COMBAT DE PALESTRO
Lé 26 mai, l'Empereur arrivait à Verceil, qu'il allait visiter, accompagné du général la Marmora, du maréchal Vaillant, des généraux de Martimprey, Frossard, Edgard Ney et Fleury gt du colonel Ferré. Napoléon HI voulait examiner la ville qui allait être momentanément son quartier général.
On se rappelle ce que Vérceil avait souffert pendant l'occupation autrichienne. Au moment où cette odieuse occupation avait cessé, le commissaire royal extraordinaire pour les divisions de Novare, de Verceil et d’Ivrée, avait adressé aux habitants de la seconde de ces trois villes la proclamation suivante :
« Votre ville, sans défense naturelle ou artificielle, a dû subir une criminelle invasion. Les lois et les usages de la guerre donnaient un caractère sacré à vos propriétés. Le général ennemi avait publiquement promis de les respecter; mais quelle chose ou quelle promesse, même la plus sacrée, n’est pas violée, n’est pas foulée aux pieds par l'Autrichien? Les soldats de la maison d'Hapsbourg sont restés dix-sept jours sur votre territoire, jours de spoliation et de rapine ! |
« Si mon cœur ne saignait pas à la pensée de vos souffrances, je me réjouirais de ce que ces énormités ont enfin détrompés ceux qui s’obstinaient encore à compter l'Autriche au nombre des puissances civilisées.
« Habitants de Verceil! vous avez supporté les plus grands maux, le front haut et le cœur assuré. La municipalité prudente et ferme a enlevé aux hordes ennemies l'assurance ou le prétexte de se livrer à des sévices. Les magistrats impassibles ont continué à rendre la justice au nom du roi, qui à gagné à la croix de Savoie les affections de l'Italie, l'alliance de la France, l’'admiralion du monde.
« Vous avez tous donné la preuve irrécusable qu’il n’est pas de menace, pas de violence qui puissent triompher du courage d'une population qui a foi entière dans le sceptre et l'épée de son monarque, dans la bravoure
de son armée, dans sa destinée qui mürit. Je vous rends grâces solenlennelles pour cette preuve si difficile à donner vis-à-vis de l'invasion étrangère, et j'ai la certitude que la nation entière vous tiendra compte de vos douleurs et de votre constance : Vive le roi ! vive l'Italie ! »
| « Teccnio.
« De Verceil, le 22 mai 1859. »
Ce langage était une consolation. Mais il ne pouvait pas réparer les maux que la population de Verceil avait supportés. Ces maux, elle allait cependant les oublier pour s’abandonner tout entière à l'enthousiasme et à la reconnaissance que la visite de l'Empereur devait exciter dans ses rangs. |
Uette reconnaissance ef cet enthousiasme se manifestérent par des acclamations qui tenaient du prodige. Toutes les autorités étaient venues à la gare recevoir l'Empereur, qui fut accueilli aux cris de la foule et aux fanfares de la musique des gardes nationales. La population se pressait aux abords du chemin de fer avec un élan et une ivresse sans exemple. Elle saluait dans Napoléon HI le libérateur de l'Italie. Elle le bénissait comme son sauveur, Car Cest à l'arrivée des troupes françaises qu’elle devait sa délivrance. |
Heureux de cette sympathique réception, l'Empereur se rendit à la Sesia par un train spécial, accompagné des généraux Cialdini et Sambuy. La, il visita le pont que les Autrichiens avaient rompu, étudia les localités, revint à Verceil, reprit le chemin de fer et repartit pour Alexandrie qu'il
devait quitter le 30 mai, dans la soirée, emportant de cette ville, comme
un éclatant témoignage de sa haute piété, l'adresse suivante du chapitre de la cathédrale :
« Sire,
« Pendant que vous vous trouviez en séjour ici, inaugurant la généreuse guerre italienne, nous avons admiré votre piété, et nous avons reçu de vous des témoignages tout spéciaux de votre bienveillance personnelle. Aujourd'hui, au milieu des grandes préoccupations des batailles, qui ont été autant de victoires, vous avez bien voulu encore vous rappeler cette église cathédrale et ce chapitre, en leur faisant don de vases sacrés, dignes seulement de votre munificence impériale. Nous conserverons soigneusement ce don précieux comme monument de la religion de Votre Majesté Impériale et de votre bienveillance toute spéciale pour ce cha- pitre. Quand, en ce calice, on consacrera le sang de Celui qui vivifie, nous
EE ne ol
252 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE adresserons nos plus ferventes prières au Dieu des victoires et de la paix pour qu'il bénisse vos magnanimes intentions et vous ramène promptement victorieux ét pacificateur au milieu de vos peuples chéris.
« Recevez, Sire, avec votre bienveillance ordinaire, nos plus sincères remerciments, en témoignage de la reconnaissance que nous professons vis-à-vis de vous après tant de faveurs souveraines. »
La dernière penste‘de l'Empereur dans Alexandrie fut pour les blessés de Montebello. Avant son départ, il alla les visiter à l'hôpital divisionnaire où ses consolations et ses aumônes se partageaient également entre les Français, les Sardes et les Autrichiens. Après avoir remercié les médecins piémontais, les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul et les dames de charité de
. Ja ville de Turin des soins dont les blessés étaient entourés, il prit le che-
min de fer de Verceil, laissant le général comte Roguet dans Alexandrie en qualité de commandant de la place.
On sait que ce fut à ce moment-là que se fit le grand mouvement de manœuvre de l’armée française que l'Empereur avait échelonné tout d'abord vers le sud et qu’il dirigea ensuite brusquement vers le nord, marchant au Tessin et menaçant la Lombardie dans la direction de Milan. Cet admirable mouvement stratégique, commencé depuis deux jours, avait eu pour résultat de faire retirer nos avant-postes établis sur la gauche du Pô où les Autrichiens s’empressèrent de réoccuper Casteggio, couvrant cette rive de leurs tirailleurs, à partir de Ballorsa jusqu'à Valenza. Re
IL était quatre heures lorsque l'Empereur rentra dans Verceil, où il retrouva les ardentes sympathies qui l'avaient accueilli déjà lors de sa première excursion dans cette ville. Cette fois, l'armée française avait suivi son général en chef : elle eut sa part dans les manifestations de l'enthousiasme populaire. DES | |
La veille, le roi de Piémont était à Verceïl où ne se trouvaient que des
lroupes sardes, en assez grand nombre cependant pour donner à cette
ville un aspect tout militaire. Il pleuvait à torrents. Mais l'élan de la population bravait l'intempérie de la saison. Elle avait assisté le matin tout entière au départ du roi. Elle assistait le soir tout entière à l'arrivée de l'Empereur qui alla loger au palais épiscopal ; tout entière elle passa la journée dans les rues pour voir défiler nos tirailleurs et nos escadrons. C’étaient des frémissements de joie, des élans de reconnaissance indescriptibles, intraduisibles. Des dames de la société, entrainées par leur patriotisme, se précipitèrent dans les bras de nos soldats, les embrassant avec effusion, aux applaudissements d’une foule grave et sympathique.
A peine installé au palais épiscopal, l'Empereur se rendit, accompagné de son état-major, vers le pont de bois que nos pontonniers avaient jeté sur la Sesia. Là, il'assista, sous le feu de l'ennemi, au défilé des troupes françaises qui étaient déjà rangées en bataille, sur son passage, prêtes à traverser la rivière. Les canons et les caissons ouvraient la marche avec toute la division du général Niel, puis venaient l'infanterie et le troisième régiment des zouaves d'Afrique.
Après le passage des troupes, des canons et des eaissons, que suivaient les mulets et les charrettes des auxiliaires, l'Empereur reprit le chemin de Verceil et descendit au palais épiscopal. La maison de l'Empereur bivaquait sur la place de l’évêché, des feux étaïent allumés de distance en distance; les piqueurs et les palefreniers faisaient leur cuisine en plein air.
Tout à coup on aperçoit des bersaglieri qui amenaient une quinzaine de prisonniers croates et hongrois, parmi lesquels on remarquait une espèce de tambour-major qui marchait en tête de ses camarades, l'air triste, abattu et embarrassé. Quelques instants après, des fourgons amenaient de nouveaux blessés, à la suite desquels des soldats piémontais conduisaient un nouveau convoi de prisonniers plus nombreux que le premier. C'étaient ceux du champ de bataille de Palestro où le roi dé Piémont, qui avait alors son quartier général à Torrione, avait remporté une victoire vivement disputée, périlleusement gagnée. On va juger, par les efforts des Autrichiens sur ce point, de l'importance de cette victoire.
Déjà retranchés à Palestro, à Casalino, à Vinzaglio, le 29 mai, les Au- (richiens avaient occupé Robbio avec des forces considérables. Le roi de Piémont résolut d'attaquer l'ennemi dans ces positions, sans autre secours que l'appui du 3° régiment de zouaves, qui, détaché de l'armée française, uvait été mis à sa disposition. |
Le 50 mai dès le matin, les divisions piémontaises, commandées par les généraux Cialdini, Durando, Fanti et Castelborgo, sortirent de Verceil, passèrent la Sesia, se dirigeant, la première sur Palestro, ville placée sur la route de Robbio et située sur une hauteur qui commande toute la plaine environnante; la seconde sur Vinzaglio ; la troisième sur Casa- Jino; la quatrième suivait la troisième en réserve. Cette triple attaque s'étant faite au moment de l'échange des postes, le corps d'ennemis de Palestro se trouva inopinément renforcé d'un surcroil de troupes.
Le roi de Piémont avait pris le commandement de la division Cialdimi, qui avait la mission la plus périlleuse, puisqu'il s'agissait d'enlever à l'ennemi une position naturellement forte, celle de ce mème village de Palestro, où les Autrichiens, déjà formidablement retranchés, venaient encore
204 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE d'augmenter leurs forces, et où ils se défendirent avec une vigueur extrème. . |
Cette position fut cependant enlevée de haute lutte, à la baïonnette, après une lutte acharnée de plusieurs heures. Les Piémontais firent à l'ennemi un grand nombre de prisonniers et lui prirent deux canons avec un grand nombre d'armes. C’est le 16° régiment d'infanterie qui s'est emparé de deux canons. Le 7° bataillon de tirailleurs, commandé par le major Chiabrera, et le 2° bataillon du 9° régiment d'infanterie, commandé par le colonel Brigavigne, ont également contribué plus spécialement au succès de cette Journée.
La route qui mène à Palestro est une belle route droite et relevée audessus de la plaine; elle est coupée par plusieurs canaux d'irrigation, que l'on traverse sur des ponts en briques solidement construits. Les Autrichiens, qui étaient très-nombreux à Palestro, avaient garni ces ponts de chevaux de frise et d’abatis.
Sur l’un des monticules qui bordent l’entrée du village, l'ennemi avait établi une batterie de trois pièces de gros calibre tirant à embrasures, et deux autres pièces de campagne étaient disposées sur la route de manière à balayer toute la chaussée. |
En arrière de ces défenses l'ennemi avait échelonné de nombreux tirailleurs tyroliens sur la pente des talus, de manière à balayer également, par un feu plongeant, les assaillants qui oseraient s'engager dans ce défilé, et, dans le fond, les maisons du village étaient elles-mêmes bordées de soldats. Les réserves se tenaient massées en arrière du village même.
Les 7° et 8° bataillons de bersaglieri firent, par leur eourage, avorter ce système de défense ; après avoir enlevé le pont au pas de course et S'Y être établis, ils s’élancèrent sur les travaux de droite en attaquant à la baïonnette tous les Autrichiens qui, massés au bas du talus, cherchaïent à faire résistance. Ils gravirent les pentes et enlevèrent deux des canons qui les défendaient ; les artilleurs furent tués sur leurs pièces. |
Une autre colonne piémontaise se jetait en ce moment entre les deux escarpements de la route ; lés tirailleurs, tournés par la manœuvre hardie des bersaglieri, étaient forcés de battre en retraite dans le plus grand désordre. Vers le village, les maisons, bientôt attaquées l'une après l’autre, furent enlevées, et l'ennemi fut obligé d’évacuer Palestro avec précipitation, laissant sur le terrain les morts et de nombreux blessés, plus de deux cents prisonniers et deux canons.
A deux heures, la division piémontaise était installée dans le village et chercha à s’y établir solidement, dans la prévision, qui devait en effet se réaliser, d’un retour offensif de l'ennemi.
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Aù même moment, le général Durando s'établissait à Vinzaglio, et le
général Fanti occupait Casalino. Le soir même, pendant que Verceil s'il-
luminait pour célébrer cette triplé victoire, le, roi de Piémont rédigeait la proclamation suivante :
- « Soldats !
« Notre première bataille a été couronnée de notre première victoire. Votre courage héroïque, l'ordre admirable dans vos rangs, l'audace et l'intelligence de vos chefs, ont aujourd'hui triomphé à Palestro, à Vinzaglio, à Casalino. L'adversaire, plusieurs fois attaqué, a abandonné, après une résistance opiniâtre, ses fortes positions, les laissant en notre pouvoir. Cette campagne ne pouvait pas s'ouvrir sous de plus heureux auspices.
« Le triomphe d'aujourd'hui nous est un gage certain que vous gagnerez d'autres victoires encore, à la gloire de votre roi, au renom de la brave armée piémontaise.
« Soldats! la patrie heureuse vous exprime par ma bouche toute sa reconnaissance, et, fière de nos combats, elle a consacré à l'histoire les événements de ses fils héroïques, qui, pour la deuxième fois, dans la mêémorable journée du 30 mai, ont bravement combattu pour elle.
« Vicror-EMMANUEL. »
Mais, le lendemain, les Piémontais allaient avoir à soutenir, sur ce même terrain, un choc plus rude encore. Le roi de Piémont fut attaqué de fort bonne heure, le 31 mai, dans la position de Palestro, qu'il avall conquise, par un corps de vingt-cinq mille Autrichiens, qui se. proposaient de reprendre cette importante position.
Les Piémontais furent d’abord contraints de se tenir sur la défensive. Ils étaient attaqués à l'improviste par des forces infiniment supérieures : il leur fallut accomplir des miracles de bravoure pour se maintenir dans Palestro.
Le roi donnait l'exemple de l'intrépidité, même de la témérité. Cet élan du roi de Piémont fut si grand, qu'il étonna les zouaves eux-mêmes, qui devaient lui donner une preuve manifeste de leur sincère admiration, en lui adressant le brevet de caporal dans leur régiment, et en accompa- ‘gnant ce brevet de l'envoi de l'un des canons qu'ils ont. enlevés ce jour-là à l'ennemi.
Placés à deux mille mètres du lieu du combat, les zouaves du 3° régiment prenaient leur café, lorsque des éclats de boulets volèrent au milieu
d'eux. Aussitôt, à la voix de leur colonel, M. de Chabron, ils sautent sur leurs armes et se portent en avant. en grande hâte, traversant les rizières el sautant les fossés. Ces mêmes zouaves avaient escaladé les escarpements de la sorte à l’Alma ; ils ne connaissaient pas d'obstacles : ils allaient cependant en rencontrer un qu’on aurait pu croire invincible : c'était le canal della Caseina, qui les séparait des colonnes autrichiennes.
Celles-ci s'avançaient rapidement contre les Piémontais dans un terrible mouvement offensif. M. de Chabron fit d’abord déployer quatre compagnies en tirailleurs dans les blés, qui couvraient les hommes, et le régiment fut formé en colonne d'attaque.
La fusillade s'engagea aussitôt très-vivement. En ce moment, le colonel s'aperçut qu'une forte colonne, appuyée par de l'artillerie, cherchait à tourner la position ainsi que le village même de Palestro. Il lança alors tout le régiment contre les masses ennemies.
Après avoir parcouru environ douze cents mètres, les zouaves rencontrèrent le canal della Cascina, et s’y précipitèrent ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. La profondeur de ce canal était environ d’un mètre.
Arrivés sur le bord opposé, les zouaves se trouvèrent sous le feu de deux batteries autrichiennes qui, démasquées subitement à trois cents mètres de leurs colonnes, étaient pointées sur elles. Leurs cartouches s'étant mouillées au moment du passage à gué de la rivière, il ne leur restait d'autre ressource que d'avancer la baïonnette au bout du fusil. Le clairon sonna la charge au moment même où les canons ennemis vomissaient des blocs de mitraille. Les zouaves s’élancèrent sous le feu des pièces d'artillerie qui les fauchaient comme des épis! Ils arrivèrent cependant sur les canons, tuèrent les artilleurs ennemis sur leurs pièces, culbutèrent tout ce qu’ils rencontrèrent, et prirent trois pièces encore tout attelées.
En voyant les zouaves sur les hauteurs où étaient les pièces, l'ennemi s'enfuit en désordre ; deux autres pièces de canon, qu'il avait en arrière, furent enlevées comme les premières.
C'est après ce succès que la colonne d'attaque s’élança sur le gros de l'ennemi, dans la direction du pont de Confienza, sur la rivière de la Busca. Ce pont était fortement défendu par deux pièces d’artillerie.
Les Autrichiens, qui avaient imprudemment engagé une partie de leurs masses en avant de cette rivière, furent violemment refoulés par le choc impétueux des Piémontais ; ils furent presque tous anéantis, dans l'impossibilité où 1ls s'étaient mis d'effectuer leur retraite.
Plus de six cents Autrichiens furent faits prisonniers, un bien plus grand nombre, que l'on peut évaluer à huit cents, se noyèrent en
Zouave dela Ligne.
( Tenue de Cuerre. )
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 257 cherchant à passer la rivière de la Buscea : beaucoup d'autres furent luës sur place.
Quoique le pont de la Busca fût obstrué par les deux pièces de canon et les chevaux attelés à ces pièces, le colonel des zouaves fit passer des hommes sur l’autre rive, et, après en avoir formé une colonne assez forte, il continua son mouvement en avant.
L'ennemi, soutenu par ses réserves, continua sa retraite en bon ordre, en nous abandonnant encore deux pièces de canon. Il fut poursuivi jusqu'à la rivière de Rizza-Biraza, au village de Robbio.
Là s'arrêta le mouvement en avant ; l'ennemi, déjà éloigné, continuait à effectuer rapidement sa retraite.
En décidant cêtte attaque du 31 mai pour reprendre Palestro, les Autrichiens avaient voulu empêcher la jonction des divisions Renauld et Trochu avec les corps d'armée du roi de Piémont’; ils étaient trente-cinq mille contre quinze mille. Les généraux Lila el Jellachich avaient amené toutes leurs forces contre les Piémontais. Viclor-F Emmanuel IT n'avait, ce jour-là, sous ses ordres, que la division Giafdini, la moitié de la division Castelborgo, deux escadrons de chevau-légers d'Alexandrie et une batterie; mais il avait aussi sous son commandement le 5° de zouaves. Il était neuf heures du matin lorsque l'avant-garde piémontai$e, ayant rencontré l'avant-garde autrichienne, le combat commença, pour ne finir que fort tard dans la’ journée par la déroute des Autrichiens, qui laissèrent sur le chanip de bataille un grand nombre de morts; de blessés et de prisonniers, beaucoup d’armes et de munitions, huit canons : {rois aux mains des Piémontais, cinq aux mains des zouaves, dont l’impétueuse attaque et la prodigieuse intrépidité avaient décidé du sort de la journée, en assurant la victoire à l'armée sarde. |
C'est à ce moment-là surtout que Victor-Emmanuel IT paya de sa personne, s'exposant à tous les dangers, combattant au premier rang comme un simple soldat. En voyant les zouaves marcher à l'ennemi avec cette furie qui n'appartient qu’à nos troupes, en les voyant se précipiter sur les colonnes autrichiennes avec ce dédain de là mort qui les caractérise, le roi de Piémont courut se mettre à.leur tête.
On eût dit alors une sorte d’émulation entre le roi et le régiment à qui montrerait le plus de témérité. Effrayés des périls qui menaçaient la ‘vie de Victor-Emmanuel IF, les zouaves se jettent au-devant de lui, essayant de modérer son ardeur ; mais, se dégageant du groupe qui l'entourait, le roi de Piémont fait bondir son cheval et s’élance ventre à terre sur les Autrichiens, la tête haute, l'épée à la main, aux applaudissements de l'armée entière, qui, tout en tremblant pour ses jours, ne peut s’empèê-
258 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE cher d'admirer cette hardiesse qui lélectrise, ce mépris du danger qui la gagne, celte intrépidité qui l'entraine.
L'exemple du roi devait, en effet, produire sur ses troupes une sorte de commotion électrique ; c’est ce qui arriva : il y eut tout à coup dans leurs rangs comme un frémissement instantané, irrésistible, et, par un élan spontané, irréfléchi, elles volèrent à l'ennemi avec un entrain et un ensemble extraordinaires, sur les pas du roi, dont l'héroïque attitude était magnifique d'audace et d’insouciance. Tous, zouaves, bersagliert, fantassins, cavaliers, artilleurs, se précipitèrent au pas de course sur les colonnes autrichiennes, dont elles enfoncèrent les rangs, en se faisant jour dans leur masse à coups de crosse, à coups de sabre, à la baïonnette, se battant corps à corps comme au temps de la chevalerie. Ce n’était plus un combat régulier, e’était une horrible et sanglante mêlée, où l'énergie de la résistance surexcitait encore la force de l'attaque.
Le 7° bataillon d’artilleurs, deux bataillons du 16° d'infanterie, les 9, 16°, 45° d'infanterie et un bataillon en réserve du 9° d'infanterie, se surpassèrent par l'intrépidité de leurs brillantes attaques, dix fois renouvelées avec une héroïque persévérance. Jaloux de leur gloire, les chevaulégers d'Alexandrie, à leur tour, chargèrent sans relâche l'ennemi jusqu’à ce que, abandonnant enfin toutes leurs positions, les Autrichiens lächèrent pied en désordre. Quatre cents d'entre eux se noyèrent dans cette fuite précipitée, au passage du canal della Cascina.
Au plus fort de la mêlée, le roi de Piémont s'était fait admirer par son calme non moins que par sa bravoure. Placé au centre du combat, impassible et invincible au milieu d’une épouvantable pluie de balles qui tombait autour de lui, il n'avait cessé de diriger les mouvements de ses troupes avec un sang-froid merveilleux. |
Le succès du 31 mai fut chèrement acheté; les Piémontais front dans celte journée de cruelles et nombreuses pertes, mais celles de l'ennemi furent bien plus considérables : les Autrichiens comptèrent environ douze cents hommes tués ou blessés, au nombre desquels figurait un général du nom de Sarlat, trouvé sans vie sur le champ de bataille. Le nombre des prisonniers qu'ils laissèrent aux mains des Piémontais fut presque aussi considérable, les zouaves en avaient pris à eux seuls au moins sept cents : ils furent les héros de la journée. Aussi beaucoup d’entre eux succombèrent-ils dans cette terrible mêlée ; ils perdirent, avec un capitaine adjudant-major, du nom de Drut, quarante-six de leurs camarades ; 1ls eurent également parmi eux deux cent vingt-neuf blessés, dont quinze officiers. Eux-mêmes ensevelirent le lendemain leurs morts dans unè vaste fosse qu'ils creusèrent sur une petite éminence, et au bord de la:
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 259 quelle ils s'agenouillèrent, après avoir recouvert de terre les cadavres de ceux dont ils allaient laisser les os sur la terre italienne. Leur prière fut courte, mais elle était l'expression d'un profond sentiment religieux. Après la prière vint le dernier adieu des braves vivants aux braves morts. « Camarades, s'est écrié en se relevant, et d’une voix émue, le sergent qui présidait à cette touchante et pieuse cérémonie, Camarades, que Dieu vous reçoive ! À vous aujourd'hui, à nous demain! » Puis tous s’éloignérent en silence. |
Les zouaves sont un mélange d'héroïsme et d'excentricité : la veille, pendant le combat, treize d’entre eux avaient pris un canon, mais, sur. les treize, il y en avait douze de blessés. Tout à coup l’un d'eux, tout couvert de sang, s'écrie : « Mes amis, nous n'avons pas de chevaux pour transporter le canon, mais je viens d’en trouver : allez chercher douze prisonniers, et qu'on les attelle à la pièce. » Aussitôt dit, aussitôt fait : douze Autrichiens trainèrent le canon, qui entra dans Palesiro avec cet attelage humain. |
Tel régiment, tel colonel; celui du 3° de zouaves était digne de ses soldats. C’est à la fin de 1855 que M. de Chabron avait été nommé colonel de ce régiment. Capitaine en 1848, compris dans l’organisation des chasseurs à pied, au 7° bataillon, en 1840, chef de bataillon au 50° de ligne en 1852, il était resté, depuis cette époque jusqu’en avril 4859, en Afrique. ou en Crimée, et avait été fait lieutenant-colonel du 86° de ligne le 22 mars 1855, six mois seulement avant d'obtenir le commandement du 3° de zouaves.
Le colonel de Chabron n’est pas seulement un héros des champs de bataille, c’est aussi un grand cœur qui comprend toutes les souffrances. Voici dans quels fermes touchants et simples il annonça à la mère du capitaine Drut le malheur qui venait de la frapper :
« Verceil, 3 juin 1859,
« Madame,
« En vous apprenant la perle douloureuse que vient de faire le régiment, par la mort glorieuse de notre brave camarade le capitaine Drut, je viens, s'il est possible, vous apporter quelques consolations, en vous disant combien la perte de votre fils a été sensible au 3° régiment de ZOUAVES.
« Aimé et estimé, le capitaine Drut emporte les regrets unanimes du régiment. | |
«Ilest mort au champ d'honneur.
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«En faisant mes adieux sur la tombe qui allait se fermer sur lui et sur mes braves soldats tombés à ses côtés, j'ai dit que, s'ils reposaient sur la terre étrangère, leur souvenir resterait longtemps gravé dans le cœur de ceux qui les avaient connus, et que leurs noms se rediraient de village en village dans notre chère patrie. |
« Au 3° zouaves, nous parlerons longtemps de votre fils bien-aimé. Sa mort sera une belle page dans l’historique du régiment. |
« Recevez, madame, mes s cOnsOlatons : c'est l'ami de votre fils qui vous les donne.
« Le colonel, ne CHABRON. »
J'ai dit que les zouaves devaient, au lendemain du glorieux combat du 31 mai, à Palestro, manifester au roi de Piémont l'admiration que sa bravoure avait excitée dans leurs rangs, en le nommant caporal dans leur régiment, Cette idée leur vint pendant que, réunis dans l'immense grange d'une ferme, au nombre d'environ quatre cents, ils faisaient honneur aux abondantes provisions de bouche qu'ils savaient toujours se procurer en
dehors de leur ration d'ordinaire. A la fin du repas, plusieurs d'entre
eux rappelèrent comment le roi s'était chevaleresquement conduit à Palestro, et ils exprimaient dans leur pittoresque langage, mélangé d'expressions arabes, leur admiration pour le monarque piémontais. Quelquesuns proposèrent:de lui envoyer une adresse de félicitations.
— Qu'est-ce que tu veux qu'il en fasse? observa l'un d'eux.
— Comment ! répondit un vieux sergent, est-ce que tout un chacun, si haut qu'il soit placé, ne doit pas être fier d’être proclamé brave par les zouzous, les premiers soldats du monde, comme l'a dit l Empereur ?
est vrai! dirent tous les assistants.
— Ah!... une idée! s'écria un clairon : si nous le nommions caporal?
Cette proposition fut généralement approuvée, et, quelques instants après, le plus ancien des sergents présents prononça ces paroles au milieu du cercle que les zouaves formaient autour de lui :
. « Au nom du 3° zouaves, le nommé RAA roi de Sardaigne, est élevé au grade de caporal dans ledit régiment.
Cette nomination fut constatée sur une pièce signée de tous ceux qui l'avaient faile, et portée à la connaissance du roi de Piémont, qui s est montré justement fier de ec naïf témoignage de l'admiration des zouaves, admiration réciproque du reste, ainsi que le prouve la lettre suivante, qu'il à adressée au colonel de Chabron :
« Torrione, le 4° juin 1859.
ET
« Monsieur le colonel,
« L'Empereur, en plaçant sous mes ordres le 3° régiment de zouaves, m'a donné un précieux témoignage d'amitié. J'ai pensé que je ne pouvais } mieux accueillir cette troupe d'élite qu’en lui fournissant immédiatement pl l'occasion d'ajouter un nouvel exploit à ceux qui, sur les champs de bataille d'Afrique et de Crimée, ont rendu si redoutable à l'ennemi le nom de zouaves. | |
« L'élan irrésistible avec lequel votre régiment, monsieur le colonel, à | marché hier à l'attaque, a excflé toute mon admiration. Un:
«Se jeter sur l'ennemi à la baïonnelte, s emparer d'une batterie en l bravant la mitraille, a été l'affaire de quelques instants. |!
« Vous devez être fier de commander à de pareils soldats, et ils doi- | vent Ôtre heureux d’obéir à un tel chef que vous.
« J'apprécie vivement la pensée qu'ont eue vus Zouaves de conduire à mon quartier général les pièces d'artillerie prises aux Autrichiens, ct je vous prie de les remercier de ma part. Je m'empresserai d'envoyer ce beau | trophée à Sa Majesté l'Empereur, auquel j'ai déjà fait connaitre la bra- RL | | | voure incomparable avec laquelle votre régiment s'est battu hier à Pa- | | lestro, et a soutenu mon extrême droite. ll
« Je serai toujours heureux de voir le 3° régiment de zouaves combatire 1 | à côté de mes soldats et cueillir de nouveaux lauriers sur les-champs de | | bataille qui nous attendent. | | |
« Veuillez, monsieur le colonel, faire connaitre ces sentiments à vos | zouaves. | dl
s fi « Vicror-EMMANLEL, D»
Le soir même du combat du 31 mai, le roi de Piémont avait adressé à || ses troupes la proclamation suivante : |
« Pu quartier général principal, à Torrione, le 31 mai 1859.