‹ Campagne de RomeChapitre 4 sur 12 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

quel qu'en soit le résultat; et même en succombant, je trouve des compensations dans ma défaite. Je me console en songeant que certains revers honorent plus que certains succès.

Pour parler sans figures , je me suis étudié à peindre le désert romain jusque dans ses verrues , comme dit Montaigne, et ses vulgarités ; j’ai voulu faire , avant tout, un tableau vrai , et , tout orgueil à part , je me flatte d’avoir atteint mon but. J’en appelle hardiment, sur ce point , à tous ceux qui connaissent le pays; ceux qui ne le connaissent pas voudront bien me croire mieux informé qu’eux. Un jour le roi Philippe critiquait la versification * d’un poète : « Sire , répondit le nourrisson des » Muses à sa majesté macédonienne, vous savez » bien des choses mieux que moi , mais j’ai le mal- » heur de savoir celle-là mieux que vous. »

Je. me flatte, mon cher ami , qu’au milieu des retentissantes ovations de votre vie d’artiste, il ne vous déplaira pas d’entendre parler de ces campagnes romaines dont l’austère silence et la mâle beauté nous ont tous émus si puissamment. La voix de la nature est toujours pleine de charme; mais elle n’en a jamais tant que lorsqu’elle nous vient surprendre au sein du monde,

a CAMPAGNE DE ROME,

comme ces souvenirs vagues et lointains de l’enfance que l’âge mûr accueille avec une joie mélancolique. Plus le contraste est brusque, plus vive est l’émotion. Moi-méme, il me sera doux de me reporter par la pensée à ces jours, à ces lieux dont la mémoire m’est toujours chère; et puis cette lettre est une vieille dette que j’ai contractée envers vous, et qui me charge la conscience, vous savez trop depuis quand. Il est temps enfin de l’acquitter. Armez-vous donc, si vous voulez bien me suivre dans mes pérégrinations vagabondes, armez-vous de courage et de patience, vous en aurez besoin. Nous allons faire tant de tours et de détours, que la route pourrait bien vous paraître longue. Plaise au ciel qu’il n’en soit pas ainsi!

Sur les premiers gradins septentrionaux du mont Cimino, qui ferme au nord la Campagne de Rome; s’élève une ville informe, assise, ou, pour mieux dire, juchée sur une énorme masse volcanique, avec laquelle elle se confond, au point qu’à distance on ne les distingue pas l’une de l’autre. Cette ville est Corneto, autrefois Coriton. De vieux murs écroulés, des tours lézar-

CAMPACKE DR ROME.

dées et tronquées, quelques lambeaux de fortifications démanlelt'*es, témoignent qu’en d’autres temps elle eut la position ou du moins la prétention d’une place de guerre. En revanche, rien n’est plus pacifique que son existence actuelle : elle compte un couvent pour quatre cents habitants, et ses nombreux clochers ne sonnent plus d’autre tocsin que l’angélus et les matines. Mais le site est pittoresque, et la vue du dehors rachète la nullité du dedans. D’un côti* se déroule un vaste horizon de mer; de l’autre, l’œil se perd sur une plaine immense et solitaire qui lie les maremmes toscanes aux maremmes romaines.

Quelques bouquets de bois , dévastés par la cognée ou brûlés par les feux des pâtres, souilles seuls accidents de ces tristes lieux : on n’y découvre pas une habitation , pas un habitant. Çà et là seulement errent à l’aventure de grands troupeaux de vaches grises surveillés j>ar des chiens, ou quelques escadrons de juments sauvages, dont les gardiens, vêtus de peaux et la lance au poing, sont les rois du désert comme leurs ancêtres. Deux rivières muettes traversent ces solitudes : la Marta, qui passe au pied de Cor-

campaonë üë noMË.

neto, et, plus au nord, la Fiora, qui baigne les murs de Montalto, méchante bourgade frontière encombrée de campagnards farouches et de douaniers faméliques.

C’est non loin de la Fiora, au milieu d’un champ mélancolique et stérile, qu’en des jours perdus pour l’histoire s’élevait Vétulonia, ville étrusque à laquelle Silius Italiens paie un vif tribut d’admiration. « C’est elle, dit-il en vers remarquablement harmonieux et concis, qui la première fit marcher en avant les douze faisceaux, et y ajouta autant de haches, pour frapper d’une terreur muette; c’est elle qui orna d’ivoire les sièges curules et la robe souveraine de la pourpre de Tyr; c’est elle encore qui la première enflamma les armées par le son de l’airain (i). » Mais il est évident que le poète prend ici, par

(i) M;eoiiia;quc «Itcus quonilaiii Vetiilouia gentis.

Kissenos hii'O prima tiédit pratredere fasces,

Et jiinxit totldem laeito IciTurc secuies;

Hæc allas eboi is decoravit lioiiore curules,

Et priiici psTyiio vestein pi-artexult osiro :

Hæc eadeiii pufjnas adcciidere protulit ære.

(SiL. Itsl., ch. VIII.)

L'Iiislorieii E'iorus ( 1 , 5) dit les inêiiics choses à peu près dans les méiufs termes.

une licence un peu forte, une seule ville pour 1> nation en g»'*néral ; car Vétulonia était déjà dé truite avant la fondation de Rome. Elle ne put donc lui enseigner directement toutes ces choses, et moins encore venir à son aide contre le terrible Annihal, comme l’affirme le chantre des Puniques. Des fouilles récentes ont fait découvrir à Vétulonia des vases d’une rare élégance et des peintures d’un fini précieux. Ainsi donc, avant que l’art fleurît en Grèce , il avait atteint en Étrurie un haut degré de perfection. On a, de plus, trouvé à Vétulonia des inscriptions en caractères grecs. Or ce fait semble justifier une hypothèse déjà presque passée à l’état de certitude, c’est que les Grecs et les Étrusques ont un berceau commun. Mais ce berceau quel est-il? Tout donne à penser que ce fut l’Égypte. Les constructions étrusques sauvées de la destruction ont une physionomie tout à-fait égyptienne. Sur tous les points de l’ancienne Étrurie, on exhume journellement des scarabées (i), des statuettes,

(i) Je citerai à ce projios mi $caral>ée p{>y|)(icii que j'ai vu entre les mains du savant aldte Eanei, professeur de langues orientales à l’université de lloine. Ce scarabée portait pour légende

(UNPAGNK pk homk.

des id(»le^, qui portent tous plus ou moins le même caractère; et, sans aller bien loin, nous trouverions ici même, à Corneto, des preuves en faveur de cette opinion.

A un mille ou deux de la ville moderne , sur un monticule circulaire hérissé de rochers, s’élevait l’antique Tarquinü (i), qui a laissé son nom à un champ voisiti appelé encore aujouiv d’hui Tarquinia, Cette importante cité, l’une des dou^e métropoles de l’Étrurie , était la capitale des Tarquiniens, nation puissante alors, et qui dut son origine aux Pélages. Elle donna le jour et baptisa de son nom le pj^emier des Tarquins; le second y trouva asile et protection ; elle épousa sa querelle avec ardeur, et lutta pour lui contre Rome avec un acharnement dont l’histoire a conservé le souvenir; on incendiait les maisons, on naassacrait les prisonniers, les prêtres même

le nom hébreu de Dieu , le Jéhovah mystérieux ! ce qui pourrait faire croire que la langue de Moïse était la vieille langue, et peutêtre la langue sacerdotale de l'Égypte. Cette opinion est celle de l’abbé Lanci.

superbi

Tarchoutis domus

(Sll,. l'fiL., VIII.)

PE ROMfS- 7

CQnibatt^ient çoI^^le de siniples scdd^ts; ds ^ préçipitaieiU dans )a mêlée, Ips mains armée^t non d’épées, mais de serpents, et partaient |a terreur au cœur des Romains, déjà épouvai^tréa par les superstition^ formidables doot le mémt Gimino était le théâtre. Mais de si faihlps obstacles ne pouvaient arrêter la fqrtune de Rome; elle en devait écarter biep d’antres ; la cjté des Tarquins spcpomba (i); Pourtant elle pe périt point , et lies inscriptions déterrées dp nos joora parmi les déeombres prouvent qw’elle était epr core debpot et florissante au temps de» Anto-r nins, Dès lors on n’entendit plqs parler d’elle; elle disparut même topt-à-fait du soi par spite de catastrophes incormrtes, et demepra ensevelie des siècles daps jes eritrailles de la terre; enfin, de nos joprs, son cadavre reparut par lambeaux sqps la pioche des antiquaires. Et ce ne sqpt ni des théâtres, pi des temples que la terre a rendus à la Ipinière; pe sont des tombeapx : ainsi la vie s’est révélée par ]a mprt. Eps premières dépopvertes remontent ? » 7^0 , et sont dnes ap

) p’an de Rojpe S65, sept spj après b pri«p

cardinal Garampi; depuis, la science a fouillé beaucoup, et tous les jours elle conquiert quelque nouveau trésor. Récemment encore une immense nécropole est sortie tout entière des limbes avec ses silencieux habitants. Mais, à peine exposés à l’air, les morts périssent une seconde fois et s’en vont en poussière.

Ce qui survit, ce que l’air ni la lumière n’altèrent, ce sont les innombrables vases , les armes, les bronzes de toute espèce, les inscriptions, les mosaïques dont les tombeaux sont remplis. Les parois sont ornées de peintures qui rivalisent avec ce que l’art antique a laissé de plus pur et de plus exquis ; quelques unes représentent des jeux et des scènes de la vie; mais les plus nombreuses et les plus belles sont en harmonie avec la destination du lieu qu’elles décorent; elles reproduisent les symboles religieux des Étrusques. Tantôt c’est le combat des deux génies de l’homme, celui du bien et celui du mal, mythe oriental transporté sous le ciel européen; tantôt ce sont les tourments ou les récompenses qui attendent le crime et la vertu dans une vie de réparation ou de vengeance. Le dogme

de rinunortalité de l’âme est empreint là dans tonte sa naïveté primitive, et, sous ce rapport, les peintures de Tarquinii jettent un grand jour sur le système religieux de ces peuples que tant de mystère environne encore. Les différents tableaux de ces fresques mortuaii'es sont encadrés dans des ornements gracieux , et des juges compétents, comme d’Agincourt en France, Micali en Italie, les attribuent (je parle des derniei-s) aux artistes que Démarate, père de ïarquin l’ancien, aurait amenés de Corinthe en Étrurie, dans le temps où Numa régnait à Rome. Malgré l’autorité des noms que je viens de citer, j’ai de la peine à me ranger à leur avis. Ne pouvant méconnaître entre les Grecs et les Étrusques une communauté d’origine que les monuments attestent non moins que les traditions, il m’est impossible de ne pas croire l’art étrusque indigène, autochtone, si j’ose ainsi parler, aussi bien que l’art grec : les deux arts ont dû se développer parallèlement, comme les rameaux d’un même tronc, et je vois un synchronisme où d’autres ne veulent voir qu’une imitation.

Les hypogées tarquiniens sont creusés, comme

CAMPAGîyE PP POME.

Icii catacombes de T^aples c* de Syracuse, dans la roche volcanique, et tous affectent à peu près la meme forme : une espèce de couloir étrod ef bas conduit dans de vastes chambres souterraines, régulièrement étayées par des piliers taillés dans le roc, et surmontés d’impostes et de chapiteau:^ ; les plafonds, ou plats tout-à-fait, ou légèrement concaves, sont décorés de grands caissons- Cette architecture monolithe a, dans son ensemble, une grandeur qui saisit, qui commande l’admiration, et c’est surtout là que l’op retrouve ce caractère de force massive et d’indestructible solidité qui appartient anx monuments de l’antique Égypte. L’analpgie des deux systèmes architectoniques est tellement frap' patite, qu’il est impossible de ne la pas reconnaître.

J’avais pour guide dans les (c’est ainsi qu’on nomme dans le pays ces sombres demeures du trépas) un prêtre, grand, maigre et voéité, aumônier dq cardinal-évêque de Corneto et de IVÎontefiascoue. J’étais porteur de lettres ppur son éminence; mais elle était pour lors au copclave, et, ep sou absence, dom flaffael ( tel était le nom

campagne de nOME. I 1

de son aumônier ) me fit les honneurs du heu. Plus fort, soit dit sans l’offenser, à l’endroit de la sacristie que sur le chapitre des antiquités, dom Raffael professait une médiocre estime pour la mémoire de ses ancêtres, et foulait leurs cendres d’un pied peu filial; toutes ces idolâtries l'indignaient, et il ne trouvait pas trop orthodoxe qu’on vînt de si loin pourvoir, quoi? des reliques de païens. 11 ne le disait pas, il le donnait à entendre; à la fin il éclata, et c’est moiniéme qui lui en fournis l’occasion. Je lui dis, je ne sais à quel propos, que j’étais protestant. L’apparition du grand tentateur des âtnes ne l’aurait pas effarouché plus que de se trouver tête à tête avec un hérétique dans le séjour des mânes. Il s’arrêta tout court, se redressa de toute sa hauteur comme un de ces mannequins dont l’échine est à ressort; la torche qu’il tenait trembla entre ses doigts crispés; ses yeux, cherchant le ciel , s’attachèrent au plafond , et s’il ne cria pas vade rétro, je dois confesser qu’il se signa. Dunque non siete Chrislinno , furent les premiers mots qu’il articula, et tout de suite il engagea une controverse qui ne laissait pas d’être

piquante, vu le lieu de la discussion. Certes l’écho de ces cryptes funèbres n’en avait jamais entendu de pareille , et pour peu que l’ombre des vieux Étrusques nous écoutât, elle dut être prise d’un grand étonnement, d’une grande pitié. Était-ce la peine de naître vingt-cinq siècles après eux pour n’en pas savoir davantage? Quand dom RafFael eut épuisé sur moi , en athlète passionné, mais convaincu, tontes les foudres un peu émous.sées du N atican; quand il eut pulvérisé l’athéisme en ma personne, car athée et protestant sont une seule et même chose aux yeux de l’orthodoxie cléricale, il eut un beau mouvement de charité évangélique, et s’écria en relevant les yeux aux sombres voûtes : Iddio gli illumini tutti l

En rentrant dans la ville, mon cicérone en soutane me fit passer par un couvent de sœurs passionistes, le seul , je crois , qui existe dans l’État Romain ; sa fondation ne remonte pas à quatrevingts ans. La règle eu est d’uue sévérité Spartiate : les recluses ne déposent jamais le voile, ni le jour ni la nuit; toute communication avec le dehors leur est interdite ; elles ne voient leur fa-

CAMPAONÊ DE MOME,

mille que quatre fois par année , et une heure seulement à chaque visite; leurs parents meurent-ils, on ne leur en fait point part individuellement ; on se contente de rassembler la communauté , et sans désigner aucune sœur en particulier, on leur annonce que Tune d’elles a perdu son père, sa mère, son frère, puis on chante la litanie des morts. Aussi le couvent des Passionistes est-il, au dire de dom Raffael, un veto giardino di snntilà. b’anmônier remplissait et remplit sans doute eticore auprès des élues les fonctions de directeur spirituel, et il devait même les confesser le lendemain. Confesser des saintes! -fl ne parlait de cette grande œuvre qu’avec un trouble mêlé d’effroi, et il comptait, pour s’y préparer, passer toute la nuit en prière. Veillée des armes d’un nouveau genre! Dom Raffael me fit entrer dans l’église; il avait ses vues : la supérieure du luonastèi-e, la sœur V incenza, y était exposée à l’adoration des fidèles , le visage découvert et les mains jointes sur la poitrine ; des cierges brûlaient silencieusement autour du drap mortuaire, l’encens fumait sur l’autel, mais l’orgue était sans voix ; et frappée à intervalles égaux

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d’un coup brusque et sonore, la cloche jetait au loin dans Fespace un son formidable et plaintif, comme le dernier soupir d’iunnouraut. Quelques dévots agenouillés au pied du catafalque priaient avec componction; ils assistaient à un miracle, et c’était pour m’en rendre témoin moi-méme que dom llaffael m’avait amené là. Quoique morte depuis huit jours, et morte de la gangrène, sœur Vincenza n’exhalait aucune odeur; saigné^e vingtquatre heures après sa mort, soij sang avait coulé; bien plus, elle avait sué; qui sait si elle n’allait pas ressusciter? Comment refuser les honneurs du calendrier à des signes de sainteté si convaincants? Dom llaffael croyait sincècement au miracle, et il espérait que mon enduixissement de cœur allait enfin se rendre à cet argument sans réjjlique.

A peine sorti des nécropoles de Tarquinii , et encore tout ébranlé par les solennelles et redoutables pensées de la mort, je la retrouvai là sous une nouvelle forme, mais tout aussi impénétrable, tout aussi incompréhensible qu’au jour où le ciseau des Étrusques lui creusait des cités souterraines. Comme on mourait alors, on meurt

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aUjouiil’lmi , dans l’ignorance et dans le doute , sAns que jusqu’ici une main révélatrice ait soulevé à nos l'egards un coin du rideau mystérieux. Après vingt-cinq siècles de luttes, de souffi’ances, d’études, de découvertes j la question est encote intacte et le problème sans solution. Pourtant que dé générations ont sondé cet eff rayant abîme ; que de systèmes se sont produits, que de philosophies se sont déifiéesj et tout cela pour qu’une foule crédule et abusée vînt adorer à genoux le Cadavre d’une nonne en criant au miracle! Pauvre peupie! jusques à quand te prosterneras-tu donc aux pieds des idoles? La nouvelle sainte ne ptévoyait pas sans doute au lit de mort les stériles honneurs qui attendaient sa froide dépouille , et peut-être les aurait -elle donnés tous pour une seule de ces émotions terresti^ dont la rigueur du cloître avait déshérité sa jeunesse. Ses yeux éteints , ses traits décolorés avaient gardé l’empreinte d’une souffrance refoulée; une douleur secrète semblait cachée dans chacun des plis de son front livide. Que de drames muets, intimes, terribles peut-être , avaient bouleversé ce cœur désormais glacé ! Que de poèmes enchantés n’a-

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vait-il pas rêvés clans les froides ténèbres des nuits monastiques! Que de mélodies ravissantes n’avait-il pas entendues dans le silence implacable de la cellule ! Et le cloître , le monde , elle-même peut-être , avait ignoré ces tentations , ces combats , et elle était morte sans avoir vécu ; la vie pour elle n’avait été qu’une longue mort. Pauvre sexe opprimé , jusques à quand seras-tu victime de l’erreur et de la contrainte ?

Les yeux fixés sur les restes de l’austère passioniste , j’étais tombé dans la rêverie. Dom Raffael respectait mon silence. 11 ne doutait pas que la grâce d’en haut ne fût descendue sur moi , et qu’elle ne commençât à dessiller les yeux de mon incrédulité. Se croyant déjà presque exaucé , il répétait avec une pieuse ferveur sa prière : Iddio gli iUurnini tultil Je faisais le même vœu dans mon cœur.

Mon hérésie n’empêcha pas le digne aumônier de pratiquer à mon égard les devoirs de l’hospitalité; il me conduisit dans sa maison pour l'éparer toutes les fatigues de la journée , et m’offrit un souper frugal , que sa jeune et charmante sœur, la signora Agata, partagea avec nous, après

l’avoir préparé elle-même, sous nos yeux. Les mains d’une femme poétisent les soins les plus vulgaires ; elles consacrent tout ce quelles touchent, et notre aimable ménagère les avait si blanches ! L’élégante noblesse de sa taille , la grâce exquise de ses formes , la pureté de ses traits , la douce expression de sa physionomie , justifiaient d’une manière éclatante la réputation de beauté qu’ont les populations du mont Cimino, et celle de Corneto en particulier. La noble Etrurie avait en elle une digne représentante. Sa présence faisait voler les heures , et la soirée s’écoula doucement au coin du feu, dans une causerie familière où, grâce à Dieu, la controverse n’avait plus de part. La sœur avait bien autre chose à faire vraiment que d’achever la conversion ébauchée par le frère! Elle n’était jamais sortie de sa ville natale , pas même pour aller à Rome; c’était la première fois qu’un voyageur venu de si loin s’asseyait à sa table et lui apportait des nouvelles du monde. Il n’était pas jusqu’à ma qualité d’hérétique qui ne fût un aigudlon pour sa curiosité. Que de questions indiscrètes! quelle ignorance! mais que cette

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ignorance était adorable dans sa naïveté , et ces questions piquantes par leur indiscrétion même! Il fallait être prêt sur tout , répondre à tout , Dieu sait à quoi ; jamais inquisition ne plus inquisitoriale.

L’heure de la retraite sonna trop tôt; force fut de se séparer, car je couchais à l’évéché. On m’y conduisit à travers de petites rues obscures et montueuses, au milieu des qui vive des carabiniers, qui respectaient en ma personne l’hôte de son éminence. £11611 la porte du palais s’ouvrit devant moi ; je fus introduit dans une vaste et froide salle dont quelques meubles grossiers dissimulaient mal la nudité, et où l’une de ces lampes étrusques si communes en Toscane jetait de grandes ombres fantastiques. Une pensée d’orgueil devait rehausser à mes yeux la simplicité de l’ameublement : j’étais chez un prince de l’Église. Je ne trouvai là cependant pour me recevoir ni page ni camérier, mais trois vieilles duègnes, trois parques, trois siècles, dont la présence sous le toit épiscopal mettait à l’abri de tout soupçon malin la vertu de son éminence, qui d’ailleurs avait quatre-vingt-cinq ans. Les trois chambriè-

CAMPAGNE DE ROME. ly

res , horrible trinité , me souhaitèrent la bienvenue avec l’effroyable sourire des sorcières de Macbeth. En voyant leurs formes anguleuses, leur profil décharné se dessiner en noir sur les parois blanches, je croyais assister à quelque évocation satanique, et je m’attendais à être emporté au sabbat sur l’aile des chauves-souris. Mais le souvenir de la signora Agata conjura ces visions incommodes; les fantômes s’évanouirent, et bientôt je n’eus plus devant les yeux de mon esprit que les formes suaves , les lignes pures d’un profil de vingt ans.

Ainsi finit une soirée remplie de tant d’émotions diverses. Agité des surprises de la journée, déjà préoccupé de celles que me promettait le lendemain , je m’endormis paisiblement dans le dernier lit que je dusse trouver jusqu’à Rome.

Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous avoir retenu si long-temps sur les hauteurs du Ciinino, au lieu de vous avoir fait descendre tout de suite et sans préparation dans la campagne de Rome , comme ces adeptes qu’on retient au seuil du temple avant de les laisser pénétrer dans l’intérieur. IjCS souvenirs de cette époque de ma vie

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me sont encore si présents , ils sont si vivaces en moi, si jaloux, si tyranniques, que si je touche à un seul, mille s’éveillent incontinent, se pressent en foule dans ma mémoire, et je ne sais plus résister à tant d’ardentes sollicitations; ils n’admettent ni partage ni mesure; ils s’imposent, et force est de me livrer à leur merci tout entier. Je ne les choisis plus , je les subis. Mais enfin secouons la poussière des nécropoles, et avec elle les souvenirs de la vieille et de la moderne Tarquinii. Les champs romains nous appellent ; le soleil , qui là est encore Phébus , .a forcé les portes de l’orient et lancé son char radieux dans l’espace ; le ciel est sans nuages, la matinée enchanteresse ; partons , mais partons vite , et ne regardons pas derrière nous, de peur que les doux regards et le charmant sourire de la signera Agata ne fassent évanouir nos résolutions.

Les dernières pentes du Cimino sont doucement inclinées vers la Méditerranée. En examinant la nature du sol , on reconnaît qu’il est le produit d’alluvions récentes. Les rivières qui affluent vers ce point sont nombreuses et fortement chargées de limon ; les résidus qu’elles déposent

s’accroissent dans une progression tellement rapide , qu’autrefois les flots baignaient , suivant toute probabilité, le murs de Tarquinii; une lieue maintenant les sépare de la mer (i). Ces terres si jeunes sont ombragées de taillis peu fourrés et d’oliviers dont l’ombre légère rappelle le demi-jour indécis et gazé que le poète prête aux bocages mystérieux du T.éthé. On touchait alors aux premiers jours du printemps. Les champs étaient d’un vert tendre, les violettes et les marguerites émaillaient les bois, d’innombrables voiles émaillaient les flots. Le pays est solitaire; on ne traverse ni villages ni hameaux. Tantôt un vieux clocher ruiné se dresse mélancoliquement au milieu des broussailles; tantôt quelque vieille tour du moyen Age reporte l’imagination aux jours turbulents des Colonne et des Oreini. On arrive ainsi à Cività-Vecchia, espèce de Livourne en miniature où nous ne ferons pas

(l) Voici quelrjoes f.iits qui prouvent combien se forment rapidement les alluvions des fleuves qui baignent ces eûtes. Le port construit par Trajan à l’embouchun: du Tibre est aujourd'hui à a,aoo mètres du rivage; une tour bâtie par Alexandre VII au boid de la mer il y a deu.x siècles, en est maintenant à 554 tnèlres; una autre, élevée il y a peu d'années, s’en trouve déjà à Il8.

CAMPACNE DE ROME.

long srjoiir. N’étant ni marchands ni caboteurs, contentons-nous d’une simple promenade au port (i). Les murs en sont couverts d’inscriptions

(i) Ce port, (lù à l’art plus qu’à la nature, fut construit par Trajan , qui avait en ce lieu sa villa do centum ccllas. Écoutons Pline le jeune nous dire nommenl s’y prit son au{»uste ami. Appelé par lui en visite d.ans la villa impériale et consulté sur les affaires de l'État par le maître du monde, il commence par so répandre en éloges sur raffabilité, sur la miinificence du prince, puis sur la beauté du site, qu’il appelle locus perjucundus : « Figurez-vous, dit-il, une villa maiiiniHqae, couronnée de vertes campagnes, et où se construit en ce moment un port ; de solides ouvrages en foitifient déjà la partie gauche; on travailler l’autre. A la bouche du port s’élève une ile destinée à rompre Icsflot.s, que les vents pous* sent avec violence, et à protéger des deux côtés le passage des na> vires. Elle s’élève avec un art admirable ; d’énormes pierres , apportée.s là sur un laige vaisseau et jetées les unes sur les autres, y demeurent fixées par leur propre poids, et s’amoncellent peu à peu en forme de digue. Déjà apparaît et grandit la télé du rocher, qui brise et lance au loin dans l’espace les flots impétueux qui l’assaillent; la mer blanchissante d’écume bouillonne autour avec un immense fiacas. On lie celte masse pierreuse par des constructions propres à lui donner l’apparence d’une île naturelle. Ce port s’appellera du nom de celui qui l’a construit, et sera fort commode (IV, 3 i). » Il est, en effet, assez commode, quoique n’ayant guère que quatre mètres d’eau ; mais l'espoir du fondateur a été déçu par le caprice qui préside aux baptêmes : Trajan aurait quelque peine à reconnaître son nom dans celui de Civiià-Vercbia. J’ajouterai, pour clore celte longue note, que j’ai vu dans le port de Trajan un spectacle que Pline n’avait pas prévu : comme j’étai.s là, le premier bateau à vapeur qui eût paru daus ces prrages y entrait à pleines.. roues* C’était en 1829.

emphatiques en l’honneur des papes. Sur les quais se pressent des galériens chargés de fers ; ils ne sont pas moins de quinze cents, vêtus d’un uniforme brun rayé de blanc , et occupés aux gros travaux de la place. Ne vous approchez pas trop d’eux ; leurs mains , quoique enchaînées , ont encore de la dextérité , et leur impudeur brave le bâton des gardes-chiourmes et la baïonnette des fusiliers. Il y a quelques années qu’ils pensèrent se révolter. Le complot fut vendu par un faux frère , et la ville sauvée du pillage et de l’incendie. La justice fit main-basse sur les mutins , et l’on en fusilla au hasard une trentaine; innocents ou coupables tombèrent indistinctement sous les balles des papalins : sur les terres de l’Église on n’y regarde pas de si près. Quelques forçats obtiennent, par une grâce toute spéciale de Sa Sainteté , la faveur de ne pas travailler, et ils passent leurs jours dans les délices d’un éternel Jar niente. De ce nombre était le fameux bandit Gasperoni. Fatigué de brigandages et voulant, comme il disait, se retirer des affaires, il avait offert au Saint-Père de déposer les armes, à la seule condition d’avoir la vie sauve; le gou-

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vernement papal avait accepté la capitulation , et, ce qui est plus rare, l’avait observée. Gaspe^ roni vivait à Cività-Vecchia clans une étroite captivité; mais il vivait; il avait même une cour, et recevait de nombreuses visites dans sa prison. On venait le voir par curiosité , et l’on y va sans doute encore aujourd’hui, s’il n’est pas mort, ou si quelque nouveau roi des montagnes ne l’a pas détrôné. Il racontait ses campagnes comme un général d’armée aime à rappeler les siennes , et je l’ai entendu se vanter d’avoir commis quarante-cinq homicides. Il disait les noms de ses victimes, n’avait oublié ni les lieux ni les circonstances, et il assaisonnait d’anecdotes piquantes le récit de ses épouvantables exploits. Les gardiens professent pour lui une haute estime et l’écoutaient avec admiration. Pour eux comme pour la chaîne, c’était le grand homme du siècle ; il est vrai qu’ils faisaient trafic de ses paroles ; chaque visiteur était cruellement rançonné. Telles sont les mœurs du pays. En présence de pareils faits, on se rappelle involontairement que le premier roi de Rome fut un chef de bandits. Gasperoni est venu trop tard de deux mille six cents ans.

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Avant de quitter Cività-Vecchia , où nous ne demeurerons pas plus long-temps, il nous reste à faire un pèlerinage. .Sur l’une des deux jetées construites à si grands frais par l'rajan s’élève une citadelle qui fait face au phare. Ami, découvrons-nous : cette citadelle est l’œuvre de notre vieux Michel-Ange, génie universel, Titan de l’art, qui fut à la fois ingénieur, architecte, sculpteur, peintre et poète. La main qui défendait Florence, et qui jetait dans l’espace la coupole du Vatican, cette même main donnait la vie aux divins marbres de Saint-Laurent, aux prophètes, aux sibylles de la cha|)elle .Sixtine, et adressait à ses nobles et mystérieuses amours des sonnets pleins d’une chaste ardeur. Voilà de la puissance! Élevé à de telles proportions, l’art est vraiment divin, et l’artiste qui le conçoit, qui le pratique ainsi, a droit à la première place dans ce panthéon des gloires humaines devenu si bourgeois, si banal à force d’être usurpé par l’intrigue et par la médiocrité.

A peine hors des glacis de Cività-Vecchia , on entre tout d’un coup et sans transition dans le désert; ce côté de la campagne de Rome est le

a6 CAMPAGNE DE ROME,

plus désolé peut-être et le moins visité par les voyageurs; je ne sache même pas qu’il ait été décrit. I.a contrée était jadis traversée par la via Aurélia, qui allait de Rome à Arles dans les Gaules, tout le long du littoral de la Méditerranée. Cette œuvre gigantesque, l’iine des vingt routes qui partaient de Rome pour l’Euphrate, la Clyde, le Tage, avait été entreprise par un simple particulier nommé Aurelius. La route moderne ne se distingue pas de la voie ancienne, dont elle suit servilement les sinuosités et les ondulations. Que de générations ont foulé cette route, depuis les légions de la république jusqu’à l’humble pèlerin qui va baiser les parvis du saint père! Pline qui, lui aussi, y a passé, s’y trouverait aujourd’hui étrangement dépaysé; au lieu de ces champs verdoyants, viridissiniis agris, qui charmaient ses yeux de courtisan, il ne verrait qu’un sol malsain, sans arbre, sans culture, presque sans terre végétale, et si décharné qu’en plus d’un endroit on marche sur le roc vif. D’abruptes ravins le sillonnent profondément. D’un côté la mer, que l’on côtoie de près, se brise sur des bancs de rochers calcaires ; de l’autre court

une chaîne de coteaux bas et arides. On fait plusieurs lieues dans ces ingrates solitudes. La vue cependant se développe et s’étend par degrés; au fond déjà pointent les noirs sommets du mont Albane, et en face, à l’autre extrémité de l’horizon , le mont Argentale se dresse comme une île au milieu des flots. Ce point est le seul où les deux monts rivaux soient visibles à la fois. Les petites îles toscanes des Formicole et de Gianutri apparaissent en mer comme d’imperceptibles écueils. I.es seules habitations de ces tristes plages sont des tours de garde élevées de distance en distance pour la défense des côtes; Us soldats qui y tiennent garnison ont bien de la peine à se défendre eux-mêmes, non point contre les corsaires ou les contrebandiers, mais contre la fièvre, qui les assiège et qui les mine : toutes ces marines sont infestées du poison de la mat’aria, et les rares habitants qu’y déporte la nécessité, soldats, postillons, laboureurs, tous sont indistinctement frappés du fléau. Leurs chairs molles et pendantes, leur teint hâve, leur démarche languissante, disent assez qu’ils portent le venin dans leurs veines. Ceux que la fièvre ne tue pas,

la faim souvent les achève, car ces mornes déserts sont frappés de toutes les plaies à la fois.

Santa-Marinella est un vaste domaine, tenuta, cédé à bail par le Santo-Spirito de Rome. Bâtie au fond d’un petit havre dont les Romains avaient fait un port (castrum novutri), la maison de ferme a quelque apparence ; une tour de garde s’élève auprès, plusieurs cabanes de paysans se groupent alenlour. J’y entrai poussé par la faim ; mais, au lieu du dîner pastoral que je m’étais promis, je n’y trouvai que du vin aigre et du pain si dur, qu’on le coupait à la hacbe. Cette misère même était du luxe; Santa-Marinella est renommée pour son abondance!... Si la chère fut maigre, l’accueil le fut bien davantage. La métayère, qui était seule au logis, daigna à peine jeter les yeux sur moi. Elle condescendit pourtant à me montrer du pied un escabeau boiteux , et à me servir, sur une table de sapin qui ne fut jamais lavée , le repas succulent que je viens de vous décrire. On n’eùt pas jeté la pâture à un mendiant importun d’une manière plus disgracieuse; mais n’était-ce pas encore trop bon pour moi, qui arrivais à pied et seul, suivant ma coutume? Pouvais-je

CAMPAGNE DE HOME. ig

être autre chose qu’un déserteur ou quelque em-

Cette femme inhospitalièi*e avait laforte stature et le grand air des Romaines, niais elle paraissait déjà vieille, quoiqu’elle n’eùt pas trente ans, et ses yeux caves et scintillants annonçaient la fièvre. Elle n’en eût pas moins offert à un peintre un admirable type d’épouse de bandit. J’essayai de vaincre ses façons dédaigneuses; cela ne fut pas possible, ses monosyllabes secs et trancbants coupaient court à tout eiitrelien. Une vieille guitare détendue pendait à la muraille enfumée; faisant une dernière tentative pour lier la conversation, je demandai à la superbe fermière si c’était elle qui en jouait ; elle me répondit par un che (importa? si absolu, que je rentrai dans mon silence pour n’en plus sortir. En partant , je 6s mine de vouloir payer mon écot. üh! alors, ma rude hôtesse fut inagniüque; elle se posa au milieu de sa cuisine, se croisa les bras dans l’attitude d’une matrone antique, et, me regardant cette fois , niais d’un œil qui semblait vouloir m’anéantir, elle me dit avec une dignité méprisante : a Tu crois donc , toi , qu’il n’y a qu’à mor-

3o CAMPAGNK DE ROME,

tifier les gens! Tu n’es pas ici à la place d’Espagne (i) , entends-tu?» Je me le tins pour dit.

A quelques milles de là, une énorme charrette attelée de buffles était jetée au travers du chemin, et ne lai.ssait aux piétons qu’un étroit passage rempli de houe ; je criai au paysan qui la conduisait de ranger ses buffles , et de me faire place ; à quoi il nie répondit fièrement : Son una pecora , io ? Ce qui voulait dire que , puisqu’il passait dans la boue , je pouvais bien y passer aussi.

C’est là un des traits saillants du caractère national. Le peuple romain, même dans les campagnes, s’estime à une haute valeur; la misère ne lui fait rien perdre de sa dignité ; il a gardé par tradition le souvenir de ce qu’il a été, et il ne souffre pas qu’on lui manque ; nulle part le couteau n’est aussi prompt à venger l’orgueil offensé. Les femmes poussent encore plus loin que les hommes le fanatisme du nom romain ; elles se croient toutes des Cornélie et des Agrippine; il est vrai que leur démarche grave et leur port ma-

(i) Quartier de Rome où sont les auberges.

CAMPAGNE DE ROME. 3l

jestueux justifient pleinement cette prétention. Son Romana! est un argument qui répond à tout, et quand une Trasteverine ou une habitante des Monts dit àun Jorestiere qu’il lui paraît bellocome un Rornano , on sait ce que cela signifie, l'ius on descend, plus ce sentiment est fort; et s’il va s’affaiblissant quelque part , c’est dans les classes supérieures. Une princesse est moins fière d’étre Romaine qu’une herbagère de la place Navone; les instincts natifs sont plus vivaces au cœur du peuple, parce que le peuple vit en lui-même et qu’il échappe au contact étranger. A la longue , le frottement de la société européenne efface le relief des traits nationaux.

Cependant le soir était venu; déjà les feux des pâtres brillaient dans la campagne comme des feux follets sur le gazon des cimetières. Tant que le soleil luit sur ces solitudes insalubres, il en neutralise les miasmes malfaisants; mais à peine a-t-il disparu , qu’une vapeur humide et lourde s’étend sur la plaine et y distille la fièvre. Shakspeare n’ignorait pas ce fait, et, dans Cymbeline, il fait dire à Cloten, en parlant de Posthumus qui partait pour Rome : «Puissent les vapeurs

du midi lui donner la mort (i)! » Le plus sûr moyen d’accomplir le vœu charitable du grossier Breton , serait de coucher à la belle étoile et sur la terre, après avoir marché tout le jour au soleil. Sans parler même de l’insalubrité, je n’aimais pas trop à me sentir seul et perdu la nuit dans ces déserts inconnus. Une faible clarté attira mes yeux du côté de la mer; je m’y dirigeai, et je tombai au milieu d’une troupe de soldats pontificaux qui bivouaquaient sur la grève. Leurs figures j)âles, rendues plus pâles encore par les reflets du feu, prouvaient de reste que la fièvre les consumait : on eût dit des ombres accroupies au bord du Phlégéton. J’ignore ce qu’ils faisaient là, et quelle expédition mystérieuse ils préparaient; mais ils ne me permirent pas de partager leur bivouac, dans la crainte sans doute d’être obligés de partager aussi avec moi leur souper. Ils m’indiquèrent la métairie voisine de Santa- Severa, où je devais, selon eux, trouver bonne table, bon gîte, et le reste. Je m’y achemine , j’y

(i) 11 fait prononcer le même vœu à Coriolan : « Puisse, dit-il aux Romains, rcpidcniie du Midi vous consumer! m Ce 0 rand homme a tout su, et ce c]u*il n"a pas su il l’a deviné.

CAMPAGNK DE ROME.

arrive. La porte était close; métayers et métayères, tout le monde était absent on feignait de l’être. Tout ce que je pus obtenir à prix d’argent d’une espèce de cerbère qui gardait le logis, fut un souper frère du dîner de Santa-Marinella, et, pour lit, une place au fenil. Les voyages d’aventure ont cela de bon qu’ils enseignent la résignation. Je me résignai donc; il le fallait bien, et , m’enfonçant dans le foin jusqu’au cou , je m’imposai le sommeil, je l’invoquai comme une délivrance, non toutefois sans donner un regret au coin du feu hospitalier de l’honnête aumônier de Corneto, voire aux trois Parques du cardinal. Hélas ! je n’étais pas au terme de mes épreuves.

Malgré l’incommodité du gîte, et grâce à la fatigue de la journée, je commençais à m’endormir, lorsque je fus réveillé en sursaut par quelque chose de chaud qui se posait sur ma tète ; aussi surpris que moi de la rencontre, ce quelque chose s’échappa brusquement au moment où j’allais le saisir: c’était une main, laquelle appartenait à un nouveau-venu qui avait pris place dans le fenil pendant mon premier somme, et qui, en faisant son trou dans le foin comme le fourmi-lion dans

le sable, avait, sans le savoir, empiété sur ma place. Était-ce un ami, était-ce un ennemi? Les profondes ténèbres où j’étais plongé ne me permettaient pas d’en juger; mais l’inconnu parla, il blasphéma, veux-je dire, et, aux premières malédictions qu’il entonna, je reconnus en lui un voyageur assez peu ingambe que j’avais, le matin, laissé bien loin derrière moi, traînant l’aile et maugréant. C’était un homain de Rome; tel est le titre qu’il s’était donné; et, plus tard, je le rencontrai dans le temple d’Antonin, où il remplissait les fonctions de fachino délia dogana. Débarqué de Livourne à Cività -Yccchia, il regagnait pédestrement ses pénates. Jamais je u’ai vu d’homme plus désappointé. Il s’était attendu à trouver en route de bonnes hôtelleries, et, de temps en temps, des caritelles, ou pour le moins des barocbes. Au lieu de cela il n’y avait, disait-il, que la teire pour cheminer et les yeux pour pleurer. Il s’en prenait à l’univers entier de son mécompte; il maudissait les bas violets, les robes rouges, les martyrs, et tous les saints du paradis. Pasquin ni Marforio ne vomirent jamais tant d’invectives; il ne respectait pas même le saint père, et moins

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CiiMPÂGME DE BOME.

encore le Père Éternel, dont il ne craignait pas les sbires. C’était lui qui avait ruiné la maremme pour faire pièce au pauvre monde. « Je voudrais bien t’y voir, ajouta-t-il en prenant Dieu même à partie et en l’apostropbant comme un Titan révolté ; oui , per Bacco ! je voudrais bien voir ce qu’il dirait s’il lui fallait coucher ici sans souper, après avoir marché to\it le jour sans boire sa feuillette ni manger sa pagnotte ! » Cette impie et grotesque image du Père Éternel buvant du petit vin et couchant sur la dure n’avait rien qui effarouchât l’idolâtre orthodoxie de mon Jachino. Enfin il s’apaisa par lassitude, le sommeil lui ferma la bouche, et au blasphème succéda un ronflement guttural que mon respect pour la dignité humaine ne me permet pas de comparer à certain grognement auquel pourtant il ressemblait beaucoup.

Ce râle incommode fut heureusement couvert par le bruit de la mer, dont nous n’étions qu’à quelques pas. Le vent s’était levé, et mêlait ses sanglots lamentables au sourd et lugubre mugissement des vagues. Cette harmonie sauvage avait quelque chose de désespéré au milieu des ténèbres et dans ces solitudes maudites du ciel.

de moi ! la plus pauvre chaumière des Alpes est un palais auprès d’un pareil bouge, et ce qu’on appelle chez nous indigence est encore de la richesse, si on la compare à un denûment si absolu. Tout le mobilier ne valait pas cent sous, en donnant encore la maison par-dessus le marché. Une natte en lambeaux figurait le lit; une planche servait à la fois de banc, de table et d’étagère; le reste était composé de gros ustensiles de terre ébréchés ou cassés et de quelques outres crevées, où il n’y avait ni huile ni vin. Des copeaux de bois résineux éclairaient la cabane pendant la nuit. C’est dans cet affreux abandon, brûlé l’été par le soleil et parla fièvre, battu l’hiver par tous les vents de la mer, c’est là que vivait... que dis-je? que mourait lentement et oublié par la société , au milieu de ces déserts putrides , un homme dont les ancêtres ont civilisé i’Eurof>e, et qu’eût fait riche une seule pièce de cet or que l’on prodigue ailleurs. N’y a-t-il pas là, quoi qu’on pense et quoi qu’on dise, un affreux désordre? Un jour la porte de la cabane ne se sera pas ouverte, et quelque berger passant

CAMPAGNE DE ROME. 3ç

là par ha&arcl aura trouvé un homme mort de froid ou de faim (i).

Ne vous semble-t-il pas, mon cher ami, en* tendre raconter un voyage aux steppes d’Ukraine ou dans les pampas du Nouveau-Monde? Pour moi, j’ai peine à me persuader encore aujourd’hui que je fusse là aux portes de la ville éternelle, de la métropole des nations. Tant de mi* sère et tant de gloire, quel contraste! Si j’ai risqué des détails si minutieux, si personnels, c’est que le contraste même les rehausse à mes yeux, et les fera, je l’espère, passer aux vôtres. Partout ailleurs je sens qu’ils seraient intoléra^ blés; mais cette grande figure de Rome ennoblit, transfigure tout ce qui l’approche; et quelle leçon d’humilité dans le tableau hdèle, trivial même, d’une pareille désolation! Peu de faits ici tiennent lieu de beaucoup de phrases.

(i) Ud poêle du xi* siècle peint avec une sombre ëner(*ie, quoique en vers latins assez mauvais, toutes ces désolatious de U campagne romaine :

Borna vorax linminum domat ardiia colla viroruin ;

Bom^ ferax tebriuin necis est uberrima fruguni;

Bomanæ febres stabili sunt jure fideles.

(Saint'-Pierre-Damien au pape Nicolai //.J

Cependant le temps s’était élevé; le soleil avait dissipé les nuées du ciel ; mais le vent sifflait encore avec violence dans les bruyères, et la mer, d’un vert sombre, grondait sourdement comme un lion vaincu, mais indigné, qui se retire en rugissant dans sa tanière. La pluie était tombée en neige sur les collines, les monts lointains d’Albane et de la Sabine en étaient légèrement poudrés. Telle j’avais quitté la nature la veille, telle je la retrouvai le lendemain : même uniformité, même silence, même dépopulation. Toutefois j’aperçus au penchant des coteaux quelque chose qui ressemblait à un village : c’était Cervetri , bâti sur les ruines ou pour mieux dire sur l’emplacement de Cere-Vetus (i), ou Agylla, l’une des douze métropoles de l’Étrurie. La citadelle antique s’élevait sur cette grande masse volcanique isolée et percée de grottes, que vous voyez d’ici , et sur laquelle le soleil répand des

(i) Ce nom de Cere-V^etus , qa'on retrouve corrompu dans le nom moderne de Cervetri, fait supposer qu’il existait une Cene- Nova , qui u’e^ait peut-être qu’une colonie de l’ancienne, et qui pourrait bien avoir laissé son site et son nom au villajje actuel de Ori, situe à quelques milles dans les terres au bord du fleuve Sanguinara.

teintes si riches et si chaudes; mais vous chercheriez en vain les noirs sapins qui ombrageaient son bois sacré; et le fleuve aux fraîches ondes chanté par Virgile n’est qu’un méchant ruisseau (i). Géré est un des points lumineux de la primitive Italie; sa fondation, comme celle de la plupart des villes de celte côte , est attribuée aux mystérieux Pélasges , et ses premières traditions plongent dans l’ombre des temps héroïques et fabuleux. Bien long-temps avant Rome, et lorsque Énée apportait à l’Ausônie les dieux errants d’Ilion , Géré était gouvernée par Mézence, ce roi contempteur des dieux, comme l’appelle Virgile, qui tuait les vivants dans les embrassements des morts (a). Les Gérites ou Gérétains,

(i) Est ingens gelidum lucus ptope Ceritis amnem.

Religioiie patruni late saccr : undique colles Inclusere cavi , et nigra nemus abiete cingont.

{En., cb. vin.)

(a) Écoutons Virgile nous raconter dans sou grand style ces abominations ;

Morlua quin etiam jungebat corpora vivis ,

Coinponens manibusque raanus, atque oribus ura (Tormenti genus), et sanie tabeque iluentes ;

Complexu in niisero , longa sic morte iiecabat.

(£n.,Vlll.)

comme il vous plaira de les nommer, s’insurgèrent , et firent leur révolution ni plus ni moins qu’un peuple constitutionnel du xix' siècle. Ils chassèrent leur prince, et s’allièrent aux Troyens contre les Latins, qui lui avaient donné asile. Aussi Virgile, en bon Romain, leur a-t-il fait une belle part dans son épopée patriotique (i). Dès ce temps-là , les Cérites étaient adonnés à la navigation; ils possédaient le port voisin de Pyrgos, qui, avant de devenir le Pyrée de Gère, emporium Ceretanum, avait eu, lui aussi, sa petite vie indépendante. Ces Pyrgiens se vantaient de descendre d’aïeux péloponésiens, et ils devaient être riches, car ils avaient élevé à la déesse marine Leucothée un temple si somptueux que Denys-le-Tyran y put prendre d’un seul coup de filet cinq cents talents. La ferme de Santa-Severa,

(i) Haud procùl hinc saxo colitur fundala vetusto Urbis Agyllina sedes, ubi Lydia quondam Gens, bello præclarn, juçis insedit Etrnscis, etc., etc.

(£ii., vm.)i

Il est à remarquer que Virgile attribue ici la fondation d'Agylla aux Lydiens ; mais ce n'est pas la seule fois qu'd s'écarte de la vé> ritë historique, et cela par des motifs qu'il est difficile de pénétrer & une si grande distance.

nom pour moi de fâcheuse mémoire, est bâtie sur le lieu même où fut Pyrgos.

Tout le littoral jusqu’au Tibre était peuplé de cités hellènes ou pélasgiques. A quelques milles de Pyrgos s’élevait Alsium, aujourd’hui Palo, ville fondée après les sanglantes catastrophes des Atrides par un fils d’Agamemnon , nommé Halesus , en qui Enée devait trouver, et trouva en effet, un ennemi acharné. Ce fut cet Halesus qui le premier enseigna aux peuples italiques le culte de Junon (i). Au temps de la république, les patriciens avaient adopté Alsium pour un de leurs lieux de plaisance; Pompée y avait une villa, Pline-le-Jeune aussi (a), et encore aujourd’hui les grands seigneurs de Rome y vont en villégiatura. Un peu plus loin, du côté du Tibre, était Fregence, encore une ville pélasgique qui appartenait aux Yeïens, et dont Silius Italicus nous fait en moins d’un hémistiche (3) un tableau

(i) Siliut Ital., ch. Tili. — En., VII, — Ovid. , An. lli, l3. — Fastes, iv.

(i) Liv. VI, lettre i.

(3) ObeeiiK campo iqnalente Frrgence

(SU. Ital., VIU.)

hideux, plus vrai encore aujourd’hui que de son temps. Le triste château de Macarèse, qui a remplacé la ville ancienne, est le temple et le foyer du mauvais air; un vaste et fétide étang, qu’il baptise de son nom , entretient alentour une fièvre éternelle, et répand jusqu’à Rome ses exhalaisons vénéneuses. Ces déserts empoisonnés sont les champs lamentables du poète, ccunpi lugentes.

Je reviens à Cervetri, je veux dire à Géré, dont cette petite excursion archéologique nous a trop éloignés.

Quoique les Cérites eussent offert un asile à Tarquin , il paraît qu’ils avaient contracté avec la république naissante une étroite alliance; car nous voyons les vestales et les prêtres de Rome se retirer à Géré lors de l’invasion des Gaulois : aussi, après la délivrance, le premier soin de Camille fut-il de resserrer les nœuds d’une alliance si fidèlement observée. Alors s’établit entre les deux villes une union que le lien religieux , le plus fort de tous les liens, rendait plus intime et plus sacrée. Géré semble avoir été l’institutrice de Rome; c’est elle sans doute qui l’initia

aux dogmes, aux mystères, aux pratiques de l’Étrurie, qui lui enseigna l’art des sacrifices, celui des augures, et son nom resta même à plusieurs cérémonies du sacerdoce romain. Une civilisation nouvelle , fondée sur une nouvelle théologie, sortit d’une alliance qui, dans l’origine, n’avait été que politique et peut-être aussi commerciale; car Géré avait une marine, Home n’en avait pas encore. Le rude et grossier matérialisme des enfants de Romulus se spiritualisa par degrés; les vieilles mœurs cédèrent à l’ascendant des jeunes idées, et en moins d’un siècle une transformation radicale s’opéra dans le sein de la république. On peut dire que Géré eut une part immense dans cette révolution ; et maintenant, si l’on compare les deux cités alliées, quelle différence dans leur destinée ! Vous savez ce que l’élève est devenue : l’institutrice n’est plus qu’un misérable hameau perdu dans un repli désert et peuplé de cent cinquante fiévreux en haillons.

Peut être, mon cher ami, me reprochez-vous de vous avoir jusqu’ici parlé beaucoup trop de l’Étrurie et trop peu des Romains. La force des choses l’a voulu ainsi. Toute la partie de la Gam-

46 CAMPAGHE DE ROME,

pagne de Rome que nous avons jusqu’ici parcourue appartenait originairement aux Étrusques, dont le territoire s’étendait jusqu’au Tibre. Le Latium ne commençait qu’à la rive gaucUe.

Ces limites furent, pendant deux siècles, celles des deux peuples. Ce fut Ancus Martius qui les changea. Il s’assura la rive droite par la conquête de la forêt Mesia, qui la protégeait, et prépara la future grandeur de Rome en lui livrant les embouchures du fleuve-roi : aussi peut-on dire qu’il fut le père et le créateur de la marine romaine. Indépendamment même des nécessités imposées par les lieux , parler de l’Élrurie n’est-ce pas parler de Rome ? Les origines de la ville éternelle sont étrusques encore plus que latines. Il n’est pas jusqu’au Capitole que n’ait baptisé l’Étrurie. Et à ce propos permettez-moi encore une petite digression qui peut-être ne sera pas ici hors de place.

Arnobe l’Africain est, de tous les écrivains, celui qui raconte le plus longuement (dans son ouvrage Adversus gentes ), et avec les particularités les plus remarquables, la légende connue du Capitole. Il ressort de son récit que la tête humaine trouvée sur le mont Saturnien , sous le

règne de Tarquin-le-Superbe, était celle d’un Toi us de Vulcia, lequel ayant été mis hors la loi, fut tué par les esclaves de son frère. Sa tète ne pouvant, suivant la loi étrusque, être inhumée sous le ciel paternel , fut ensevelie au-delà du Tibre sur le territoire romain, et, déterrée plus tard, elle baptisa le Capitole ( Caput Toli).

Ëclait'é des triples lumières de la philologie, des traditions , des monuments , et guidé par un remarquable esprit d’investigation et de synthèse , un savant italien , M. Orioli , s’est attaché à prouver dans une brochure, que je recommande aux antiquaires (i), que ce Tolus, en étrusque Thulu ou Thul, était un des membres de cette illustre et nombreuse famille Tullius, originaire de Vulcia en Étrurie, qui donna des Lucumons à Veïes, et qui depuis prit un si grand accroissement à Home et en divers lieux de l’Italie; ayant tenté d’usurper la dignité suprême, sa tète fut mise à prix, coupée, comme nous venons de le voir, par les esclaves de son frère, chez lequel il paraît qu’il s’était réfugié, et exposée,

(l) Conghietture sopra Vantica leggenda del capo trovato nette fondamentm del Campidogtio. Bmu, i83a.

suivant l’usage étrusque, avec la marque ordinaire d’infamie, c’est-à-dire avec son nom imprimé sur le front. Or ce Tolus serait le père de l’avant-dernier roi de Rome, Servius Tullius, et ce roi lui-même aurait rendu mystérieusement aux restes de son père les honneurs funèbres sur le haut du mont Saturnien, parmi les autels des dieux romains. Ceci explique ce que disent les historiens, que cette tète paraissait fraîchement coupée, puisque Tarquin-le-Superbe succéda immédiatement à Servius Tullius.

M. Orioli soutient que, dès l’âge de Romulus, Rome avait cessé d’être une cité seulement latino-sabine, comme le disent les historiens, mais qu’elle fut une véritable Tripolis latino-sabinoétrusque; que, sous les deux premiers règnes, le parti étrusque fut sacnfié, mais qu’il prit ensuite le dessus et triompha dans la personne de Tullius Hostilius. Ce Tullius paraît en effet n’étre qu’un membre de cette même famille Thulus de Vulcia. Son surnom d’Hoslilius pourrait bien venir d'/ioslis, étranger, et se rapporter à l’émigration étrusque contemporaine de Romulus.

L’amour de Tullius Hostilius pour la science au-

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giirale confirme, non moins que son nom, son origine toscane; sa guerre contre les Latins et la destruction d’Albe qui s’ensuivit viennent encore à l’appui de cette opinion. Il est probable qu’il eut à combattre en eux une puissante brigue tendant à expulser le parti étrusque, et à replacer la dignité suprême aux mains des Sabins et des Latins, qui seuls, dans l’origine, en avaient été investis.

Depuis cette époque , le parti toscan l’emporta tout-à-fait, et donna dès lors à Rome, jusqu’au temps de la république , tous ses chefs , à l’excep tion d’Ancus Martius.

L’Étrurie, cette aristocratie qu’on peut appeler théocratique , tant le rôle des augures et des aruspices y était considérable, parait avoir fondé son existence civile et politique sur ce dogme mystique, que la terre n’est que la représentation et comme le miroir du ciel. Tout y était emblématique : le Lucumon n’était sur terre que l’image du Dieu suprême, et ainsi du reste. L’année, les dieux, chaque chose enfin, avait un triple nom, le nom civil ou vulgaire, le nom sacerdotal , et le nom mystérieux ou oc-

culte , arcane profond et terrible que nulle voix n’osait prononcer. Nous retrouvons cet usage étrusque dans le triple nom de Rome, dont parle Pline ; le nom ineffable de la maîtresse du monde était Amor (Érôs), son nom sacerdotal Flora ou Anthusa, et son nom civil Roma. Münster a fait là-dessus un curieux travail (i).

Mais pour revenir et me borner ici à la tête de l’Etrusque Tolus, on sait que Rome en tira le présage de sa future grandeur . Que de motifs pour les augures! La tête est le sommet du corps humain; elle fut trouvée sur le mont Saturnien, qui commandait la ville, qui était Yarx de Rome, et arx vient d’otfj^ï), domination. Ce nom même de Tolus ou Thulus, écrit sur le front, signifiait chez les Latins, comme chez les Grecs, et aussi probablement chez les Étrusques , /tnVe de la voûte, comble de l’édifice. Tout cela ne disait-il pas à Rome, suivant l’herméneutique du temps: « Tu seras le faite du monde? » Un fait bien plus moderne prouve que l’interprétation des mots

(i) De occulta urbis Romœ nomine.

était un des chapitres importants de la science augurale : la foudre étant tombée sur la statue de Cæsar, effaça le C de son nom, et laissa seulement césar. Les devins d'Étrurie déduisirent sur-le-champ de ce dernier mot, qui dans leiur langue signifie divin, que César serait bientôt divin, c’est-à-dire que sa mort approchait.

Enfin, et cette circonstance complétait le présage de là tête mystérieuse de Tolus, elle était intacte et point corrompue, ce qui ne pouvait qu’indiquer l’éternelle durée de la domination romaine. Et quant au sang dont, au rapport de Dion, elle était encore souillée, les augures en conclurent que cette domination ne s’obtiendrait pas sans carnage. Les siècles l’ont bien prouvé. Tel fut le respect inspiré par la tête prophétique, qu’on la suspendit au faite du temple de Jupiter Capitolin.

Je terminerai par une dernière remarque cette digression déjà trop longue, c’est qu’en général les peuples conquérants sont rarement inventeurs. Rome en est la preuve : elle n’a rien tiré de son propre fonds, et doit tout aux autres; elle est éminemment imitatrice; son ordre social

est tout entier d’emprunt, et composé, si j’ose parler ainsi, de pièces et de morceaux. Elle a mis à contribution tous ses voisins. A ceux-ci elle a pris leurs lois; à ceux-là, leurs arts et métiers; à d’autres, leur agriculture; à tous, quelque chose; et, quant aux Étrusques, nous avons vu quelle énorme dette elle a contractée envers eux, de l’aveu de ses historiens et même de ses poètes, race toujours si vaine (ij. Ce ne sont pas seulement quelques uns de leurs usages qu’elle s’est appropriés, ce sont leurs dieux, leurs arts, leurs meubles, leurs costumes, leurs cérémonies civiles et religieuses, c’est une civilisation tout entière. Il n’est pas jusqu’au clairon des légions romaines qui ne fût une importation étrusque. Mais si les

(i) Nous avons vu plus hnutce que Siiius Italiens el Florus disent de Velulonin et des emprunts que Rume lui a faits. Quant à Vir> 0Île, il s'exécute en homme d'esprit. Qui ne connaît ces beaux vers, si fiers d'abord , puis si chrétiens ?

Kxcudent alii spiraniia mollius æra,

Credo equidem; vives durent de marmore vullus; Orabunt causas melius ; cœlique meatus Describent radio, et surgentia sidéra diceot;

Tu regere imperio populos, Romane, memetito;

Hæ tibi erunt artei, pacisque imponere raorem,

Parcere subjectis, et debellare superbos.

Romains n’étaient ni originaux, ni inventifs, ils avaient en revanche, sans parler de leur génie politique et de leur merveilleuse aptitude aux affaires, une puissance d’assimilation qu’aucun peuple n’a possédée au même degré, et qui a contribué plus que tout le reste à leur grande fortune. Ils s’imposaient moins aux vaincus qu’ils ne se les incorporaient. Là est tout le secret de la longue durée de leur domination. Ils avaient, pour sceller leurs conquêtes, un ciment moral non moins fort, non moins indestructible que le ciment matériel qui lie la pierre de leurs monuments.

Mais quittons enfin, mon cher ami, et cette fois pour n’y plus rentrer, quittons ces lointains et silencieux royaumes de l’histoire où j’aime trop à m’égarer. Enjambons vingt siècles, et retombons sur les dalles usées et solitaires de la voie Aurélia ; je vous promets de n’en plus sortir.

Nous voici de nouveau dans la réalité. Le désert, toujours semblable à lui-méme, déroule devant nous ses larges ondulations, semblables aux vagues d’une mer houleuse Une grande maison’^de pierre, chose rare dans ces contrées.

54 CAMP AG ms DE ROME.

s’élève au bord du chemin. C’est Monteroni , l’unique poste entre Rome et Civilà-Vecchia (i). J’y entre. La solitude y règne; personne ne paraît pour me recevoir. J’appelle; un silence de mort répond à ma voix. Enfin j’aperçois deux postillons couchés au fond de la pièce sur un mauvais grabat ; deux autres étaient roulés dans leurs manteaux , non pas au coin du feu , mais sur la cendre même du foyer. Tous avaient la fièvre , et ils étaient si faibles qu’il leur eût été impossible de monter à cheval. Je ne pus obtenir d’eux ni pain ni même de l’eau.

Je poussai jusqu’à la ferme de Palidoro, où, après trente-six heures d’une abstinence cénobitique, je trouvai quelque chose qui ressemblait à un déjeuner. Le mot ferme emporte pour nous l’idée d’aisance et d’un certain confort rustique. Dans la campagne de Rome, il n’en est pas ainsi: le oasale est dénué de tout. Ce sont quatre murailles nues, surmontées d’un toit, et rien de plus. La raison en est simple : le fermier chei nous est laboureur, il vit dans sa ferme; le fer-

, (i) LA d«jà ^tait une nation romaine, ad (urret.

mier romain n’y vit pas, ce n’est qu’un industriel qui fait travailler ses capitaux. Il prend à bail des propriétaires trois ou quatre domaines , souvent plus, selon l’importance de ses spéculations, et il les exploite de loin, comme une mine, par des agents ou facteurs, qui eux-mémes ont leurs subalternes, appelés caporali. Palidoro et les fermes voisines de Torrimpietra et Castel di Guido comptent au nombre des exploitations les plus vastes et les plus fertiles de l’Agro Romano (i). C’est une terre à grande culture, alternativement couverte de froments vigoureux et d’admirables prairies. Un Labile agronome de Genève, M. Lullin de Châteauvieux, a donné sur les habitudes grandioses de l’agriculture romaine

(i) La plupart des voyageurs , à commencer par Montaigne , qui aimait de Home pourtant jusqu’à ses loches et à ses verrues, se sont mépris au point d’accuser le sol romain de stérilité; leur erreur vient de ce qu’ils ont pris des jaclicres pour des friches. L’Aqro Romane est la proprie'lé de n3 famdles qui réunissent une étendue de ia 6 ,ooo hectares, et de 64 corporations qui en possèdent y5,5oo. Cette surface se divise par son exploitation en 4th fermes, dont lyB ont moins de loo hectares d’étendue, t 86 de loo à 5oo, 35 de 5oo à t,ooo, et 17 de i,ooo à 4,3oo hectares.

N. B. Dans les premiers siècles de Rome, on n’assignait qu’un arpent (a jugera) à chaque citoyen. Plus tard, le patrimoine d'une famille eut pour mattimiuu une^étendue de a5o arpents.

des notions si neuves, si exactes, et en même temps si pittoresques, qu’elles intéressent ceuxlà mêmes qui, comme moi, ne sont point du métier, et qu’après lui il n’y a rien à dire sur la matière. Ses Lettres, trop peu connues, sont, à mon gré , ce qui a été écrit de mieux sur l’Italie. Lisez-les, faites-les lire à nos amis, vous m’en remercierez, et ils nous en remercieront tous. Les besoins de la grande culture ont introduit dans les pays où elle règne, et notamment ici, plusieurs usages , dont un surtout m’a frappé : je veux parler des confédérations agricoles. Autour des villages où les propriétés sont morcelées, une convention écrite ou tacite considère les divers domaines comme une seule et même propriété divisée en assolements réguliers et forcés. Chaque propriétaire partiel est contraint d’ensemencer sa portion à l’époque prescrite à tous, et à l’abandonner après la récolte à la dépaissance commune. Il va sans dire que toutes clôtures disparaissent; cent petits champs n’en font plus qu’un grand (i). Si je ne m’abuse, cette

(i) On peut consulter là-dessus les Études statistiques sur Rome, publiées par M. le comte de Tournon , qui a été préfet du dé>

méthode n’est pas sans analogie avec le système économico-agricole du phalanstère fouriériste. Qu’y a-t-il de nouveau sous le soleil ?

Toutes ces côtes sont coupées de courants d’eau bourbeuse, dont beaucoup n’ont pas de nom sur la carte, et dont peu méritent d’en avoir. Le plus considérable est l’Arone, qui sert d’émissaire au lac deBracciano, et qui va se verser dans la mer sous lès créneaux humides et verdâtres de Macarèse; il s’élève presque au rang de fleuve, et la voie Aurélia lui a fait l’honneur d’un pont de pierre. On veut que là ait été jadis la villa impériale de Lorium, où naquit et mourut Antonin-le-Pieux, ce césar philosophe, qui répondait à un délateur : « C’est en vain que vous fati- » guez les empereurs de leurs délations , vous ne » parviendrez jamais à leur faire tuer leur succes- » seur. » Il aurait pu ajouter, pour compléter la leçon , que le voyageur passant un jour sur son tombeau n’y trouverait pas même une pierre qui lui dît : Ci-gît le maître du monde.

Passé l’Arone, la plaine s’abaisse en pente

parlement du Tibre de iSioà 1814, et qui a parlé du pavs en bomme compétent.

douce, et la nature change d’aspect sans se peu> pler davantage; au contraire, plus on approche de home, ]>liis la dépopulation semble augmenter. A partir de Palidoro, on perd la mer de vue, on laisse à ilroite l’antique forêt Mésia, les solitudes pestiieiitielles de Macarèse, et l’on a devant soi, au bout de l’horizon, non plus seulement les sommets du mont Àlbane, mais le mont tout entier semé de villes et de villas blanches. Le sol devient raboteux; aux plaines spacieuses, aux larges nappes de verdure, succède un double rang de collines basses et uniformément arrondies, suivant la forme qu’affectent les renflements volcaniques; d’étroits vallons séparent les collines, et dans ces vallons paissent des chevaux libres et ces taureaux à cornes formidables qui donnent tant de physionomie aux pâturages romains. Des pâtres velus et plus sauvages que leurs troupeaux veillent sur eux à distance, et rien n’échappe à leur œil perçant.

J’épiais depuis plusieurs milles la coupole du Vatican; et telle était ma préoccupation, que maintes fois il m’arriva de prendre pour elle, ô Michel-Ange, pardonne-moi ! une hutte de chaume

CAMPACNE DS ROME. $9

OU une meule de paille. En6n , à dix milles de Rome environ je commençai à découvrir le gigantesque dôme ; mais je le perdis aussitôt, et ne le ressaisis l’instant d’après que pour le perdre encore. Ces alternatives durèrent quelque temps, à cause des inégalités volcaniques du sol , qui s’accidente et se brise aux approches des sept collines; la ville elle-même, cachée dans les replis du terrain, en sortit lentement; ses coupoles et ses clochers semblaient naître un à un sous la baguette invisible d’un enchanteur.

La campagne, cependant, restait la même; elle n’avait rien perdu de son austérité , de son silence. A voir la nature qui m’environnait, j’aurais pu me croire à cent lieues de toute ville. A l’exception de quelques bergers nomades, qui paraissaient et disparaissaient derrière les collines , la solitude me pressait de toutes parts , et aussi loin que pouvait porter ma vue, je ne rencontrais pas un village, pas une seule de ces maisons de plaisance qui ailleurs annoncent les capitales. Quelques pins eu parasol et des tours en ruine qui n’ont plus rien à protéger, se dressent çà et là sur les hauteurs pour la décoration

6o CAMPAGNE DE ROME.

du paysage. Le coucher du soleil vint déployer toutes ses pompes sur cette campagne auguste. Une vapeur d’or se répandit sur la plaine, et l’enveloppa tout entière; semblable à ces nuées miraculeuses au sein desquelles Homère fait marcher les dieux. L’immense silhouette de Saint-Pierre se dessinait en noir sur un fond rouge, et les mélancoliques cyprès du mont Mario, que j’entrevoyais déjà par échappées, semblaient une protestation de la mort contre les splendeurs du désert.

J’atteignis ainsi les premiers plateaux du mont Janicule, habité et baptisé par Janus, où, bien des siècles après lui, Vitigès, et, plus tard encore, le connétable de Bourbon , avaient dressé leur camp. Le roi goth fut battu par Bélisaire, et perdit la liberté; l’aventureux Français perdit la vie sur la brèche; l’arquebuse de Benvenuto Cellini vengea l’injure du Vatican ; mais si quelque chose peut consoler de la mort, c’est de mourir à Rome. C’est aussi sur le Janicule, mais plus près du Tibre , qu’était le camp de Porsenna , nom qui reporte tout d’un vol à l’époque héroïque de Rome, au siècle des grands courages et des grands dé-

CAMPAGNK UE ROME. 6l

vouements. Graves et circonspects dans la maturité, les États sont dans la jeunesse ardents, intrépides, souvent téméraires; les Caton, les Fabius, devaient naître au temps des guerres puniques, c’est-à-dire à l’âge mûr de la république ; les Mutins Scœvola , les Clélie , les Horatius Codés appartiennent naturellement à son adolescence, alors qu’il fallait des exemples capables de frapper ses ennemis de terreur et d’admiration ; car les États naissants se fondent plus encore sur l’admiration qui les fait respecter que sur la terreur qui les fait craindre. Il y a des revers qui honorent plus que des victoires; il va des défaites qui servent les vaincus plus que les vainqueurs. Pour moi , je ne connais rien dans l’histoire de l’antiquité qui soit plus saisissant , plus pathétique que les premiers pas de la république sur les voies brûlantes de l’empire universel; elle est jeune, elle est faible encore, sa marche est mal assurée ; mais c’est l’enfance d’un géant prédestiné à qui l’avenir est promis; c’est là pour moi un spectacle toujours nouveau, et je ne saurais voir les lieux consacrés par les héros et les premiers martyrs de cette maguifi-

6a CAMPAGNE DE HOME.

que épopée sans répéter leurs noms avec un attendrissement respectueux.

Le Gange et Bénarès ont un immense prestige; mais le Tibre et Rome en ont encore pour nous davantage. L’Inde est la terre du mystère et de 1 inconnu , mais c’est une terre sans souvenirs ; elle invite à la rêverie plus qu’à la méditation ; à son nom seul, l’imagination s’enflamme, elle s’envole sur l’aile aérienne de la fantaisie , et s’en va flottant d’hypothèse en hypothèse, comme l’oiseau de l’air voltige en se jouant sur les nuages; mais il n’y a rien là qui saisisse fortement la pensée, rien qui prenne le cœur. Un jour sans doute , et peut-être ce jour n’est-il pas éloigné , l’Inde mieux connue et acquise à Thistoire tombera du domaine exclusif de quelques savants privilégiés dans l’éducation commune; peut-être deviendra-t-elle pour nos enfants ce que furent pour nous la Grèce et l’Italie, et le sanskrit alors détrônera dans les écoles le grec et le latin. Jusque là , comment nous intéresser puissamment à ce que nous ignorons ou savons si mal? Ces antiques dynasties del’Inde que nous entrevoyons vaguement à travers la poussière de tant d’empi-

res , qui nous racontera leurs annales? Qui nous dira leiu^ martyrs , leurs grands hommes ? C’est à peine si la science est jusqu’ici parvenue à balbutier le nom de quelques uns de ces dieux inconnus, et ces dieux mêmes sont enveloppés d’un si profond mystère , couverts de nuages si épais, qu’à chaque pas qu’on tente dans ces obscures catacombes, le doute fait vaciller dans nos mains le flambeau qui nous y guide. Et puis, ces civilisations asiatiques ne sont pas les nôtres, nous ne les comprenons pas, nous ne les sentons pas; quoique nos primitives origines nous rattachent par une flliation perdue , mais consacrée par les traditions, au centre du vieil Orient, nous sommes essentiellement Occidentaux, et c’est parce que Home fut deux fois la reine de l’Occident que Rome est notre maître à tous; sa langue est notre langue; ses écrivains sont les nôtres; enfants , nous avons été bercés par ses légendes et par ses fables ; hommes , ses poètes nous charment , ses orateurs nous entraînent ; nous vivons dans la familiarité de ses consuls et de ses tribuns ; ses lois , ses mœurs , ses passions , et même ses préjugés, ont passé dans notre sang; il n’est

pas jusqu’à ses erreurs qui ne nous imposent encore. Et ici je n’entends parler que de Rome ancienne; car pour la Rome chrétienne, son influence est bien autrement profonde et vivace; le plus zélé calviniste, l’anglican le pins puritain, sont encore Romains, sans s’en douter, jusqu’à la moelle des os; Rome, en un mot, est notre mère-patrie ; nous sommes tellement pénétrés , tellement imbus de son esprit, que chacun de nous peut s’écrier, comme l’antique bourgeois des Sept-Collines : Sum civis romanus.

Toutefois, mon ami, on fait ses réserves, et l’on n’est pas fanatique du vieux nom romain au point de lui immoler aveuglément sa personnalité et son siècle. Non , sur bien des points, nos pères étaient des enfants , et les élèves ont laissé les maîtres bien loin derrière eux ; certes , on peut avoir la vertu de Cincinnatus, sa valeur , sans mettre comme lui la main à la charrue. Il n’en est pas moins vrai que cette étroite union de la vie champêtre et de la vie publique a quelque chose de touchant, parce quelle est naturelle et conforme aux lieux. Vues à travers le prisme des âges, ces moeurs simples et primitives ont un

singulier charme. Quels que soient les caprices de la mode et les enivrements de l’orgueil intellectuel , les peuples, comme les hommes, même les plus progressifs, même les plus corrompus, éprouvent un secret bonheur à se reporter à leur berceau; or, la Campagne de Rome n’estelle pas le berceau de notre vieille civilisation européenne ? Il s’élève de ces austères solitudes je ne sais quelles voix mystérieuses qui calment les passions trop bouillantes et qui retrempent les cœurs découragés. Armé du passé , on est plus fort pour marcher vers l’avenir ; on sent qu’on n’est pas isolé , égaré sur la terre comme des enfants perdus, mais qu’on a une famille, des ancêtres, des traditions; que chaque génération accomplit sa destinée, et que les fils doivent faire leur tâche comme les pères ont fait la leur.

Ici je m’arrête; je me proposais de vous amener à la porte de Rome; nous y sommes, le but de cette lettre est atteint. Adieu donc ! Après un si long voyage, nous avons besoin de repos tous les deux.

A m. Sainte-Beuve.

Chassé, par un des derniers beaux joiu’s d’au~ tomne, du bruyant sépulcre de pierre et de boue que l’on nomme Paris , je m’acheminai par ce boulevard d’Enfer qui est le vôtre , mon cher ami , et qui fut long-temps le mien, vers les grandes plaines de Montrouge et de Vauvres , nature plate et morne que notre pauvre Josepli Delorme a si bien peinte, et dont la tristesse , la

nudité , n’étaient que trop en rapport avec son

isolement et son désespoir.

Vous ne vous attendez pas sans doute que , peintre téméraire de la nature parisienne, je m’aventure après lui dans des voies si périlleuses ; tel n’est point mon but. Ce soleil équivoque et blanc, qui sourit mélancoliquement aux bois jaunes, comme un ami qui part pour un long voyage; ces plaines sèches et nues qui ne disent rien à l’esprit, rien au cœur; ces collines étriquées et roussâtres, où ne plane aucun souvenir, que n’environne aucun prestige ; ces horizons bornés et sans lignes, tout cela me reporta malgré moi bien loin , à des horizons, à des collines, à des plaines, à un soleil enfin , pleins les uns et les autres de splendeur , de poésie, de grâce et de majesté. Il y a entre les choses bien des ordres de rapports : les contraires provoquent la mémoire non moins que les ressemblances , et voilà comment la campagne de Paris me rappela la Campagne de Rome.

Les environs de Paris, surtout de ce côté-là, m’ont frappé toujours par un air de désolation et d’abandon, par je ne sais quel désordre immonde qui transportent la pensée bien loin d’une

capitale. Voulez*vous voir des chemins enfoncés et fangeux , des eaux croupissantes et putrides , de sales tavernes , des bouges hideux et repoussants? n’allez ni en Berri ni en Basse-Bretagne} à cent pas de la barrière vous trouverez tout cela. H est vrai qu’à l’intérieur on troixve pis encore. Mais laissons la ville , je ne parle ici que des champs.

Paris est une tête monstrueuse qui dévore à elle seule la substance du corps tout entier , une planète démesurée qui attire à elle, et qui emporte dans sou dévorant tourbillon les hommes et les choses, comme autant de satellites soumis et passifs. Plus le rayon de la distance est court, plus le satellite est annulé; et en fouillant une à une les villes et les campagnes à vingt, à trente lieues à la ronde , plus encore peut-être, on n’y trouve* rait pas , je le crains , une idée neuve , une volonté originale, une spontanéité quelconque, pas une individualité.

Je reviens à ces plaines de Montrouge , toutes hérissées de grues à défaut d’arbres , et percées en tout sens de profondes latomies.

Tombé là du haut de mon Italie, voua sentez ,

mon ami , que je dus m’y trouver quelque peu dépaysé. Tête à tête avec cette nature prosaïqtie , ma première pensée, et cela dans l’intérêt de mes promenades futures, fut d’idéaliser autant que possible toute cette prose. Après tout, me disais-je, pourquoi la nouvelle Rome de l’Occident n’aurait-elle pas, comme l’ancienne, sa poésie et sa Campagne? Pourquoi son mont Valérien ne figurerait-il pas le mont Mario? La Seine ne vautelle pas le Tibre, et le dôme des Invalides la coupole de Saint-Pierre ? Il est vrai qu’à ce compte j’en étais réduit à élever au rang d’aqueducs imposants l’humble puiserande des potagers , et à ériger en vieilles forteresses du moyen âge ces petites maisonnettes blanches, posées au bord des chemins comme des châteaux de cartes. I^es parterres de choux et de navets du Petit-Montrouge ne laissaient pas aussi de m’embarrasser. En vain cherchais-je, dans ce vaste espace dépouillé, ces pins aériens, poésie charmante du désert romain, ces myrtes frais qui le parent, ces tombeaux, ruines de la mort , ces temples , ruines du ciel antique, qui le peuplent, qui l’animent de leurs souvenirs et de leur tristesse. Bref, ma bonne

volonté d’artiste 6t naufrage, et vint échouer au pied des moulins à vent de Gentilly.

Tout cela, pensai-je aloi’s en me réfugiant au sein d’un avenir fantastique, peut devenir avec les siècles de la poésie et de l’histoire. Quelque jour peut-être, quand le sceptre de la civilisation sera tombé des mains de la France, quand Paris, comme Rome, ne sera plus que ruines et que solitude, quand notre jour enfin sera venu, et que les cavaliers inconnus des steppes lointaines abreuveront leurs chevaux dans la Seine et dresseront leurs tentes sur ses bords, alors peut-être quelque enfant d’une civilisation nouvelle , né dans ces forêts, dans ces savanes américaines métamorphosées en cités et en moissons , viendrat-il, voyageur curieux, errer dans ces tristes plaines; peut-être y cherchera-t-il sous l’herbe les vestiges de toutes ces choses si vulgaires aujourd’hui , érigées alors en monuments; plein de la religion du passé, peut-être interrogera-t-il d’un œil ardent ces froides reliques, comme nous fouillons, nous, d’une main savante, la cendre de Pompéi et les laves d’Herculanum.

Puisse la campagne de Paris rester la plus plate

du inunde si elle doit jamais acheter la poésie à

ce prix !

Ce sont là, grâce au ciel , des catastrophes improbables et loin de toute prévision ; le sombre pessimisme du désespoir peut bien y fixer quelques instants sa pensée dans des vues personnelles de consolation ; mais il ne réussira jamais à y fixer l’attention du monde , parce que , ardent joùteur, le inonde refuse de s’aller détremper pendant la lutte, en ces lugubres contemplations.

L’histoire ne nous parle que d’un peuple qui ait porté dans son culte et dans ses monuments la conscience de sa destruction : c’est le peuple étrusque , nation silencieuse et solitaire dont la kiliade fatale s’accomplissait sur terre sous l’irrévocable loi de la destinée. Mais le peuple de France n’a pas l’humeur si triste ; quoiqu’il glisse sur tout , et qu’en tout il se hâte comme si tout devait lui échapper aussitôt , aucun n’est moins sérieusement préoccupé que lui du néant des choses : c’est même cette contradiction singulière qui constitue la véritable originalité du caractère national , comme individus et comme peuple.

CAMPAGNE DE ROME. ’jS

Déçu donc dans mes espérances et dans mes projets d’idéalisation , je m’en tins à mes souvenirs tels quels , m’abstenant dès loi's de comparer ce qui n’est pas comparable ; et, tout en vaguant dans la plaine de \ anvres , j’envoyai mon esprit en pèlerinage dans la Campagne romaine : noble et mystérieux privilège de l’homme, qui le fait vivre à la fois de plusieurs vies et le met dans la même minute en possession de trois mondes : le passé, l’avenir, le présent.

C’est là, mon ami , c’est aux déserts saturniens du Latium que je vous prie de m’accompagner; il y a là des émotions sup Tieures et des poèmes tout faits. Je vois d’ici votre épouvante. Rassurez-vous; vous n’avez à craindre ici ni l’antiquaire ni l’économiste ; ne voyez en moi qu’un voyageur.

Aussi bien est-ce en sim pie voyageur que j’ai traversé en tout sens et en toute saison la Campagne de Rome. Après avoir vu la neige tourbillonner au vent d’hiver sur les collines d’Agylle et de Palidoro , blanchir Fidènes et le Mont-Sacré , j’ai vu le printemps renaître aux virgiliennes prairies de Lavinie et d’Ardée, sous le myrte homé-

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rique du tombeau d’Elpénor; j’ai vu les moissons dorées se bercer au soleil ardent du lion dans les champs de Gabies, et tomber aux vallées berniques sous la faucille du montagnard abruzzais.

Mais dans cette mer de souvenirs qui bouillonne en moi toujours prête à déborder, dans ce flux et reflux continuel dont chaque vague m’apporte un site, un nom, quelque cité déserte, quelque champ de bataille silencieux, lequel saisir, auquel me fixei’? C’est un chaos étincelant, mais confus, où tout brille d’un éclat égal, où rien ne se détache, où l’ordre ni l’harmonie ne préside encore ; et je ne vois même pas qu’ils y puissent jamais présider, tant la matière dépasse, par sa grandeur et son abondance, toute règle et toute mesure.

Ce n’est pas que la Campagne de Rome frappe chaque voyageur par les mêmes côtés , et qu’elle éveille chez tous des émotions semblables; j’en ai entendu un, par exemple, homme d’esprit d’ailleurs, la comparer à la Beauce. Il n’y avait vu que du blé; et encore trouvait-il la Beauce infiniment plus jolie à cause de ses villages et de ses foires, l’ous les prestiges réunis de l’art et de

l’antiquité sont impuissants à convaincre de pareils hérétiques; je les tiens pour incurables; ce sont les aveugles-nés du monde intellectuel. Ils ont un mérite pourtant, c’est de ne point jouer l’enthousiasme, ni d’affecter, ridicule immense! l’admiration de ce qu’ils ne sentent ni ne comprennent. Il importe bien plus d’étre sincère qu’entendu, et j’aime mieux pour ma part le Turcaret qui avoue ingénument que Raphaël l’ennuie et Michel-Ange encore plus, que le badaud qui va se pâmer à froid devant le Moïse de Saint-Pierre-aux-Liens ou défiler par cœur le rosaire de monsieur le président Dupaty dans les chambres du Vatican. Il est convenu seulement qu’ayant le choix , je ne prendrai pour compagnon de voyage ni l’un ni l’autre.

Quant à nous , qui avons le bonheur de ne pas voir seulementdans les solitudes romainesdii foin et du blé, nous devons nous en féliciter dans l’intérêt de nos jouissances; c’en est une grande, la plus grande peut-être, que cette faculté magique d’évoquer partout l’homme , et de peupler de souvenirs la nature entière. Sans eux , elle est froide et morte. En vain les montagnes déploient-

78 CAMPAGNE DE EOME.

elles leur magnificence , les vallons leurs mystères, les forêts et les mers leur grâce et leur majesté ; il faut l’homme à l’homme : la matière sans la pensée est sans voix , sans âme , elle est vide , et le vide , c’est le tombeau.

I^a forme sans doute a des prestiges et le monde physique des spectacles grandioses ; mais la force occulte qui anime la matière , le balancement éternel desmers, lesoulèvemenl des montagnes, toutes les harmonies , toutes les splendeurs de la terre que nous habitons, dececiel radieux qui nous réclame; la nature en un mot ne se revêt à nos yeux de tant de grandeur et de beauté que parce qu’une intelligence suprême y règne et impose à tout la loi du mouvement et de la vie. Détrônez-la, supprimez-la cette intelligence active et dominatrice, vous verrez ce que deviendront et la matière aveugle et ses formes inanimées. Or, de quelque manière que l’on conçoive cette intelligence, la consience en est dans l’homme , puisque ces phénomènes du monde extérieur, qui nous étonnent ou nous émeuvent, se passent tous en nousmêmes, sous peine de n’être pas pour nous: c’est donc par l’homme que l’homme atteint à l’esprit

CAMPAGNE DE BOME. 79

qui anime et qui féconde toutes choses; il se place lui-même au centre de la création , il y assiste , il y préside pour ainsi dire , il s’associe par la pensée à la pensée créatrice, comme il participe par l’action à l’action universelle.

Ainsi , sous quelque face que l’on envisage le monde physique, à quelque point de vue qu’on s’y place, quelques préoccupations qu’on y porte, et, indépendamment même de toute tradition, de tout souvenir humain, il est impossible à l’homme de s’isoler de la nature; c’est lui toujours qu’il voit dans tout.

Si à la beauté des formes, à la grandeur des paysages; si à ce lien mystérieux , à cette intimité puissante qui nous unit par l’esprit à la création matérielle, vient se joindre encore la mémoire des générations qui nous ont frayé les routes de la terre ; ohl alors l’intelligence est satisfaite a la fois dans toutes ses facultés, dans ses plus douces sympathies comme dans ses plus nobles instincts, il y a plénitude dans l’àme humaine. Or, le désert romain réunit en lui toutes ces conditions. Conquis jadis sur les mers par les vokans, le Latium est empreint à la fois d’une

CAMPAGNE DE BOME.

grâce et d’une majesté que rien n’égale, et l’homme y est partout; sa pensée se survit, immortelle, dans les ruines; l’humanité comme la nature y a laissé des monuments de tous ses âges.

La géologie nous ditquela Campagne de Rome fut primitivement et bien avant les époques historiques un golfe delà Méditerranée. A en juger par l’amphithéâtre des monts qui l’enferment, ce golfe devait avoir, du mont Cacume au mont Cimino, de Terracine à Cività-Vecchia , la longueur des trois baies réunies de Gaéte, Naples et Salerne, et à peu près la même forme et la même profondeur. Les flots battaient les montagnes des Etrusques, des Sahins, des Eques , des Volsques, et , se précipitant entre ces deux dernières chaînes, au fond de la longue vallée des Herniques, formaient à l’orient un petit golfe dans le grand. L’Anio tombait alors en cascades dans la mer, du haut de ces mêmes rochers où brillent aujourd’hui les clochei’s de Tivoli et qu’inondent encore les cascatelles; le Tibre y entrait un peu au-dessus du mont Soracte.

Le Soracte lui-même au nord, et au midi le mont de Circé, isolés l’un et l’autre et calcaires, se

CAMPAGNE DE HOME. 8l

dressaient comme deux ilôts , ou plutôt comme deux écueils, du sein de l’Océan, marquant déjà, même avant l’existence des terres, les limites futures de ce Latium appelé à de si hauts destins. Le dernier, celui de la magicienne de Colchos, fit long-temps partie de l’archipel voisin de Pouza et de Vandotène, et c’est comme d’une îlequ’Homère en parle. Du temps de l’Odyssée, les marais Pomptins étaient encore inondés; ce furent les dernières terres latines abandonnées par les eaux; et les volcans mêmes ne semblent pas les avoir atteintes.

Création toute volcanique, le mont Âlbane, avec ses larges ramifications , paraît avoir surgi plus tard du fond des mers. La plupart des autres cimes de la Campagne romaine, excepté peutêtre le mont Mario, qui est de formation marine, sont de même nature, et semblent se rapporter toutes à des époques postérieures.

Nul historien, nulle tradition n’a conservé la mémoire des temps où brûlaient les volcans neptuniens du Latium , c’est à eux pourtant qu’il doit son existence. Les traces s’en voient à chaque pas, depuis Ardée (dont le nom même semble un

fi

8a CAMPAGNE DE ROME,

monument volcanique) jusqu’à Veïeset au mont Musino. Plus de dix cratères sont visibles : deux forment les charmants lacs d’Albane et de Nemi; un troisième celui de Gabies; un quatrième, celui de Bracciano : plusieurs autres sont également convertis en lacs ou en marais; quelques uns sont restés à sec, ou ont été desséchés plus tard. La vallée bernique, aujourd’hui Yal-di-Sacco, eut aussi ses tourmentes de feu : les grands courants de lave d’Ànagni les racontent dans leur silencieuse éloquence. Enfin , le Forum lui-même n’est sans doute qu’un cratère éteint. Plusieurs faits naturels ou historiques déposent en faveur de cette opinion : d’abord la disposition presque circulaire des collines d’alentour, leur nature ignée, et, non loin du tombeau de Cécilia Metella, une carrière de laves noires qui ne paraissent avoir pu descendre ni du volcan d’Albaue ni de celui de Gables; ensuite le gouffre historique qui engloutit une partie du Forum et où se précipita Curtius, et enfin les feux souterrains du mont Aventin dans la caverne de Cacus.

Ainsi la nature préludait par des rwolutions terribles aux révolutions plus terribles encore de

CAMPAGNE PE HOMi. 83

l’hupiaiûté, ainsi le destin du monde sordt du sein des mers dans un volcan.

La tradition, je vous l’ai dit et je le déplore, se tait sur ces grandes catastrophes naturelles. Nul œil humain ne contempla-rNil donc du haut des montagnes ces luttes fécondes des mers et des volcans qui enfantèrent le Latium? Nulle main du moins } nul monument ne nous en a conservé la mémoire. C’est aux sciences d’observation à en rechercher péniblement les vestiges; la nature est leur silencieux domaine : l’empire de l’histoire, e’est>^-dire de l’homme, est plus bruyant , et il éveille en moi, je l’avoue, bien plus de sympathies et des émotions plus vives.

Cependant les traditions commencent. C’est le üls d’Amphiaraüs bâtissant Tibiir, d’où naquit Troie; c’est Danaé livrée à l’Océan, comme Moïse, avec son nouveaurné, et jetée par les vents . sur les plages d’Ardée; c’est la sœur de Médée , la magicienne Ci rcé, métamorphosant eu brutes immondes les cotnpagnons d’Ulysse; ce sont les Aborigènes , autochtbones fantastiques , nés des arbres mêmes ; ce sont les Cimmériens , ces mystérieux Kimris vêtus de peaux comme le sont

CAMPAGNK DK ROMK.

encore aujourd’hui leurs descendants les pâtres de la Sabine, vivant de lait comme eux , habitant les cavernes de l’Apennin; c’est leur roi Janus; c’est son hôte le Tyrrhénien Saturne, venu d’Asie; c’est l’âge d’or; puis Évandre, Énée, Ascagne, mythes charmants, fables profondes, dont Homère et Virgile ont bercé notre enfance; ce sont les Pélasges enfin , peuplades vagabondes et civilisatrices, dont l’histoire n’est écrite que sur les murs cyclopéens des montagnes où ils élevèrent leurs citadelles.

Et quant à ces murailles colossales, le mont Albane, le mont Algide, pas même Agylle, qu’on dit Pélasge, mais qui ne date sans doute que des dernières immigrations, car il y en a eu plusieurs, pas un lieu volcanique du Latium n’en porte, que je sache, des traces authentiques ; elles ne couronnent que les crêtes calcaires de l’antique pays des Volsques et des Herniques. Cette circonstance ne semblerait -elle pas indiquer, entre les colons pélasges et les volcans du Latium , une contemporanéité que tait l’histoire? Cette idée m’a frappé sur les lieux; comme induction chronologique elle n’est pas

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CAMPAGiSE DE ROME.

indigne peut-éire de rintérèt des antiquaires. La science géologique , en étant venue aujourd’hui à calculer que la prodigieuse masse du Mont-Blanc peut avoir surgi des entrailles de la terre à une époque où le globe était déjà habité, rien ne s’oppose , ce me semble , à ce que les Pélasges (qu’il ne faut pas confondre avec les Hellènes, lesquels sont beaucoup plus jeunes), aient vu brûler les champs latins et naître le mont Albane, phénomènes moins gigantesques et beaucoup plus simples. Ce qui parait au moins démontré, c’est qu’ils durent trouver les marais Pomptins encore submergés.

Tout ce que l’antiquité nous apprend de ce peuple errantest tragique.On diraitqu’une destinée fatale s’attache à lui , et qu’il est comme le Caïn hébreu sous le poids d’un anathème; quelques mots échappés aux chroniqueurs grecs nous disent assez clairement qu’il fut victime en Italie de calamités inouïes.

Mais il est convenu que nous ne ferons pas de 1 érudition; et si nous posons ces questions ardues, nous n’avons pas la prétention de les résoudre. Je me garderai aussi de prononcer dans la

CAMPiGNE DE EOME.

grande querelle qui divise aujourd’hui les historiens de Rome primitive; un des deux can)ps me paraît avoir fait abus du mythe et poussé trop loin le scepticisme et l’orgueil du non ; quant à moi, je me retranche, sur beaucoup de points, dans mon sentiment historique individuel , et je me suis fait un passé à mon usage , un système ad hominetfi. Que Romulus et Nunia aient ou non existé, que ce soit de la fable ou de l’ histoire, ce n’en est pas moins de la poésie , et la vue des lieux prête aux faits un charme tout nouveau, une fraîcheur qu’ils n’ont jamais eue sur les bancs poudreux du collège, de cet antre obscur et malsain oii l’on trahit à l’envi l’enfance, étouffant sa spontanéité vierge et candide sous un fatras pédantesque , saturant d’erreurs et de puérilités son ardeur avide de vérité et de science. A Rome , grâce à Dieu , on secoue toute cette poussière aride; on dépouille le vieil enfant pour renaître homme nouveau.

Comme vous n’entendez pas, ni moi non plus, qu’à propos de la Campagne de Rome nous fassions un cours d’histoire romaine, je passe outre. Ce n’est pas , mon cher ami , que je n’eusse un

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vrai plaisir à vous servir de cicerone dam la sainte ville des ruines et des morts, et à vous promener du tombeau des Scipions au -Yélabrei du Capitole au Palatin, tant ces vieux souvenirs républicains ont pour moi d’attraits. Mais il ne doit s’agir ici que de la Campagne , et je rentre dans mon rôle de voyageur.

Je vous prie donc de sortir avec moi par la porte de Saint-Jean-de-Latran. Vous vous inclinerez en passant devant la basilique d’or, aurea basilica , urbis et orbis mater et caput ( 1 ) , et devant l’obélisque du soleil , élevé à Thèbes il y a trente siècles , relevé ici par Sixte-Quint. De là vous contemplerez la plus belle vue de Rome sur le désert, dont les lignes majestueuses, les aqueducs rompus, mais debout, les voies antiques bordées de sépulcres , vont expirer , au pied des monts Albains , tout brillants au soleil de villes et de villas. Descendus enfin dans la Campagne et sur la voie Appia, reine des routes, regina viarum, nous laissons de côté la basilique de Saint-

(i) Ce sont les titres de la basilique de S.aint-Jean-de-Latran, le premier des temples de Rome et de la catholicité. Douze concile» 5 furent célébrés.

CAMPAGNE DK HOME.

Sébastien, où est l’entrée des catacombes, le prétendu vallon d’Egérie , qui ne fut jamais là , le temple de la Fortune des femmes, Fortuna muliebris , qui est d’une authenticité douteuse; et, sans nous arrêter à tous ces pompeux baptêmes des antiquaires romains , nous gagnons tout d’une haleine Albane, Aricie , et leurs bois délicieux. Après avoir salué en passant Albe-la- T.,ongue , convertie en monastère , admiré le lac de ISémi , si élégamment nommé Spéculum Dianœ , miroir gracieux où le chevreuil du mont Artémise vient se mirer au clair de lune , nous commençons à gravir le mont Cavo ou mont Albane , mons Albanus, Ida latin d’où les dieux de Virgile aimaient à suivre les combats d’Enée et des Rutules. Le couvent de Passionistes qui le couronne , et que nous apercevons déjà par échappées à travers les châtaigniers , fut le temple de Jupiter-Latial, rendez-vous solennel, sanctuaire auguste où les nations latines célébraient, sous le patronage de Rome, leurs grandes Fériés; où la jeunesse romaine suivait, en chantant des hymnes, en jouant des flûtes, le consul qui les présidait ; où enfin , si l’on en croit Porphyre, on

CAMPAGNE DK ROME. 89

immolait chaque année un homme à la féroce idole de ces bois ténébreux. Ce sentier étroit et poudreux qui nous mène à l’humble cloître est la Voie Triomphale, via triumphalis, par où. Te Deum antique, les triomphateurs venaient, en son temple superbe, offrir au dieu du Latium {Latialis) leui’S actions de grâces et leurs premiers sacrifices.

Nous voici au faite, retournez-vous et re-

Isolé au milieu du désert aride et nu, le mont Albane, qui nous sert maintenant de piédestal , surgit de la plaine comme un immense écueil de verdure; car la cendre des volcans est féconde, et depuis long-temps de somptueuses forêts dérobent aux yeux de l’homme les ruines de la nature. Renflée par les côtés et rétrécie par les deux extrémités en forme de losange, la grande masse volcanique dont il occupe le centre est tout-àfait détachée des monts volsques de Cora et des monts èques de Palestrine, qui tous nous dépassent en hauteur ; de larges plaines l’en séparent, et vous savez déjà que ces derniers sont calcaires. Le mont Albane, dont neuf villes couvrent les

go CAMPAGNE DE ROME,

ûancs , est la plus haute cime de l’ile où nous sommes , mais n’est pas la seule ; trois rivaux, les monts Algide, Ariane et Artémise, se dressent en demi-cercle autour de lui. Les collines de Tusculum courent plus bas au nord : celles-ci sont peuplées, ceux-là voués à la solitude. Ce massif isolé et montagneux formait le territoire des antiques Albaiiis, qui y avaient leurs villes et leurs forteresses; les Romains, leurs vainqueurs, le couvrirent plus tard de maisons de plaisance. On y voit à chaque pas les ruines des unes et des autres.

Haut d’environ mille mètres , le mont Albane est le belvédère de la Campagne de Rome. De là on la lit comme une carte, et pas un détail n’écbappe à l’œil. Il serait trop minutieux et trop long d’en énumérer une à une toutes les parties : contentons-nous d’une vue d’ensemble.

Remarquez d’abord que , d’ici , la Campagne de Rome a la figure d’une longue pyramide couchée, dont la pointe, tournée au midi et tronquée, est formée par le mont Cacume et le mont de Circé, la base, par la chaîne du Cimino, qui courtdel’ Apennin àlaMéditerranée, et qui ferme

CAMPAGHB DE ROME. gt

l’horizon au nord. Des deux lignes latérales , l’une, celle de l’est, est formée par les chaînes successives de Pipemo et de la Sabine, qui ne sont que des rameaux de l’Apennin , et qui séparent les plaines de Rome des AbniZzes napolitaines; la ligne occidentale est tracée par la mer. I^e Tibre entre dans la pyramide par l’angle oriental ; il court en serpentant du nord à l’ouest, et, après avoir reçu sous le Mont-Sacré, l’Anio venu de la Sabine par Tivoli , il baigne le pied du Palatin et de l’Aventin, se bifurque à son embouchure pour former une île, et entre enfin dans la Méditerranée par deux lits égaux. L’autre angle, celui de l’ouest, est formé par les dernières pentes occidentales du Cimino qtii vont expirer à la mer, un peu au-dessus de Cività- Vecchia, sous Corneto. L’aire de ce gigantesque triangle n’a pas moins de treize cents milles carrés. Œil de la chrétienté, comme elle l’était déjà du monde antique, Rome, la ville étemelle, en occupe le centre comme l’œil symbolique de l’éternité dans le triangle égyptien.

Telle est la configuration géographique, ou , si vous voulez , géométrique de la Campagne de

CAMPAGNE DE KOMK.

Rome ; mais je me hâte de rectifier un point de ma description, propre à jeter dans l’esprit des préoccupa tionserronées.Qni dit triangle, dit lignes droites; or, la ligne droite emporte je ne sais quelle idée de roideur et de dureté dont il faut se dépouiller ici ; car si les lignes de la pyramide sont droites dans leur direction générale, elles sont modifiées d’un côté par mille baies, mille promontoires, par tout ce que la mer a de grâce, de mollesse dans ses courbes et ses sinuosités; de l’autre, par les vagues des montagnes qui ondoient à l’horizon comme un autre océan, plein aussi de grâce et de majesté.

Vues de la mer , les terres latines s’élèvent en plans successifs, des côtes aux monts de la Sabine; nous occupons ici l’un des gradins supérieurs de l’amphithéâtre: le premier est formé par la chaîne volcanique des collines d’Ardée, qui est à nos pieds, et par celle de Palidoro et d’Agylle qui en est la continuation au-delà du Tibre; du point où nous sommes, les degrés intermédiaires disparaissent , et tout parait plaine.

Jetons maintenant un coup d’œil rapide, et à vol d’oiseau , sur le vaste panorama qui nous

CAMI’AGiNK DE HOME. g3

environne, et pour en faire plus commodément le tour, prenons pour point de départ le sommet occidental de la pyramide, le mont de Circé, Monte Circello ; nous savons déjà que c’était autrefois une île , aujourd’hui c’est une presqu’île aiguë opposée à la fureur des flots d’Afrique qui menacent éternellement d’envahir le désert, et se brisent éternellement contre le promontoire défensif.

Cette grande plaine déserte , quoique fraîche et verdoyante, quî du lac deGiuliano (encore un cratère éteint) se déroule à nos pieds jusqu’à la mer, comme une autre mer de verdure, c’est le bout de la pyramide latine, ce sont les marais Pomptins. Antique séjour de ces Volsques vaillants, dont les cimes ardues et crénelées se dressent à l’orient et l’enferment entre leurs rochers formidables, cette plaine est maintenant le royaume du mauvais air. Des ving-deux cités qui, selon Pline, y fleurirent, il ne reste pas une trace; la fièvre y règne seule; de larges et profonds canaux la sillonnent en vain pour l’assainir. Des quatre grands fleuves qui la creusent j)lus |)rofondément , l’un est l’antique Nymphée, au

bord duquel fut tué, par un tribun adolescent, un géant gaulois (i), l’autre est l’Aniasène. C’est près de là, dans un grand bois de lièges, qu’était cachée aux yeux du inonde la vieille abbaye trappiste de Fossa-Nuova, où expira saint Thomas d’Aquin, ce génie supérieur et profond queradmi' ration du moyen âge avait baptisé l’Ange de l’Ëcole (a). Au bout de la plaine est Terracine, la célèbre Anxur; serrée entre les bases du mont Cacume et la mer , cette ville est comme la clef

(j) Ce couibst wugulier, qui rappelle celui du jeuae pâtre David contre le {jéant Goliath, eut heu à la bataille de Longula, l’an de Rome 406 . Il est curieux à lire, et fort bien raconté parTite-Live

(liv. VU, chap. xix).

( 2 ) II se reudait de Fondi au concile de Lyon quand la mort le surprit là. Villani et quelques autres historiens ont écrit qu’il avait été empoisonne par le roi de Naples, Charles I*' d’Anjou, qui faemblüit de le voir parvenir au trône de saint Pierre. Le monarquc avait, dit-on, profondément outragé le saint dans la personne de sa sœur. (Voir les Annales de Quétif, du 1*. Torrone, M. Echard, etc.) J’ai compulsé au monastère du Mont-Cassin un manuscrit de Dante du x)v' siècle (ooui dans les archives 5ia), qui porte des notes marginales dont l’une dit explicitement la chose. Elle est sur ce vers du vingtième chant du Purgatoire : Carlo vtnne in halia, etc., et ainsi conçue ; Jtetn fecit ventnari sanctu^t Tliomasium tf Aquino in abbatia Fosse-Nave inCampania, ubi hodiè ejus corpus jncet; et hoc ficit timendo ne ad papatum veniret. Le corps du saint fat Uoosporté à Toulouse en i36y.

CAMPACNE DE BOME. g5

de ritalie méridionale; là commencent avec le royaume des Deux-Siciles et les bois d’orangers tous les enchantements des élysées napolitains. La ceinture bleue qui se marie si harmonieusement avec l’or suave du couchant est la mer Tyrrénienne, ceinture du désert.

Toute la plage de la Campagne romaine, sur une étendue de plus de cent milles, est coupée symétriquement par trois baies à peu près semblables, longues, peu profondes, également inhabitées et frappées de malaria.

La première s’arrondit du promontoire de Circx^ à celui d’Antiuin, dont l’ancien nom se retrouve dans le nom moderne de Porto d’Anzo, mais où la Fortune n’a plus de temple; elle est bordée d’abord par les vastes lacs ou étangs de Paola , au bout desquels la petite église de Saintiiodré-des-Chasseurs a remplacé les bains et la villa de Lucullus , puis par une longue et majestueuse ligne de forêts vierges dont nous pouvons suivre d’ici les larges ondulations et les replis mouvants. Peuplés de buffles , de sangliers et de loups, digues hôtes de ces solitudes empoisonnées, ces bois sauvages sont à pleine traversés de

g6 CAMPAGNE DE HOME,

loin en loin par quelque chasseur égaré ou quelque pâtre maigre et farouche. Entre ces dunes boisées et la mer , s’élève le long des grèves et se continue de l’une à l’autre frontière une chaîne de tours de garde, destinées à protéger les côtes contre les corsaires d’Afrique. La plus forte, celle qui nage en ce moment dans les pourpres du soir, est Astiire , lieu néfaste , d’où le dernier orateur de Rome et le dernier roi Souabe de Sicile, Cicéron etConradin, partirent tous les denx pour aller tomber, l’un à Forraies, sous le poignard des Triumvirs, l’autre à Naples, sur l’échafaud de Charles d’Anjou. De là à Antium, la plage est hérissée de petits coteaux, la plupart nés des ruines entassées de toutes ces villas royales, regiœ moles J qui la peuplaient aux jours de la splendeur romaine, et dont les fondements sousmarins ondoient vaguement au fond des flots bleus , comme le palais fantastique des Ondines ou du roi des Aulnes.

Nous voici parvenus à la seconde baie, qui d’ici se prolonge jusqu’au cap d’Ostie, formé par les dépôts du Tibre ; c’est la moins profonde , la plus déserte, la plus classique. Là fut le champ de

campagne de home. ()7

bataille d’Énée et ceux de la République romaine au berceau. Voilà Ardée, capitale de Turiius, aujourd’hui bameau de maVaria peuplé de fantômes; plus haut fut Corioles, qui baptisa Coriolan ; plus loin Lavinie; plus bas Laurente , où les rois aborigènes avaient leur cour, Saturne ses bois sacrés, Lélius, les Scipions et Pline leurs maisons de campagne. Vient enfin Ostie au bord de son grand marais pestilentiel , Ostie, où débarquèrent successivement et les Troyens fugitifs, et les galères triomphantes des vainqueurs de Carthage, et, dix siècles plus tard , les Maures d’Afrique, dévastateurs impitoyables, qui vengèrent sur la Campagne de Rome et sur Rome ellemême l’antique affront de leur sancétres. Ruinée par eux, Ostie n’a plus de flottes, plus de port , plus d’hommes; c’est, comme Ardée, un désert où l’on meurt de fièvre et de faim. Ce fleuve jaune et lent, qui baigne son cadavre, est le Tibre; ce delta en miniature qu’il enlace comme de deux fils d’or, l’île sacrée d’Apollon. Si , comme l’aventureux Énée, nous remontons le Tibre, nous trouverons, non plus les huttes d’Iivandre sur le Palatin, mais Rome debout sur les sept

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«oiUaes, et U Ço^pple id|i rivale du

mont Mario, dont Je» <^pnè(s )'oml»ragent. Bempntons eneore , ypiei U jonptton du Tibre et de i’Ânip{ arrosée par )p sauflant Allia, la spacieuse presqu’île qui dq ffiont Sacré se déroule entre les bras des deux deuv^ jusqu’autt monts sabins dpCornipiilum et de Caroéria, est, comme le reste, un désert mortel : là pourtant furent IVpmente et Fidènes, Crustumère et Fieuléat la villa de Séuèque, celle dp Fgpu pp sc t»a ÎJérpp, celle pù mourut dans l’exil la reine de Faimyre ; trpp dp cib's enfiu, trop de noms fameux pour qu’on puisse les citer tous, Eij'^çà de l’Anio , même rjcbesse de noms et de spuveuirs. t^s Sicanicns et (labiés labourèrent tour à tour ces cbamps arides j et plus près de £lome s’éleva Collatia, qui fut le tombeau de Eucràce et le berçpau de la république..

Regagnons )a côte , passons le ïibrp ; nous smumes en Étrurip. Comme vous le savez, le dmjve-foi formait priiiiitivemeut la limite des deuît peuplas rivaux, dont les destins furent si divers. C’est là, upn loin du vaste étang de Maccarèse, que commence la dernière et la plus profonde d^ trois

baies ; celle-ei échancre les terres en arc régulier, et va finir <in peu avant CivitàrVecchia , au eap Linaro. La tour Chiaruecia en marque le terme, et Pyrgos, l’antique port d’Agylle, en occupait le centre. Resserrées entre le fleuve et la chaîne du Cimino, quatre grandes tribus de la famille étrusque s’échelonnaient jadis en autant de bandes parallèles, de la mer au Soracte. Venaient d’abord les Cérites, nation maritime, dont Gère, la capitale, servit de refuge aux vestales, lors de la prise de Rome par les Gaulois. Bien des siècles avant y régnait Mézence. Au-dessus des Cérites florissaient lesVéiens, qui donnèrent à Rome deux rois. Ce filet d’eau qui brille au soleil du soir, et qui tombe dans le Tibre comme un ruisseau de sang, est le fleuye Créinère, therinopyles des trois cents Fabius; ce cône isolé dont il descend est le mont Musino , production volcanique comme le mont Cnvo; ce vaste lac circulaire qui semble au pied est le cratère éteint de Bracciano, l’antique lacus Sabatinus. Plus haut que les Véiens, vivaient les Capénates et enfin les Falisques , qu’ombrageait tous deux le pic isolé du Soracte, aujourd’hui moBtOreste, qu’un vers d’Horace a

OAMPAGNK 1>K ROME.

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