‹ Campagne de RomeChapitre 7 sur 12 · C.àMPAGÎKk bk hOME · texte numérisé non relu

C.àMPAGÎKk bk hOME

sourire épanoiii du ttiatib Vé^meil , ces splendides clartés du midi , tous ces airs de jeunesse et de fêtes conviennent-ils à ton grand âge et à ton adversité? Dans l’infortune on prend le deuil. Mieux vaut jK>ur toi dans ton affliction le soir et sa mélancolie, le crépuscule et ses demi-teiiites; mieux valentces nuits trop courtesdontia pudeur voile au moins ta nudité. Que t’aura sefvi, reine déchue, d’ensevelir ta honte et ta vieillesse dans la solitude, si le soleil, impitoyable témoin des vicissitudes humaines, vient chaque jour insulter par ses pompes â ta misère , comme si chaque jour il te venait demander compte de ton passé ?

Va, c’est en vain qu’il illumine encore la Coupôle du Vaticali ; le Vatican fut l’étoile du monde, il ne l’est plus} le monde en cherche une autre, il a l’œil sUr d’autres cieiix; comme Gama , il doiible le cap. La basilique papale est , comme le reste, urie ruine, Une riliiie encore debout coniine les Pyramides, et presque, letir égale en grandeur, en majesté , mais c’est une ruine aussi bien qu’elles , se dressant comme elles dans la solitude; basilique funèbre desservie au désert par des ombres.

Ç4¥^AUKE IH; HQÜIIi. l3g

^oiues à I 9 robe 4e burii, prélftts k collet# 4« soie, cardinaux à la t<^ de pourpre, tous çe# prétres-rois de la cité sainte ne sont-ds pas tous^ en eüfet, comme les consuls, les sénateurs, les tribuus, des ombres du passé? ('.es chants sacn^ qui ravissaient nos ancêtres; cette parole jadis vivante qui enfantait des armées , qui conquérait des royaumes ; la poésie des images, l’esprit des symboles , la sainteté du temple , les pompes des cérémonies, tout cela est du passé; et le grand pontife même, sous sa tiare infaillible, n’est que le dernier écho d’une voix puissante , mais éteinte, le dernier reflet d’uii flambeau radieux, mais éteint comme elle.

Les efforts combinés de la science et du temps ont dès long-temps sapé le vieux dogme papal ; idole aux pieds vermoulus, il a fléchi sous leurs coups, mais l’esprit survit à la lettre, et, si le dogme est mort, la fpi ne l’est pas; phénix éternel, elle ne peut pas mourir. Transfuge de borne et des sacristies, elle ne l’est pas du monde; elle trouve un temple au cœur de chaque homme, et dans chaque hontme (ui prêtre. Mais autant de prêtre# , autant de mites; et l’anarchie

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CAMPAIÎNK DH HOMK.

règne encore dans les croyances. Cette anarchie même doit enfanter l’unité. Des dogmes dispersés surgira tôt ou tard le dogme suprême qui les ralliera tous dans une grande synthèse, parce que tons ils les contiendra ; et des fragments épars de tous les temples, s’élèvera le temple unique, le panthéon jeune et auguste qui réunira sur le même autel tous les dieux errants de l’humanité.

Travaillé de malaise et de je ne sais quelle vague inquiétude, le monde attend quelque chose. Il souffre, mais il espère. Le joju* approche peutêtre, car déjà bien des Sj)artacus sont morts, où paraîtra le Christ, homme ou peuple, qui doit, non révéler, mais constater la religion nouvelle. Puis viendront des saint Paid j>our la prêcher, pour la ré])andre; un Constantin, un Grégoire pour l’asseoir sur les trônes du inonde; des Dante et des Milton pour la chanter; des Raphaël pour en peindre les martyrs et les saints; un Michel-Ange pour les tailler en marbre et pour élever dans les deux la grande basilique des nations.

Mais où viennent de m’entraîner encore et Rome et sa Campagne et son Vatican? Toujours

flAMPAONli; DK ROME. l4l

dans le passé ou dans l’avenir , jamais dans le présent; je retombe sans cesse, et malgré moi, de la tiatiire à rhomine. C’est de la nature pourtant que je voulais vous entretenir, et à peine vous en ai-je dit quelques mots. Maintenant il est trop tard; les dimensions de cette lettre sont telles qu’il faut la clore; semblable à ces avocats qui se noient dans l’exorde , je dois me taire avant presque d’avoir abordé la matière. Toutefois c’est moins ma faute que celle de la matière même. Il en est de ce sujet comme des pays de montagnes: en gravit-on une, dix autres se présentent, et pinson monte, plus l’horizon s’étend. Une autre fois, mon cher ami, je vous ferai monter moins haut; après avoir contemplé la Campagne de Rome au point de vue historique, nous la contemplerons au point de vue réel , la prenant cette fois telle qu elle est aujourd’hui avec ses pâtres nomades , ses troupeaux libres , ses moissons gigantesques , ses vastes métairies , son agriculture enfin et sa misère, aussi grandioses l’une et l’autre que sa nature et son histoire; car là tout est grand.

A M. S»ànt««Beuve.

Ce que j’ai à vous dire aujourd’liui , mou cher ami , et je me suis lié dans ma précédente lettre, ne se rapporte plus directement ni à l’histoire générale de l’humanité ni à l’histoire particulière de la Campagne de Rome. C’est le désert romain, tel quel, que je me suis engagé à mettre sous vos yeux, et c’est ce que je vais essayer de faire.

Mais d’abord permeltez-moi de définir un mot

lo

CAMI>A(;^K DK. HOMK.

qui est déjà venu, qui iTvioiidra bien des fois encore sous ma plume et qui est mal compris eu France, c’est le mot maremmes : il ne vient point de marais, comme on le croit vulgairement, mais de Titalien nuire , rner; et ce nom est commun à tout le littoral de la Poscane, de l’ Arno à la Fiora, et à toutes ces côtes méditerranéennes de l’Etat romain avec lesquelles nous avons déjà fait connaissance. Les Maremmes se développent donc le long de la mer Thyrrhénienne sur une ligne de prés de cent lieues; et ces cent lieues sont bien certainement, avec la Calabre, ce qu’il y a en Italie de plus pittoresque et de plus grandiose.

Les Maremmes sont frappées de malaria dans toute leur étendue. Ce fléau tient-il à un dégagement de gaz méphitiques, à la constitution chimique du sol, ou à un diséquilibre général de l’électricité, c’est ce que je ne saurais vous dire; cette force occulte et meurtrière de la nature, qui se répand au loin comme un fluide invisible et qui tue comme un insaisissable poison , est un mystère pour la science elle-même ; découragée par mille conjectures, par mille hypothèses détruites une à une par les faits, elle a

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rendu le« armes. Je les rends avec elle» et me retranche 4 comme par le passé, dans mou rôle de voyageur.

Vous aurez sans doute ouï dire et lu dans maints voyages que les Maremmes n’étaient qu’un désert stérile: Elles sont bien en effet un désert six mois de l’année; mais elles sont si peu stériles qu’il n’y a pas peut-être en Europe un sol plus riche et plus productif. C’est un pays de grande culture, où, comme chez les Hébreux, on laisse reposer les terres pendant plusieurs années; voilà ce-qui trompe les voyageurs de passage; ils prennent des jachères pour des friches, et s’en vont criant d’un bout à l’autre des deux mondes que la Maremme ne produit rien, tandis ^ qu’elle nourrit la moitié de l'Italie.

C’est là qu’il faut aller, si vous êtes curieux de voircent charrues attelées chacune de deux, trois, jusqu’à quatre paires de bœufs sauvages labourer de front un champ de plusieurs lieues. Telles semailles, telles moissons. Déchirées par de si puissants moyens , les terres saturniennes ne sont ni rebelles ni ingrates, et leur sein fécond ne s’ouvre pas en vain. Quand vient le temps de

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la récolte, le fleuve des moissonneurs descendus des montagnes inonde la plaine , et la solitude est tout d’un coup peuplée comme par enchantement. C’est là encore une des singularités de ces champs illustres, que tout y est brusque, imprévu, et que l’art des transitions y est pour ainsi dire inconnu : le matin une jachère immense, le soir un champ cultivé; aujourd’hui un champ blond d’épis, demain encore une jachère aride. Il en est à peu près de même de tous les sols à grande culture; mais nulle part les contrastes ne sont aussi frappants, et les steppes d’Italie n’ont point d’ émules.

Il faut que je vous raconte une moisson romaine. C’était à la lin de juin. Parti avant le jour de quelqu’une de ces tavernes immondes, seul abri qu’offre le désert aux pèlerins de tous les cultes et de tous les pays qui traversent la campagne auguste, je marchais seul aux lueurs de Vénus, qui glissait radieuse encore, quoiqu’en fuite , à la crête blanchissante des collines. Une alouette chantait, mais si haut qu’on eût pris son chant pour le dernier soupir de quelque liarmonie céleste. Cependant éveillée par le crépuscule , une

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cloche lointaine se mit à sonner matines; mais pas une voix humaine ne lui répondait, et je ne sais d’où partait la sienne, car nul village, nul couvent n’était visible. Émanée de l’air, comme le cri de l’alouette , elle se mariait avec lui dans l’espace.

L’aube blanchit, l’aurore rougit à son tour, et le soleil enfin parut, imposant à la fois silence à l’airain des clochers et à l’oiseau du crépuscule. Je vis alors des tentes étinceler au loin dans la plaine comme un camp. Une grande multitude ondoyait alentour; je ne sais quoi de luisant scintillait au soleil. Fitait ce une armée campée dans la solitude? C’était une armée de moissonneurs, qui pour épées brandissaient leurs faucilles.

Je fus repoi'té tout d’un bond par ce coup de théâtre au vieux Booz, à la jeune Rutb, a toutes ces scènes patriarcales d’Israël , dont je retrouvais une image à la porte de la cité papale. J’approchai : l’illusion s’évanouit devant une réalité, hélas! bien peu patriarcale, car rien ne l’est moins que la Campagne de Rome.

Ce qni me frappa tout d’abord et m’attrista

ppôfoiidément, c’est le silence des moissonneurs. Chacun faisait sa tâche en mercenaire; pas un chant, pas un rire n’égayait l’ouvrage. Quelle différence avec nos moissons! Quelle gaieté chez nous dans les rangs des travailleurs! Quels rires à midi sous les tilleuls qui ombragent le repas champêtre ! Et quand le soir ramène aux granges du village le char pliant sous les gerbes et couronné de rubans et de fleurs , que de cris , que de chants, quelle joie dans l’air! Les chansons, j’en conviens , ne sont pas poétiques , ni la musique harmonieuse; les voix des chanteurs ne sont même pas toujours d’accord; mais leur franche gaieté met en train , et le cœur s’épanouit d'aise à leurs concerts rustiques, comme le poumon se dilate à l’air léger des montagnes.

Ici au contraire le cœur se serre. Tout est si morne , si muet , que je croyais voir les esclaves d’Appius ou de Lucullus moissonner, sous le bâton, le champ du maître. Le sort de l’esclave romain pouvait-il être plus misérable que celui du paysan libre qui a hérité sa place au soleil du Latium? Il l’était moins. L’avenir de l’esclave et son pain étaient assurés ; il avait dans le chef

de famille, dans le pater/(n?7i/üi.y nnXieiiw , un protecteur-né qui à la vérité l’exploitait, mais qui du moins le nourrissait et l’élevait parfois au rang d’affranchi. Aujourd’hui le prolétaire est exploité comme l’esclave, et de plus il meurt de faim. Que la vérité est lente à détrôner l’erreur et la justice à porter ses fruits!

Nos moissonneurs pouvaient être huit à neuf cents, hommes et femmes, et pas une voix, pas un souffle ne s’échappait de cette multitude : on n’entendait que le bruissement des javelles et le cliquetis des épis sur les faucilles. J.es travailleurs étaient rangés sur une ligne, et les alguazils à cheval (caporali) les surveillaient le bâton à la main , pour les exciter à l’ouvrage. Si quelque jeune fille (car il y en avait là plusieurs, déjà flétries et vieilles avant l’âge); si , di.s-je , l’une de ces pauvres victimes succombant à la fatigue et à la chaleur, se reposait un instant , un mot dur et grossier des bourreaux la rejetait dans le rang, et sa jeune tète se courbait en silence sous l’ardeur du soleil. Un sourd murmure d’indignation grondait parfois dans l’armée révoltée de tant de brutalité, un geste menaçant y répondait, et tout

CAMl'AGiVE DE HOME.

se passait sans orage. Le bâton pourtant n’est pas toujours oisif.

J’étais monté, pour contempler cette scène, sur un petit tertre en pain de sucre , couronné par une de ces tours féodales dont la Campagne de Rome est hérissée. Un chapiteau corinthien de marbre blanc était au pied; je m’assis dessus. La tour crevassée menaçait ruine au-de.ssus de ma tête , et je pouvais presque toucher de la main le clocher d’une petite chapelle située plus bas au bord du chemin. De ce point élevé je ne perdais rien de cette moisson gigantesque , scène imposante dans sa tristesse , poétique dans son silence; le mouvement uniforme et symétrique de ces deux mille bras avait je ne sais quelle puissance magnétique qui me captivait malgré moi , qui m’absorbait tout entier. C’était comme une fascination; je ne pouvais détacher mes yeux de la longue ligne mouvante des moissonneurs.

Un bruit lointain rompit le charme. D’autres moissonneurs s’avançaient sur la route au son de la cornemuse. Ceux-là avaient fait leur besogne et s’en retournaient joyeusement dans leurs montagnes; lesMaremmes ont si peu d’indigènes que

Digitiz- ‘ , Cioogl

les bras y manquent pour tout , et le blé y sécherait sur tige si les montagnards de la Sabine, de Lucques et des Abruzzes ne descendaient chaque année pour le faucher. Ci’ est à ces mercenaires étrangers que sont abandonnés tous les soins de l’agriculture; ils labourent, ils sèment, ils moissonnent, et seuls ils président au gouvernement des troupeaux.

Aussi bruyants, aussi gais que leurs frères étaient mornes et silencieux, les nouveaux-venus étaient des Abruzzais, tout joyeux de regagner leur chaume natal. Ils cheminaient en désordre, chantant et dansant au son des cornemuses. Comme les sonriaillères des Alpes marchent en tète du troupeau avec leur grosse sonnerie, les musiciens, vêtus de peaux, comme les Cimmériens leurs ancêtres, ouvraient le cortège. L’âpre mélodie de la sampogné montagnarde faisait crier l’air autour d’eux, et la paix du désert en était toute troublée. Arrivés à la chapelle , ils se découvrirent , ils s’inclinèrent tête nue devant un plâtre de la Madone , et m’apercevant sur mon chapiteau , ils me saluèrent d’un hourra retentissant. La tour croulante en fut ébranlée dans ses fondements;

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nichée dans les ruines , une nuée de corneilles fut débusquée par l’effroi , et s’enfuit à tire d’ailes.

Certes, pas un moissonneur païen n’eût osé poursuivre son voyage avant de s’ être enquis avec sollicitude du vol dextre ou sinistre de la corneille fatale; le moissonneur chrétien se recommanda à madame la Vierge, et passa sans même remarquer l’oiseau prophétique, qui pourtant volait à gauche. Autre siècle, autre culte, mais la forme seule a changé. Le peuple romain croyait aux augures, le peuple napolitain croit au sang de saint Janvier : laquelle des deux superstitions a le pas sur l’autre? le progrès ici est-il bien sensible ? Était-ce la peine en conscience que l’humanité vécût, combattît, souffrît dixneuf siècles pour substituer à l’idolâtrie de la corneille augurale l’idolâtrie de la fiole miraculeuse?

Tandis que les montagnards napolitains passaient à mes pieds, en défilant leur chapelet, et en abaissant avec respect leurs chapeaux coniques devant la grossière image, les travailleurs semblaient à peine les avoir aperçus , et ils ne

s’étaient salués ni de la voix ni du geste, quoiqu’ils fussent des mêmes montagnes et peut-être des mêmes villages. On eût dit des écolière qui tremblent sous la férule du pédagogue , en voyant passer des camarades en congé. L’ordre ni le silence ne fut troublé , et les blés n’avaient pas cessé un instant de tomber sous les faucilles.

Quelques traînards avaient atteint le sanctuaire champêtre d’un pas lent et maladif. Leur teint jaune et blafard, leurs yeux profonds et ternes, disaient assez que la fièvre estivale les consumait, et que le poison du mauvais air coulait dans leurs veines. Us s’assirent épuisés, mourants, au seuil de la chapelle, suivant d’un regard douloureux ces compagnons, ces frères, qui les abandonnaient en chantant, qui regagnaient sans eux leur toit et leur famille. Le dulcis moriens reminiscitur Argos me revint en mémoire , et mes entrailles s’émurent d’une grande pitié. Infortunés! chassés de leurs rochers par la misère , ils étaient venus chercher aux Maremmes du pain pour eux et pour leurs enfants, ils n’y avaient trouvé que la fièvre et la mort! Ainsi pour eux s’accomplis-

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sait le proverbe populaire si cruellement vrai dans sa sanglante ironie : . lux M ave mmes on s' enrichit en un un , et Ton meurt en six mois.

Aussi indifférents aux douleurs de leurs compatriotes qu’à leur joie, les travailleurs n’avaient pas plus d’attention pour les souffrances des uns quepoiir les chansons des autres; l’ouvrage allait toujours, les alguazils parcouraient les rangs, et les javelles jonchaient la terre. Les malades seraient morts là sur la place, qu’il n’y aurait pas eu pour eux un regard. On en voit tant mourir qu’on n’y prend plus garde; l’œil se fait à cela comme il se fait à tout. La hèvre n’est qu’une des chances du voyage; c’est une loterie où chacun met; l’im tire blanc , l’autre noir; ceux qui échaj)pent s’en vont en chantant, les autres se traînent et meurent sur les chemins.

Les extrêmes sont mauvais pour le cœur, ils le dépravent; la misère rend égoïste et dur autant que la riches.se : l’instinct impérieux de conservation est trop éveillé, trop irrité par les difficultés du moment, trop préoccupé des incertitudes du lendemain pour s’attendrir aux larmes d’autrui. On a assez de ses propres maux sans

s’appito} er sur ceux du prochain , et il n’est pas vrai que les dangers communs lient toujours ceux qui les ont courus ensemble. Il y a dans la vie des jalousies de malheur comme des jalousies de métier; et il est aussi prudent d’éviter un homme sur sa route de douleur que sur sa route de prospérité.

Or, telle est précisément la condition des moissonneurs de la Campagne de Rome, qu’ils se rencontrent sans cesse sur la même route , et courent la même carrièi’e , les mêmes périls. Et si à cela vous ajoutez l’hahitude qui suffirait à elle seule pour endurcir les natures les plus tendres, et l’amour du lucre, auri sacra famés , cette soif inextinguible qui de.ssèche les cœurs, maisqu'ici le besoin légitime, il faudra bien reconnaître que cette insensibilité qui révolt'*, que cette philosophie d’airain comme le ciel de la canicule, ne sont que trop, hélas! selon les lois de la nature humaine C’est une bien triste réalité, mais qu’y faire? La société ne nous fait pas meilleurs.

La vie de ces hommes est misérable. Nés sur les rochers de l’Abruzze, ils les déchirent en vain pour leur arracher quelques épis dont le fisc leur

vole la moitié : force est bien d’émigrer. A époques fixes ils fondent j)ar nuées sur les Maremmes , affrontant la fièvre et la mort pour quelques écus que tous ne rapportent pas à leur famille.

J’ai traversé plusieurs de ces villages abruzzais dans la saison de l’émigration ; rien sous le soleil ne peut donner l’idée d’un tel dénûment, d’une telle désolation. Juchés pour la plupart sur des hauteurs inaccessibles, comme des nids d’aigles, et comme eux battus par tous les vents, on les prendrait pour des lieux maudits où la peste aurait passé. S’il n’y a pas la peste, il y a la famine. Quelques femmes, des vieillards moribonds, des enfants au berceau , sont les seuls habitants des chaumières. Pas un visage d’homme ne les anime, pas un bras d’homme ne les défend. Des charrues renversées sont éparses dans les cloaques qu’on appelle rues , et où se traînent péle-méle les pourceaux et les enfants ; les femmes filent sur leur porte en chantant d’une voix lugubre des airs plus lugubres encore. Les vieillards cherchent un dernier rayon de soleil avant de mourir^ et le pasteur de ce lamentable troupeau est pour l’or-

CAMPAGNE DE UOME. 169

dinaire quelque vieux prêtre plus pauvi’e que les autres, et qui 11e peut rien offrir à leur iiiisère que le paradis. Privés les uns de leur fils, les autres de leurs époux , qui leur vont conquérir un morceau de p.ain au péril de leur vie, ils les attendent avec anxiété, comptant les jours, les heures, priant pour eux la Madone; et quand la troupe enlin revient des Maremmes, les vieillards sont abandonnés, les femmes escaladent les rochers pour voir de plus loin les voyageurs gravir le sentier tortueux; elles soulèvent leurs nourrissons dans leurs bras, leur œil ardent interroge avec angoisse les rangs éclaircis par la fièvre , et le désespoir des veuves et des orphelins se mêlant aux cris d’allégresse, empoisonne toutes les joies du retour.

Voilà cequ’on voit à chaque pasdans ces tristes montagnes où si peu suffirait à l’homme, et ce peu même il ne l’a pas. Ce qui est vrai pour l’Abruzze l’est pour la Sabine, pour toutes les parties de r.\pennin dont les populations émigrent. Les princes italiens voient ces calamités, et leur brutale incurie ne sait appliquer aucun remède à de si grands maux. L’Église n’est ni plus habile

l6o CAMPAG^E DE HOME,

ni plus humaine. Tout ce qu’elle fait pour les travailleurs qui viennent cultiver et moissonner ses domaines, c’est de les enterrer quand ils y meurent. Une confrérie s’est fondée à Rome dans ce but; elle a son siège et son église au bord du Tibre, derrière le magnifique palais Farnèse, et porte le nom lugubre de Compagnie de la mort. Elle parcourt de temps en temps le désert pour disputer les cadavres aux corbeaux et aux chiens; armée d’un grand sac de cuir noir, elle les transporte en terre sainte pour les y ensevelir. Plus d’un pèlerin venu des terres lointaines pour baiser les parvis de Saint-Pierre a subi le sort du montagnard : la mort l’a frappé à la vue même de la grande Coupole, et, ramassés par la sombre confrérie, ses os blanchissent sous le ciel étranger.

Il est affreux de dire que l’on ne meurt pas seulement de mauvais air dans ces solitudes empoisonnées , on y meurt aussi de faim, et cela non seulement dans la Campagne , mais jusque dans la capitale du monde chrétien. J’ai vu moi-méme un homme des montagnes évanoui d’inanition sous le portique du magnifique palais Massini; un autre expirait sur les marbres mêmes de Saint-

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Pierre, et l’orgue emplissait d’harmonie la basilique insensible; le prêtre célébrait la messe; l’encens fumait; les cent douze lampes d’argent brûlaient au tombeau de l’apôtre, et un chrétien mourait de faim au pied de cet autel, tout brillant d’or et de pierres précieuses. Voilà ce qu’on a fait à Rome de la religion du Crucifié.

Cependant la bande joyeuse des Abruzzais avait disparu dans le lointain, semant la route de ses malades et de ses morts; leurs confrères en labeur n’avaient pas quitté le travail, et les blés tombaient toujours sous les faucilles. La chaleur était devenue terrible , les cigales criaient dans les ronces; l’ouvrage n’en allait pas moins grand train ; l’immense ligne des moissonneurs avait replié circulairement ses ailes ; et , prenant le champ d’or en flanc, elle décrivait un croissant de huit à neuf cents pas de développe ment. Ce tableau mouvant était aussi varié par la diversité des costumes qu’imposant par ses dimensions colossales , je n’en pouvais arracha r mes yeux. Mais si à distance il m’avait paru biblique, qu’il l’était peu vu de près! Rooz, le chef de famille, l’homme à la main libérale, était

ligure là par l’argousin brutal , et Rutb , la jolie glaneuse, se fût présentée dans toute sa grâce et sa beauté, qu’elle eût été repoussée impitoyablement. Ouvriers et gardiens , il n’y avait là que des mercenaires; l’œil du maître ne s’y sentait point.

Il est presque sans exemple qu’un grand seigneur romain ait dérogé jusqu’à mettre le pied sur ses terres. Voici comment cela se passe. Un prince, un duc possède dix, vingt fiefs, quelquefois plus : les Doria en possédaient quatre-vingtdix , les Borghèse autant ; on les afferme à une classe de gens appelés marchands de fermes, mercanti di tenute. Or ces entrepreneurs terriens exploitent en grand et de loin l’industrie agricole; ils vivent dans les villes en gentilshommes , et se font représenter dans les champs par des facteurs (fatlori) ou intendants, qui euxménies ont leurs représentants subalternes dans les argousins [caporali). Cette gestion j>»r cascades est à peu près la même dans toute l’étendue des Maremmes. Je vous laisse à juger, mon cher ami, à quel point une telle hiérarchie est funeste au développement de l’agriculture, de la mora-

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CiJtPAGflE DE ROME.

iité, et conibieo tout cela e*l peu palriarcal. Des propriétaires qu’oB ue voit jamais, des inten> dants fripons, des alguazils brutaux, des mercenaires de passage, s’abattant sur les champs comme des nuées de passereaux , et s’«ivolant comme eux après la récoliie , quand la fièvre et la faim les ont épargnés ; aucun lien possilde , nuis rapports, nulle intimité , nulle communauté en rien : tel est l’état social des Marerames.

Si, au point de vue politique et moral, ce spectacle est triste, il n’en est pas moins attachant au point de vue pittoresque. L’observation rigoureuse et la longue habitude d’un pays , en mettant à nu le fond desehoses , déflorent tout; en donnant plus de lumières, elles ôtent des illusions charmantes, et gâtent le plaisir des yeux par les arrière-pensées de l’esprit. Mais quelque amène que soit trop souvent la coupe du savoir, il faut bien se résigner à la vider jusqu’à la lie; c’est la loi de l’huinaiiité; la connaissance du bien et du mal a été dés le oominenœtnent infligée au père des hommes par le ]>ère de l’univers : mythe profond, symbole douloureux , qui représente l’homme aux prises dès le berceau

avec sa propre science, se débattant comme un enfant rétif sous les lois de sa nature et de la nécessité. Émanation pure et mystérieuse de l’Orient, la mythologie biblique ne le cède à aucune autre en poésie, et les dépasse toutes en grandeur.

En6n je quittai mon chapiteau , et je continuai ma route vers Rome. La Campagne était en pleine récolte; des scènes du même ordre et du même style frappèrent tout le jour mes yeux : ici c’était un nouveau camp et une nouvelle armée; là un énorme chariot gémissait sous les gerbes, et, tiré par des buffles, traversait lentement le désert; ailleurs le pavé brûlant de la voie latine servait d’aire aux chevaux fougueux qui foulaient l’épi ; plus loin , une troupe de moissonneurs épuisés dormaient au murmure d’une fontaine jaillissante, à l’ombre de quelque pin-parasol qui gazait l’ardeur de la canicule. Accablé moi -même de lassitude et de chaleur, je me jetai sur une javelle; une vipère en sortit et me enassa : ainsi le repos même est mortel dans ces solitudes pleines de tous les dangers.

Le soir, une nouvelle décoration m’attendait. La Campagne s’illumina de mille clartés, que je

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pris d’abord pour le feu des bivouacs. Je me trompais; c’étaient des torches. L’usage est d’en placer sur les blés entassés dans l’aire, et la plaine était semée d’autant de ces flambeaux rustiques que le ciel avait d’étoiles. Ce spectacle, d’un effet magique , m’en rappela un du même genre , mais encore plus magnifique , que j’avais vu en Sicile l’année précédente. C’est la coutume en Sicile, comme au reste dans la Campagne de Rome, de couper les blés à moitié tige, et d’allumer après la moisson , pour fumer les terres , le chaume resté sur pied, restucci. Or, une nuit , du haut de l’Etna, je vis incendier de cette manière la plaine de Catane, maremme immen.se qui se déroulait à mes pieds comme un champ de feu.

Telles sont , mon cher ami , les scènes de la moisson romaine. Où l’agriculture a-t-elle tant de majesté , tant de grandeur ? Le prestige des lieux et des noms s’attache à tout; les travaux, les soins les plus vulgaires , s’ennoblissent sous le soleil latin. En vain le mercenaire étranger conduit-il d’une main vénale cette charrue classique, jadis guidée par les Cincinnatus; héritier des laboureurs - consids , il ignore en vain leur

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glôirë et la sîerihe; èn vain ignoré-t-il que la racé de ces taureaux qu’il gouverne avec insouciance ornait èn d’autres âges les sacrifices de Jupiter- Làtial; que ces prairies qu’il fauche furent des cités; ces épis qu’il abat, des légions qu’abattit la mort; au hiilieu dè tous ces jîoênies, le mercenaire bèille lui-tnéfine à son insu d’une auréole de poésie; bn parle de lui sur la terre , les poètes le chantent , les peintres le peignent, et, mêlée à tant de ruines, sa misère s’agrandit en s’associant aiix misères romaines.

Ce qu'il y a de plus grandiose avec la rnoissoh dans l'agriculture des Marerhmes, c’est le gouvernement dés troiipeaüx. Pas plus que le moissonneur, le pâtre n’est indigène; descendu comme lui des montagnes dans la saison des UeigeS , il y remonté au printettips, et ses troupeaux avec lui. ie les connais bien ceà pâtres , et ils me connaissent aussi, car nous avons passé bien dés jours ensemble dans les solitudes qui sont leur royaume. C’est une race inculte, mais franche et hospitalière, et plus d’un partagea avec moi sa hutte de cliauine et son pain noir. La ^ie nomade et aventureuse, la suzeraineté du pâturage,

la domination des troupeaux, impriment à leur caractère une énergie, une audace, une indépendance, que n’a point le moissonneur, plus esclave des hommes et plus tyrannisé. Roi du désert , le pâtre se promène en roi dans son empire. A cheval et la lance au poing, il mesure d’un œil ardent l’horizon sans bornes, et rien n’échappe à sa vigilance. Malheur au taureau rebelle, à l’étalon révolté, qui jettent le désordre au sein du troupeau! Le fer aigu se teint de leur sang, ils rentrent confus dans le devoir; et la brute indocile et vaincue a reconnu dans l’homme son maître, elle subit son joug en silence.

Ces mœurs solitaires sont d’un autre monde et d’iin autre âge; les pensées, les émotions qu’elles inspirent, on ne les connaît point ailleurs, et rien dans ma longue odyssée italienne, si ce n’est peut-être quelques sites delà Calabre et de la Sicile, rien n’a laissé en moi des souvenirs aussi chers, aussi profonds. C’est avec ravissement, avec bonheur, que je me reporte encore aujourd’hui à ces journées de solitude passées dans ces lieux sauvages, tête à tête avec la nature, face à face avec ce Dieu mystérieux, uni-

versel , invisible , de qui émane toute pensée , ê qui retourne toute émotion!

Le désert déroulait devant moi ses merveilles toujours les mêmes , toujours variées ; et si l’homme m’y apparaissait de loin en loin, c’était sous la forme du pâtre au galop dans la prairie ., ou couché rêveur sous un pin. Quelquefois un troupeau effarouché fuyait devant moi avec le fracas du tonnerre; le bruit se perdait dans l’immensité de l’espace, et le silence renaissait plus vaste et plus profond.

Les troupeaux ne fuyaient pas toujours. Le buffle, à l’œil hagard, me disputait souvent le passage; les molosses du pâturage me voyaient de mauvais œil; brandissant la queue, creusant du pied la terre, le taureau menaçant fondit plus d’une fois sur moi; mais , l’ennemi dispersé, la double émotion du danger, du combat ajoutait à l’ivresse du grand air et de la liberté. J’aimais à me comparer au roi Manfred fugitif, affrontant aux plaines de Fouille les mêmes ennemis et les mêmes périls.

O mes amis, cette vie agreste a des charmes, et je la regrette souvent avec amertume. L’at-

mosphère du monde alourdit le cœur; l’air du désert le vivifie, elle rend plus accessible à tout ce qui est simple et primitif.

Je vous ai décrit une moisson dont je fus témoin, permettez-moi maintenant devons raconter une chasse où je fus acteur, et qui achèvera de vous initier aux moeurs des Maremmes.

Conduit par le cours de mes pérégrinations aventureuses dans un vaste fief [tenutà] des Corsini , situé à l’extrême frontière des Campagnes romaines , j’y avais trouvé une hospitalité rare chez le facteur, se»d habitant du palazzo; là tout ce qui n’est pas hutte est palais. Après quelques jours de repos, mon hôte voulut me donner une fête; un matin donc, me ménageant une surprise, il me fit monter à cheval avec lui dès la pointe du jour, sous prétexte de visiter près de là, sur la montagne, les ruines d’une abbaye de bénédictins, anciens seigneurs de la contrée. Nous ne tardâmes pas à nous engager au milieu des précipices d’un chemin escarpé et rocailleux, où nos juments sauvages, quoique exercées, trébuchaient à chaque pas. Après une montée très rude, nous atteignîmes le pied de deux tours

carrées, dévorées parle lierre et par les années; l’une était le clocher de l’abbaye, l’autre sa forteresse, et cette dernière porte au faîte, en gui se de créneaux et d’arcbers , un arbre énorme suspendu dans l’air comme ceux des jardins de Babylone. Le mot de forteresse vous étonne à propos d’un cloître ; situé près des côtes et dans une solitude absolue, celui-ci avait à repousser les assauts des corsaires africains , dont ses trésors allumaient la convoitise. Cette idée de trésor a même survécu aux moines : elle s’attache à ces ruines ignorées du monde; elle enflamme l’imagination du montagnard, et il n’est pas autour du couvent un pied de terre qui n’ait été tourné et retourné cent fois par la bêche avide.

Comme je parcourais l’église écroulée et ses autels renversés, m’abandonnant à celte tristesse vague qu’inspire le spectacle du néant des choses, un bûcheron sortit de la forêt voisine , et m’abordant d’un air mystérieux ; « Je vois bien , me » dit-il, que votre seigneurie est venue reconnaître » le pays, et qu’elle sait où est le trésor. — Je le sais » en effet, lui répondis-je, le voilà là-bas. » Et je lui montrai du doigt un champ de blé oui s’éten-

dait à nos pieds dans la plaine. Il me comprit, mais ne me crut pas ; secouant la tète d’un air narquois , il rechargea sa cognée et se renfonça dans le bois.

Nous remontâmes à cheval ; mon hôte me conduisit à travers un dédale de sentiers percés dans l’épaisseur des yeuses, à une clairière qui s’ouvrit brusquement devant nous , et où s’offrit à moi un spectacle aussi pittoresque qu’inattendu : plus de vingt pâtres vêtus de peaux de chèvres et armés de fusils nous y attendaient. Ils portaient au cou , en guise de cors de chasse , des cornes de buffles et de taureaux; leurs chapeaux en pain de sucre étaient ornés de rubans, et leurs sandales [calamlrellé) de peaux comme leure babits, tenaient à leurs pieds par des cordons de crin. Il ne manquait à leur ceinture de cuir que des pistolets et des poignards pour représenter fidèlement une de ces comitives calabraises où s’inspii a le génie farouche de Salvator llosa. Couchés pêlemêle avec leurs chiens, ils nous saluèrent par une grande clameur, à laquelle répondirent par des hurlements de joie et d’impatience les molosses du désert et les échos de la montagne.

l’J’X CAMPAGNE DE HOME.

Les rôles distribués , la chasse commença.

Ici encore il faudrait le vers nerveux et figuré de ce pauvre Joseph Delorme que nous avons perdu. Dieu! que les tirades sacramentelles des Thompson et des Saint-Lambert sont froides, prosaïques, comparées à ces réalités sauvages et retentissantes! Chante qui voudra les piqueurs galonnés, les parcs émondés et les bois tondus; moi je préfère les pâtres velus des Maremmes et ces solitudes redevenues primitives, tout en restant peuplées des ruines et des souvenirs de tous les âges.

Tout le monde était à pied, seul j’étais resté à cheval. L’ardeur des chiens avait gagné ma monture ; ses naseaux fumaient comme un volcan , et le vent me fouettait au visage les flots de sa longue crinière ; armé contre les sangliers, et mesurant de l’œil les précipices, j’aimais à me sentir emporté par elle à travers les rochers et les bruyères , et le danger exaltait en moi la volupté de la vitesse.

La chasse me ramena près du couvent. Vaincu par la beauté du site, je mis pied à terre; et laissant paître mon cheval en liberté , j’allai

Digiîizôd by Googic

m’asseoir à la pointe d’un rocher debojit au sommet d’une crête aiguë qui commande toutes les autres ; quelques vestiges d’art et le nom de promenoir, passeggio , qui est resté à ce lieu solitaire en révèlent assez l’antique destination. Les moines ne pouvaient, en efFet, choisir un plus beau but de promenade. Au-dessous de moi l’église et la forteresse monacale étalaient leurs décombres ; au-dessus d’elles s’étageait en gradins une riche forêt de chênes verts. La mer battait le pied de la montagne , où elle s'est creusé une baie charmante entre deux hauts promontoires dont l’un est couronné d’une tour de garde.

De la cime de mon rocher je dominais deux plaines d’un aspect également sérieux et triste : laMaremme, à l’orient, avec ses étangs, ses bois, ses fleuves , ses pâturages , avec sa solitude enfin , et ses aspérités verdoyantes prolongées jusqu’aux monts neigeux de Santa-Fiora; à l’occident, la mer, autre solitude, autre plaine sans bornes, où pointaient çà et là quelques îles. La plus fameuse, la seule qui entre toutes les autres ait un nom dans l’histoire , l’île d’Elbe dressait au

loin sur l’horizon ses montagnes bleties. Un temps

plus clair m’eût laissé voir la Corse.

Mais le ciel s’était par degrés obscimci; la mer était d’un vert sombre, la terre sans soleil, et tout ce paysage était terne et morue en son immensité. Les chênes de la montagne, agités par les vents, imitaient par leur bruissement sourd le murmure lointain des cascades; une forêt de pins, déroulée le long des grèves comme une ceinture mouvante , gémissait plus bas dans la plaine, exhalant jusqu’à moi je ne sais quelle mélodie vague, quel soupir aérien qui mourait et renaissait toujours. A toutes ces harmonies la mer unissait la sienne, et quand la rafale brisait les flots blancs d’écume contre les récifs de la côte escarpée, leur grande voix couvrait toutes les autres.

Cette nature lugubre , ces bruits continus et monotones de la solitude, le vent du nord, la mélancolie des cieux, des flots et des Maremmes, toutes ces choses tristes me jetèrent dans la tristesse; et des émotions violentes dont j’avais l’âme encore tout ébranlée , je tombai dans une rêverie profonde et douloureuse. Je me mis à songer

CAMPAGNE DÉ BOME. 176

à ce monde dont j’étais si près et si loin, à ces fêtes brillantes que j’avais quittées pour cette nature austère , à ces femmes belles et parées, parmi lesquelles on n’en cherche , on n’en voit qu’une, qui n’est pas toujours la plus belle, mais devant qui toutes les autres s’effacent et disparaissent. Tout saignant encore d’une rupture de la veille, et récriminant avec le passé, mon cœur demandait compte au ciel de ses étoiles tombantes, à la terre de ses feux follets, au temps des illusions qu’il effeuille une à une de sa main glacée. Citant Dieu même à ma bai re, je le prenais à partie, je lui demandais le mot de la grande énigme de la vie , je l’accusais de tous les maux qui nous frappent et qu’il j)ouvait nous épargner'. Affections trahies, passions éteintes, regrets cuisants, invinciblesdoutes, et les angoisses du jour, et les incertitudes du lendemain, tout le cortège, en un mot des déceptions, des douleurs humaines, apparaissait devant moi et passait lentement sous mes yeux. Et (faiblesse étrange!) rappelant aloi’s avec larmes ce que j’avais fui naguère avec joie , je m’envolai par re.<^n it ver s les moutagrres de la patrie. A quoi bort, me disais-je, quitter ses lacs et

176 CAMPAGNE DE KOME.

ses vallées natales pour s’asseoir au foyer de l’étranger, pour user sa jeunesse dans des voyages sans finPHeureuxrenfantdesAlpeslHeureuxrhomme simple que le même chaume voit naître, vivre et mourir au bord du lac paternel! Le voyage a des ravissements indicibles, mais il a aussi des heures d’abattement et de tristesse où le cœur défaille; où l’isolement tue; où, las de changement, on aspire malgré soi au repos du foyer domestique, aux douceurs de la famille; où, saisi d’un dégoût universel , d’une lassitude immense , on se laisse énerver en des contemplations maladives; où l’on préférerait à l’action l’immobilité de la tombe, le néant d’un éternel silence à toutes les gloires de l’univers.

Maisque fais-je? Je dois vous parler des Maremmes, et c’est de moi que je vous entretiens, c’est moi, non les pâtres que je mets en scène. Pardonnez au voyageur l’égoïsme de ses souvenirs; ils lui sont si présents encore à cette heure, qu’il en subit malgré lui l’empire. L’homme est un miroir où se reflète la nature : riante elle l’égaie, sombre elle l’attriste ; et à la mémoire des lieux s’attache la mémoire des impressions qu’ils ont

CAMPAGiNE J)K HOME. 1 77

fait naître. L’une s’éveille par l’autre , et leur union est si étroite , si intime, qu’elles se confondent dans une indivisible unité.

Cependant la montagne retentissait du fracas des cors et des aboiements des chiens. Rapprochée de moi par la poursuitedu sanglier, la chasse me tira de ma rêverie et me rejeta par une transition brusque et piquante de la contemplation dans l’action, du repos dans la mêlée. Je dis mêlée , car la chasse des Maremmes est un véritable combat. Déjà le sang avait coulé des deux côtés; trois chiens éventrés et un chasseur blessé grièvement gisaient sur le champ de l)ataille. Acculé dans sa bauge, le sanglier, traqué, mais teri ible encore, menaçait les assaillants de ses formidables défenses : un coup de fusil l’abattit. Un chevrier eut la gloire de ce coup décisif, il eu eut aussi le profit, c'est-à-dire la hure, trophée dont il était plus fier qu’un grenadier français d’un drapeau prussien.

Un sanglier abattu, un autre était levé. Lino avutso, non déficit alter ; car ces bois en sont pleins, et toute la journée se passa dans l’ardeur d’une campagne où tout combat fut une victoire.

ta

Le soir réunit de nouveau l’armée dispersée.

Convoqués au l'élidez-vous général par le cor impératif du maître chasseur qui gouvernait la fête en dictateur, nous reprîmes la route du casale ( 1), chargés de nos dépouilles opimes. La caravane descendait lentement à la file l’étroit sentier labouré par les sangliers; la nuit était claire et fraîche , le ciel rayonnait d’étoiles , les feux des pâtres rougissaient les ruines.

Mais des feux plus ardents rougissaient le ciel. Ce n’étaient plus les torches allumées sur les blés de la plaine, c’étaient des forets brûlant au front des montagnes. Ce vaste incendie, cette illumination magnifique n’avait pourtant qu’une cause et un but bien vulgaires : on faisait de la potasse (2). Ainsi, pour n’être dans ses moyens ni

(1) Le casale est la maison de ferme, appelée emphatiquement palazzo, p.-irec qu'elle sert d'habitation au fermier, ou plutôt au facteur qui le représente. C'est la seule de la tenuta. Les pâtres ont des huttes de chaume et les moissonneurs des tentes. Ainsi une terre de vingt, trente milles (il y en a de plus grandes), n’a qu’un seul corps de logis.

(2) Un marchand achète pour huit ou dix mille écus de bois dont il est maître absolu , et qu’il incendie pour en avoir la cendre. On charge cette cendre dans des sacs comme le blé , et on l’embarque pour Livourne.

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sage ni prévoyante , l’industrie des Maremmes n’en est pas moins admirable au point de vue pittoresque : ailleurs si prosaïque , elle est là , comme l’agriculture, comme tout le reste, poétique et grandiose. Cette dixième muse du siècle , dont nos aïeux né se sont guère avisés , et que miss Martineau installa naguère sur le Pinde anglais, l’économie politique, puisqu’il faut l’appeler par son nom , fait et ensevelit dans les solitudes romaines des poèmes que le monde ignore, qui sont perdus pour lui, et dont l’aristocratique Sapho d’Albion n’a pas même rêvé la grandeur altière et sauvage.

Cette illumination gigantesque me reporta tout d’un vol à d’autres montagnes et à d’autres temps. La nuit de la Saint-Jacques , les Alpes de l’Oberland se couronnent de feux , en mémoire de la victoire de Vilmergen, à moins qu’avec des

érudits plus poétiques on ne fasse remonter cette coutume au culte de Vesta dans l’IIelvétie. Quelle que soit leur origine, les feux de la Saint-Jacques sont une des merveilles de la Suisse. Un soir j’é-

tais monté , pour les mieux voir, sur le sommet du Niesen , pic de six mille pieds situé entre la

1 8o CAMI'AGiNK l>K HOME,

vallée cl’ Aclelbode et le lac de Thuii. Le spectacle cominenc;a avec les premières ténèbres : le cône tronqué du Stockhorn s’illumina le premier, et après lui toutes les hauteurs du Simmenthal , toutes celles du K.ienthal , du val de la Kander , jusqu’à l’Altels et à la Blümlis-Alpe; et à l’autre rive du lac , les trois pics du Kalligstoecb et du Mont-Beat, si pittoresquement découpés en diadème. La couronne éblouissante se réfléchissait dans les ondes.

Les sommités les plus voisines fumaient comme des autels; les plus éloignées s’allumaient une à une , comme des candélabres , et la perspective étincelante se prolongeait si loin dans l’espace, qu’on n’aurait pu dire si les dernières lueurs étaient des feux ou des ( toiles. Les géants glacés des hautes Alpes, et par-dessus tous la Vierge et le Moine , se dressaient dans l’ombre au milieu du cercle enflammé. Tjeur tète blanche et livide n’avait pas d’autre auréole que les astres du ciel.

I.es vallées étaient sombres ; la voix des torrents et des cascades grondait sourdement au fond des abîmes. La nuit, qui jusqu’aloi-s avait été paisible, devint orageuse. Attisant l’ondoyant

l’.AMPAGNE DF. KOMK.

iRl

incendie, le vent l’étendait au loin , l’éparpillait en gerbes , le balançait au flanc des montagnes , comme une ceinture de feu.

Mais revenons à nos Maremmes.

Nous avons laissé la caravane occupée à descendre l’obscur sentier. De retour au casale , chiens et chasseui’s se réunirent, comme les Grecs sous la tente d’Achille , autour de l’âtre immense où brûlait un chêne , et où rôtissait un sanglier tout entier. On parla de la journée, des coups heureux, des danger bravés, et, fortement éclairées par la flamme rougeâtre et vacillante, toutes les physionomies étaient en jeu. Après la chasse, la superstition : on raconta des histoires d’apparitions et de trésors; chacun avait la sienne, et j’appris ainsi la légende de chaque ruine, de chaque ■ montagne , de chaque bois. Toutes ces imaginations méridionales étaient ébranlées, foutes ces âmes crédides avaient la foi ; agitées d’espérances ou d’alarmes également fantastiques, leur naïveté champêtre ouvrait sans le savoir , à mes veux , bien des sources de poésie, et me révélait bien des mystères inconnus et profonds.

l.e premier sentiment du pâtre romain vis-à-vis

t;AMPAG^E DE HOME.

(le l’étranger est la défiance ; mais la bonhomie ra|)privoise : une fois à son aise , il se livre, il est plein de cordialité; son esprit est délié, comme celui de tous les montagnards , et sa conversation pétillante de saillies. Curieux , il interroge ; méfiant , il doute ; railleur , il tend des pièges et rit sous cape, ou , comme disent lès Italiens, sous la moustache, sotto bujfl. Ce sub-risus équivoque est le trait distinctif de sa physionomie , comme la méfiance et l’amour du merveilleux composent le fond de son caractère.

La cena vint suspendre le cours de mes observations. Après le souper , je me retirai dans une vaste salle démeublée, mais hérissée en revanche d’armoiries princières, qui me servait de chambre à coucher, et d’où j’entendis l’essaim des bergers se disperser dans la métairie : chacun regagnait sa hutte. Ainsi finit pour moi cette journée d’aventure , d’émotion , et je m’endormis au tintement des sonnettes du pâturage , à l’éclat des feux-follets qui sautillaient dans la plaine.

Arrivé là , mon cher ami , je sens qu’en vous écrivant j’entame à peine l’écorce des choses , et cette impuissance me contriste et me décourage.

On voit ce qu’on veut peindre, on sent ce qu’on veut dire , et l’on peint faux , et l’on dit mal. La langue humaine n’atteint à rien d’intime ; elle vit d’ à-peu-près; la précision rigoureuse lui est interdite. Toujours à coté , jamais au centre du sujet , elle le côtoie plus qu’elle n’y pénètre , et n’en saurait exprimer l’essence; de là l’impossibilité de ces communications parfaites entre une âme et une âme , que l’on rêve dans l’âge des illusions, dont on poursuit quelque temps la chimère, mais que plus tard , instruits par de tristes expériences, on finit par reléguer dans les desiderata de la vie humaine.

Une fois surpris , ce sentiment d’impuissance , d’où naît l’isolement et trop souvent l’égoïsme , ébranle beaucoup la foi qu’on peut avoir dans la parole écrite, et ôte du charme à l’intimité. A quoi bon tant d’efforts pour n’arriver qu’à des résultats incomplets? Mieux vaut enfouir son tn'*sor, coTiime le serviteur paresseux, et s’enfermer en soi-même.

Ce n’est pas seulement dans les émotions intimes et personnelles que la parole échoue; les objets matériels même, elle est inhabile, je

CAMMAGÎW: DE ROME.

ne dis pas à les peindre, mais à les décrire. A peine lui est-il accordé d’en donner une idée confuse. Ces Maremmes, par exemple, tous ces sites romains que je porte en moi, si présents encore, si vivants; ces paysages incomparables que je crois avoir toujours sous les yeux, qui sont, en un mot, comme une partie de mon être, je m’obstine et me fatigue en vain à vous en représenter l’image; j’assemble en vain des mots, j’imagine en vain des formes , j’ajoute en vain des sons à de.s sons; je sens moi-même combien tout cela est insufBsant; et je me flatte si peu de vous avoir amené à mon point de vue, qu’il ne me sera même jamais bien démontré que vous n’aye/. pas vu juste le contraire de ce que je voulais vous faire voir.

Cette absence de certitude, ce doute intérieur sont plus qu’il n’en faut pour paralyser la plume : aussi me tombe-t-elle des mains. Je m’abstiens de vous promener plus long-temps 'dans cette Campagne de Rome, que je n’espère pas vous avoir fait connaître. Je voulais vous introduire dans ces tours de garde, forteresses du désert, dont la rude hospitalité du soldat m’ouvrit si souvent le»

CAMPAGNE DE ROME. l85

portes , je voulais vous faire gravir avec moi la montagne de Circé, toute bardée de murs cyclopéens , et du haut de laquelle on contemple à la fois et du même regard deux des merveilles de l’Italie , le Vésuve et la coupole de Saint-Pierre; mais j’y renonce, et je me réfugie pour le moment dans le silence de mes impressions individuelles.

Il faut qu’en terminant je vous fasse un aveu; ily adanscette lettre plus d’égoïsme que vous ne pensez. Exilé de cette Italie que j’ai tant parcourue et tant aimée , je me console de mon exil en vous parlant d’elle, comme on aime à s’entretenir d’une amie absente. Enraciné désormais dans ce Paris , dont le Dante aurait fait un enfer de boue et de bruit, une voix impitoyable me crie incessamment aux oreilles : Tu n’en sortiras plus ! Et quand je songe qu’il y a sous le ciel une Italie, une Sicile , des ruines de Syracu.se , des temples d’Agrigente, des mers d’AmalIi, une Campagne de Rome, et que je n’y suis pas, et que je suis à Paris, où il pleut, où il neige, où le froid nous glace, où le soleil n’a pas paru depuis une longue semaine, je me surprends quelquefois à maudire les nécessités de la destinée.

Pâtres des montagnes, moissonneurs des plaines , vous qui m’avez si souvent abrité sous vos tentes, nourri du lait de vos troupeaux, que . ne suis-je errant encore parmi vous! Au coin de l’â» tre où rhiver m’epchaîne , je songe avec ravissement ces jours d’ivresse et de liberté, passés avçc vous sous le soleil latin. Je suis né, j’ai grandi au sein de la nature , elle eut mon premier f^mour, et c’est vers elle toujours que s’envole ma pensée quand mon âme est triste. Jeté seul et désarmé au milieu d’un monde où il me faut tout conquérir, je n’ai pas encore trouvé sur ces mers convulsives mêmes un écueil où poser le pied. Je flotte au gré des vents du sort; la nuit qui m’environne est profonde, les pbares qui me guidaient s’éteignent ou vont s’éteindre, et la terre où j’aspire est si loin que si la foi n’enflait ma voile, je perdrais l’espérance de jamais l’atteindre.

Pour vous, mon ami , qui avez doublé le cap, n’oubliez pas au port ceux qui sont en mer:

jetez-leur quelques signaux amis, et dre.ssez sur le rivage des autels à la fortune et à l’amitié. Adieu !

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A n. EAcwr yuiMct.

Si vous voulez bien sortir de Rome avec moi , mon cher ami, nous prendrons ensemble la route du désert, et nous irons en nous promenant jusqu’à la montagne de Circé. Notre odyssée sera moins longue que celle du roi d’Ithaque, mais peut-être ne sera-t-elle ni sans aventures ni sans pénis; il me sera doux de les courir avec vous. Le choix d’un compagnon de voyage est un évé-

nement capital ; car un mot gauche, une exclamation déplacée, suffisent pour désenchanter le site le plus enchanteur. La première condition d’un bon compagnon de voyage est de parler ou plutôt de se taire à propos. Mais ce devoir du silence dont je reconnais si bien l’importance chez autrui , pardonnez-moi de ne pas le pratiquer moi-méme à votre égard; je compte si peu me taire , que je ne vous ferai pas grâce d’un détail , d’une impression.

Video meHora , proboque ;

Détériora seqnor.

"Vous pourrez bien , mon cher ami, me reprocher de ne point prêcher d’exemple , mais non pas du moins de vous prendre en traître. Cela dit, partons.

Avant de franchir la porte Saint-Paul qui doit nous conduire dans la Campagne, saluons en passant la majestueuse pyramide sépulcrale de Caïus Cestius, à l’ombre de laquelle reposent aujourd’hui les protestants morts dans la cité sainte, et auxquels l’intolérance théocratique veut bien faire- à grands frais et à contre cœur l’aumône de quelques pelletées de terre devenue

profane par leur contact. Un souvenir plus touchant s’attache à ces lieux dévoués aux mânes : tous ces quartiers étaient habités au temps des Empereurs par ce qu’on appelle le petit peuple; or, ce petit peuple fut le premier à recevoir dans son sein fécond la semence vivace du christianisme; ces premiers chrétiens , ces premiers martj rs gagnaient modestement leur vie en vendant des corbeilles et du fourrage; or, telle est la persistance des habitudes populaires que cette parliedeRoine est encore aujourd’hui occjipée par des magasins de foin. Saint Paul fut décapité près de là sous les yeux des nouveaux sectaires, afin sans doute de les épouvanter par ce cruel exemple; la légende veut que sa tète séparée du tronc ait rebondi trois fois, et trois fontaines jaillirent de terre à l’instant comme pour laver le sang de la victime; Les fontaines coulent encore, consacrées par autant d’églises qui pourraient être remarquées partout ailleurs; mais la basilique de Saint-Paul qui s’élève trop près d’elles les écrase de sa magnificence.

Ce temple solitaire, immense, véritable basilique du désert, se dresse mélancoliquement au

I9U CAMPAUNK UË KOMK.

bord du Tibre sur le tombeau traditionnel de l'apôtre qui lui donne son nom ; cinq ou six empereurs et plus de trente papes y ont mis successivement la main. Ruinée par les Vandales, puis par les Sarrasins, et ensuite par un tremblement de terre , incendiée trois fois , dont une par le feu du ciel, on l’a toujours vue renaître de ses ruines comme le phénix de la fable ; pourtant elle ne s’est point encore relevée de la dernière catastrophe qui l’a réduite en cendres. La lampe sacrée brûle au milieu des décombres, et les colonnes brisées, les murs noircis par le feu ne s’harmonisent que mieux avec la désolation du site et la tristesse des souvenirs. La solitude environne le temple, le presse de toutes parts; les palombes et les choucas, ses uniques habitants, ont repris possession des voûtes silencieuses d’où l’incendie les avait chassés.

Un vaste rocher rouge, probablement volcanique, et couronné d’un diadème de verdure, s’élève en face de l’église, et produit par sa forme et par sa couleur un effet merveilleux; quelques pins-parasol et deux on trois cyprès sont jetés rà et là pour la décoration de ce paysage austère, et

CAMt»AGJ;K DE ROME. ig3

le Tibre sinueux , flexuosus^ comme l’appelle Virgile, le plus vrai de tous les peintres, le Tibre semble s’éloigner à regret dés muets parvis que baignent ses flots jaunâtres , tant il décrit de courbes en descendant à la mer.

Nous allons suivre la même direction que lui et imiter sa lenteur. Mais faisons tout d’abord sur son cours une observation digne île fixer l’attention de la science géologique.

Le Tibre traveree la Caxnpagne de Rome au fond d’une espèce de vallée qu’il s’est creusée lui-même et qui lui sert de lit. Or, et c’est le cas de tous les grands cours d’eau, il serait dans la nature des choses que cette vallée augmentât en largeur et en profondeur en approchant de la mer, puisque le Tibre, grossi par l’.\nio et par tousles torrentsde la plaine, croît nécessairement en force et en volume; chose étrange! c’est le contraire qui a lieu : la vallée tibérine diminue, bien loin d’augmenter, et disparaît même entièrement quelques milles avant Ostie. Ce fait semble prouver, et prouve en effet sans réplique, que le fleuve-roi coule depuis plus long-temps dans la partie de la Campagne qui sépare Rome des

ig4 CAMPAGNE UE ROME,

monts de la Sabine que dans celle qui, de Rome, s’étend à la Méditerranée. On doit en conclure qu’il a suivi la mer dans sa retraite; que la mer, par conséquent, ainsi que je le disais dans une précédente lettre , battit un jour le pied des monts Sabins; que la Campagne de Rome était alors un vaste golfe, et que le volcan du Forum fut un volcan sous-marin.

Ainsi tout se meut , tout se transforme dans la nature comme dans l’humanité, et les premiers hommes, s’ils revenaient à la vie, ne reconnaîtraient plus le globe qu’ils habitaient. Dans le mouvement perpétuel des choses , des montagnes ont surgi du sein des plaines, des plaines ont englouti des montagnes : des îles , des fleuves ont paru et disparu tour à tour; ici l’Océan a couvèrtles terres, ailleurs il les a rendues à la culture; la charrue féconde ses sables long-temps stériles; des cités florissantes déploient leurs magnificences au fond de ses abîmes desséchés. Le changement et l’action ne sont donc pas seulement des lois de notre être, ils .sont la condition suprême et fatale de l’univers. L’immobilité n’est qu’un mot, le repos une chimère; l’inerte matière elle-même ne

les connaît pas, et l’homine les invoquerait!

Mais continuons, ou plutôt comiuençoiis notre voyage.

Dès Saint-Paul , et même avant, on est en pleiç désert. Les derniers bruits de la ville s’éteignent insensiblement pour faire place au silence des souvenirs. Iæ pays s’ouvre; on a devant soi un vaste horizon, au bout duquel on pressent la mer encore invisible. Si l’on se retourne, l’œil retrouve les coupoles de Rome et les perd tour à tour suivant les caprices de ces terrains mouvants. A mesure qu’on s’éloigne des monts de la Sabine, ils se développent et prennent de plus grandes proportions. Le Tibre coule à droite jaune, lent, muet; à gauche, les pâturages succèdent aux pâturages; de vastes troupeaux gris y errent en liberté, et en l’absence des pâtres les chiens font bonne garde. Dès que je parais , ils s'élancent en aboyant, l’œil menaçant, les dents acérées comme s’ils allaient me dévorer; mais si je ne quitte pas la ligne droite, et que je ne mette pas le pied sur leurs domaines, ils restent sur la défensive, et, bordant la haie des deux côtés, ils se contentent de me faire la conduite jusqu’aux limites de leur

ig6 CAMPAGNE DE HOME.

empire. Là iis s’arrêtent, demeurent en observation pendant un certain temps sur quelque hauteur voisine, et quand ils se sont bien assurés que je poursuis mon chemin sans revenir sur mes pas, ils font volte-face et ^en vont à la découverte sur d’autres points. Toutefois ces reconnaissances ne sont pas toujours pacifiques , et il ne serait pas prudent de s’aventurer sans armes dans ces solitudes périlleuses.

Le désert est toujours semblable à lui- même; cependant quelques accidents naturels en brisent de loin en loin l’austère uniformité. Tantôt une chaîne de collines basses et couronnées de pins ferme un instant l’horizon; tantôt une ligne de cavernes autrefois habitées reportent de plein saut l’imagination aux jours perdus desCimmériens, ces troglodytes de l’Italie; plus loin un ruisseau limpide et sautillant , ou quelque source transparente rafraîchissent la vue et reflètent i’azur du ciel ; ailleurs le chemin se resserre entre deux rangs d arbres touffus peuplés de rossignols et lie chardonnerets.

Le printemps naît , la journée est belle , le ciel bleu, l’air tiède, le soleil chaud sans être

CAMPAfJSK DK liOMK.

ardent. La nuit aria dont le règne coininence pins tard, n’empoisonne pas encore la Campagne; les brises marines viviBent l’atmosphère, le chèvrefeuille et l’aubépine en fleur la parfument, le rossignol l’emplit dliarmonie, tous les sens à la fois sont ravis, et la liberté de la solitude ajoute à tous les enchantements du printemps méridional.

Mais mon ivresse est un instant troublée: un nuage a voilé le soleil, un rideau noir s’est abaissé sur la nature; le rossignol se tait, les fleurs n’ont plus de parfum , la mer n’a plus de brises ; est-ce que le fléau de la mnl'arin m’aurait frappé tout d’un coup? Non, une cavalcade d’Anglais a passé à côté de moi.

L’Anglais est le mauvais génie de l’Italie; on le retrouve partout, dans les villes, dans les villages, dans les solitudes les plus profondes et jusque sur les dernières laves du Vésuve et de l’Etna. C’est Vatra cura du poète, il monte en croupe avec vous, et c’est surtout lorsque vous voulez être seul qu’il paraît à vos yeux comme l’ombre deBanquo à la table de Macbeth. 11 émane de lui je ne sais quel froid qui glace et décoloi’e tout. Prions Dieu de n’en plus rencontrer.

igS CAMPAGNE DE ROME.

L’affreuse taverne de Buona Fede (ne vous fiez pas à son nom) marque le milieu du chemin entre Rome et Ostie; là le pays s’élève, et l’on arrive par une pente assez douce sur un plateau d’où l’on domine d’un regard toute la contrée jusqu’à la mer, que l’on ne voit pourtant pas encore. A l’exception de quelques bois bas et démantelés, la plaine est d’une nudité désespérante; mais l’amphithéâtre des monts sabins encore tachetés de neige, est ravissant; leur courbe gracieuse semble embrasser avec amour ces champs illustres comme pour les consoler de leur désolation.

Aussi loin que la vue peut porter on ne découvre pas une habitation, pas un habitant; je me trompe , j’aperçois une hutte de roseaux à la lisière du bois , et deux enfants nus , livides , enflés par la fièvre du mauvais air , qui se roulent dans la poussière comme deux sauvages de Tombouctou; un cbeval tout sellé paît à côté d’eux; à quelques pas s’élève une chapelle rustique à moitié ruinée ; une inscription latine gît auprès, arrachée sans doute à quelque tombeau profané; un peu plus loin un charmant piédestal de mar-

bre blanc oublié là par un artiste grec m’invite au repos; je m’assieds sur le socle, et je contemple avec distraction le tableau mélancolique offert à mes yeux.

Inquiets de ma présence, les molosses du pâturage viennent rôder autour de moi; les troupeaux à longues cornes m’épient de loin d’un œil curieux; tout-à-coup ils fuient en désordre et, frappés d’épouvante; de longs aboiements éclatent au milieu du silence : qu’est-il donc arrivé? Un homme est sorti de la hutte, et, s’élançant sur le cheval qui l’attendait , il est parti comme une flèche à travers le désert. Il passe devant moi sans me regarder, sans me voir; sa course est si rapide que je ne distingue ni son visage, ni son costume , seulement j’aperçois une carabine suspendue à la selle; les dalles intermittentes de la voie antique résonnent sous les fers du cheval, le bruit s’affaiblit par degrés, il meurt tout -à-fait, c’est à peine si je discerne à l’horizon la silhouette du cavalier mystérieux ; bientôt je n’aperçois plus rien que les deux petits sauvages accroupis dans la poussière et qui sont morts sans doute à cette heure ou de fièvre ou de faim.

•ion

(^.VMPACNK I»K IlOMK.

J’ouhlif (le vous dire que les (’roix de bois plantées au bord du chemin luarqiieiil les lieux ensanglantés par le meurtre. La vie a disparu sur cette terre épuis('*e, et si deux hommes s’y rencontrent, il est à croire que l’un est là pour assassiner l’autre.

Une route tinie au cordeau et ombragée en quelques endroits de chênes verts nous conduit au bord d’un vaste marais. Après nous être si long-temps recueillis dans l’auguste silence du désert, nous sommes tout d’un coup assourdis par l’ignoble coassement des grenouilles. Ensevelis dans la vase comme des hippopotames, les buffles souhWent leur tête stupide au-dessus des roseaux pour nous voir passer; des salines stagnantes et blanchâtres croupissent tristement du côté opposé , et au fond de ce paysage fétide et désolé se dresse un vieux donjon crénelé, mais croulant, autour duquel sont entassées au hasard quelques masures enfumées, lézardées, sans air, sans jour, désertes pour la plupart, et abandonnées aux reptiles; quelque chose qu’on appelle une place, et qui n’est qu’un nid d’immondices, donne accès à une méchante petite église dédiée

CAMPAGNK DK ROMK. 901

H la mèif tlt* saint Augustin; tout cela est enfermé et comme emboîté dans une muraille écroulée aux trois quarts, et percée d’une grande porte qui a la prétention d’être une porte de ville. Or, cette ville s’appelle Ostie.

Les habitants répondent aux habitations : Ostie est une espèce de Botany-Bay, où, sur trois hommes , deux sont galériens , et le troisième est digne de l’être. Mais la mort les a touchés tous de son doigt glacé : la fièvre est ici l’auxiliaire de la justice, et elle ne fait grâce à personne.

Un des carabiniers pontificaux en garnison dans cette sombre capitale du désert me reçut à la porte et se fit conduire et traiter à l’ostérie. Quel bouge, grand Dieu! Dans c]iiel idiome vous peindre ces réceptacles hideux , infects , horribles , où la lumière du soleil ne pénètre jamais , mais où, en revanche, la fumée de l’âtre reste toujours? Les quatre murs n’ont, pour dissimuler leur nudité, que la saleté qui les souille; le mobilier se compose d’une planche à trois ou quatre pieds qui sert de table le jour et de lit la nuit; le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé. Quant aux vivres, on n’y trouve (encore pas tous

aoa CAMPAGNE DE ROME.

les joui’s de l’année) que du vin aigre, et, plus rarement encore , du pain apporté de Rome , mais si dur, qu’il casserait les défenses d’un sanglier, et qu’il faut le détremper dans l’eau avant de le mettre sous la dent ; encore ce pain est-il regardé comme un aliment recherché : on ne le sert pas à tout le monde. Je ne saurais le répéter assez, la pauvreté de nos plus pauvres paysans est de la richesse auprès de la misère romaine.

Tandis que mon carabinier me faisait , à mes frais, les honneurs du lieu, j’aperçus quelque chose de noir, assis, ou plutôt accroupi au coin du foyer. Je m’approche , je regarde : ce n’était ni plus ni moins que l’archiprétre, le personnage le plus important de l’endroit. Nous lions conversation , et j’apprends sans trop de surpri.se , vu l’état des masures décorées du nom de maisons, que son troupeau se compose de son propre chapelain d’abord, de la garnison, c’est-à-dire de trois ou quatre carabiniers, de la famille de l’hôte, et de quelques travailleurs nomades qui viennent de temps en temps mourir dans ces lieux pestileuliels.

Voilà ce qui reste de cette magnifique , de cette

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populeuse Ostie, qui comptait plus de quatrevingt mille habitants aux jours des grandeurs impériales; Pyrée de Rome, son port accueillait avec orgueil les galères triomphantes de la république; elle vit débarquer bien des consuls victorieux, bien des rois prisonniers, et les monuments dont elle a enrichi les musées de Rome témoignent du luxe, de la splendeur de sa première existence : elle les expie aujourd’hui cruellement.

Irons-nous maintenant fouiller la cendre de la ville antique, exhumer à grand’peine de son sein poudreux quelques noms oubliés, inconnus? A quoi bon ? ne troublons pas son cadavre ; laissons dormir en paix dans la fosse commune toutes les générations qu’y a couchées la mort; leurs ombres ne nous apprendraient rien et n’apprendraient rien elles-mêmes que la vanité de leurs espérances et l’impuissance de leurs dieux. Heureux les moris! dit le prophète; plus heureux ceux qui ne sont pas nés! Ceux-ci du moins n’ont pas connu les mécomptes, ils ne sont revenus de rien ; ils n’ont pas baigné de larmes stériles les sentiers de la vie, porté le joug avilissant des

CAMPAfiNK IlE ROME.

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