Pavié. LA, c'est un autre chef militaire qui répond, avec un cynisme sans exemple, à un syndic lui demandant avec timidité l'ordre qui l’autotisé À recevoir les livraisons decéréales'et de fourrages qu’il exige: « Mon mandat; c'est mon épée ; je n'encai pas d'autre à vous montrér ln
Arrêté, à l'exemple du syndic de Verceil, le syndic de Santia fut conduit devant un officier autrichien, qui lui ordonna de faire retirer l’eau des rizières et lui prescrivit de prier le gouvernement piémontais de prévenir les inondations. Le syndic de Santia répondit que ce qui lui était demandé ne dépendait pas de sa volonté, ajoutant qu'il pouvait seulement transmettre au syndic de Cavaglia les ordres qui lui étaient donnés. Cette offre est acceptée; un exprès est envoyé à Cavaglia; mais cet exprès revient avec une réponse négative. Le syndic de Cavaglia annonçait qu’il ne pouvait s'opposer à l'inondation des rizières, parce que cette inondation venait directement d’Ivrée. Que fait l'officier autrichien ? I fait souffleter et bâtonner le sÿndic de Santia, sous prétexte qu'il a résisté aux ordres qu'il a reçus, et le fait envoyer ensuite devant une commission militaire.
Ailleurs, le même désir d'empêcher l'inondation des rizières inspire à un officier autrichien une infernale idée. 11 savait que le directeur des cataractes de Sartirana, qui se nommait Noë, avait un frère dans la contrée; cet officier s'empare de sa personne; puis, fort de cet otage, il écrit à l’éclusier de faire cesser l’inondation, s’il ne veut pas que son frère soit fusillé. Noé ne tint aucun compte de cette menace ; 1l fit son devoir de bon citoyen, et son frère a en effet disparu.
Salazolla, Bitinié, Carivio, Castanova, Barbaniello, Stradella, Vigevano, tous les bourgs, tous les villages, tous les hameaux, ont eu à subir les mêmes déprédations et les mêmes tyrannies. À San,Germano, quatre cents Autrichiens seulement se présentent, volent tout le vin des caves, tout le blé des greniers, toute la viande, toute la volaille, puis ils font réunir des manœuvres et leur ordonnent de pratiquer des meurtrières dans les murs d'enceinte. Ceux qui succombent sous le poids de ce dur travail ou faiblissent à force de fatigue, on les bâtonne, pour exciter leur ardeur, jusqu'à ce que, leurs forces étant épuisées, ils tombent mourants sur le sol.
Ce qui s’est pratiqué à San Germano se pratiquait dans toutes les localités où les Autrichiens imaginaient de se fortifier. Quand les hommes manquaient, on s'adressait aux femmes et aux enfants, qui, se courbant sous la bastonnade, grattaient la terre de leurs ongles pour ouvrir des tranchées, charriaient des pierres ou élevaient des murailles, la pointe d’un sabre sur la poitrine. On a vu des soldats autrichiens parodier. Xerxès dans sa démence, lorsque ce superbe roi de Perse, voyant sa flotte battue par la tempête, fit fustiger la mer, et, à son exemple, s’irritant de ce que les hommes étaient impuissants à empêcher la crue du Po, fouetter des vieillards et des enfants parce qu'ils ne réussissaient pas à empêcher le pont de la Stella d'être emporté par les eaux du fleuve.
Mais qui peut s'étonner de ces brutalités d'un autre âge, quand on sait que le Code de l’Autriche contient encore des dispositions empruntées à la législation des époques de barbarie. Comment s’en étonner, lorsqu'on sait. que ce Code dit qu'on peut appliquer à la fois aux hommes cinquante
coups de bâton, aux femmes et aux enfants cinquante coups de verge?
Novare et Tortone surtout ont souffert, comme Verceil, des exactions sans mesure et des calamités sans nom. Pendant leur séjour à Novare, les Autrichiens exigèrent jusqu’à cinq cent mille rations de diverses natures, sous peine d'une amende en argent de cinq millions de francs. Ils savaient que cetle ville était riche : ils voulaient la faire pauvre. L'ordre venait
de haut, car ce fut le comte François Giulay qui enjoignit, dès le premier :
jour, à la municipalité de cette ville de délivrer, dans les quarante-huit heures, deux cent soixante bœufs. Il a donné cét ordre, le 16 mai, à Mortara, où il avait transporté son quartier général, en quittant Lomello,
neuf jours après son départ de cette dernière localité. II va sans dire que :
le général en chef de l’armée autrichienne exigeait également, pour la nourriture et l'entretien de ses troupes, du riz, du blé, de la viande, dé la farme, de l’eau-de-vie, du vin, du tabac, dela toile, du drap: il va sans dire qu'il ordonnait de livrer tous les je tous les chevaux et toutes les voitures.
C'était l'usage, c'était la loi partout où se trouvait un corps aute ichien. Tortone en fit à son tour la cruelle expérience. Là, on imagina une sorte de mise en scène pour encadrer cette comédie de spoliation qui, se répétant chaque jour et en chaque lieu, avec les mêmes détails, devenait banale et monotone.
.C’étaitle matin. Les Autrichiens vont s'installer au château. Deux officiers viennent ensuite à l’hôtel de ville réclamer cinquante mille rations de vivres et cinquante mille rations de fourrage. Au même instant, comme pour appuyer cette réquisition d’une démonstration militaire, un escadron de, hussards, débouchant du château, le pistolet au poing, parcourut la ville dans toutes les directions.
Les habitants ne comprennent que trop quel sort menace leurs habitations: On veut barricader les maisons et fermer les magasins : mais il élait déjà trop tard. Après les hussards viennent les fantassins qui, sous le regard et à l'instigation de leurs officiers, pénètrent dans toutes les demeures particulières, les pillent et les dévastent, sans résistance et sans merci. La boulangerie communale elle-même fut saccagée.
- Le soir, des bandes de Croates ivres chantent où plutôt hurlent dans les rues de Tortone, comme à Novaré, comme à Verceil, comme partout, frappant les fenêtres et les portes avec la crosse de leurs fusils ou la poi-
Il. 9
gnée de leurs sabres, déchargeant leurs pistolets sur les vitres des croisées.
Quelques-uns se répandent dans la campagne, en livrant aux fermes et aux châteaux un facile assaut ; ils volent tout ce qu'ils y trouvent, emmenant quelquefois les nobles, pour leur faire racheter leur liberté par une forte rançon, emmenant aussi les paysans sous différents prétextes, pour les enrégimenter de force dans l’armée autrichienne, et contraignant les uns et les autres de les suivre à coups de plats de sabre. On a vu de malheureux fermiers obligés de revêtir l'uniforme de leurs bourreaux, en jurant sur un christ en bois de combattre, sous peine de mort, leurs compatriotes.
Mais ni les menaces ni les prisons de l’Autrichien n’ont pu faire du Piémontais un traître ou un lâche. Pendant toute la campagne de 1859, on n’a cité que deux noms d’espions du comte François Giulay ; un seul de ces deux espions était sujet sarde. Le premier s'appelait Henri Dossena : c'était un ancien marchand de vin de Pavie, qui avait souvent parcouru le Piémont pour les intérêts de son commerce. Arrêté à Caluso et jugé à Biella, il a avoué son crime et l'a immédiatement expié, en tombant, frappé à mort, sous les balles piémontaises.
Le second était de Mortara. Voici les faits consignés dans l'acte d'accusation dressé contre lui par l'autorité militaire, et lu au conseil de guerre :
«Depuis le 1° jusqu'au 9 avril dernier, les agents de police avaient remarqué un jeune homme de mine et d’allures suspectes qui parcourait les rues de Verceil, examinait attentivement les fortifications, et faisait de temps en temps des questions sur l'effectif et la position de nos troupes, sur l'esprit des populations, et sur les moyens qu'on croyait les plus propres à garantir la province de Novare d'une invasion.
« L'autorité locale savait que le prévenu était parti le 9 du même mois pour Milan, qu’il y était resté jusqu'au 27, puis qu'il était parti pour Suse, où il n’était arrivé que le 29, après s'être arrêté à Arona, Biella et Turin.
«Comme c'était à l'hôtel de France que logeaient les chefs'de corps des troupes françaises, c’est là que l'accusé était venu s'installer lorsqu'il se rendit à Suse. Les visites fréquentes qu'il fit dans les environs de la ville et aux campements, l’insistance qu'il mit à connaître les noms des généraux descendus à l'hôtel de France et à savoir le nombre des régiments arrivés par la voie de Chambéry, ainsi que leur destination, augmentèrent encore les soupçons qu’on avait conçus à son égard, et, le 1° de ce mois, il fut arrêté par les carabiniers du roi, à Chivasso, où les chasseurs des Alpes avaient établi leur quartier général.
« Au moment de son arrestation, il a déclaré se nommer Paolo Riffi,
* etôtre né à Mortara. Fouillé par les agents de police, ceux-ci ont trouvé sur lui un passe-port autrichien et une carte qui autorisait à séjourner en Piémont, un stylet, quelques pièces d’or et des rubans tricolores. »
En vertu de cet acte d'accusation Paolo Riffi comparut devant le conseil de guerre de la première division militaire de Turin, sous la prévention d'attentat contre la sûreté de l'Etat.
‘ Une foule immense emplissait la salle d'audience; la curiosité des spectateurs était vivement excitée. A peine l'accusé a-t-il paru, qu'il s’est fait un silence profond, et que tous les regards se sont tournés vers lui, L'aspect résolu, impassible de l'accusé, son regard imsolent et son sourire , presque moqueur, étaient loin de lui concilier les sympathies du public. "Ale voir, on ne lui aurait pas donné plus de trente ans.
La principale déposition a été celle du nommé Ubertalli, cocher. Cet homme a déclaré que, le 29 avril dernier, 1l avait été invité, par un des garçons du restaurant la Bonre-Femme, à emmener Riffi à Suse dans sa voiture. Le prix convenu, ils partirent, et, avant le coucher du soleil, ils arrivèrent à leur destination. Le témoin dit que, pendant tout le temps qu'il resta à Suse, Riffi ne fit autre chose que prendre des informations sur le nombre et la composition des régiments français qui étaient arrivés ainsi que sur leur destination. Le lendemain, ils quittèrent Suse pour retourner à Turin, et de Turin ils passèrent à Biella et Chivasso.
Là, Riffi insista vivement pour être amené jusqu à Arona; et, comme Ubertalli hésitait, parce qu’il craignait de trouver cette ville occupée par l'ennemi, Riffi lui montra un passe-port autrichien, et lui dit que de ce côté il n'avait rien à redouter. Sur ces entrefaites, il s'engagea entre eux une conversation dans laquelle Riffi éclata en injures contre les réfugiés et le Piémont, et fit de grands-éloges du gouvernement autrichien et de son armée, qu'il prétendit être invincible.
L'accusé, interrogé à son tour par le président du conseil, nie presque tous les points mentionnés dans l'acte d'accusation, et contredit toutes les assertions des témoins. S'il est venu à Turin, dit-il, s’il s’est ensuite rendu à Suse, c'était simplement pour voir les Français ; et, comme ces derniers n’y étaient pas, il avait profité de son voyage pour acheter des graines de coton, dont il fait-le commerce. S'il a demandé des renseignements sur les noms des généraux français et sur le nombre des régiments arrivés à Suse, c'était par pure curiosité. S'il a insisté pour que Ubertalli l'amenät jusqu'à Arona, ce n’est pas, comme prétend le témoin, qu'il n'eût rien à craindre de la part des Autrichiens, mais c'est qu'il savait que les Autrichiens n’y étaient pas. S'il a menti au sujet de sa nals-
sance, c'était pour échapper aux tracasseries de la police, qui se montre très-sévère envers les sujets autrichiens. Enfin, s’il a eu sur lui un passeport autrichien et en ‘même temps une carte de séjour pour le Piémont, c'était par hasard. Quant au stylet et aux rubans tricolores, il ne peut dire comment il les portait sur sa personne.
Après l’interrogatoire, on donna lecture de plusieurs pièces qui avaient été déposées à l'Office de la sûreté publique; ces pièces établissaient, d'une manière irréfragable, le crime dont Paolo Riffi était accusé.
L'auditeur de guerre prit ensuite la parole. Après avoir résumé l'acte d'accusation et examiné les faits qui tendaient à démontrer que Paolo Riffi était coupable d'avoir commis un attentat contre la sûreté de l'État, il a conclu à la peine de mort.
Le défenseur de Riffi, l'avocat Castelli, réussit d’abord à faire ajourner
la sentence ; mais, à la suite d’une nouvelle instruction, Paolo Riffi fut condamné et exécuté. |
Imgénieux dans leur avidité, les Autrichiens changent de procédés selon les localités et les circonstances. Sur la rive piémontaise du lac Majeur, deux pyroscaphes de guerre, le Radetzki et le Benedeck, se promenaient, en vrais forbans, exigeant de loutes les villes du littoral des fournitures de bois de haute futaie. Arona, Pallanza, Intra, qui cependant n'étaient pas occupées par les Autrichiens, subirent, à leur tour, les spoliations de ces corsaires d’un nouveau genre, et livrèrent aux réquisiteurs du comte François Giulay six cents grosses poutres de dix mètres de longueur, huit cents autres grosses poutres de cinq mètres seulement de longueur, et jusqu'à trois mille planches de huit centimètres d'épaisseur.
Quelques jours avant cette expédition maritime du Radetzki et du Benedeck, un commandant autrichien avait forcé les populations piémontaises riveraines du lac Majeur de submerger toutes leurs barques. On ne sait quelle fantaisie lui prit tout à coup de s’en procurer; mais il exigea, avec toute la rigueur des lois de la guerre, de ces mêmes populations
qu'il avait contraintes à détruire de leurs mains les barques qui étaient
leur seule ressource, de lui en fournir vingt-deux dans les vingt-quatre heures. Ces vingt-deux barques furent livrées.
Voici un autre procédé des Autrichiens plüs odieux encore, car ici l’infamie du stratagème s'ajoute à l'avidité du spoliateur, un procédé aussi simple dans son invention que commode dans son exécution pour rançonner les Piémontais. Ils avaient placé dans la tour Baradello, qui commande la ville de Côme, une petite garnison ; un matin cependant, on vit flotter, à la grande surprise des habitants de la cité, au sommet de
cette tour occupée par les soldats du comte François Giulay, un drapeau aux couleurs italiennes. Évidemment la main seule d’un Autrichien avait pu placer ce drapeau dans un lieu gardé par des troupes de Sa Majesté Impériale Royale Apostolique François-Joseph [”; le commandant du fort Baradello n’en eut pas moins l'audace d’accuser les habitants de Côme de cet acte, que leur patriotisme leur eût sans doute inspiré s'ils avaient pu se défendre, mais qui n'eût été qu'une vaine bravade, qu'une inutile témérité dans la situation où ils se trouvaient, puisque cette situation les mettait à la merci de leurs ennemis. Il leur fallut racheter cette audace supposée en payant une amende de soixante-dix mille florins, imposée à la ville par le commandant du fort Baradello, qui avait eu l'art d'inventer à la fois le châtiment et le crime.
Cette immense razzia n'avait pas pour unique but la nourriture et l'entretien des troupes autrichiennes : ce que le comte François Giulay voulait, c'était de dépouiller le Piémont pour enrichir la Lombardie. En effet, mille chariots venus de Milan entrèrent vides dans les provinces sardes occupées par les armées de François-Joseph [°° et en repartirent pesamment chargés d’un magnifique butin. Cés mille chariots pourtant ne suffirent pas à contenir le fruit de tant de rapines. Que firent alors les officiers autrichiens ? ils forcèrent les Piémontais à racheter, à prix d'argent, les sacs de riz et de blé qui leur avaient été enlevés et qui ne purent être chargés à destination de la Lombardie sur les fourgons du comte Francois Giulay. Revendre des objets volés qu'on ne peut emporter à ceux-là mêmes qu’on a dépouillés de ces objets est un trait d'imagination que nos romanciers et nos dramaturges n'auraient jamais mventé, même dans leurs élucubrations les plus mélodramatiques.
Le viol des femmes devait servir de digne couronnement à ces effroyables déprédations. On cite unie patricienne de vingt années, appartenant à une famille parlementaire de Turin et une débitante de tabacs, mortes à Novare, victimes des outrages d’une bande de uhlans. On cite également deux actes semblables arrivés sur le territoire de Tortone.
Dans la campagne, le matin, au moment où ils allaient prendre possession de cette ville, des soldats autrichiens rencontrèrent, sur la route, une mère de famille, accompagnée de son mari et précédée de sa fille, âgée de dix-huit ans. Après avoir fusillé le père et assassiné la mère, ils bâillonnèrent la jeune fille et se livrèrent sur elle aux plus révoltants excès, à quelques pas des cadavres de ses parents.
Dans la ville même, le soir, une troupe de Croates s'empara d'une jeune femme qui fuyait, épouvantée des violences commises dans Sa maison sur toutes les personnes de sa famille; là, sur le pavé même de la
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rue, malgré les cris et les larmes de désespoir de cette jeune femmé, elle fut brutalement déshonorée, à la face du ciel et de la terre.
Sur le chemin de Verceil à [vrée, dans les premiers jours de mai, il y eut toute une razzia de jeunes femmes et de jeunes filles, au nombre d'une vingtaine, que des uhlans enlevèrent à leurs familles désolées et qu'ils emportèrent, au grand galop de leurs chevaux, couvrant de leurs éclats de rire les cris de détresse de leurs victimes et tuant les voyageurs isolés qu'ils rencontraient, comme. pour mêler l'ivresse du sang à livresse de la débauche. Ces jeunes femmes se débattaient vainement au milieu de cette soldatesque avinée. Conduites, de force, à la gare du chemin de fer, elles y sefvirent aux infâmes plaisirs, de leurs ravisseurs.
On ne croirait pas à des actes aussi sauvages, s'ils n étaient attestés par des témoignages officiels. Ainsi le roi de Piémont a écrit à l'empereur d'Autriche une lettre où éclate son indignation, justement excitée par les excès de l’armée autrichienne; ainsi encore M. le comte de Cavour a protesté contre ces excès, à la face de l'Europe civilisée, par une dépêche adressée à tous les agents diplomatiques de la Sardaigne et destinée à être communiquée à tous les gouvernements étrangers.
Mais un dernier fait, plus monstrueux peut-être que tous ceux dont la triste nomenclature vient de se dérouler sous les yeux du lecteur, provoqua, après la bataille de Montebello, une éclatante et nouvelle protestation du cabinet de Turin contre l’inutile et injuste cruauté des officiers généraux de François-Joseph I”. Voici le texte de cette protestation, également envoyée dans le même but aux mêmes agents :
« Monsieur, <
« Par une dépêche circulaire précédente, j'ai eu l'honneur de faire connaître aux légalions de Sa Majesté les actes de spoliation auxquels l’armée autrichienne se livrait dans les provinces sardes qu'elle avait occupées. Je dois maintenant vous informer qu'une enquête judiciaire a été ordonnée par le gouvernement à ce sujet. Elle prouvera que l'Autriche a brutalement violé les lois de la guerre, et que la conduite de ses troupes n’est pas celle qui distingue les nations civilisées. Les résultats de cette enquête seront, en leur temps, communiqués aux légations. Mais 1l y a aujourd'hui un fait qui vient d'être légalement constaté par l'autorité judiciaire, et que je dois signaler à l'indignation des cabinets de l'Europe entière. Publié par la presse, il ne serait peut-être pas cru; le gouvernement doit le faire connaitre lui-même et en garantir l'exacte vérité.
«Le 20 mai, le jour même de la bataille de Montebello, vers les onze
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