FRANTZ
On peul juger par ces lettres, dont la variété d'ex pressions indique assez la sincérité de sentiment, de la contrainte que les généraux de l’em-
pereur d'Autriche étaient forcés d'employer pour exciter l'ardeur de soldats venus de toutes sortès de provinces se ranger par nécessité sous un drapeau qui pour eux élait souvent un drapeau ennemi.
C’est dans la journée du 15 juin que Garibaldi s'était dirigé sur Brescia, où le tocsin appela aussitôt les habitants au combat. On écrivait, le lendemain, de cette même ville, qu'à l'appel du tocsin la population enlière, électrisée, avait couru aux armes. Les fusils manquaient ; de jeunes citoyens, qui ne pouvaient s'en procurer, pleuraient de désespoir d'être sans armes : quelques-uns prirent, faute d’autres instruments de guerre, des faux et des fourches. Garibaldi poursuivit l'ennemi hors de la ville, à la tête de sa troupe, à laquelle s'était réunie la garde nationale de Brescia. Au retour de cette poursuite, il publiait la proclamation suivante :
« Citoyens de Brescia !
«L'accueil fait aux'chasseurs des Alpes est une nouvelle preuve de votre enthousiasme patriotique.
« Le sublime spectacle que votre ville présente est digne de votre ancienne renommée.
«En accourant aujourd'hui au premier cri d'alarme avec les chasseurs des Alpes, vous avez montré que, gardiens jaloux de l'indépendance, vous étiez décidés à la défendre, à la consacrer par votre sang. Gloire aux Brescians! |
« Les ennemis qui rôdent encore dans les environs ne sont pas des soldats qui menacent votre ville, mais des ennemis en fuite, qui, pour s ouvrir une routes laissent partout où ils passent les traces de leur dominalion exécrable. |
« Citoyens de Brescia, et vous, habitants des campagnes,
« Le moment est arrivé de combattre au nom de vos frères morts sur le champ de bataille, de continuer vos brillantes traditions de gloire!
«A la rage de l'ennemi, obligé d'abandonner à jamais ces belles contrées, opposez le courage du sacrifice; courez grossir les rangs des volonaires ; que rien ne vous coûte pour reconquérir votre liberté.
« Le drapeau tricolore, ancienne idole de nos cœurs, flotte sur vos tôles et vous commande l'amour de la patrie et le dévouement. Que les victorieuses armées franco-italiennes, en vous délivrant de vos ennemis, vous trouvent dignes de leur glorieux concours!
« Brescia, 13 juin 1859. | @ GARIBALDI.
« Le commissaire de Sa Majesté,
Lu d « BErNENDINO BLANC. »
Cependant, à peine installé dans Brescia avec sa légion, Garibaldi se rend, avec une partie de ses forces, dans la nuit du 14 au 15 juin, à Bettoletto; il y fait construire un pont sur la Chiese, en remplacement de celui qui avait été détruit par les Autrichiens battant en retraite sur le Mincio. Afin de conserver des communications avec Brescia, il place le reste de ses troupes à Rezzato et à Treponti, avec ordre de tenir tête aux Autrichiens, occupant alors en grand nombre la position de Castenedolo. Les vedeltes ennemies étaient tout près du corps des chasseurs des Alpes. Une escarmouche d'avant-postes amène un combat. Quelques compagnies du régiment des chasseurs des Alpes, sous les ordres du colonel Medici, attaquent vivement les avant-postes autrichiens, qui battent en retraite, les poursuivent, et se laissent emporter par leur ardeur jusqu'à Castenedolo. Là, les Autrichiens en masse tombent sur cette poignée de braves, cherchant à les envelopper, et les forcent de reculer. Mais Garibaldi accourt en toute hâte et parvient à reprendre ses anciennes positions.
Dès le matin, le roi de Sardaigne, songeant à appuyer le mouvement de Garibaldi, avait donné l’ordre à la quatrième division de prendre position à Santa-Eufemia et San-Paolo, sur les routes qui, de Brescia, conduisent à Lonato et à Castenedolo. Le général Cialdini, apprenant le combat qui se livrait, s'était rendu, avec une partie de sa division, à Rezzato, pour soutenir le mouvement du corps des chasseurs des Alpes. Les Autrichiens ne se sont pas avancés au delà de Civilonghe et Treponti; ils se sont ensuite bientôt retirés, évacuant même Castenedolo. Un escadron de chevau-légers de Novare reconnut le matin, sur les lieux, l'abandon du village par les Autrichiens, et, peu après y être entré, il entendit l'explosion d'une mine, avec laquelle les Autrichiens faisaient sauter le pont sur la Chiese, en face de Montechiari.
L'Empereur et le Roi allaient faire, à leur tour, dans Brescia, une entrée triomphale digne de cette seconde ville de la Lombardie, n'ayant rencontré depuis Milan, sur leur route, aucun corps d'ennemis disposé à les arrêter dans leur marche et à leur fermer le passage de l'Adda.
Démoralisée par la continuité de ses revers et l'éclat de ses défaites, après la journée de Magenta, l’armée autrichienne, on l'a vu, s'était repliée avec précipitation sur Milan, avait évacué en toute hâte cette ville, abandonné Pavie et Lodi aussitôt après le combat de Marignan, et, tou- Jours poursuivie par les alliés, s'était retirée dans la basse Lombardie, derrière l'Adda, après avoir fait sauter tous les ponts établis sur cette rivière.
C'est alors que commença, sur les conseils du feld-maréchal baron de Hess, cette retraite continue qui avait pour but d'opérer, dans les lignes
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 15 du Mincio et de l’Adige, une concentration rapide de toutes les forces l'Autriche possédait alors en Italie.
Le mouvement rétrograde de l'armée ennemie se poursuit après $ sa sortie de Milan, de Pavie et de Lodi, par l'évacuation de Pizzighettone, de Crémonc et de Plaisance, situés sur la partie inférieure du cours de l'Adda. Dans le nord de la Lombardie, d'autres corps d'armée, fuyant, on vient de le voir, devant les intrépides chasseurs des Alpes, abandonnent Bergame et Brescia, pour aller se joindre au gros de l’armée. Enfin les garnisons autrichiennes de Brescella et de Reggio se retirent également de ces deux places. A la date du 12 juin, toute l’armée de François-Joseph I” est massée sur la rive gauche de l'Adda, et son quartier général est établi à Cavatigozzi ; mais la célérité de la marche des alliés ne lui permet pas de s'arrêter longtemps dans cette position.
La ligne de l’Adda, je l'ai dit déjà, n'offre qu'une médiocre défense : large en moyenne de soixante à soixante-dix mètres, profonde de deux mètres el demi à trois mètres, cette rivière, dans les temps secs, ne pré: sente pas de grands obstacles à l'armée qui veut la franchir ; mais, dans les temps de pluie, elle s'enfle rapidement, et atteint une largeur de cent vingt à cent cinquante mètres, et une profondeur double de celle qu'elle a d'habitude.
Ce qui donne quelque ee à la ligne de l’Adda,. ce sont les tôtes de pont établies à Lecco, à Brivio, à Bassano, à Lodi, célèbre dans les guerres de la République. Lodi commande à la fois le chemin de Bergame, seul praticable pour l'artillerie, et les routes de Pavie et de Brescia. La place de Pizzighettone assure la défense de la basse Adda : cette place étant située sur la rive droite de cette rivière, près de son confluent avec le PÔô, l'abandon de Plaisance et de Lodi lui ôtait toute son importance. C'est ce qui détermina les Autrichiens à l’évacuer à son tour, montrant assez, par ce mouvement continu et précipité de retraite, combien les victoires de Magenta et de Marignan avaient frappé fort et juste. |
C'est surtout l'abandon de la citadelle de Plaisance qui indiquait à quel degré de découragement l’armée autrichienne, chefs et soldats, en était arrivée. Cette forteresse est comme la clef de la Lombardie. Élevée à grands frais, elle pouvait soutenir un siége long et difficile : les approvisionnements en tous genres, vivres, matériel, artillerie, que les Autrichiens y avaient réunis, et qu'ils y laissèrent en évacuant précipitamment la ville et en faisant sauter la citadelle, attestent qu'ils étaient loin de s'attendre à un échec aussi grave que celui de Magenta. |
Voici, du reste, ce qu'on écrivait de Crémone, à la date du 415 juin :
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« Depuis plusieurs jours, la retraite de l'armée autrichienne était annoncée par des signes imdubitables. Le matériel de guerre, qui était expédié en toute hâte sur Mantoue par la route de Milan, les convois de blessés par milliers qui se succédaient d'heure en heure et qui prenaient la même direction, et surtout encore le passage de troupes de soldats sans armes appartenant à divers régiments de hussards, d'artilleurs, de hulans, de chasseurs, formant des colonnes bizarrement mélangées et dans un état misérable, annoncent clairement que l'armée, battue coup sur coup, se relirait dans la basse Lombardie, et cherchait à se rapprocher au plus tôt de Mantoue et de Vérone. |
« Pendant les journées du 10, du 11 et du 12 juim, après qu'elles avaient abandonné le matériel, on voyait passer par la ville et dans les environs les brigades autrichiennes qui avaient occupé Plaisance et Pavie, ct qui prenaient aussi la direction de Mantoue, et en partie celle de Soneins, de Casalbuttano et de Sorezma, pour renforcer le centre et le gros de l'armée, destinée à protéger la retraite générale sur l'Adda, sur lc Serio et sur l'Oglio. Quelques-uns de ces régiments paraissaient imtacts, et on sait qu'ils ne s'étaient pas encore battus, tandis que d'autres étaient diminués de nombre par les baïonnettes des alliés, par les maladies et les désertions continuelles. Ils présentaient le plus triste aspect : fatigués, souillés, leurs uniformes en lambeaux, les soldats portaient sur leurs visages le découragement le plus profond.
« Ces troupes, qui paraissaient assez en ordre cxtérieurement, mais dont la consternation était extrême, el qui se montraient impatientes de gagner les forteresses, s'élevaient à près de quarante mille hommes. La dernière brigade était campée, le 14, à Acqua-Negra et aux environs ; à midi, elle marcha vers la ville, qu'elle quitta à trois heures du soir, se dirigeant vers Cicognolo. Le fort àe Pizzighettone fut définitivement abandonné le samedi soir, 11, après qu'on eût brülé le magnifique pont construit sur l'Adda. Il est impossible de dire tous les actes de vandalisme auxquels se livrèrent les dernières compagnies du corps du génie qui étaient dans le fort.
« Après avoir jeté dans la rivière la poudre et les canons qui restaient, ces compagnies lancèrent à l’eau tout ce qui leur tombait sous la main : elles ouvrirent les magasins de sel, de farine, dont elles vendaient le contenu pour quelques centimes le sac; elles répandirent le vin qui s'y trouvait, et appelèrent ensuite les paysans à profiter de l'ouverture de ces magasins, les invitant à prendre part au pillage. Enfin, vers six heures du soir, au milieu de l'explosion des mines qu'ils avaient pratiquées dans les petits {orts, ccs hommes, dans un état complet d'ivresse,
coupaient partout les pieux du télégraphe, que les paysans s'empressaient de dérober. »
Cette lettre explique, par l’état de démoralisation de l'ennemi, l'évacuation sans combat de la ville et de la citadelle de Plaisance, que les Autrichiens occupaient au mépris des traités. En effet, celui du 10 juin 1817, qui avait été conclu dans le but de fixer, en exécution des anciennes disposilions du traité d’Aix-la-Chapelle, les éventualités de réversions des petits duchés, donnait à l'Autriche un simple droit de garnison dans la ville de Plaisance. Ce traité stipulait, en outre, reconnaissant ainsi l'indépendance et la souveraineté des dues de Parme, consacrées d’ailleûrs par l'acte final du Congrès de Vienne, que la force de cette garnison serait fixée à l'amiable, en temps de paix, entre les parties contractantes.
Mais quand l'Autriche, par suite d'un traité ‘particulier qu'elle fit le 24 décembre 1847, eut fait entrer le duché de Parme dans sa ligne de défense militaire ; quand elle eut arraché au souverain l'autorisation d'envahir le territoire et les forteresses de ce petit Etat, en pleine paix, sous la seule inspiration de sa prudence militaire, et sans entente antérieure avec lui, elle ne se contenta plus du droit de garnison.
L'Autriche s'occupa, avec cette persévérante et infatigable ténacité qui la caractérise, de fortifier cette position. Pour mettre le pont, qui fait son importance militaire, à l'abri d'un coup de main, elle imposa au duché de Parme la construction, tout autour de la place, de redoutes capables de soutenir un siége. L’enceinte de vicilles murailles fut renforcée de tours et d'autres travaux de défense. Ces travaux formaient, par leur réunion, un grand et solide camp retranché, où un corps assez nombreux pouvait trouver un abri et braver des forces supérieures. Ces travaux avaient coûté des sommes considérables et donné lieu, de la part du duché de l'arme, à de vives réclamations. l'Autriche sortait de son droit ct de la lettre des traités de 1815, en lui imposant des travaux qui n'avaient d'autre but que de renforcer sa propre puissance. Elle s'était donc, par ruse et par violence, assuré là un point militaire d'une importance incontestable. Mais on voit que toute sa diplomatie ne devait lui être d'aucune utilité etiqu'elle avait violé sans fruit la foi des traités, puisque, lorsque le jour vint d'utiliser la force de la citadelle de Plaisance, elle jugea pru- . dent de l'évacuer sans combat.
Fondée par les Romains, la ville de Plaisance est, du reste, sans éclat historique. Saccagée par les Carthaginois, détruite pendant la lutte d'Othon et de Vitellius, déchirée par des factions intérieures, elle n'eut un peu d'importance que sous la domination des Farnèse.
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Le 12 juin, après avoir passé quatre jours à Milan, décidé à poursuivre avec vigueur le cours de ses triomphes, l'Empereur transporta son quartier général à environ seize kilomètres au delà de la capitale de la Lombardie, dans une localité appelée Gorgonzola, où il dut coucher sous sa tente.
Cette tente, qui était en coutil rayé blane et bleu, était doublée; sa hauteur élait de cinq mètres environ. Le dessus était décoré de deux petits pavois ; deux mâts seulement lui servaient de supports. A l’intérieur, elle était divisée en trois compartiments, formant salon, chambre à coucher et cabinet de toilette. La disposition des tentures laissait à l’intérieur une porte pour chaque pièce et de petites ouvertures fenestrières pour la ventilation. Les portières, adhérentes à l'ensemble, se soulevaient à l'aide d'embrasses. Un lit de fer, des pliants pour siéges et de petites tables, dont une en forme de toilette, en composaient le mobilier.
Ce qui est remarquable dans cette tente, c'est la précision et le fini avec lesquels elle. était établie. Sa charpente, ainsi que le mobilier, se montait et se démontait avec facilité, se logeait dans des étuis d’un petit volume, d'un poids très-léger, par conséquent peu embarrassants, | |
Cette tente avait été faite pour la campagne de Crimée. Une partie du mobilier qui la décorait se rattache aux souvenirs les plus mémorables. Le lit de fer est, celui qui a servi à l'empereur Napoléon I” dans presque toutes ses campagnes.
. Les objets de Loilette et le nécessaire, dont les diverses pièces sont en argent, ont également servi au grand capitaine.
Les voltigeurs de la garde étaient partis dans la matinée ; dans la journée, les grenadiers partaient à leur tour, campant à Vanedromo, à moitié chemin de Milan à Gorgonzola.
L'Empereur fit jeter, ce même jour, à la hauteur de Cassano, deux ponts sur l'Adda qui, grossi par les orages des jours précédents, avait acquis une force et une rapidité extraordinaires. La difficulté de l'opéralon s’en était accrue. Mais le succès n’en fut pas un instant douteux.
Quand ces deux ponts furent prêts, l’armée alliée commença son mouvement. Le lendemain, toutes les divisions françaises avaient traversé l’Adda, à Cassano, et les divisions piémontaises la franchissaient à Vaprio, ayant à leur tête le roi Victor-Emmanuel IH, qui était parti le 11 de Milan, pour rejomdre ses troupes en route pour Bergame.
Les alliés poursuivent leur marche parallèle les jours suivants; les Français passent le Serio le 14 juin, et transportent leur quartier général à Palazzolo, sur l'Oglio. Les Sardes traversent le Serio à Seriate et se portent également sur l'Oglio. Le lendemain, leur avant-garde est à Coc:
caglio, à mi-chemin entre Palazzolo et Brescia. Elle y remplace le corps du général Urban, qui l'a abandonné depuis quelques heures seulement. Le 17, elle arrive à Castagneto, à six milles à l’ouest de Brescia, où se dirige aussi l’armée française par un mouvement convergent exécuté à la droite de l’armée sarde. Le 16, le quartier général de l'Empereur est établi à Covo, entre le Serio et l'Oglio; le 17, il se transporte au delà de l'Oglio, à Travagliato, au-dessous de Castagneto, sur la droite de la route de Bergame à Brescia, où ne doit pas tarder à s’opérer la jonction des armées alliées.
Le Serio est une rivière qui descend en ligne droite de Bergame vers l'Adda, où il se jette, à peu près à égale distance, entre Crema et Pizzighettone; l'Oglio, qui, dans la première partie de son cours, suit une direction parallèle au Serio, s'infléchit ensuite à gauche, pour se jeter dans le PO au sud de Mantoue. Avant d'arriver au Mincio, on rencontre encore deux cours d’eau, la Mella et la Chiese. Le 17 juin, l'armée sarde prend position sur la Mella, aux portes de Brescia. La veille, le général Urban a brûlé le pont établi sur cette rivière, à Portogatello, et s'est porté à Montechiari, sur la Chiese, où le gros de l'armée autrichienne se trouve rassemblé. Mais aussitôt ectte ville est évacuée à son tour, et les Autrichiens continuent à se retirer. Ils se portent de leur droite à Lonato, entre Brescia et Peschiera, de leur centre sur les hauteurs de Castiglione, et de leur gauche vers Castelgoffredo, ville située à vingt-huit kilomètres nordouest de Mantoue. |
Depuis leur départ de Milan, les alliés avaient traversé les plus fertiles plaines de la Lombardie, avec un soleil de feu le jour, un orage chaque soir, et une nuit passée sur un sol détrempé par la pluie.
L'Empereur marchait avec ses troupes, tantôt au centre, tantôt en avant, selon les circonstances. Il coucha, le 12 à Gorgonzola, le 13 à Cassano, le 14 à Triviglio, le 15 à Covo, le 16-à Calcio et le 17 à Travigliato.
A Covo, l'Empereur logea dans une délicieuse villa appartenant au comte Lecco d’Aragone. Il reçut la visite de trois notables habitants de Calcio, que le général Urban, pendant son court passage dans cette localité, avait séquestrés comme otages, pour s'assurer des réquisitions exorbitantes. À Calcio, l'Empereur descendit dans la villa du comte Oldofredi. Il passa la nuit du 47 à Travigliato, et, le lendemain, il entrait à Brescia, où le Roï était arrivé la veille.
Située dans une plaine, au pied d’une colline, entre la rivière Mella et le canal qui sort du Chiese, pour se jeter dans l’Oglio, Brescia est l'une des plus délicieuses villes d'Italie,
Cette charmante cité est excessivement ancienne. Son origine est même restée inconnue, tellement elle remonte à une haute antiquité, César la fit inscrire dans la tribu Fabia. Son histoire est celle de toutes les villes italiennes. Les mêmes conquérants la saccagent, les mêmes factions la déchirent. On sait que Bayard, blessé au siége qu'en fit Gustave de Foix, qui la livra au pillage, fut transporté dans une maison particulière, où il fut soigné avec tant de sollicitude, qu'il donna, en partant, à son hôtesse, des marques éclatantes d’une courtoisie toute chevaleresque.
. Mais le souvenir le plus récent, inscrit dans les annales de cette hér inc cité, se rattache à la glorieuse insurrection de 1848 et à la lutte mémorable de 1849,
En 1848, Brescia devait être complétement évacués, quand l'armée autrichienne était allée se concentrer vers le Tessin ; mais çinq cents hommes gardaient la citadelle.
La population était déjà fort agitée, lorsque, le jour même de la bataille de Noyare, arrivèrent de Suisse des réfugiés qui décidèrent le soulèvement. Le commandant de la citadelle, surpris dans la ville, fut fait prisonnier ; les courriers de Milan à Vérone furent arrêtés. On essaya d’enlever la citadelle, maisla garnison repoussa facilement toutes les attaques et canonna la ville.
Les insurgés, laissant alors la citadelle bloquée, s'étendirent au dehors et s’avancèrent jusqu'aù bourg de Sainte-Euphémie, qu'ils occupèrent ; mais le peu de troupes disponibles des environs, deux bataillons italiens et un escadron, se rassemblant bien vite, se dirigèrent sur Sainte- Euphémie, en chassèrent le détachement qui s’y était établi, et forcèrent les insurgés à se renfermer dans la place.
Le général Haynau, qui commandait les troupes de la Vénétie, arriva en toute hâte de Padoue avec trois à quatre mille hommes, et, le 30 mars, Brescia se trouva attaquée par la garnison de la citadelle,-par les troupes qui étaient déjà sous ses murs et par celles du général Haynau.
Cette malheureuse ville, abandonnée à ses propes forces, résolut de se défendre jusqu'àla dernière extrémité, persuadée qu’elle servait utilement la cause de l'indépendance. Le général Haynau pouvait se contenter de la bloquer; 1l n’y avait plus à craindre, après l'armistice avec le Piémont, de soulèvement en Lombardie; mais il.voulut emporter Brescia de vive force. C'est cette résolution liarbare qui fit verser inutilement des flots de sang. Pendant toute la journée du 51 mars, on se battit avec le plus grand acharnement. Les Autrichiens pénétrèrent dans la ville. Ils n’en étaient cependant pas encore maitres; il leur fallut emporter l’une après l’autre chaque maison et chaque rue.
Enfin, Brescia, mise à feu et à sang, et remplie de cadavres, se soumit le 4° avril. Elle fut traitée en cité conquise par le général Haynau, qui préludait là aux cruautés dont il devait se souiller en Hongrie, et fut soumise à des contributions énormes qui achevèrent de la ruiner.
J'ai dit que le Roi était entré à Brescia dans la journée du 17 juin : on l'y attendait avec une vive impatience. Dès le matin, la population était aux fenêtres : les maisons étaient pavoisées, les drapeaux flottaient partout, le sol était jonché de fleurs et de lauriers ; sur toutes les figures rayonnaient la joie, le bonheur, l'enthousiasme : on avait oublié dix années d'oppression pour cette heure qui sonnait la liberté et l'indépendance de tout un peuple.
À neuf heures et demie le Roi parut : il était escorté d’un nombreux état-major en petite tenue. Victor: Emmanuel I fut reçu à la porte San- Giovanni, celle précisément qui ouvre la route royale de Milan ; les clefs de la ville lui furent offertes sur un plat d'argent.
Le Roi traversa la ville au milieu des ovations les plus flatteuses. Au palais Valotti, où 1l est descendu, il était couvert de fleurs et de couronnes de laurier : les officiers qui l’accompagnaient disparaissaient eux-mêmes sous des massifs de verdure et de feuillage. La circulation dans les rues était presque impossible, tant élait grande la foule qui se pressait pour saluer le fils de Charles-Albert.
Le soir, des illuminations splendides commencèrent dans toute la ville ; aux fenêtres étaient appendues des lanternes vénitiennes aux mille couleurs, et, entre chacune d'elles, on avait placé de grands cierges sur des supports. La clarté que donnaient ces feux, se reflétant sur les damas rouges frangés d'or qui ornaient les balcons, produisait l'effet le plus merveilleux : on croyait voir ouvert devant soi l'écrin des Mille et une Nuits, disent les témoins oculaires de cette féerique décoration de feu.
Le lendemain, 18 juin, ce furent des ovatiohs plus enthousiastes encore, des mamifestations encore plus sympathiques : l'Empereur, suivi de sa garde, traversait à son tour les rues de Brescia, au milieu des flots d'une population ivre de reconnaissance et de joie, qui ne savait comment témoigner, au gré de ses désirs, heureuse de respirer enfin l'air de la liberté, l'ivresse qui débordait de tous les cœurs.
A cette même date, l’empereur François-Joseph I annonçait à ses troupes, dans l’ordre du jour que voici, qu'il se mettait à leur tête, et que c'était lui qui désormais les conduirait sur le champ de bataille :
« En prenant aujourd’hui le commandement immédiat de mes armées portées en face de l'ennemi, je veux, à la tête de mes vaillantes troupes, ll, 11
continuer la lutte que l'Autriche a été forcée d'accepter pour son honneur et son bon droit. | |
« Soldats! votre dévouement pour moi, votre bravoure, dont vous avez donné des preuves si éclatantes, m'assurent que, sous ma conduite, vous remporterez les succès que la patrie attend de vous.
« Vérone, le 18 juin.
€ François-Joserx. »
L'empereur d'Autriche ne devait marcher au combat, à la tête de son armée, qu'une seule fois, à Solferino, où le sort des armes, trahissant son courage, allait lui arracher à tout jamais la couronne de fer des anciens rois de la Lombardie.
jen
L'ITALIE CONFÉD ÉRÉE 83