XI
vois, témoin le pieux Enée : ne disait -il pasàDidon qu’il avait vu... Dieu sait ce qu’il avait vu! Quœque ipse vicli. Croyez-moi , lecteur, défiez-vous des voyageurs , c’est un voyageur qui nous le dit. Il n’y a pas d’article du Gode ou du Credo, qui oblige à croire les gens sur parole, surtout quand ils viennent de loin. Vous savez le proverbe : k beau mentir, etc.
Je conviens qu’en m’exprimant avec tant de liberté, de franchise, sur le compte des voyages et des voyageurs, je donne des armes contre moimôme , et (jue je me fais la partie difficile ; car enfin moi aussi je suis un voyageur. Ego qttoque in Arcadid ! Mais je me pique d’ôtre dans l’exception et je dis comme Montaigne : «C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. » Quand je déclare que j’ai vu, c’est que j’ai vu réellement. Je ne m’en rapporte guère en général au témoignage d’autrui ; je suis de l’école de saint Thomas; pour croire , il faut que j’aie touché; et le voyage excite en moi une recrudescence d’incrédulité J’ai l’horreur du Guide, et la vue , le nom seul du ciceronc me glace jusqu’à la moelle des os.
Pour bien voir, il faut que je voie seul; j’ai fait en ma vie, tant au n)idi qu’au nord, neuf à dix
. Dijitl. * J.V Cioo^lç
PRÉFACE. XIll
mille lieues toujours seul ; je m’en suis bien trouvé; car, de cette manière, je ne me suis imposé à personne et personne ne s’est imposé à moi. Voulaisje aller adroite? .l’allais à droite, sans qu’un compagnon quelconque vînt me dire : Si nous prenions à gauche? De plus, je n’avais à subir aucune influence directe ou indirecte , volontaire ou involontaire ; je voyais par mes yeux propres, et mes impressions étaient bien miennes. Aussi puis-je aflirmer en toute sincérité que je me suis incorporé les pays que j’ai parcourus. Ils sont devenus une partie de moi-méme.
Pour ne parler ici que de celui qui fait l’objet de ce livre, on peut le connaître mieux que moi ; mais l’aimer, le sentir davantage, c’est impossible; et il fallait, en effet, toute la témérité d’un amour passionné pour oser parler de la Campagne de Rome après les maîtres qui l’ont illustrée. Mais je m’encourage et je cherche à me faire illusion à moi-méme en me disant que Byron, Chateaubriand, Lamartine , Lamennais , ont rivalisé avec la poésie de ces lieux augustes, tandis que je m’en tiens, moi , à la réalité toute nue ; je m’attache à elle; je l’étreins corps à corps, au risque d’étre vaincu dans la lutte; mais cette lutte me plaît pour elle-même,