CÀMI’AC^K DK IIO.MK
la légeiiiK*. Fondée par Daiiaë on par nu fils d’Ulysse et de Circé, Ardée, qui dans tous les cas avait une origine grecque, devint la métropole de Turnus , roi des Rutides, et fut, à ce titre, ruinée, incendiée par Enée, cet impitoyable vengeur d’ilion sur tout ce qui restait de grec en Italie. Le grand chroniqueur de la mythologie , Ovide, nous raconte en vers charmants qu’un oiseau inconnu jusqu’alors s’élança t'6ut-à-coup des cendres brûlantes, .Ses cris, sa maigreur, sa couleur pâle, tout en lui représentait la fidèle image d’une cité détruite. Il semblait, par le battement lugubre de ses ailes, déplorer la ruine d’ Ardée, et il garda même son nom dans la langue des Romains (i). Or, cet oiseau funèbre et mystérieux n’est autre que le héron, dont le nom latin est ardeu. Voilà la fiction; la vraisemblance
Qiium jfostquam barhai'us eiisib
Abstulit, et ‘..‘pitla latueruut tecta faviila,
Coni^cric et media tum primuin co^nita præptfÿ Subvulat, et cineres plausis everberat alU.
Kt üuniii, <‘t inacies, et pallur, et omnia caplain Qiiæ deceaiit uibum ; uomen (juuquc niansil iii ilia Uibis : et ipsa suis deplan(>itur Aidea pennis.
(Métam.y liv. ziv>)
CAMPÀOîsic i)fe HOMK. a35
est que la ville prit au contraire le nom de l’oiseau , lequel était et est encore très coinumn silices plages. Une autre étymologie , et celle-là jé l’ai déjà hasardée dans une lettre précédente , est (\\{Jrdée pourrait bien venir d’u/i/e/e, en mémoire des volcans du Latium. Ilypothèse pour hypothèse, fiction pour fiction, tPnons-nous à la version du poète. Cette ville en cendres, dont Vàme s’envole sous la forme d’un oiseau, est une des fantaisies les plus jjoétiques de cette terre si riche en poésie.
Mais la cité morte ressuscita, et sortit de son tombeau pour jouer son rôle sur la scène du monde : son nom est mêlé aux premières luttes de la liberté romaine; Tarquin l’assiégeait avectoutes ses forces dans le temps même où on le chassait du trône. Bientôt après elle fit alliance avec la naissante république. Devenue florissante, elle éleva à Junon un temple où, si l’on en croit Pline, on admirait les premières peintures faites en Italie , ou du moins dans cette partie de l’Italie, et elle envoya en Lspagne une colonie qui fonda l’héroïque Sagonte. Elle aurait bien besoin qu’on lui en envoyât une aujourd’hui; car ce n’est plus
qu’un linmeau misérable où végète à grand’peinc une centaine d’ombres livides et décimées chaque année par la matarui. Des masures en ruines, comme àOsJ ie, ou à Lavini um, et les cavernes creusées par les volcans dans les profondeurs du rocher, servent d’habitation à ces pâles fantômes , qui ont l’inhospitalité et toute la rudesse des divinités infernales. Ne leur demandons rien; fermé par la maladie, l’isolement, la misère, à toutes les sympathies humaines , leur cœur est froid et sourd comme la pierre du tombeau. Et d'ailleurs, que voulez-vous d’eux? Du pain? ils n’en ont pas. De l’eau? ils vous enverront à la citerne voisine. Un abri? ils vous montreront la voûte du ciel. Giutrda e j>assa.
Un vieux château féodal bâti sur les débris de la muraille antique, écrase de sa masse et domine de toute sa hauteur ces sépulcres vivants; mais il est vide, délabré, et abandonné depuis longtemps aux longues herbes et aux oiseaux de proie du désert. Un Cesarini est l’héritier du royaume de Turnus; mais il le dédaigne comme indigue de lui, et u’a jamais mis le pied dans ses domaines. Un historien éminent autant que consciencieux ,
CAMPAGNE DE ROME. o37
M. de Sisniondi , remarque, dans une excellente étude sur la Campagne de Rome(i), que le Latium avait fini par compter moins de familles féodales qu’il n’y avait autrefois fleuri de républiques indépendantes. La puissante maison Colonne était maîtresse du pays des Eques ; les Orsini régnaient sur le territoire de Véies et de Céré ; les Savelli possédaient celui des Albains; les Frangipani avaient pour leur lot Antium , Asture, tous les bords de la mer; les Annibaldeschi et les Caetani les villes et les châteaux qui dominent les marais Pomptins. Les Cesarini s’étant, je crois, éteints, j’ignore à qui seront échues après eux les Ijrr.’s et la capitale des Ilutules.
Nul point de la Campagne romaine ne m’a frappé autant qu’Ardée, et pas un paysagiste ne devrait quitter l’Italie sans avoir fait ce pèlerinage. C’est un site incomparable; mais l’ayant peint ailleurs (2) , je vous demande la permission ,
( 1 ) Étui/es sur les scieuvvs sociales^ ton», iii ; Esînisy X et XI. Je voudrais pouvoir citer c»*tte élude tout entière ; cVst un tableau achevé de )a désolation loinaine au point de vue de rngronoiiie et de réconoiniste.
(a) Rome Souterraine.
mon cher ami , de ne pas me répéter; les redites sont aussi fastidieuses pour celui qui les commet que pour ceux qui les subissent. Je m’aperçois d’ailleurs qu’il est temps de nous remettre en route et qu’il faut nous presser; nous marchons depuis trente-six heures sans avoir fait beaucoup de chemin, et si nous continuons ii nous arrêter ainsi à chaque pas , nous n’arriverons jamais au terme du voyage.
llésignons-nous donc à quitter ces ravissants paysages, et redescendons d’ Aidée dans le Canipo-lemini. Une chaussée pavée nous ramène en plein désert , sur la place même où s’élevait Apbrodisium, ville consacrée à Vénus, comme son nom l’indique, car Vénus était la patronnjetle ces voluptueuses contrées. La cité de Danaé pouvait-elle en avoir une autre? Aphrodisium fut, dit-on, la patrie du médecin Xénocrate, qui , dans son livre sur l’art de guérir, n’indiquait pour tout remède que des incantations et des amulettes (i). Aujourd’hui encore les pâtres de ces solitudes homicides n’en connaissent pas
(l) Fahririi /ilht. yivc., xiil, 45^- — (îalcit., De simpl. nicjir. far VI et X. — Prufviu.
CAMPAGNK DB IlOMK.
d’autres: seuleinenl, au lieu d’invoquer les dieux de l’Olympe, ils adressent leurs prières et leurs ex-voto aux saints du paradis, il n’y a guère de changé pour eux que les noms.
Aux coteaux caverneux d’Ardée succèdent de petites vallées étroites qui s’enchevêtrent les unes dans les autres, et forment de riants labyrinthes de verdure; puis vient une plaine ondulée semée çà et là de quelques arbres assez maigres et de massifs de ronces tout émaillées de chèvrefeuilles et d’églantiers. I n ruisseau se présente, défendu par une vieille ruine du moyen-âge; on le franchit comme on peut , car pour un pont il n’y faut pas songer , et l’on arrive dans la vaste laiterie de San-Lorenzo, où nous ne devons pas nous attendrie a trouver du lait, quoique d’immenses troupeaux nous environnent de tous côtés. \ quelques pas sur la plage se dresse la tour du même nom, où le fisc et la. .Vrtwùù tiennent garnison, celle-ci contre la peste, l’autre contre la contrebande. Plus avant dans les terrçç, et à demi cachée au milieu des hois, ou plutôt du maquis, macchùt, s’élève une autre tour, celle de Sant-Anastasio, qui marque, dit-on, le
a4o CA M PAG. NK DK HOME.
site d’une villa de Mécènes, dette dernière est
déserte, et abandonnée aux choucas et aux éper-
viei's.
A San-Lorenzo, nous reprenons la grève. C’est Un chemin que nous connaissons, et qui a perdu pour nous l’intérêt de la nouveauté : des dunes à gauche, la mer à droite, et devant nous du sable à perte de vue.
Il y a aux environs des mines de soufre.
A Torre -Materna , le pays change; les dunes disparaissent; un grand rocher rougeâtre et profondément déchiré tombe presque à pic dans la mer; il ne laisse pour le passage qu’une grève étroite, que je trouvai toute jonchée des débris d’un naufrage inconnu , et où des j)écheurs de Gaëte n’en faisaient pas moins la sieste au soleil, tandis que leurs filets travaillaient pour eux. Iis étaient si profondément endormis, qu’ils ne s’aperçurent pas même de ma présence. Je les enjambai tous l’iin après l’autre sans qu’un se réveillât.
Cependant le sciroc s’était levé; le sable détrempé par riuimidité de l’air était mou; j’enfonçai à chaque pas; la marche devenait péni-
Digitizf b
CAMPAGNE DK ROME. -ll^l
ble; de plus j’avais le vent en face, et il me fouettait au visage l’écume des vagues qui venaient expirer à mes pieds. Une source fraîche et cristalline tombe goutte à goutte du rocher; un jeune pâtre occupé à y puiser de l’eau voit mon embarras, et m’indique du doigt un sentier qui passe sur les hauteurs. Je quitte à l’instant la grève, devenue de plus en plus mouvante, et je me jette à travers des gorges étroites , sombres, rocailleuses , au sommet desquelles se déroule un large plateau de verdure bordé de chênes verts et clair-semé d’oliviers sauvages. C’est un paysage agreste et mélancolique ; le silence y est profond , et la solitude n’en est troublée que par quelques chevaux à longs poils qui pâturent en liberté. Les plus riches patriciens de Rome antique possédaient ici des villes splendides ; ceux de Rome moderne avaient imité l’exemple de leurs ancêtres ; mais les premières ont disparu, les plus jeunes sont déjà en ruines; les unes et les autres .seront bientôt réunies dans une commune destruction. Vous savez sans doute que l’Apollon du Belvéder, le gladiateur Borghèse et d’autres chefsd’œuvre de la statuaire antique ont été conservés
lü
CAMPACKE DE ROME.
et rendus à l’art par ces terres à jamais bénies.
Nous avons enfin devant nous quelque chose qui ressemble à une ville, c’est Porto-d’Anzo , l’antique Antium, où naquit Néron, et où la fortune, cette divinité suprême du polythéisme , eut un temple fameux (i). Je vous fais grâce des autres. Antium avait une existence maritime avant que Home existât; mais devenus conquérants et usurpateurs, les enfants de Romulus prirent ombrage de sa prospérité et ruinèrent .sa marine de fond en comble; transportés à Home, les rostres d’airain des navires antiates furent suspendus en trophée à la tribune aux harangues, qui en prit son nom de rostra. Bien des siècles plus tard Néron y fit creuser un nouveau port, que le pape Alexandre VI a fait combler on ne sait trop poinquoi. Aujourd’hui ce n’est qu’une méchante rade protégée par un méchant môle et où de méchantes barques trouvent à peine un abri.
Des montagnes de charbon s’élèvent majestueusement à la place des jialais de Néron. Je
(i) O Diva graluin quæ regis Antium...
(Hokace, I , S.'î.}
CAMPAGNF. DF. ROME.
cherche en vain du regard quelque débris des splendeurs passées; la seule ruine qui s’ofire à moi est un vaste souterrain de construction réticulaire , qui , à ce que prétend la légende du lieu , débouchait à Rome sous la porte de Saint- Paul. Ma foi n’est point assez robuste pour aller jusque là , voyez si la vôtre est plus accommodante. Ces souterrains que j’ai parcourus en partie m’ont paru être ou des chambres mortuaires ou des prisons d’esclaves; dans ce dernier cas c’étaient encore des tombeaux.
11 y a bien des siècles qu’un voyageur assez mal vêtu, et le visageàdeini caché dans son manteau, entra dans la ville d’Antium par le même côté et à la même heure où nous y entrons nous-méme.
Arrivé sur la place publique ; « C’est une belle » ville qu’Antium ! s’écria-t-il en promenant les » yeux autour de lui. Puis se parlant à lui- » même : « Cité d’Antium, ajouta-t-il, tes veuves » sont mon ouvrage. Combien d’héritiers de ces JO édifices somptueux sont tombés sous mes coups » en jetant leur dernier cri ! Cité d’Antium, ne me » reconnais pas ; armés de broches et de pierres , » tes femmes et tes enfants me tueraient dans un
a44 CAMPAGNE DE HOME.
» combat sans gloire. » S’adressant alors à un passsant: « Citoyen , lui dit-il, ayez l’obligeance de » m’indiquer la demeure du grand Âufidius! — » Elle est devant vous , et ce soir même il donne » à souper à tous les grands de l’État. » Là-dessus le voyageur entra dans la maison qu’on lui avait désignée.
Or, ce voyageur était Coriolan banni de Rome, et cet Aufidius, à qui il allait demander l’hospitalité, le général des Volsques, son ennemi le plus implacable. C’est ainsi que Napoléon vaincu monta sur le Bellérophon pour aller s’asseoir au foyer britannique. Ces grands infortunés eurent tous les deux à se repentir de leur magnanime confiance : l’un fut égorgé, foulé aux pieds par son hôte lui-nième, sur la place publique de cette ville où il cherchait un asile; l’autre.... Sainte- Hélène vous répondra.
Ce n’est pas dans-l’ histoire, ce n’est pas même dans Plutarque qu’il faut lire la vie de Coriolan , c’est dans Shakspeare, dans cet homme immense, universel , qui a si profondément exploré la nature humaine et fait dans les abîmes du monde moral des percées si lumineuses. Son Coriolan
CAMPAGNE DE ROME. a45
est la plus belle tragédie politique qui ait été exécutée. Jamais l’antagonisme de la famille et de la patrie, la lutte incessante, implacable, des passions de l’individu avec les intérêts de la société, n’ont été formulés et résolus dans une action dramatique avec plus d’énergie, d’audace, de vérité. C’est la réalité tout entière, mais la réalité élevée à la puissance de l’idéal. Je ne connais rien de plus neuf, rien de plus vigoureux, de plus attachant, que le caractère fier et tendre de Coriolan; la scène où ce fier patricien sollicite la voix des électeurs de Rome suffirait à elle seule pour placer cette pièce hors de ligne. Quelle leçon pour la démocratie de tous les temps ! Ce tableau est aussi vrai maintenant que le jour où il sortit du génie du grand homme.
Mais pardon , mon ami ; jamais digression ne fut plus déplacée; je reviens en toute hâte à Porto-d’Anzo, qui, hélas! n’est plus Antium.
Enveloppé dans mon manteau , comme Coriolan , sur cette même place où il vint chercher l’hospitalité , et où il rencontra la mort, je m’adressai comme lui aux passants , leur demandant un gîte pour la nuit; il me fut impossible d’en
trouver un, et je dus pousser jusqu’à Neptune, quoique le soleil fut déjà couché, et que les monts de Piperno confondissent leurs cimes grisâtres avec les grisâtres vapeurs du crépuscule. Enfin , après avoir fait deux ou trois milles aü fond d’un chemin creux, à quelques pas de la mer que je ne voyais point, mais que j’entendais bouillonner dans son lit orageux et sombre, j’arrivai sans malencontre à Neptune , ville autrefois célèbre par un temple du dieu qui lui a légué son nom pour tout héritage. Il faisait nuit close, toutes les portes étaient fermées , et j’étais menacé du même sort qu’à Porto-d’Anzo , c’est-àdire de coucher à la belle étoile, lorsque la déesse d’Antium m’envoya le signor Salvatore, qui fut pour moi une véritable providence. Si vous allez jamais à Neptune, ne vous recommandez pas au dieu de l’Océan , mais au marchand de tabac qui tient la poste.
C’est ainsi que finit notre seconde journée, et je m’aperçois avec épouvante que nous sommes bien loin encore de la montagne de Circé. Là nuit a passé tant bien que mal, le jour point, hâtons-nous de prendre congé de notre ami Sal-
vàtore, et partons sans retard. Aussi bien ai-je tant parlé ailleurs (i) et de Neptune et du costume grec des Neptuniennes que je n’ai plus rien à vous en dire.
Le sciroc régnait comme la veille ; le ciel était nébuleux , l’air humide , et la grève par conséquent mouvante et difficile. Mais je n’avais pas le choix; il n’y a pas d’autre chemin. Pendant les premiers milles, quoique je fusse encore bien près du bourg, je n’eus pas d’autre compagnon ni d’autre distraction de voyage qu’un oiseau de mer qui voltigeait devant moi en se jouant avec les flots. Tantôt il les rasait avec adresse; tantôt il se posait sur l’extrême plage, et quand la vague l’atteignait, il reprenait son vol pour aller à quelques pas recommencer le même jeu. Moi qui n’avais pas d’ailes afin d’échapper à là lame, j’avais souvent les pieds baignés par elle. Plus loin un essaim de chèvres lutines use et abuse de sa liberté ; tandis que le taureau , en sentinelle sur les dunes, surveille et protège le troupeau couché plus bas sur les algues tnarines ,
(i) Ikme Souttrrnim.
CAMPAGNE DE nOM£.
Îi48
immobile , inquiet , le despote du pâturage souffle de ses larges naseaux , et , se fouettant les flancs de sa queue irritée , il me suit d’un œil à la fois curieux et menaçant.
A cinq ou six milles de Neptune, près d’un lieu nommé Grottaccio , sans doute à cause des grottes percées alentour, une grande masse de décombres réticulaires est dispersée sur la plage; on veut que ce soient les restes d’une villa d’Antoine ou d’Agrippine, je le veux bien. Toute cette côte est semée de vestiges du même genre: ici, c’est un port artificiel comblé aujourd’hui par les sables; là, ce sont des bains dits de Lucullus; il n’est pas jusqu’au fond de la mer qui ne soit pavé de ruines ; visibles en temps calme à travers l’azur transparent des eaux, ces palais sous-marins ont quelque chose de mystérieux , de fantastique , qui jette l’imagination dans l’empire du merveilleux. Malgré soi l’on rêve aux ondines; et quoique sous le ciel romain , le moins vaporeux de tous les cieux, on se surprend à répéter les ballades populaires de la vaporeuse Allemagne.
Les lignes droites et arrêtées du donjon d’As-
tare , ses créneaux menaçants, ses murailles noires et massives, nous rappellent au sentiment de la réalité. Bâti sur un écueil environné par la mer, il tient à la terre ferme par un pont, et a la même destination que les autres tours de la côte. C’est un lieu néfaste : Cicéron , qui y avait une maison de campagne, s’y embarqua pour aller tomber à Formies sous le poignard implacable des triumvirs. Bien des siècles plus tard, deux jeunes gens, dont le plus âgé n’avait pas vingt ans , y vinrent chercber un asile; l’un était l’empereur Conradin , le dernier rejeton des Hobenstauffen; l’autre son cousin Frédéric d’Autriche. Battus aux champs Palentins par l’armée de Charles d’Anjou , ils avaient traversé le désert sous un travestissement et cherchaient uneembarcation pour fuir l’Italie. Une bague que portait le jeune empereur déshérité lui devint funeste: Frangipani, le châtelain d’Asture, le reconnut, et violant dans un intérêt sordide les lois de l’hospitalité, il livra les deux fugitifs à leur impitoyable ennemi Leur tête tomba sur la place publique de Naples; et , pour perpétuer le souvenir de cette abominable victoire, le vainqueur fit
CAMPAGNK DK ROME.
gfraver sur la place même , teinte du sang de m ▼ ictime, ce distique atrocement railleur :
Asturis un^ue leo pullum rapiens aquilinum Ric dcplumavic acephaluniqne dédit.
Quelques jours après , un navire en deuil jeta l’ancre dans le golfe; une femme jeune encore et vêtue de noir en descendit, et fut reçue à terre par l’archevêque lui-même avec toutes les démonstrations d’une compassion respectueuse.
Cette étrangère était Élisabeth, comtesse de Tyrol , la mère du malheureux Conradin; elle venait racheter son fils; tout ce qu’elle put obtenir fut de transporter son corps sous l’autel de la Vierge à Sainte-Marie-des-Carmes; puis, remontant sur son vaisseau pavoisé de noir, elle retourna dans sa patrie et ne voulut pas être consolée , parce que son enfant n’était plus.
On dit qu’en montant à l’échafaud le jeune César découronné et bientôt décapité jeta son gant dans la foule , et que ce gant fut relevé par un gentilhomme de Salerne, nommé Jean Procida.
Quoi qu’il en soit, les Vêpres Siciliennes vinrent, quatorze ans plus tard, venger la victime, et , par une coïncidence singulière et presque providen-
tielle, la flotte de Charles fut détruite et son propre Bis fait prisonnier par le fameux Calabrais, Roger de Lauria , amiral de la conjuration , en vue même de ce sombre donjon d’Asture si funeste à Conradin. Charles mourut subitement de rage et d’orgueil; mais sa mort rendit-elle la vie à ceux qui n’étaient plus?
Le signor Mariano , Deputato délia Sanità , et beau-père de l’hospitalier Salvatore, me fit les honneurs d’Asture, comme son gendre m’avait fait ceux de Neptune. Vieux et dévot, il vit là depuis trente ans confiné dans une petite chambre au sommet de la tour, et sa bibliothèque se compose de quelques livres de piété alignés sur une planche ; il n’a tout le jour sous les yeux que le spectacle de l’Océan; il s’endort et se réveille au bruit des tempêtes. Quelle existence! et cela s’appelle vivre !
Après le dîner, qui fut maigre, car on était dans la semaine sainte, mais offert de bon cœur, mon hôte voulut me faire la conduite et m’escorta à travers les taillis de la tenuta Cortesi jusqu’au pont du Conca, l’ancien Lantivius descendu des flancs du mont Albane. Là, nous nous sépa-
a5a GAMPAGNK DE HOME.
rames , lui pour retourner dans sa thébaïde, moi pour aller chez la magicienne.
Retombé dans la solitude^ je repris ma grève accoutumée , et , marchant spiaggia , spiaggia , comme disent les Italiens, je fis six milles encore sans aventures, mais non sans tristesse; les brumes du ciel ne s’étaient pas encore dissipées; le soleil, chose rare en Italie, n’avait point paru de la journée; tout dans la nature était morne et décoloré; la mer était terne, huileuse; le ciel gris et lourd , les monts de Piperno chargés de vapeurs blafardes, et le haut promontoire de Circé, que depuis le matin je n’avais pas perdu de vue un seul instant, se dressait à l’horizon comme un pâle fantôme. A ma gauche , s’étendait parallèlement à la mer le lac muet et solitaire de Fogliano, et au-delà une sombre et épaisse forêt ajoutait à la mélancolie de ce paysage mélancolique. La vie semblait avoir déserté ces plages : pas un oiseau dans l’air, pas même un coquillage sur le sable; la Méditerranée immobile ne m’envoyait pas un murmure, pas une vague; quelques arbres à demi consumés par le feu du ciel, ou par le feu des bergers, élevaient leurs
CAMPAGNE DE HOME. *a53
bras noirs et crochus au-dessus des dunes, et de loin offrait à l’œil abusé les illusions les plus fantastiques.
Je marchai ainsi solitairement et assez tristement jusqu’à la tour de Focéverdé, où je ne vis au lieu de soldats qu’un noir bivouac de charbonniers. Mais un cavalier au galop a pointé bien loin sur la grève; il approche , il arrive : c’est le lieutenant Grapelli, qui retourne à Porto-d’ Anzo, où il est en garnison. Il n’avait pas mis pied à terre que je savais déjà son histoire : il sert depuis la Révolution , il a fait toutes les guerres , vu tous les pays , assisté à toutes les batailles , reçu toutes les blessures; bref, il devrait être maréchal, et il est lieutenant. O déesse d’Antium! voilà tes coups. Enfin il clôt sa longue épopée en me griffonnant sur place une lettre de recommandation pour le gonfalonier de San-Felice; après quoi il remonte à cheval, pique des deux, et disparaît dans les brumes du rivage.
Depuis Focéverdé j’étais en veine de rencontres. A peine le lieutenant Grapelli in’avait-il quitté, que je fus accosté brusquement par un vigoureux drôle taillé en Hercule, qui venait de
déboucher du bois voisin. Sa culotte de velours bleu et son gilet rouge étaient relevés par deux rangs de boutons d’argent, et sa jaquette brune brodée en noir sur toutes les coutures; il était chaussé d’une bottine de cuir blanc, et coiffé d’un chapeau conique orné de cordons de diverses couleurs et de plumes de coq quelque peu fanées. Une giberne était fixée à sa ceinture de soie; un stylet d’assez mauvais augure s’y cachait à demi, et le manche d’un pistolet en sortait mystérieusement ; sans compter que mon homme avait à la main un fusil monté avec luxe. Cette apparition n’était pas rassurante, vu la solitude; et malgré l’agnussacramentei suspendu par un ruban rouge ' sur la poitrine de mon inconnu, je n’étais pas, je l’avoue, sans inquiétude ; car enfin qui était-il? Je craignais de le deviner à son costume, et j’étais là, il faut bien le dire , dans la partie la plus suspecte de ce Latium Jerox{\) où le brigandage est héréditaire et pour ainsi dire endémique. Latronum occultator et i-eceptator locus (2).
Ajoutez que mon compagnon de voyage avait
(i) Horace, Od : i, xxxv.
(*j) Cicéron , Pio Milone,
CAMPAGNE Oi: fiOME. «50
$ur ce sanglant chapitre une éruditipit enrayante; non seulement il savait le nom de tous les bandits fameux de la contrée, mais il les avait connus personnellement et s’en faisait gloire ; il parlait avec admiration de Diecinove, DiX’‘neuJ nommé parce qu’il lui manquait un orteil ), qui tuait et torturait ses victimes, non par amour de l’or, mais par amour du sang, ce qui ne l’empécha pas d’étre gracié par le pape; il discutait gravement les mérites respectifs de Corampouo , qu’il avait vu se promener à Rome en plein Cours avec sa maîtresse , et de Garbarone de Sounino , qui reçut en députation le secrétaire d’État lui-inéme; à l’en- , tendre ou eût dit qu’il s’agissait d’établir un parallèle entre Alexandre et (iésar; il avait dîné vingt fois avec Barbone, ce terrible enfant de Velletri , que sa mère Rinalda avait instruit ellemême au brigandage , et qui , rentré en grâce , mourut concierge d’une prison de Rome en tournant vers la montagne le dernier legard de ses yeux sauvages.
11 est évident que si mon compagnon de voyage n’était pas. .. ce que vous savez , il avait pu l’être;
d’autant plus qu’il était de Basciano (i), l’un des villages les plus mal famés des monts Lépini , où il avait , disait-il , laissé sa femme et six enfants. Pourquoi?... Il ne le disait pas.
Tout en causant, nous suivions le Tomboletto (c’est ainsi qu’on nomme la langue de terre qui sépare la mer du lac de Fogliano, que nous côtoyions de fort près). Quelques barques de péclie étaient amarrées aux troncs du rivage , mais il n’y avait pei-sonne dedans ; quelques feux mourants fumaient encore de loin en loin , mais les pâtres qui les avaient allumés n’étaient plus là ; partout de l’eau , des bois, le silence, la solitude, quel admirable lieu pour commettre un crime et pour l’ensevelir dans l’impunité d’un éternel oubli !
L’étroit sentier du lac s’embarrassant de plus en plus de ronces et d’épines , nous reprîmes la grève , et je me sentis soulagé , presque rassuré , en me retrouvant en face de l’Océan Je respirai du moins plus à l’aise que dans l’étroit horizon des forêts ; j’étais libre de mes inouveuients , et
(i) Ce village a pourtaut dunue le jour à Aide Mauucc, l un des fondateui-s de riinprinicrie en Italie*
partant moins à la merci d’une surprise, moins esclave de l’imprévu. Ce n’est pas que la solitude fût moins profonde : quelques oiseaux marins la troublaient seuls. On découvrait bien quelques voiles en mer, mais si loin, qu’elles n’auraient pu entendre, je ne dis pas ma voix, mais celle du canon. Zannone, Palmarola, Vandotone , toutes les îles, tous les îlots de l’archipel de Ponza, Sinnamari des Romains, commençaient à sortir tles vapeurs de l’horizon , et je cherchais à les reconnaître à travers l’espace, quand soudain un coup de fusil partit derrière moi, et une halle siffla à mon oreille. Au même instant un gros oiseau blanc tomba mort à mes pieds. « Voilà notre sou- » per ! s’écria mon problématique compagnon.
« Je t’offre l’hospitalité dans ma cabane. »
A quelques pas de là, nous nous trouvâmes au bord d’un large canal qui nous ferma le passage. C’est le pointdu littoral par où le lac deFogliano communique avec la mer, et cette rupture de la côte sert en même temps d’embouchure à la Ninfa, l’ancien Nymphæus, qui vient des marais Pomptins. La station de Clostra - Romana était précisément là, car la voie Laurent inaouSeveriana
traversait autrefois ces lieux , où personne ne passe aujourd’hui , si ce n’est le pâtre, le bandit et l’artiste , trinité de parias qui n’a pas de place dans les villes, et qui se rencontre au désert.
Un batelet abandonné et caché dans les roseaux nous transporta à l’autre bord du canal; et après avoir fait quelques pas dans le bois , nous arrivâmes à la cabane de l’inconnu. C’était une hutte en pain de sucre, isolée au bord du lacet assez artistement fabriquée avec des herbes et des roseaux , telle que devait être le palais des rois aborigènes de l’Ausonie. Cette opinion du reste est celle d’Ovide ( i ) , et sur ce terrain-là j’en crois l’instinct des poètes plus que les hypothèses des
(i) Écoutons Mars, le père de Romulus, parler de la Rome de son fils , c est'à^dire d'une épo(]ue bien postérieure aux dynasties saturniennes.
Parva fuit, si prima velis eleinenta refeire,
Roina ; scd in parva spes tamen hujus erat.
Ma'iiia jam stabant, populis angusta futuris;
Crédita se<l turbæ tune nimis ampla suæ.
Qua* fueril nostri, si quæris, regia nali;
Adspicc de canna ^traminibusqlle domUrn.
In stipula placidi carpebat muuera sonmi ;
Et tamen ex illo venit in astra toro.
(f’nstcs, III, 179.)
CAMPAGNE DE HOME. aSg
antiquaires. La hutte était suffisamment spacieuse pour recevoir deux personnes; une troisième s’y fût blottie à grand’ peine. Deux pierres placées au centre figuraient l’âtre où devait toutà-l’heure rôtir l’oiseau blanc, et le fonds du mobilier se composait de deux tas de mousse et de feuilles sèches , qui rappelaient le lit de Romulus. J’aime à croire cependant que le premier roi de Rome était un peu mieux logé.
Le maître du gîte posa soigneusement son fusil dans un coin , mais il garda son stylet et son pistolet ; et tout en battant le briquet pour allumer du feu : « Tu ne t’attendais pas , me dit-il d’un » air solennel , à passer ici la nuit sous la garde » de ma fidi lité. »
Il aurait pu ajouter que je ne m’en souciais guère. En effet , je ne rêvais qu’aux moyens de me priver de cet honneur. Je savais qu’une tour de garde ne devait pas être éloignée , et , sous prétexte de faire une j)romenade au bord du lac , j’allai sournoisement à la découverte, c’està-üire, pour être franc, que , brûlant la politesse à mon hôte, un hôte aussi par trop mystérieux , et lui abandonnant en revanche ma part du gi-^
hier, je gagnai pays sans tambour ni trompette, et ne m’arrêtai qu’à la tour de Fogliano.
Ma présence y causa un étonnement que je n’essaierai pas de vous décrire; les miraculeux messagers de Jéhovah ne devaient pas en causer davantage sous la tente des patriarches. Le caporal et le député me reçurent de leur mieux : ce mieux, hélas! était peu de chose, il n’y avait pas même de vin ; de l’eau , deux œufs , et quelques onces de pain firent tous les frais de ce souper ultra-pythagorique; il est vrai qu’une tasse de café hâta la digestion. Je regrettai un peu l’oiseau blanc.
Vous devinez, mon cher ami, quelle fut ma première question. On me répondit que mon mystérieux compagnon de route était, pour le moment , un des garde-forêts de la princesse de Caserte , qui a des terres aux environs. Comme j’en désirais savoir davantage sur les antécédents du voisin, le caporal ajouta d’un air significatif : «Le passé d’ un homme est comme son avenir, » Dieu seul le connaît bien. » Je compris ce que cela voulait dire, et je regrettai moins ma part de l’oiseau blanc.
CAMPAUAK OK ROMK. s 6 1
La conversation s’engagea et devint générale. Tous les habitants de la tour étaient rassemblés autour du feu, et à l’étranger, comme de droit, appartenaient les honneurs de la veillée , honneurs incommodes dont je me serais volontiers passé, car ils consistaient à répondre aux millions de questions (et quelles questions!) que m’adressaient les soldats. Un rayon de poésie vint illuminer toute cette prose : la femme du député parut; il se tit soudain autour d’elle une grande clarté. Svelte, élancée, hardiment découpléeet néanmoins gracieuse dans tous ses mouvements , c’était la vraie lille du désert romain. Elle avait le teint basané, pas trop pourtant, l’air fier, timide, légèrement farouche; mais la finesse de son sourire tempérait l’ardeur un peu sauvage de son grand œil noir. Assise à l’écart, et trop réservée pour prendre part à la conversation , son silence était intelligent; ses yeux écoutaient et parlaient ; les miens ne voyaient plus qu’elle, et je me demandais avec un tendre regret si Dieu avait créé tant de beauté pour que la société l’ensevelît dans ces solitudes empoisonnées.
Grâce à cette apparition , d’autant plus char--
CAMPAGNE DK ROME.
mante qu’elle était plus inattendue, la veillée se prolongea fort tard : rien ne marque les pas du temps dans ces déserts silencieux. Soldats et député, tout le monde enfin se retira. On crut me laisser seul : je ne l’étais pas; une céleste image était restée avec moi, et ne me quitta plus.
La nuit était calme > les forêts muettes, la mer assoupie; à peine soulevée par la brise, la vague expirait au pied de la tour avec un murmure insensible. La lune, qui venait de se lever mystérieusement sur les bois, blanchissait la longue ligne des grèves solitaires, et l’écume ondoyante (les flots brillait comme de l’argent en fusion. Les souvenirs, que dis-je? le souvenir unique de la soirée ajoutait son prestige aux charmes de la nuit , et je finis cette troisième journée sous l’empire d’impressions que je ne m’attendais certainement pas à rencontrer dans ces déserts frappés à l’envi , et par la nature et par l’homme , de toutes les malédictions.
Ne m’accusez pas, mon cher ami, de puérilité: ces détails minutieux et trop personnels peut-être sont la poésie de ma jeunesse; ce sont aussi les bénéfices du voyage. Le voyage est un capital qui
CAMPAGNK J)K ROME.
doit rapporter en souvenirs ce qu’il a cont«‘ de fatigues et de privations. En conscience peut-on trouver mauvais qu’un homme dépense son revenu, surtout lorsqu’il l’a acquis légitimement et à la sueur de son front?
Le jour venu, il fallut partir, et partir sans avoir même entrevu l’apparition de la veille ; je ne vis pas, je le confesse, sans un serrement de cœur involontaire la tour hospitalière se perdre à mes yeux dans les grises vapeurs du lointain.
I.e temps était toujours brumeux et le sable de la grève encore plus mauvais que les jours précédents , il finit par devenir tout-à-fait impraticable; je franchis les dunes et me jetai dans le bois. Le lac de f’ogliano continue sous plusieurs dénominations: lac des Moines, r/ci J/o/mc/, lac du Caprolaci, et enfin lac de Paola; mais il n’v a de changé entre eux que les )joms et aussi les propriétaires qui en exploitent la pèche à leur profit; c’est un seul et même lac qui d’un bout à l’autre a la même physionomie et la même oi igine.
Le chemin tles bois ne valait guère mieux que
204 CAMPAGNK UE HOME.
teliii de Ja plage; j’enfonçais souvent Jusqu’à la cheville dans le sable mouvant. Quoique je ne fusse séparé de la mer que par une chaîne de dunes hautes de quinze à vingt mètres , ce faible rempart suffisait cej)endant pour intercepter le murmure des vagues, et rien ne troublait le vaste silence des forêts que le bruit de mes pas loi’Squ’il m’arrivait, chose rare! de poser le pied sur un sol un peu ferme. Les bois, du reste, étaient ravissants; cette nature solitaire était alors embellie de toutes les grâces du printemps méridional. Quelques feux abandonnés témoignaient seuls de la présence de l’homme, et mon unique rencontre de la matinée fut un pâtre à cheval qui poursuivait un buffle la lance à la main, et qui passa devant moi rapide comme la pensée , silencieux comme la mort.
Pourtant je finis par découvrir des cabanes de roseaux, et à quelques pas une méchante baraque de bois blanc devant laquelle était braqué... devinez quoi?... un vieux canon de fer tout rouillé. Les cabanes sont habitées par des pécheurs, et, faute de tour, la baraque sert de place d’armes aux suppôts, que dis-je? aux mar-
CAMPAGNE DE HOME. “lüS
tyrs du fisc et de la Saiiità. Ce poste affreux s’appelle Sauf Andrea. Le caporal , personnage important du lieu, charme ses loisirs, non par la chasse ou par la pèche, pas même par la lecture du Caloandro Jedele, comme son collègue de Torre-Paterno; par quoi donc? par l’aiguille; il est tailleur : c’est peu martial , mais c’est honnête. O héritier des légions romaines! Le député, brave homme d’ailleurs, était veuf, donc pas d’apparition féminine comme la veille; Fogliano cache dans ses flancs mystérieux la perle unique de ces rivages. Je me rabattis sur les pêcheiu-s, je veux dire sur le poisson qui frétillait dans lem-s fdels, et bientôt dans la poélej; celui-là du moins était frais; je ne prolongeai l’étape que tout juste le temps nécessaire au déjeuner.
Passé Sauf Andrea la solitude redouble et le bois devient de plus en plus profond. J’avais définitivement renoncé à la grève , et je me plongeais avec une indicible volupté dans les massifs les plus touffus, les plus impénétrables. Les forêts vierges de l’autre hémisphère ne sauraient être ni plus désertes, ni plus sauvages, et il émane de ces bords perdus je ne sais quel agreste, quel
CAMPAGMK DE ROME.
poétique partiiiii des solitudes primitives d’im autre monde. C’est une végétation énergique et splendide ; les pins et les frênes s’y marient aux chênes, aux ormeaux, aux lièges, et entrelacent étroitement leurs grands bras séculaires; élançant de terre leurs jets vigoureux, mille plantes grimpantes se croisent, se balancent d’un arbre à l’autre comme les lianes américaines, et c’était pour moi tout un travail que de me frayer un passage à travers les arbustes compactes dont le sol est jonché. Resserré entre ces deux hautes parois de verdure, le lac réfléchissait dans ses eaux mates les nuages qui fendaient l’espace et dont le mouvement animait seul sa surface immobile. Toujours intercepté par les dunes de sable, le bruit de la mer ne pénètre pas jusque là; un rossignol , un seul, chantait le printemps sous la sombre feuillée; un frémissement brusque agitait parfois les broussailles, c’était un sanglier ou un loup qui fuyait au bruit de mes pas, car les loups et les sangliers sont avec les buffles les seuls hote.s de ces sauvages relraites.
Les clairières sont rares et tout aussi solitaires que les fourrés les plus inaccessibles : seule-
ment on y voit surgir quelquefois au milieu des hautes herbes des huttes abandonnées qui ressemblent aux kraals des Hottentots , et où les pêcheurs et les pâtres se réfugient dans les nuits d’orage. S’il se fait de loin en loin ( chose plus rare encore ) quelque trouée dans l’épais rideau des arbres, on entrevoit au travere quelque échappée des âpres monts de Sonnino , formidable empire des bandits; puis le rideau tombe et l’on se retrouve plongé dans la nuit des forêts.
T aimais à m’égarer seul , à me retremper dans ces abîmes de verdure. En aucun temps de ma vie, même au sommet des Hautes-Alpes, je ne m’étais senti si loin du inonde, si détaché de lui , si complètement absorbé dans la création. Je ne crois pas que les forêts d’Amérique les plus solitaires puissent inspirer une pensée d’isolement plus profonde, et les héros de Cooper retrouveraient ici leur patrie avec le soleil de plus. L’instinct de l’individualité s’exalte dans ces déserts saturniens , comme dans les savanes du lac Ontario; assiégé, serré de près par la nature, l’homme arrive par le sentiment même de sa faiblesse à la connaissance de sa force ; le besoin fait
Digilized by Googic
naître en lui la lutte , et la lutte c’est la conquête.
Comme j’étais là m’enivrant d’air, de poésie, de liberté , quelque chose de blanc m’apparut à travers les arbres sur l’autre rive du lac : c’était une chapelle isolée, abandonnée, ruinée sans doute, autour de laquelle paissait un grand troupeau de buffles. J’aime ce rappel à Dieu dans la solitude. Mais le dieu qu’on prie là n’est point un dieu d’amour; c’est le dieu de la mort, le sombre artisan des vengeances et des châtiments éternels.
Enfin je sortis de la forêt, et une maison de pèche bâtie par le prince Poniatowski , qui habita quelque temps ces lieux, me rappela tout d’un coup au souvenir du monde. Un grand pan de mur réticulaire parfaitement conservé s’élève à quelque distance , et les bois du voisinage sont pleins de marbres brisés et de restes d’architecture plus ou moins informes. On veut que Lucullus ait eu là des bains; Muréna, l.épide, les Césars , avaient aussi des maisons de plaisance dans les environs. Lucullus et Poniatowski, quel rapprochement! Qu’eussent dit les maîtres du monde s’ils avaient pu prévoir qu’un
Dgitized by GoogI
CAMPAGNE DE ROME. a6g
Slave, lin Barbare , viendrait insolemment bâtir et jouir à son tour de la vie sur les ruines de leurs propres villas?
Je lève les yeux : le mont de Circé se dresse devant moi de toute sa hauteur, et si près , que je pouvais presque le toucher du doigt. Une tour pittoresquement assise sur le rocher en défend l’abord : c’est la station de Paola; un sergent y commande et lu’en fait les honneurs. îja tour domine un petit golfe que la mer s’est creusé dans le roc vif, qui a toute la fraîcheur, toute la limpidité d’un lac suisse. « Vous savez?... me dit » mon hôte d’un air mystérieux. — Quoi? — La
» magicienne — -Eh bien? — C’est là qu’elle
» venait se baigner. Sa grotte n’est pas loin d’ici ;
» je vais vous donner un de mes hommes pour » vous y conduire. »
Ainsi dit , ainsi fait , et me voilà parti pour la Gratta délia Maga ou délia Siùilla : c’est le double nom qu’elle a conservé; Circé règne encore après trois mille ans sur la montagne qu’elle a baptisée. Mon guide était un vieux soldat à moustaches qui , malgré sa pacifique destination , se donnait les airs d’un pourfendeur de géants.
Mais toutes les fois que je lui parlais de la magicienne je remarquais en lui un certain malaise ; sa voix s’embarrassait ; il perdait contenance , et après m’avoir promené quelque temps à travere les rochers et les ronces , il finit par me déclarer que nous nous étions trompés de chemin. Làdessus mon matamore tourna sur les talons sans plus de cérémonie , et regagna la tour au pas de course, comme s’il eût été poursuivi par toutes les sorcières du sabbat.
J’aperçus à quelque distance un berger napolitain qui gardait un troupeau de chèvres; je vais à lui, et lui demande de me conduire, moyennant salaire, à la grotte mystérieuse. Pour toute réponse, mon pâtre superstitieux me lance un regard où la défiance se mêlait à la frayeur ; puis , sautant de rocher en rocher , comme ses chèvres, il s’échappe au plus vite et disparait.
Abandonné par tout le monde comme un pestiféré , je regagnai le mieux que je pus le sentier qui côtoie le pied de la redoutable montagne et m’acheminai tranquillement vers San-Felice. Le vent, qui s’était levé, gémissait d’une manière lamentable dans les anfractuosités du rocher....
CAMPAOME DE ROME. 371
que dis“je , le vent ? c’était la voix de la magicienne. Certes, c’est bien alors que bergers et soldats auraient pris la fuite.
Mais voici la pluie, une pluie de printemps tiède et fécondante. Mettons-nous à couvert sous le portique de la petite église de Saint-Audrédes-Chasseurs , et attendons là qu’il plaise au bon génie de la montagne de disperser les nuées du ciel.
Feronia, la déesse des bois et des vergei's, avait un temple fameux dans la contrée : il est probable que l’église où nous sommes l’a remplacé. Presque partout en Italie, surtout à Rome, le christianisme n’a eu qu’à substituer un saint à un dieu , sans même prendre la peine de changer l’invocation. Cette Feronia jouissait d’une grande considération chez les Romains , qui la tenaient de Sparte , et qui en avaient fait la femme de leur Jupiter-Anxur. C’est dans son temple que les affranchis prenaient le bonnet de la liberté : aussi recevait-elle leurs hommages et leurs offrandes. Ses pretres se donnaient le plaisir de marcher sur des charbons ardents sans se bnder les pieds, pluie continue; jetez les yeux autour de
VOUS pour passer le temps. Le site est pittoresque : d’un côté l’œil plonge sur les forêts comme sur un océan de verdure; de l’autre, le mont de Circé élève sa grande masse calcaire, dont les ravins profonds , les larges déchirures et les escarpements abruptes attestent les antiques révolutions de la nature; de grosses touffes de plantes tropicales et quelques bouquets de bois assez rares sont jetés çà et là sur le rocher pour en dissimuler la nudité primitive. Ainsi des rochers et des bois , des bois et des rochers , tels sont les éléments de ce paysage austère et décoloré. Mais la couleur lui revint avec le soleil , qui finit par triompher des nuages ; de gris et sombre, le ciel redevint riant et bleu; la pluie cessa, et je continuai ma route vers San-Felice, où je fus bientôt rendu.
San-Felice est un assez gros bourg de huit à neuf cents âmes, dont la première maison est un palais bâti et habité par ce même Poniatowski , dont nous avons déjà trouvé le nom sur notre chemin. Une affaire de galanterie l’avait, dit-on,’exilé de Rome momentanément , et pendant son exil il était le roi de ce pays-ci. J’avais espi^ré me dédom-
CAMPAGNK DK HOME. ‘373
niager à Saii-Felice des privations et des mauvais gîtes de la route , et la vue de ce palais somptueux ne fitqu’augmçnter mon espoir; mais le reste du bourg ne répond guère à l’entrée , et j’avais littéralement compté sans mon hôte. Le gonfalonier Bassi fit si peu honneur à la lettre de recommandation du lieutenant Grapelli, qu’il me mit à la porte, ou peu s’en faut , et me voilà dans la rue demandant un gîte aux passants , comme à Neptune et à Porto-d’Anzo. C’était le Jeudi-Saint; la crecelle,qui remplace les cloches jusqu’à Pâques, appelait les fidèles à la Predica , et je vis ainsi défiler devant moi la population tout entière. Mais si elle pratique ses devoirs envers Dieu , elle n’en agit pas de même envers le prochain , et sa vertu dominante n’est pas l’hospitalité. fAitium. ferox! ni’ écriai-je avec Horace , tu es bien toujours le même !
Bref, j’en étais réduit à accepter une botte de paille dans une grange, lorsque j’aperçus au milieu de la foule un visage connu : c’était l’honnête député de Sant’ Andrea , qui venait en bon chrétien célébrer à l’église du bourg la mort du Sauveur. « Poveru miol s’écria-t-il avec effusion,
» tu es donc comme le Fils de l’homme, tu n’as » {jas un toit où reposer ta tête?» Et il me conduisit tout de suite chez son gendre , le signor Solveri , qui , sur la recommandation du beaupère, me céda sa chambre et son lit.
O Italie! tu es la terre de la beauté; elle croît dans tes villes et dans tes villages, comme le pin dans tes bois et l’oranger dans tes campagnes. La signora Solveri était belle comme un ange, et n’avait pas vingt ans. Pendant que je me reposais des iatigues de la journée , elle me prépara de ses petites mains blanches un repas frugal qu’elle vint partager avec moi , tandis que père et mari étaient à l’église. Comme je bénissais alors l’inhospitalité du gonfalonier! c’est à elle que je devais cette soirée charmante. Mais la fonction finit trop tôt, et les doux rêves du tête-à-téte s’envolèrent avec les derniers mots de la Predica.
Quoiqu’en pleine maremme, San-Felice jouit d’un air sain, grâce à sa position élevée et au voisinage de la mer. Les tours de garde exceptées , c’est le seul lieu habité de la montagne, et ce n’est pas graud’chose. La cité volsque de Circæi dut s’élever à la même place que le village mo-
derne. Les Romains s’en étaient rendus maîtres dès le temps de leurs rois, et Tarquin-le-Superbe en avait fait une place forte destinée à protéger la frontière méridionale du l^atium. Plus tard , quand Coriolan prit les armes contre sa patrie , Circæi retomba au pouvoir des Volsques à la suite d’une grande bataille livrée à quelques milles d’ici dans les marais Pomptins. La défaite des Romains fut complète; ils perdirent à ce coup de dé sanglant (arcæi d’abord, puis Satricum , Longula, Corioles, toutes les villes de la plaine, et, bien plus encore, le prestige de leurs premiers triomphes. Si quelque chose put consojer l’orgueil d’un si grand désastre, ce fut de se dire que le vainqueur était un Romain. Le Capitole n’en trembla pas moins sur ses bases, et il douta de sa fortune, l’oujours conduite par le terrible exilé, l’armée volsque vint camper aux portes de la capitale, ans Fossæ Cluiliæ; et c’est là qu’eut lieu cette scène pathétique qui sauva Rome et perdit Coriolan.
Le mari de la charmante signora Solveri était précisément le cicerone de la montagne , et à ce titre il avait la mémoire tonte meublée d’Anglais.
ayC» CAMPACN'K DK UOMK.
Or, pour lui, tout Anglais était milord, et quand un milordo ingrese ( lisez itig/ese) avait dit ou fait une chose , c’était la loi et les prophètes. Quoique je ne fusse ni l’un ni l’auti’e, il fut convenu qu’il me servirait de guide le lendemain , et à l’aube nous partîmes pour aller surprendre l’enchanteresse dans ses dernières retraites. Je ne dois pas oublier qu’une autre enchanteresse avait voulu , malgré l’heure matinale , nous verser elle-même, non le breuvage avilissant de Circé, mais le café vivifiant du départ.
Le mont que nous allons explorer est remarquable surtout par son isolement à l’extrémité des marais Pomptins. Son pied calcaire plonge dans les terres d’alluvion, et les montagnes les plus rapprochées, les Apennins de Sonnino, dont la nature est la même, en sont à une distance de plus de quinze milles : la plaine intermédiaire dut être occupée jadis par les eaux. Devenu presqu’île par leur retraite, le mont Circéen commença donc par être une île, comme l’archipel voisin de Ponza. Les premières traditions consacrées par Homère, Pline, Théophraste, par Strabon lui-même, et conservées dans le pays.
CAMPAGNE DE HOME. •X’j’]
nous la représentent sous cette forme. Son nom était alors Æa>a.
Je laisse aux sciences compétentes le soin de vous énumérer ses trésors géologiques et les vertus de ses simples; mais remarquez, à propos de ces derniers, que les fables les plus fantastiques de la mythologie, les plus éloignées en apparence de toute raison, reposent presque toujoure sur un fait vrai. Ici, par exemple, qui voyons-nous? Une magicienne occupée à préparer avec des herbes mystérieuses des breuvages enchantés; voilà la fable: la réalité est que le mont de Circé est renommé pour ses plantes médicinales. Il est hors de doute pour moi que Circé a existé; il n’est pas une montagne , pas un hameau qui n’ait eu , qui n’ait encore la sienne, à qui souvent il ne manque qu’un poète pour monter ou descendre au rang des divinités infernales. Allez voir à qui le campagnard s’adresse quand sa vache ou sa femme est malade. La chimie est sortie des fourneaux des alchimistes; l’astronomie a commencé par l’astrologie, la médecine par les philtres et les enchantements.
Il y a une conclusion à tirer de ceci, c’est (jue
les peupieH sont partis du fait pour aller au mythe, et que les écoles historiques, celle de Niebuhr en particulier, qui font suivre à la civilisation une marche inverse, s’abusent, à mon avis, profondément. Le mythe est une idéalisation, une synthèse, c’est-à-dire quelque chose de très compliqué ; il faut du temps pour en venir à ce point, et, bien loin de commencer par là , c’est par là que l’esprit humain finit. Le fait est le canevas , la fable est la broderie; or, sans le canevas la broderie n’est pas possible. Esclave du phénomène, l’homme a regardé bien des siècles à ses pieds avant de regarder sur sa tète. L’Olympe n’a pas surgi tout d’un coup du sol , il s’est formé lentement de couches superposées par le travail incessant des générations. Je vais vous faire à cet égard en deux mots ma profession de foi tout entière : je suis aussi convaincu de l’existenfce de Saturne, de Romulus, de Numa, que de celle du bon roi Héné , de Frédéric II et de Napoléon.
Je partis donc à l’aurore avec le signor Solveri. Le ciel n’étant pas encore très pilr; mon guide me proposa de commencer notre odyssée
CAMPAONE DE BOME. 97g
par en bas, sauf à gagner les hauteurs, belvt'sler immense, quand le soleil aurait dissipé les vapeurs du matin. Rien ne m’intéressa d’abord.
Nous traversions des champs labourés et des vignes qui ressemblaient à toutes les vignes et à tous les champs du monde. Laissant au-dessous de nous la tour de Fica , détruite par les Anglais et rétablie par les Français, nous descendîmes à la mer, par un sentier pierreux et rapide, bon tout au plus pour les chèvres et les chevriers. Enfin nous atteignons la grève, non plus unie et sahlonneuse comme nous l’avons vue si long-temps, mais hérissée de galets roidants et de roches acérées, comme les plages de Sainte-Adresse aux environs du Havre. La première chose qui me frappe est im solécisme. Une inscription latine gravée sur le rocher par une main moderne commence triomphalement par ces mots : promon- TORiüs... Je n’allai pas plus loin. C’est bien la peine de barbouiller du latin , quand on ne sait pas sa quatrième déclinaison !
S*il VOIX* était de nous parler français?
— « Ecco, signor! » — médit tout-à-coup mon
J)K jiome.
ÿ;iii(ie. J<‘ regarde : une vaste caverne ouvrait à côté lie moi sa gueule béante. « — Bravo ! dis-je w à Solveri ; voilà donc la grotte de la magicienne?
» — Pazienza ! me répondit-il en secouant la tête;
» c’est la grotte des Chèvres , mais elle vaut celle » de la Sibylle : elle est grande comme Saint- » Pierre. »
L’hyperbole était un peu forte; néanmoins la grotte est belle et vaut la peine qu’on la visite. C’est une vaste chambre au pied de laquelle vient se briser la mer, et qui , se rétrécissant tout-àcoup, s’enfonce profondément dans les entrailles de la montagne. Des stalactites en décorent l’intérieur, et, tombée goutte à goutte de la voûte sombre , une source mystérieuse se cache au sein des ténèbres comme la naïade inconnue dont elle est l’image.
>ious poursuivons notre route sur la grève. Un nouvel — « Ecco, signor! » — me fait lever les yeux et j’aperçois une seconde caverne. — « Enwfiul m’écriai-je; cette fois-ci c’est bien la grotte » de la .Sibylle? — Pazienza! répéta mon guide » en secouant la tète comme la première fois; M c’est la grotte de l’Imbisa. »
CAMPACMi UK «OMK.
Celie-ci a deux ou trois cents pas de profondeur, et l’accès ii’en est pas facile, car la mer y pénètre , et dans les gros temps les pêcheurs sont trop heureux de s’y réfugier. C’est un vrai lieu de pirates, et je n’aurais pas été trop surpris d’en voir tout-à-coup sortir du sein de l’antre. Il n’en sortit personne, c’est nous qui y entrâmes, et la première chose que j’aperçus fut un homme pendu; je reculai d’un pas: le signor Solveri se mit à rire; lançant une pierre au supplicié, il me fit voir que ce que j’avais pris pour un homme était une stalactite; l’illusion est si complète dans les demi-ténèbres du souterrain , que, tout prévenu que vous êtes, vous y serez trompé vous-même.
Toute la côte, et cette circonstance n’avait point échappé à Homère , est percée de grottes plus ou moins profondes, où la mer, en se brisant, gémit, vagit, mugit, imite en un mot tous les cris de la nature animée; cela explique comment Énée en passant, de nuit, devant le redoutable promontoire, entendit rugir des lions, hur- 1er des loups , gronder des sangliers et des
CAMPARNR DF. ROMF.
oura ( I ). Quand la mer est orageuse, on peut encore aujourd’hui se donner le plaisir d’entendre c6tte effrayante ménagerie ; toujours le fait précédant la fiction et l’inspirant.
Nous marchâmes encore quelque temps sur un sentier étroit, raboteux, taillé et suspendu en corniche au-dessus de la mer , dont l’écume blanchissait à nos pieds. Cette plage est sèche comme une plage africaine. Je ne me rappelle pas y avoir rencontré d’autre végétation que de rares massifs de cactus opuntia , appelés par les gens du pays yîc/ii zivoli , au lieu de figuiers de Barbarie , qui est leur nom vulgaire. Quelques vieux murs démantelés , mais peu anciens, sont dispersés çà et là , comme pour ajouter à la désolation de ce paysage aride et solitaiiv. Le point le plus désolé, le plus bouleversé, se nomme Faite caduta, et il est bien baptisé.
C’est près de l 'i que devait être le tombeau il’Elpenor, ce compagnon d’Llysse qui se rompit
(i) Hinc exaudiri f;emitu$ irœtjue leoiiuoi
Setigerique sut i, atque in prœsepibiis unti Sævire, ac formæ inagnorum ululare lupui uiu.
(£WM/e,‘vii, i6.)
Quel style et quelle harmonie imitative !
le col pour avoir trop aimé le vin d’Italie (^i).
— « Signer Solveri , dis-je à mon guide, vous né » voulez donc pas me conduire à la fameuse ca- » verne? — Pazienzal Elle est par là-haut. » — Là-dessus il me fit quitter la grève , et me précéda dans un sentier plus rocailleux et plus escarpé que tous ceux qui jusqu’alors m’avaietit déchiré les pieds. Du reste, pas de vue : nous tournions le dos à la mer , et nous avions le sentier à pic devant nous. Cette âpre montée dura bien unè heure; mais je fus payé de ma fatigue en trouvant au sommet un plateau couronné d’un magnifique diadème de murs cyclopéens.
Ce point s’appelle la Citadelle, et la disposition des murailles semble indiquer que telle fut eh effet leur destination ; une porte même est encore visible, et tout donne à penser que nous sommes ici en présence de l’un des premiers monuments du génie militaire de l’Italie. Mais ce monument est-il pélasgiqile, comme on aime à le croire, ou
^i) Nimiique Elpenura vini.
(Ov., Mét., XIV, 12.)
Homère lai fait le même ComplimeM, et il ajoute qu'il êTêii peu de cervelle et n'était pas des plus braves.
(;ami*a(;m; dk rome.
ne remoiiterail il qu’à Tarquiii-lc-Superbe, conmu* des antiquaires i’ont j)rélendu? Ciette dernière opinion me- paraît peu probable ; les ouvrages aulbentiques des Tarquins, comme le grand égout du Yélabre, ont un tout autre caractère ; ils sont formés de blocs équarris en parallélogrammes et disposés borizontalement, tandis que les véritables constructions cyclopéennes sont composées de polygones bruts , irréguliers ( i ), et posés à sec les uns sur les autres de manière à ce que , malgré leurs prodigieuses dimensions, les angles rentrants soient remj)lis par les angles sortants. Les premiei*s décèlent , à ne s’y pas méprendre , une industrie déjà avancée et des procédés mécaniques perfectionnés, tandis que les autres sont plus simples, plus grossiers si vous voulez, et par conséquent plus anciens; mais ils ont dans leur
(l) fmpares et inœquales ordiues^ roinine tlil Vitruve. Il est à rein.irr|uei' que ce grand architecte, dont le Icmoignage esi invoqué par ie.H partisans du système tar(|uinien, attribue cependant aux Grers, Gnerorum stmctura^ les inuis cyclopdens. Or les Pélasgfs étaient Grecs Pelrini décrit en ces lei incs les murs de Palestrine : Smisurati maci^ni poligoni irregoiari^ conte solcttnn eoniftortv i Donci, e perb uoi te chiatneremo ui;ro nontco. Cette épithète de dorique est un point do vue neuf, et n'est pas sans justesse.
CA. vil' AG Mi IJK HOMK. ‘i85
rudesse même une énergie puissante, priiuilive, et leur indestructible solidité est un éternel su jet d’admiration. Quelles mains les élevèrent? Le problème est toujours posé, la solution toujours attendue.
Notre ami Solveri, lui, n’était nullement embarrassé; il tranchait la question sans sourciller. Les cyclopes, dit-il, hommes robustes, hommes des anciens jours , prenaient à deux chacun de ces quartiers énormes , ils les mettaient l’un sur l’autre tels que nous les voyons aujourd’hui. Et voilà pourquoi votre fille est muette. Que d’étymologiés réputées savantes ne valent pas mieux que celle-là 1
Mais le temps s’élève; la journée sera belle: continuons à monter. Un bois s’offre à nous, un reste de ces lucos inaccessus de la fille du .Soleil dont parle Virgile. Ils ne sont pas inaccessibles pour nous ; il est vrai que nous nous contentons d’un sentier, ou, pour mieux dire, d’une piste de sangliers. Mon guide était un grand chasseur; se trouvant là sur sou terrain, il se met à me racf)iiter ses exploits, comme Ulysse, dont je suivais les traces, aurait pu raconter les siens. Je ne
a86 CAMPAGNE DE ROME,
l’écoute pas; il n’en parle que davantage; et, comme je ne le contredis ei) rien , il me trouve garbato tissai, c’est-à-dire le plus accompli de tous les étrangers qu’il a eu l’honneur d’accompagner, encore qu’ils fussent milordi ingresi.
Mais son front s’obscurcit tout d’un coup : — « Eh bien ! lui demandé-je brusquement , appro- » chons-nous de la grotte? — » Cette fois il ne me répondit pas même par son éternel : Pazienza I il feignit de ne m’avoir point entendu. « Nous «voici, dit-il pour détourner la conversation, » sur la hauteur de Greda-Roscia ; bientôt nous » atteindrons celle de Cristoforo. — Et là?... » — Il comprit que j’allais réitérer ma question, et, prenant brusquement sur moi l’avance de cinq ou six enjambées , des enjambées de chasseur, il se tint prudemment hors de la portée de mavoix, et marcha à une distance respectueuse jusqu’au sommet de la montagne. Une fois là , son rôle de cicerone redoublait d’importance , et il comptait sur une puissante diversion.
Je dois convenir que son attente ne fiit pas déçue : le coup d’œil est tellement saisissant, quoique attendu, que l’admiration m’ôta pour
long-temps l’usage de la parole. Commient peiiidn^ une pareille vue? J’ose à peine le tenter; et ioi, mon ami, votre imagination poétique devra suppléer à la froide insuffisance de ma prose.
Si nous nous tournons au nord, nous revoyons tout le chemin que nous avons parcouru, les lacs, les bois , les tours, les grèves dans toute leur longueur jusqu’à Neptune et Porto d’Anao, qui s’avance en mer comme un promontoire aigu* plus loin la plage se plonge dans les brumes du loiutaiii et se confond avec elles ; mais mou guide m’affirma qu’à l’aide d’une bonne lunette, et quand le temps est très clair, 011 découvre la coupole de Saint-Pierre. Ce qu’il y a de certain, c’est que les collines qui pourraient masquer la vue s’aplanissent; vues de si haut, les inégalités du terrain disparaissent tout-à-fait.
Le majestueux amphithéâtre des monts Albains nous commande ou du moins nous égale en hauteur et s’interpose entre nous et la Sabine. Quelques points blancs étincellent au milieu des noires forêts dont il est couvert ; ce sont autant de ville$ : Velletri, Cività-Lavinia, Genzano. A nos pieds, et par-delà les bois de Paola , se déroule comme
CAMPAC;^F. i)t: noMK.
un tapis de verdure la vaste plaine des marais Pomptins : à la voir si fraîche et si riante on ne pourrait croire que la Hèvre y règne et la mort avec elle. Çà et là pourtant quelques vapeurs blanchâtres émanées de terre ondoient à la surface du sol , semblables aux feux follets qui courent la nuit sur l’herbe humide des cimetières. Le pâtre dit en se signant : « C’est l’âme des trépassés ! »
Ancienne retraite des Volsques et des Ausones, la chaîne ardue des monts I.epini, qui ferme à l’oiient les marais Pomptins , dresse devant nous ses rochers taillés en créneaux , en aiguilles, et couronnés de villes et de villages qui se confondent avec eux. La fière pyramide du Cacume domine toute la chaîne, et plus près de nous, sur un plan moins élevé , les hanteui's éclatantes d’Anxur brillent au soleil comme du temps d’Horace ( 1 ). Le temple de Jupiter-Imberbe a disparu , mais les vastes ruines du palais de Théodoric sont visibles encore, même à la distance où nous sommes ; plus bas s’élève en gradins la ville de
(i) liiipositum siixis (at« l anilentibus Anxui .
(^Sal. y.)
t;AMi’At;M-; dk rome. a8g
Terracine, qui baigne ses pieds dans la mer, et dont la tète est ombragée d’aloès, de cactus et de palmiers. Aux parfums que nous apporte la brise ne sentez-vous pas que nous approchons du véritable midi, de la terre où fleurissent les citronniers? Terracine est en effet la clef de l’Italie méridionale, et comme le vestibule des éljsées napolitains.
Les bords heureux de la Campanie se déploient devant nous. Au fond de ce golfe peu profond , dont notre œil embrasse les contours gracieux , est Fondi , la ville de saint Thomas d’Aquin et de la belle Julie de Gonzague ; suit Gaëte et son promontoire qui fait face au nôtre , et que garde comme une vedette silencieuse le pittoresque tombeau de Munatius Plancus , aujourd’hui tour d’Orlando. Naples est invisible ; mais ce panache blanc qui flotte sur l’azur du ciel en marque la place , c’est la fumée du Vésuve. L’île toute grecque de Procida, Ischia si harmonieusement chantée par Lamartine, le lugubre écueil cle Santo- Stefano transfoiané en prison d’État , Yandotène , Ponza , Zannone, toutes les îles, en un mot, de l’archipel napolitain se succèdent les unes aux
CAMPAGMO DE HOME.
ago
autres comme les piles de qiielcjiie pont gigantesque jeté sur les mers par les mains puissantes, inconnues, qui élevèrent les murs cyclopéens des montagnes. I^a Méditerranée berce autour des îles ses lames bleues; elle les presse, elle nous presse nous-mêmes de toutes parts, et la vague écumante en se brisant sur les grèves les festonne au loin d’un liséré d’argent.
Tout s’est transformé sur ces plages : des bois déserts, impénétrables, ont remjilacé les villas patriciennes; la fièvre règne où régnait la volupté; des marais croupissent où florissaient des cités, des cités fleurissent où brûlaient des volcans, des golfes se sont changés en guérets, des îles en continents; l’Océan seul est toujours le même dans son orageuse immensité. Ulysse et les premiers navigateurs qui ont exploré ces parages les reviendraient explorer aujourd’hui qu’ils y seraient le jouet des mêmes vents , des mêmes vagues; les mêmes étoiles guideraient leurs voiles errantes; les flots mobiles auraient pour eux les mêmes sourires, les mêmes mensonges, les mêmes fureurs.
Tel est, mon cher ami, le panorama merveil-
CAMPAGNE DK ROME. agi
leux qui se développe autour de nous ; quelque effort qu’on fasse, les mots ne traduisent pas plus la nature, qu’un squelette ne donne l’idée de la beauté; c’est à peine si l’artiste qui réunirait en lui Claude Lorrain et Salvator Rosa , l’homme du repos et l’homme du mouvement, réussirait avec la ligne et la couleur à vous présenter une pâle et confuse image de ce paysage... j’allais dire sublime , mais c’est un mot dont on a tant usé et abusé dans ces derniers temps qu’il faut le laisser reposer pendant deux générations au moins avant de pouvoir décemment l'employer. Veuillez donc chercher vous-même , mon cher ami , l’épithète qui manque à ma pensée.
Revenus de notre excursion aérienne, replionsnous sur nous-mêmes, étudions le belvéder où nous nous trouvons. C’est un pic plutôt aigu où sont dispersés quelques lambeaux de murs insignifiants auprès desquels est un grand trou qu’on voudrait me faire prendre pour une des cheminées de l’enfer , mais qui n’est , je le crains, qu’une citerne comblée. Voulez-vous que ces décombres aient appartenu à un temple du Soleil ou à un temple de Circéi’ C’eslk votn- choix; le père
ag-J CAiJl*AG^K UK ROMK.
et la tille avaient l’un et l’autre des autels sur la montagne. Le temple de Circé existait encore au temps de Cicéron , et les prêtres y montraient une fois par an, comme on exhibe aujourd’hui les reliques des saints le Jour de leur fête, un morceau du vrai navire d’Ulysse, et de plus la coupe dans laquelle il avait bu le fameux breuvage. Le nom du héros voyageur est resté dans la contrée : il y a au bord de la mer un lieu qu’on appelle le bain d’Ulysse ; un autre passe pour avoir été sa sépulture et en a gardé le nom.
Quant à ces lambeaux de murs que nous mesurons d’un œil si peu respectueux, la tradition en a fait la Maison de Circé; mais ce baptême est une usurpation, jamais Circé n’a demeuré là.
Homère nous dit que son palais était , non sur les hauteurs, mais au fond d’un large vallon, et si bien caché que la fumée des cuisines en s’élevant au-dessus des bois avait seule révélé à nos voyageurs que l’île était habitée. Le récit d’Homère est plein d’intérêt, et il faut se donner le plaisir de le lire sur les lieux.
Ulysse, est le Simbad de la mythologie grecque; ses aventures ne sont pas moins merveilleuses
que celles du navigateur oriental , et elles Font tout aussi amusantes. Le Dante, dont l’esprit austère prenait et tournait tout au sérieux , en a fait un type plus élevé et tout moderne , un martyr de la passion des voyages, une espèce de Childe- Harold esprit fort que le dégoût de la vie assise et la soif de l’inconnu avaient jeté à travers le monde (i). Le chant où il raconte l’histoire et la mort du roi d’Ithaque est un des plus poétiques, des plus touchants de T Enfer. I.e banni florentin trouvait sans doute une secrète analogie entre sa propre destinée et celle du prince errant et persécuté par la fortune.
(i) Ml (Ii.«parti da Circe che soitrassp
Me più d'un anno la pres>u a Gneta ,
Prima che si Enen la nütmnasse :
Ne dulcezza dt Hglio , nît la pit ta
Del vecchio padre, ne’l débite ainore,
Loqtiale dovea Penelope far lieta^
Viiicep poter dentiu d.i me Innlore,
ChVebbi a divenii' del mundo espei to,
Et de^li vizii umani, e del vntore :
Ma misi me per Talto mare ajterto.
Sol coiKun Icgno, e con quelle compagna Ficciolit , dalla quai non fui deserio; eic.,ei<'.
(/»/. , ch, XXVI.)
Il est à remarquer que le Dante fait pcrii TIyssp dans un naufrage uu'delà du détroit de Gibraltar :
Infin che’l mar fu sopra noi rinrbiuso.
campagne de home.
Mais pour en revenir à notre ami Solveri , trop fidèle à son rôle de cicerone, il n avait pas cessé de parler un seul instant. Tour à four géogl-aphe, antiquaire et naturaliste , il baptisait tous les monts, toutes les vallées , toutes les villes , tous les villages, toutes les ruines, tous les arbres , toutes les plantes, et jusqu’aux cailloux que nous foulions aux pieds.
a Signor, me disait-il d’iin air important, il
» faut que vous sachiez que toutes les pierres de la » montagne font feu; ce qui prouve.... — Que » c’est la montagne de l’enfer, n’est-ce pas? et la » grotte de la magicienne en est le soupirail. Je » ne dis pas cela. — Mais vous le pensez , et Voilà » pourquoi vou? ne voulez pas m’y conduire. — „ Franchement ce n’est pas graud’chose. Parlez- „ moi de l’Imbisa et de la grotte des Chèvres; cela » du moins vaut la peine d’être vu ; pour l’autre, » c’est un trou dans le rocher, rien de plus. — » Mais enfin elle ne doit pas être loin d’ici? Elle „ est par là-bas. — Par là-haut, par là-bas, Sulvero » mio, vous vous moquez dé moi. — Ehbleh donc! „ puisque vous y tenez tant , je vous y mènerai „ demain à votre grotte. ^ Demain , je serai à
CAMPAG.NK DF. RO.ME. Q95
» Tfi-racine; pmirqiioi jws aiijourd’lmi ? — Pam- » que c’est vendredi, et qui pis est le Veudredi- « Saint; c’est un jour funeste, et, per Bacco! on » ne saurait ce jour-là prendre trop de précau- » tions ; un inalheitr est bientôt fait. Songez que » vous êtes sons ma garde et que je réponds de «vous. — Bravo Solveril se non è vero, è ben » t/wato ! » —
r>es grands poètes de l’antiquité étaient peu descriptifs, dans le sens qu’on a donné à ce mot depuis que l’accessoire est devenu le principal , ou en d’autres tenues depuis que la pauvreté des idées et des passions a fait iin genre de ce qui n’est qu’nn détail; cela une fois convenu, on décrivit pour décrire, et la muse en dérive a fait naufrage et s’est noyée dans un océan de puérilités. Les poètes anciens saisissaient les grands traits de la nature et peignaient un site eh deux mots. Sans doute la concision est uii caractère de la force; toutefois on désirerait qu’Ilomère, Virgile, et même < )vide, qui pourtant ne pèche pas par là, eussent été moins sobres à l’endroit du mont de Circé; on aimerait à le retrouver dans leurs vers; l’ensemble y est, mais
Digilizad by Coogle
5>9fi CAMPAf;îiE DE ROME,
les détails manquent, et ce sont les détails qui animent le j)aysage. Puisque la description nous fait défaut , jetons-nous dans la légende ; pour peu <pie nous la creusions, nous y trouverons une nouvelle confirmation de ce que je vous disais tout-à-riieure, que le fait préexiste à la fiction et l’a presque toujours engendrée. Pardonnez-moi de revenir encore là-dessus , mais , comme Dante, j’aime à rechercher
!.« doitiina chc s'nscon<le
SoUuU velaiiie versi stiani.
Circé , nous le savons de reste, était fille du Soleil , qui vivifie les sucs de la terre ; sa mère était une nymphe de l’Océan; elle avait pour sœur Pasiphaé , qui, indépendamment de ses amours bien connues, était, elle aussi, quelque peu sorcière, voire même empoisonneuse. Aimable famille ! Les premiers enchantements de Circé furent assez anodins; elle se contentait , par exemple, de faire descendre sur la terre les étoiles du ciel ; il n’y avait rien jusque là que de fort innocent. Mais ayant épousé le roi desSarmates, elle essaya sur lui l’effet de ses poisons et l’envoya dans un monde meilleur.
CAMPAGNE DE UOME. 397
Ce fut là son coup d’essai : il promettait; mais ce début la rendit si odieuse à ses sujets, qu’elle dut prendre la fuite; et le Soleil, son père, la transporta lui-même à travers l’espace sur cette même montagne où nous sommes, et que nous avons escaladée, par des voies beaucoiq) moins rapides et plus laborieuses.
Ici commence le cours de ses sortilèges. Jalouse de Scvlla, jeune et jolie nymphe des côtes de Sicile , aimée de Glaucus , elle en fait un monstre épouvantable qui a douze têtes de chien toujours béantes , toujours hurlantes, toujours prêtes à happer ce qui passe à leur portée (i). Or, ce n’est là encore que la personnification d’un phénomène naturel : la côte de Messine est percée de petites grottes où la mer s’engouffre en iinitant’à s’y méprendre les aboiements d’une meute eu colère, et en attirant dans son tourbillon , pour les briser contre les rochers , les barques, et même les vaisseaux qui rasent de trop près la terre. Voilà notre monstre expliqué. De l’autre côté est l’abîme de Charybde. Vous savez le proverbe. Evitons les deux extrêmes.
,(') Odyss.,x».
ugtt CAMPAGNE DE hOMK.
S.ihirne , loi des Al)ori«ènes , avait nii fils nomitié Piciis dont la lu-aut»'- faisait tourner la tête à toutes les naïades, dryades et hamadryades de la contrée: Janus, roi des Cinnnériens, avait une fille nommée Canente, dont la voix, comme celle d’Orphée, attendrissait les forêts, amollissait les rochers, arrêtait les fleuves dans leur com-s et les oiseaux dans leur vol. On se rencontra ît la chasse, on s’aima, on se le dit, on s’épousa. Circé , qui avait les passions vives, et qui était faite pour en inspirer , si l’on en croit les deux portraits d’Homère et du Guerchin , s’éprit si violemment du beau Picus , qu’elle voulut le forcer à quitter sa femme, afin de la suivre elle-même sur sa montagne. Pour toute réponse, le fidèle époux s’enfuit bride abattue à travers le bois. Indignée de ses dédains , la vindicative magicienne le changea aussitôt en oiseau , et ce nouvel hôte des bois garda le nom du beau chasseur (i). L’allégorie n’est-elle pas transparente? t^ette prétendue métamorphose est une leçon ingénieuse donnée à ces femmes impérieuses, agressives, qui éloignent d’elles à
(i) t*u^us en latin veut dire pivert. xit.)
CAMPAGNK DE ROME.
force d’exigences , et qui donnent à l’amour des ailes , tant on est pressé de secouer leur joug.
La spécialité de Circé était donc de changer les honlmes en animaux. Quand les compagnons d’Ulysse , prédestinés eux-mêmes à devenit... vous savez quoi , se présentèrent à son palais, ils le trouvèrent environné de loups, de tigres, de lions Jadis hommes, dont i’hiilneur d’ailleurs était. fort bénigne , car ils se dressaient sur leilrs pieds de derrière, et venaient flatter de leur queue caressante les nouveaux débarqués ( i ). Vous avez vu , mon cher ami, que Virgile s’éloigne ici d’Homère, en laissant à chaque bête féroce le caractère qui lui est propre. Lé trait de Virgile est plus profond : non seulement les passions dépouillent l’homme de sa raison; mais de plus elles développent les instincts de férocité qui sommeillent en lui.
Le pouvoir qu’avait Circé de faire des bêtes avec des hommes l’a fait confolidre elle-même par quelques archéologues avec l’isis égyptienne, dont l’Orus {l’image qui l’accompagnait), prenant chaque mois la forme d’un animal différent,
(i) Odyss., X.
30O CÀMPAfiNK DK KOMK.
aurait donné lien à la fable des hommes métamorphosés en brutes par la puissance des enchantements. Circé en égyptien signiSerait enigme^ et notre enchanteresse ne serait autre chose que le zodiaque. Voyez si cette explication vous sourit; moi je n’y souscris pas, et je vais au plus simple comme au plus vraisemblable.
Bacon a écrit sur la Sagesse des Anciens ( De Vetemm Sapientid) un charmant ouvrage où il découvre avec une rare sagacité le sens allégorique de quelques unes des fables les plus obscures de la mythologie grecque. Habile à |iercer les voiles plus ou moins épais derrière lesquels se cache la vérité, il fait un voyage de découverte à travers le mystérieux empire des fictions, et le fait avec un bonheur merveilleux. On ne saurait être à la fois plus ingénieux et plus profond. Sa plume a tracé dans ces ténèbres un sillon lumineux. Cassandre est le conseil intempestif, et partant inutile , Orphée la philosophie qui civilise la terre, Protée la matière qui prend toutes les formes, Tithon la satiété, Diomède le fanatisme religieux ; Prométhée enfin , c’est la destinée humai ne; et ainsi des autres personnifications du
CAMPAUiMi DE HOME. 3o 1
polythéisme grec. Il n’est pas jusqu’au coucou mouillé sous la forme duquel Jupiter séduisit Junon qui n’ait là son interprétation ; et ce dernier chapitre , le plus court de tous, est un coup d’œil d’aigle jeté dans un des replis les plus secrets , les plus noirs du cœur humain (i).
Il est à regretter que Circé n’ait pas sa place
(i) Je ne résiste pis à la tenlatiou de laisser parler Bacon ltii« même : ■ Les poètes, dit-il, ont feint que Jupiter, pour jouir plus N paisiblement île ses amours, prit une inHoité de formes di^én rentes, comme celles de taureau, d*aiçle, de cv(^ne, de pluie » d’or; mais que, pour solliciter Junon, il prit une forme très « ignoble et très ridicule, savoir, celle d’un coucou mouillé par une » pluie d’orage, tout tremblant et tout morfondu.
U Cette fable, très ingénieuse, pénètre dans les replis les plus n profonds du cœur hutnain. Kn voici le sens : que les hommes ne sc N flattent pasqu'après s’étre distingues par mille preuves de talentel H de vertu, ils jouiront de la considération générale et gagneront * tous les cœurs; ils n’obtiendront ce double avantage qu’en raison » du caractère et du tour d’esprit des personnes dont ils recherchent n l’estime et l’affection. S'ils ont affaire à des personnes dépour« N vues de qualités estimables et qui n’aient que de l'orgueil joint n à beaucoup de malignité (caractère figuré par Junon), qu’ils se n persuadent bien qu’ils doivent comim ncer par se dépouiller de » tout ce qui peut leur faire honneur et leur donner du relief; au- » Irement ils échoueront. Et ce n’est pas assez d'une complaisance n outrée, ce qu’il faut en pareil cas, c’est de la bassesse et de l’ab*
» jectiun. • (De Vet. Ssp., xiv, V Amant de Junon ou ta Bassesse ifdme.)
3oa CAMPAGNE DE ROME,
dans cette galerie philosophique. Ici, du reste, l’allégorie est si diaphane, que , sans être Bacon , tout le inonde peut la pénétrer, et nous n’aurions au besoin, mon cher ami, qu’à jeter les yeux autour de nous pour en avoir une complète révélation. Comme les compagnons d’Ulysse, les hommes de notre temps semblent avoir bu la coupe empoisonnée, c’est-à-dire qu’absorbés dans la poursuite effrénée, furieuse, des choses matérielles, ils se dégradent par là tuèroe , et laissent périr en eux le principe humain. I.e monde aujourd’hui est la cour de Circé; les Ulysses qui luttent contre les effets du philtre abrutissant deviennent de plus en plus rares , et ils n’ont pas assez de tous leurs efforts pour résister à l’abdication universelle; semblables à ces chênes robustes restés seuls debout , lorsque autour d’eux l’orage a tout abattu, ils sont isolés, et leur isolement fait paraître encore plus profond, plus vaste , le vide affreux qui les environne. U en est du monde moral comme du monde physique; on descend plus vite qu’on ne monte : une fois sur la pente de la dégradation , on arrive au fond du précipice avec une rapidité effrayante ,
CAMPAf;>K I>E KOMK.
et sans presque avoir eu le teqips de se reconnaître; il n’est même plus besoin du coup df! baguette de la magicienne. Voyez quel progr« ce mal étrange a fait sous noàyeux; la contagion gagne h la fois en étendue et en profondeur; toutes les couche!? de la société sont atteintes successivement : distillé en haut , le venin coule en bas. bien loin d’être assouvis par les pâtures qu’ils dévorent . les appétits grossiers du monde inférieur ne font que redoubler de voracité. Tout leur est bon ; la métamorphose est consommée ; elle est complète — Circé leur jette des glands qu’ils se disputent, puis on les enferme dans une étable où ils s’endorment.
Nos pères nous ont parlé d’un peuple qni croyait à la gloire , à la patrie , à la vertu , qui croyait en Dieu , qui croyait en lui. La fleur immaculée de l’honneur avait jeté dans son sein de? racines profondes; nul n’y touchait impunément; aussi portait-il la tête haute ; son nom était grand et respecté. Comme tout ce qui est puissant sur terre , il avait beaucoup d’ennemis , mais il avait la sécurité de la force; et i( ne demandait pas, lui non plus: combien sont-ils? il di-
3o4 CAMPAGNE DK HOME,
sait: où sont-ils? et il marchait devant lui comme le chevalier sans peur et sans reproche. Ce peuple exerçait la suzeraineté de l’intelligence, parce qji’il avait foi dans la pensée; qu’on le voulût ou non, on subissait son initiative, et l’on tombait nécessairement, fatalement, dans son irrésistible tourbillon. Lin mot de sa bouche éveillait les échos du monde, un geste de son bras faisait palpiter tous les coeurs, ceux-ci de crainte, ceuxlà d’espoir, parce qu’il portait en lui le destin des nations. Ce peuple , que ses détracteurs accusaient de légèreté et d’impuissance, les avait forcés eux-mêmes à l’admiration par des prodiges d’audace et de volonté. Quand tout était perdu chez lui, il avait tout sauvé par sa seule énergie, et, tandis qu’il faisait tète à l’Europe en masse, il renversait du même effort la vieille société vermolue, il en tirait une nouvelle du sein des ruines. Son vol triomphant avait pris dès lors un e.ssor immense. Qui peut dire où il se serait arrêté ?
Ce peuple dont nous parlaient nos pères existe-t-il encore? et s’il existe, à quels signes le reconnaître? Ah! certes, c’est le cas de s’écrier avec le prophète qui pleurait sur la décadence ,
Digilized by Googic
CAMPAGNE DE ROME. 3o6
sur la ruine de Jérusalem : Comment t s-tu tombée des deux, étoile du matin, fille de l’aurore?
Le mal est grand sans doute, il est profond , mais il n’est pas incurable; on revenait des métamorphoses de Circé : un coup de baguette faisait un animal , un coup de baguette refaisait un homme. Le miracle qu’Ulysse opéra en rendant à ses compagnons la figure humaine, on peut l’accomplir aujourd’hui pour ce peuple oublieux de lui-mémeet plongé dans les muettes torpeurs d’un sommeil sans nom, mais non pas sans exemple.
Car enfin ce peuple a passé déjà par bien des phases; il a connu la mauvaise comme la bonne fortune ; il est revenu de plus loin , et puis il n’a pas dit son dernier mot. Le sommeil n’est pas la mort, c’est un repos; et un temps d’arrêt n’est point une solution. Il y a des bal tes dans les voyages; les unes sont courtes, les autres longues; toutes ne sont pas également heureuses. Or, la vie des nations est un voyage à travers le temps : Dieu voit le but; l’homme le cherche, parce qu’il est libre; et si parfois les peuples s’arrêtent, s’ils paraissent découragés, c’est qu’ils hésitent : plusieurs chemins s’ouvrent à la fois devant eux ; quel est le meil-
ao
leur? lU l’ignorent 4 les lumières leur manquent encore pour fixer leur choix ; mais clés qu’ils ont dioisi, dès que le but, un instant voilé à leurs yeux, leur apparait clair et splendide k l’horizon, alors, n’en doutez pas, ils secouent cette léthargie qui vous alarme , ils se remettent en route , ils marchent résolument à l’accomplissement de leurs destinées.
Adieu, mon cher ami; Dieu vous garde, et gardez Dieu en vous !
Jk. ni. B^r»nsrr.
Vous m’avez dit souvent, mon cher Béranger, que les spectacles de la nature vous touchaient moins que ceux de rhiiinanité. Toutes vos sympathies sont pour l’homme; c’est lui que vous cherchez, que vous voyez partout; et la demeure qu’il habite , ce camp volant qu’on appelle la terre , n’a qu’un intérêt secondaire à vos yeux. Je n’aurai donc garde de venir, à propos de la
3lO CAMPAGNE DE ROME.
Campagne de Rome , vous parler des bois , des mers et des montagnes; et d’ailleurs je craindrais trop de tomber dans les redites de l’école descriptive, la plus puérile, entre nous, de toutes les écoles. Je n’ai pas même avec vous la ressource de l’antiquité; vous n’aimez pas, je le sais, mes vieux Romains; leurs rudes mœurs vous blessent; leurs appétits guerriers vous révoltent; c’est à peine si vous faites grâce à leurs historiens , que dis-je? à leurs poètes! Le génie artiste de la Grèce a tout votre amour.
Je devrais peut-être, pour vous punir de votre partialité, vous la faire expier au berceau des Gracques, au tombeau des Scipions, et vous conduire de la fontaine où le sage Numa allait puiser ses oracles à l’amphithéâtre où les empereurs faisaient déchirer les premiers chrétiens; nous heurterions du pied en passant le soc des charrues consulaires , et nous nous donnerions l’amer et cruel plaisir de fouler la poussière des héros et même des dieux; mais il est douteux que vous . me suivissiez daits mes pérégrinations rétrospectives , et j’en serais pour mes frais d’érudition. Que faire dans cette extrémité? Me taire, m’allez-
VOUS peut-être répondre moyen qu’un voyageur se taise !
A in*en(endre, «tei^eur, il faut vous r^<tî^er.
Du moment que je n’ose vous parler ni de la nature ni de l’antiquité, laissez -moi du moius me rabattre sur l’iiistoire, et puisque la coupole du Vatican , ce centre imposant de la papauté , est là qin se dresse devant nous, souffrez que je vous entretienne de celte même papauté , qui a rempli jadis sur la terre une si haute mission , et dont votre génie, éminemment gaulois, a flétri les abus avec une gaieté si profonde. A ne l’envisager même (et je me borne ici à ce seul point de vue) que dans ses rapports politiques avec la Péninsule, l’institution papale est féconde en grands enseignements, et il se passe à cet égard en Italie un phénomène historique qui prouve à quel point le temps modifie les positions; ce phénomène, digne à plus d’un titre de fixer l’attention des publicistes, et encore plus celte des philosophes qui, comme vous, s’intéressent à l’esprit des faits plus qu’aux faits eux-mêmes, est l’étroite alliance des deux vieux principes guelfe
CAMPAGNK DE HOME.
3ia
et gibelin , je veux dire de l’Autriche et du Pape,
L’alliance est loin sans doute d’être équilibrée: les rapports entre Vienne et Rome sont ceux de client à patron , non d’égal à égal. Un intérêt commun , actuel , les rapproche et les lie ; mais depuis long-temps César a le pas sur saint Pierre.
Dans l’état général de l’Europe, et vu la position particulière des provinces de l’ÉgUse , elles ne peuvent plus échapper par elles-mêmes à l’intersention gibeline; leur situation géographique subirait seule pour la rendre inévitable. Et d’ailleurs les invasions autrichiennes en Italie ne sont que l’application d’un principe queles papes eux-mêmes ont mille fois mis en pratique dans le passé: seulement le nom de l’ Autriche imprime à ce fait un caractère nouveau.
Rome temporelle et spirituelle fit toujours la guerre avec le bras d’autrui. Que pouvait nue puissance sans ressources matérielles , sans institutions militaires? Quand les foudres spirituelles demeuraient impuissantes , et que force était de recourir aux armes temporelles , Rome imposait sa .querelle aux princes, et les princes s’armaient potir elle en vassaux obéissants. Ses l'écompenses,
il est vrai, étaient magnifiques; pour salaire elle donnait des trônes. Ainsi 6t Grégoire VII avec les Normands, Clément IV avec les Angevins.
Chose étrange ! Rome aspirait à l’empire universel, elle y parvint, et elle n’avait pas en elle les moyens de résister au plus faible de ses voisins ni la force de contenir ses propres provinces. Semblable a’u Jupiter des anciens , elle tenait dans chacune de ses mains un monde, et pour trône elle avait un nuage , c’est-à-dire une opinion; et telle est la puissance, la durée des opinions, qu’aprèstant d’orages, tant de siècles, et quoique percée à jour par le soleil ardent des idées nouvelles, la nuée miraculeuse soutient encore à nos yeux le colosse expirant.
Au moyeu-âge, les princes séculiers étaient vassaux du Saint-Siège, et reconnaissaient tous sa suzeraineté suprême. Non certes que beaucoup n’en souffrissent dans leur dignité et n’aspirassent à s’émanciper; mais ils se résignaient, ou du moins ils se taisaient; leur trône était à ce prix.
Pourquoi cela ? Parce que le pape était dans l’opinion le vicaire du Christ; parce que l’institution catholique était une force sociale active ,
qu’elle était vivante dans les niasses — mens agitai molem — , que les masses y tenaient comme à une institution fondée par elles et pour elles, comme à une sauve-garde, à une garantie surhumaine.
Au milieu des violences de ces siècles terribles, quelle voix consolait, sinon la voix du prêtre? Quelle main nourrissait le pauvre , sinon la siennePQiii bandait les plaies de la société féodale, qui foudroyait les princes, leur commandait la justice et la clémence, les appelait au tribunal de la confession , qui humiliait leur orgueil , qui flétrissait leurs iniquités, qui leur imposait les disciplines de la pénitence, qui enfin, s’élevant par-dessus toutes les dominations mondaines, foulant aux pieds les hiérarchies insultantes de la féodalité, proclamait l’égalité des hommes devant Dieu? Le prêtre, toujours le prêtre.
Et au nom de qui exerçait-il cette haute mission de censure et d’égalité? Au nom d’un plébéien , du fils d’un charpentier, né dans les ignominies d’une étable, mort sur une croix pour avoir frondé les puissances et plaidé pour les opprimés.
Représentée par un prêtre élu , qui n’était luimême que le représentant du plébéien de Naza-
CAMPAGNE DE BOME. 3l5
reth et qui régnait en son nom, la papauté était donc la réhabilitation du peuple ; la chaire chrétienne était la tribune du peuple; le temple, la maison du peuple , le sanctuaire de l’égalité ; le pauvre et le riche, le serf et l’empereur y baisaient la poussière des mêmes autels, s’y agenouillaient aux pieds du même maître ; le malheureux poursuivi par les lois humaines y trouvait contre elles une égide, il y dormait en paix à la vue des bourreaux. Telle était l’institution papale. Comment le peuple n’y aurait-il pas tenu? Son Dieu s’était fait peuple pour le sauver , lui se faisait Dieu en l’adorant.
Il y a peu de dangers à opérer aux surfaces de la société; on peut long-temps manier et remanier impunémentles institutions purementpolitiques; mais un sceptre n’a jamais touché aux profondeurs sociales sans que les trônes n’aient aussitôt tremblé, et l’édifice craqué tout entier. Or, rien n’est plus profondément social que les convictions populaires; on ne les violente pas sans provoquer des réactions redoutables, et les dominations humaines n’ont de durée qu’autant qu’elles s’y conforment; ce qui revient à ce principe au-
Digilized by Googic
3l6 CAMPAGNK DE HOME.
joiird’liiii réduit en axiome, que toute puissance émane des entrailles du peuple. I^histoire des siècles est là jxmr le prouver.
Pourquoi l’empereur Henri IV excommunié se trouva-t-il, tout d’un coup et comme par enchantement, seul dans son empire, sans armée, sans ami«, sans trône, aux pieds deGrégoire VII? Pourquoi Frédéric II de Souabe mit-il un si grand empressement à se justifier aux yeux des peuples, dans les cours et dans les conciles, des accusations d’hérésie fulminées contre lui par trois papes? Henri et Frédéric, pour être, l’im sous l’interdit du Vatican, l’autre suspect d’hérésie, en étaient-ils moins empereurs d’Allemagne? Pourquoi donc cet abandon, cette humiliation, ces apologies, ces terreurs? (>’est que la cause du Vatican était la cause des peuples. Or, en alarmant leurs consciences, Rome ébranlait leur foi politique, elle sapait les trônes, et les souverains ne l’ignoraient pas. Là est tout le secret de la papauté politique.
Et si de siècle en siècle Rome a perdu de son empire , si les royaumes lui ont échappé un à un, « ’est qu’elle a été inhdèle à son mandat comme à
CAMPAGNE DE ROME. 3l7
ses traditions ; c’est qu’elle a déserté la cause des peuples pour embrasser celle des princes, se faisant prince à leur manière; c’est qu’en reniant, en> brisant ses appuis naturels, elle a détruit du même coup les conditions de son existence; c’est qu’ enfin elle a refusé de marcher lorsque tout marchait autour d’elle , et s’est jiétrifiée dans l’immobilité.
En abdiquant sa haute mission populaire, elle devait perdre la sympathie des peuples; elle la perdit; ils la tinrent dès lors pour transfuge, et n’eurent plus foi en elle. S’emparant habilement de ce qu’elle rejetait, et flattant les vanités nationales , les princes ont pris peu à peu la place laissée vacante par son incurie et son imprudence.
De ce temps date l’émancipation des trônes.
L’établissement de nouveaux rapports sociaux , la découverte de nouveaux continents , les conquêtes successives de la science sur l’antiquité , l’esprit d’examen qni en naquit, toutes les modifications subies à la fois et par le monde physique et par le monde intellectuel , réagirent fortement sur les croyances religieuses déjà ébranlée» par la marche des siècles , par les excès des
3l8 CAMPAGNK DE HOME,
hommes , par les abus du système ; et l’impHmerie, ce levier tout-puissant de la pensée, vint donner la vie et l’action à tous ces éléments épars, elle les rapprocha, les réunit, les vulgarisa, elle frappa au cœur la société théocratique.
L’absolutisme spirituel est mort ou achève de mourir; l’absolutisme temporel, qui lui a porté les premiers coups, reste seul à combattre. Tête à tête avec un siècle qui n’en veut pas, il a pris peur; effrayé d’un isolement que lui-méme s’était préparé, il s’est repenti de son propre ouvrage , et, tout pâle d’effroi , il a été frapper aux portes de Saint-Pierre. « Ré veille-toi! a-t-il crié à l’an- » tique esprit du Vatican , oublions nos vieilles » querelles dans un danger commun ; marchons » ensemble sous ma bannière. »
C’est ainsi que la papauté a été ramenée dans l’arène; mais le monde a vu du premier coup d’œil qu’on n’avait traîné au combat qu’un cadavre; comme Volta, on lui a rendu le mouvement sans lui rendre la vie. Il en est des institutions comme des hommes ; les morts ne reviennent pas. La papauté a fait son temps comme institution temporelle; son rôle a été long et glorieux :
CAMPAGNE DE ROME. 3ig
eile a rapproché les nations isolées, et fondé, la première , entre les peuples , cette solidarité fraternelle qui est la base de toute religion et désormais le but logique, nécessaire , de la politique internationale.
Ne vous alarmez point, âmes pieuses et croyantes , la philosophie nouvelle ne vient pas pour vous être en scandale, ce n’est point à vos dieux qu’elle en veut; elle abat les idoles, non les dieux. Suivez en paix le culte que votre foi vous commande, baisez la poudre de vos sanctuaires, elle n’ira pas, missionnaire farouche, vous arracher du pied des autels, ni porter un œil inquisitorial dans l’intimité de vos consciences , un bras furieux dans la sainteté de vos temples.
La philosophie du xviii* siècle fut intolérante , parce qu’elle était militante et destructrice; la philosophie du xix* est tolérante , parce qu’elle est victorieuse et fondatrice. Son œuvre est de lier^ non de délier. Assez de haiqes déchirent le monde ; il a soif de paix et d’amour. Assez de ruines sont entassées; c’est à reconstruire sur toutes ces ruines que le siècle est appelé , et il convie à son oeuvre les peuples de toutes croyan*
3qo campagne UE ROME,
ces, de toutes contrées; il n’en veut au bonheur d’aucun; il veut le bonheur de tous. Une èrenouvelle est ouverte; à quoi bon se détremper dans les vains regrets du passé? Ce passé, après tojit, est-il si regrettable? Oublions ses crimes, profitons de ses leçons pour éviter les fautes. Le présent nous indigne? nous révolte? travaillons à défricher les terres vierges de l’avenir, sans nous laisser décourager par les obstacles ni effrayer par les dangers.
Mais je reviens à mon Italie.
Siège et centre de la papauté, l’Italie fut le champ de bataille des deux principes guelfe et gibelin. Partagée entre eux , elle eut à souffrir de leur querelle, qui au fond était la sienne; mais on ne peut, sans démentir l’histoire, dire que sa liberté y ait perdu, puisque sa liberté est morte le jour où la lutte a cessé par la défaite du principe guelfe (i).
(l) Voltaire, qu’on ne saurait accuser de partialité en laveur de la papauté, a écrit ces paroles bien remarquables sous sa plume : • Les Guelfes, ces partisans de la papauté, et encore plus » de la liberté, balancèrent toujours le pouvoir des Gibelins, para tisans de l’empire, a (Essai sur fliist. génér,, cb. ui.) Et il ajoute plus bas que le but de l’Empereur était l’asservissement de la Pé-
CAMPAGNF. DE liOME.
Le Saint-Siège exei çait sur le midi de la Péninsule une suzeraineté immédiate et sans contrôle ; il avait dans sa main le royaume des Deux-Siciles, et le donnait en fief aux dynasties de son choix. C’était comme une prime offerte à la soumission des princes, et le prix de leur fidélité. Un mot du pape fondait un droit, et, en vertu du principe posé, le peuple ne protestait point alors contre ce droit ; il l’acceptait dans toutes ses conséquences; il voyait sans s’émouvoir les dynasties succéder aux dynasties, et, de son côté, le Vatican ne porta jamais atteinte ni aux parlements de Sicile ni aux institutions communales du continent napolitain.
L’influence gibeline, c’est-à-dire im|)ériale, au contraire, dominait au nord de la Péninside, et les cités lombardes recevaient de la main de César des podestats qui exécutaient en son nom les lois nationales. Mais c’était une influence brutale, celle du plus fort sur le plus faible; la proximité de l’Empire mettait les Lombards dans sa dépendance; à la moindre démonstration d’affranchis-
ninsule : « Il est bien sûr au moins qu'il voul.iit legiier sur l’Italie » sans bornes et sans partage... » [Idem, eli. lxvi.)
ai
322 CAMI*Af;NK DE HOME,
seineiit, les années gibelines paraissaient sur les Alpes et se ruaient aux plaines de Lombardie. Si l’Empereur n’abusa pas plus souvent du droit de la force, s’il ne traita pas plus tôt la Lombardie en province conquise, c’est qu’il fut retenu dans les limites de la modération par l’influence de l’Église et par la crainte d’appeler sur lui quelque terrible tempête. Iæs Lombards, de leur côté, épiaient et saisissaient toutes les occasions d’écbapper au joug gibelin; ils avaient l’œil sur Rome comme sur une protectrice , et plus d’une fois la voix d’un prêtre les appela à la liberté.
Pour ne parler ici que de la ligue lombarde, le plus grand événement de l’Italie au xii’ siècle, quel moment les Lombards choisirent - ils pour recouvrer leur liberté ? Celui où Barberousse excommunié voyait ses barons et ses peuples chanceler dans leur foi. Où la ligue fut-elle conclue , jurée et signée par les députés des villes? Dans un monastère; et pour honorer le Pape, qu’elles reconnaissaient toutes pour leur chef suprême , dont elles entendaient soutenir les droits, et dont la cause était la leur, elles nommèrent de son nom la ville d’Alexandrie , fondée alors par les
CAMPAGiSK UE HOME.
républiques confédérées. Et lorsque Barberousse, battu à Laguano par la valeur italique, fut contraint à la paix , avec qui se réconcilia- t-il d’abord? Avec le Pape. Il déposa devant lui le manteau impérial , il se prosterna dans la poussière , il lui baisa les pieds, il reçut sa bénédiction; et malgré la tiédeur avec laquelle ensuite le Pape sembla plaider la cause des cités lombardes, l’autorité de sa parole suffit pour leur assurer l’indépendance: César fut humilié.
Quant à la république de Venise, elle se tint long-temps en dehors des affaires du continent italien. Les Vénitiens regardaient l’Orient comme leur patrie, et c’est au Bosphore qu’ils condjattaient. Moins excentrique , et tantôt guelfe, tantôt gibeline, suivant l’intérêt de son commerce, mais au fond toujours guelfe de cœur. Gênes, comme Venise, s’intéressait plus aux affaires du Levant qu’à celles de la Péninsule.
Le centre de l’Italie était, vis-à-vis de la cour de Rome, dans une position particulière. Comme héritier de la comtesse Mathilde , le Saint-Siège se considérait comme le propriétaire-né, le souverain immédiat de la plupart des terres situées
campagne M ROME.
entre Rome et le Pô. Les limites ne furent jamais bien tracées, et la cause fut long-temps pendante. Le fer de la conquête coupa le nœud gordien en Romagne comme dans les Marches. Ici donc le conflit des prétentions temporelles et spirituelles complique les rapports, et en fait une question à part.
Quoique comprise dans l’héritage de la comtesse Mathilde, la Toscane ne fut point conquise ; mais Florence républicaine fut toujours guelfe; et si Pise resta gibeline, ce fut moins par opposition au Saint-Siège que par esprit d’hostilité contre ses deux rivales de terre et de mer. Gênes et Florence.
Dans une' vue d’ensemble, les détails disparaissent; j’ai dû passer sous silence toutes les cii'constances accessoires et les exceptions particulières qui modifient les faits généraux.
Ce que j’ai voulu montrer seulement , et ce qui ressort clairement de cet aperçu , si incomplet qu’il soit d’ailleurs, ce sont les deux tendances rivales du moyen-âge en Italie. Durant ce long période d’années, la Péninsule gravita autour de ces deux centres ; mais l’équilibre n’est qu’appa-
CAMPAGNE DE HOME. 3q5
relit , et le centre guelfe l’emporta de beaucoup en force et en action sur le centre gibelin.
I-iC xvi" siècle amena des modifications considérables dans tout l’édifice social ; le droit public des nations fut entièrement bouleversé , et avec lui la politique de l’Italie. Tout.se complique; le téte-à-téte de l’empire et de la papauté cesse; de nouvelles puissances interviennent, il naît de nouveaux rapports, et l’équilibre européen se fonde sur des bases nouvelles.
La première application des nouvelles doctrines fut la ligue de Cambrai. Il y eut alors, mais pour un jour, alliance des deux principes guelfe et gibelin. Jules II, qui avait prêché la croisade contre Venise, y enti-a le premier, et y entraîna Maximilien, alors roi des Romains. Mais le pontife n’avait dans l’entreprise qu’un intérêt secondaire et entièrement temporel : aussi à peine fut-il rentré en possession des villes romagnoles revendiquées par lui qu’il rompit l’alliance et se replaça au centre de la politique guellè.
Uni à Venise et à l’Fspagne, maîtresse alors des Deux-Siciles , il précba une nouvelle croisade , mais cette fois contre l’Kmjjereur et contre la
CAMPAGISE DE ROME.
France alliée de l’Empereur; il lança contre celle-ci le roi d’Angleterre, Henri VIII, qui ne s’était pas encore proclamé pape de son royaume; il la déposséda du Milanais; il y régna à sa place sons le nom de Sforza et sous l’égide des Suisses; il étendit le domaine ecclésiastique : Bologne, .Modène, Reggio, Parme et Plaisance reconnurent üa souveraineté temporelle ; il dicta la loi à Florence, et ne laissa à l’Empereur que quelques villes limitrophes sans influence sur la Péninsule.
Ce fut là un des plus beaux moments du Saint- Siège. Jamais , même au temps des Clément et des Innocent IV, sa prépondérance n’avait été plus grande dans les affaires d’Italie; mais ce fut un court triomphe; Rome ne fit plus que déchoir.
De cette époque date sa décadence. L’élément catholique soumis au grand creuset de la Réforme perdit sa force, son prestige , et fut peu à peu éliminé du corps politique; il ne fit plus peur aux princes, qui commencèrent dès lors à s’émanciper, et l’élément popidaire cessa pour un temps il’avoir un organe constitué. Mais en proclamant le principe de l’indépendance individuelle, Luther lui préparait une revanche éclatante.
CAMPAGNE DE ROME. 3a7
Jules II avait flatté les croyances italiennes, il avait prêché l’expulsion des étrangers, qu’il appelait des barbares, et les coeurs italiens avaient frémi d’orgueil et d’espérance ; il avait ainsi isolé sa cause de celle des princes ; et cherchant sa force dans les convictions populaires, c’est là qu’il l’avait trouvée, comme ses prédécesseurs y avaient puisé la leur.
Le théâtre s’était , il est vrai , beaucoup rapetissé; ce n’était plus le monde qu’il dominait^ mais lu seule Italie; il ne s’appuyait plus sur des convictions universelles , mais sur des convictions nationales : c’est que les temps étaient changés; et c’était encore, ô Jules! un beau rôle que le tien; il fait honneur à ton génie.
Léon X, qui vint après, n’était qu’un grand seigneur féodal , bien qu’il fût issu d’une famille d’origine plébéienne; il se fit prince de la terre, et la terre lui échappa tout-à-fait. Il traita d’égal à égal avec les monarques , mais non plus en suzerain. La tiare s’amollit sur son front mondain, tandis que le glaive impérial se retrempait aux fortes mains de Charles-Quint , qui ne tarda pas à venger sur Rome même les affronts de Maximilien.
Digilized by Googic
CAMPAGNK DE HOVK.
3afi
r.liarles-Quint porta le coup mortel à Rome temporelle , en même temps que Luther battait en brèche Rome spirituelle. La défaite du principe guelfe fut complète, le triomphe du principe gibelin décisif.
Dès lors, et pendant près de trois siècles, Rome s’épuisera en vains efforts pour ressaisir ses dépouilles ; elle n’y réu.ssira pas , et sera confinée dans son désert. Plus de domination sur les trônes, plus de rois à ses pieds. Elle entrait jadis dans les cours le front haut, la parole superbe; elle s’y glissera désormais sous le manteau de Loyola; le jour même viendra où elle devra licencier sa noire milice , et la livrer aux flétrissures du monde. Après avoir essayé de la terreur et des bûchers, elle en sera réduite à d’imi uissantes menaces, à des colères ridicules.
C’est ainsi que Rome s’est traînée jusqu’à la fin du xvin' siècle, époque mémorable dont les phases se déroulent sous nos yeux, avec des alternatives de force et de faiblesse, de misere et de grandeur. T.’ absolutisme politique avait cru rester seul; ii s’était trompé. 11 avait détruit la représentation de l’élément populaire, non Télé-
OAMHAGNE UK ROMK. 3^9
ment populaire lui -même. Toujours vivant au sein du corps social, celui-ci n’avait fait que changer de forme : il se développa , il grandit en silence, et quand il se sentit fort, il fit explosion. I
Ce fut en 8g. Alors il s’incarna dans une nation, et fit avec elle le tour de la civilisation européenne.
L’alarme se répandit sur les trônes, et c’est alors qu’arrachée de son cercueil par ceux-là mêmes qui l’y avaient couchée , la papauté fut ramenée par les princes sur le champ de bataille.
Mais cet épouvantail ne fit peur à personne; l’Italie la première le méprisa, et la France le plia comme un roseau sous sa main puissante.
Représenté d’abord par le Pape , puis par la Révolution française et par Napoléon, le principe populaire fut comprimé un instant par la Sainte-Alliance , dernière forme qu’ait revêtue l’absolutisme politique; mais, fortifié par ses conquêtes successives, il ne fit que gagner dans la lutte en énergie et en indépendance. Pendant cette courte période, l’absolutisme catholique essaya de renaître de sa cendre, et se lia plus étroitement que jamais à son antique rival; mais
il acheva de s’épuiser par ce dernier efiort , et mit à nu son impuissance. En France , il s’est évanoui au premier souffle, comme un squelette de Pompéi que le soleil a touché. Le tocsin de i83o a été le dernier glas de ses funérailles.
Avant d’aborder cette dernière phase, arrêtonsnous quelques instants à l’Italie de la Restauration, et voyons dans quels rapports s’y trouvaient entre eux et s’y trouvent encore Vienne et Rome, l’Empire et le Vatican.
Héritière des droits, des inimitiés, des vues, des prétentions et de la politique de l’empire gibelin, l’Autriche a fait pencher de son côté la balance italienne , et l’équilibre est rompu depuis long-temps.
Maîtresse médiate ou immédiate de la Lombardie , de la Toscane , des duchés de Parme et de Modène; alliée adroite et protectrice intéressée du royaume sarde ; créancière et conseillère exclusive et despotique du roi des Deux-Siciles , elle a acquis en Italie une force matérielle que n’eut jamais Rome. Elle traite du reste assez rudeinent le clergé de ses États ; elle lui a ôté toute voix au chapitre des affaires publiques , et le laisse
même impunément attaquer sur les questions de la discipline ecclésiastique, se réservant d’exploiter à son profit ses doctrines d’obéissance passive et d’autorité absolue. Comme ces doctrines sont dans sa main un puissant moyen gouvernemental , elle leur livre avec empressement la chaire chrétienne. C’est là le seul office politique du clergé lombard ; mais cela même constitue une alliance de principe.
Voilà donc l’Église devenue l’alliée de l’Empire, lui prêtant l’appui de ses doctrines, et recevant en échange l’appui de ses armées. Et cependant leurs intérêts se croisent en Italie , et il règne entre eux une sourde rivalité; car l’un et l’autre aspirent à dominer la Péninsule. Mais avant la question politique il y a une question d’existence, et c’est la l’intérêt commun qui les lie.
U est bien établi que le Vatican n’a temporellement aucune force propre. Du jour où, renégat impolitique , il déserta la cause du peuple , qui était la sienne, et dont il fut tant de siècles l’avocat éloquent et fidèle, il se trouva isolé, sans appui ; il dut alors , pour ne pas périr , chercher
d’autres soutiens, et il se fit gibelin et champion des princes. Cette position nouvelle l’a jeté dans des alliances toutes nouvelles aussi. Mais au fond il n’a abdiqué ni sa vieille rancune guelfe ni ses prétentions à la suprématie universelle. Il les dissimule à peine; elles percent dans tous ses actes; et quant à l’Italie en particulier, il travaille sourdement à y contre-balancer par ses influences morales l’autorité matérielle de l’Autriche , voulant au moins partager avec elle un trône donl il ne peut l’exclure.
Tel est l’esprit du concordat de Terracine, conclu en 1818 avec la cour des Deux-Siciles, et qui a rendu à Rome la nomination exclusive des hauts fonctionnaires ecclésiastiques. Ce concordat a fondé l’indépendance politique du clergé, c’est-à-dire qu’il a créé un gouvernement dans le gouvernement. Mais ces deux pouvoirs ne sont point rivaux; ils marchent parallèlement vers un but commun : la proscription de toute idée d’indépendance, de tout esprit d’examen. Tæ clergé napolitain a accepté une haute mission de police, et il porte dans cet apostolat politique une intolérance, un fanatisme, qui renchérissent encore
CAMl'.VOJiK ÜR ROMl:, 333
sur les rifîueiii's du j)ouvoir temporel. De tribune populaire, la chaire évangélique est convertie en tribune absolutiste. Elle n’a plus d’anathcme que pour le peuple souffrant et opprimé; l'espérance y est à l’index, le progrès flétri comme impie , et des puissances constituées par la violence , maintenues par elle, reçoivent l’apothéose du Vatican.
Même politique dans les états sardes. Mais là l’œuvre est plus difficile, la soumission étant d’une part moins servile, et, de l’autre, l’opinion publique plus rebelle. L’isolement du royaume de Naples, séquestré du monde par les domaines de Saint-Pierre, est favorable au Saint-Siège; l’enclavement des états sardes lui est contraire , car ils reçoivent de leur triple voisinage des influences hostiles à ses vues. D’un côté , l’Autriche tient le pouvoir eiu haîné dans les liens d’une étroite alliance, elle le suit incessamment de l’œil ; elle épie, elle contrôle tous ses mouvements , et cet espionnage en grand tue jusqu’à l’indépendance royale. La Suisse et la France exercent de leur côté sur le peuple d’heureuses influences, et rendent la tâche du clergé plus laborieuse. Toutefois il s’est emparé de l’éducation, et il cor-
rompt ainsi à sa source la sève de l’intelligence humaine.
Telle est la double lutte dont l’Italie est le théâtre depuis i8iÔ; telle est la complication politique , le croisement d’intérêts qui lient à la fois et divisent deux puissances rivales. L’une et l’autre ont un intérêt commun, actuel, l’exis* tence, une existence désormais fondée sur les mêmes principes; l’une et l’autre ont un intérêt individuel , exclusif, la domination éventuelle de l’Italie. La position de l’une vis-à-vis de l’autre est donc complexe et fousse , car toutes deux ont des arrière-pensées qu’elles dissimulent.
Si maintenant on applique ces principes aux récentes interventions de l’Autriche en Bomagne, on aura la mesure et des modifications profondes subies par la politique européenne et de la débilité où est tombée la papauté. L’Autriche convoite les Ijégations , et c’est l’Autriche que le Vatican appelle ou soulFfre pour lui en garantir, à lui, la possession. Quelle étrange contradiction!
Et voyez avec quelle habileté l’Autriche joue son double rôle. La manifestation de l’élément
CAMHAGNE UE KOME.
démocratique à sa porte l’épouvante , elle en redoute l’invasion chez elle, elle s’arme pour l’étouffer ou du moins pour le réduire au silence; d’un autre côté, elle ne veut pas s’aliéner des populations qu’elle songe à s’approprier; alors que fait-elle? Elle se fait appeler par le Saint-Siège lui-méme , elle le [laisse se compromettre , et par de fausses démarches , révélations imprudentes de sa peur ,de son impuissance , et par l’indiscipline aussi impolitique que barbare de ses troupes ; puis elle se présente, non plus en ennemie, mais en libératrice. En présence des massacres et des excès de l’armée pontificale , la sienne redouble de subordination; elle tue la liberté avec égards et politesse.
Se constituer protecteur d’un rival tout en le déconsidéran t, on ne peut certes agir avec plus d’ a dresse. C’est le comble du jésuitisme politique ( i ).
(i) Ce n*est point ici le lieu de considérer eu soi la dernière in* surrection romagnole, celle de 1 83 1 ; comme celles de Naples et du Piémont, elle a échoué par l’inertie des masses, parce qu’elle ne sut pas plus qu’elles les intéresser. Elle en diffère en ce sens pourtant que les mouvements de i8ao étaient purement constitutionnels , et s’associèrent même les gouvernemenU sarde et napolitain ^
CAMPAGNK DK ROME.
Telles sont les circunstances qui impriment à l’intervention de l’Autriche en Italie un caractère nouveau ; c’est dans cette transformation des rappoits anciens que réside tout l’ intérêt philosophique qui s’attache à la question politique. Quelque route qu’on prenne , on est inévitablement ramené à cette conclusion : que les nations en ont fini , irrévocablement fini avec le principe guelfe; son règne n’est plus de ce monde.
Pour son salut il n’auraitja mais dù l’être; lejour où Rome échangea la crosse pastorale contre un sceptre mondain, on put prédire sa chute. Elle a péri par où elle a péché, par son pouvoir temporel. La mission de la papauté était comme celle du maître, une mission d’esprit et d’intelligence; devenue matérielle , elle perdit ce caractère auguste qui l’isolait de toutes les dominations
celui (le Romaine était radical; car son [ircmicr acte fut de proclamer la déchéance temporelle du gouvernement romain ; les autorités pontiHcales furent écarléi-.s sans résistance; pas nn hras ne sWma, pas une voix m* s éleva pour elles, et le pape dut recruter son armée jusque dans les prisons et les bagnes. Cette unanimité n*est-elle pas uuc nouvelle preuve, une preuve flagrante, que l’heure delà papauté a sonné? Ce qui est vrai pour les Etats de Saint-Pierre lest bien plus encore pour l’Europe.
terrestres, ce prestige de divinité qui en imposait au monde , et qui faisait sa force et sa grandeur. Institution miraculeuse, et pourtant rationnelle, la papauté personnifiée dans un homme devait vivre toujours d’une vie supérieure, non se rapetisser dans les formes mesquines et périssables.
Avec la pourpre temporelle , Rome revêtit toutes les passions des princes, et elle devait les dominer pour les contenir et pour les flétrir; de pauvre elle se fit opulente; d’opulente, cupide et vénale. Elle voulut des villes et des provinces oubliant que Grégoire VII n’en avait pas lorsqu’il essuya sa sandale au front couronné de César.
Elle eut des sujets qu’elle opprima, et sa mission était de plaider la cause des sujets contre les rois ; de pacifique elle se fit guerrière ; de guer rière violente et persécutrice, oubliant que Jésus avait remis au fourreau l’épée de saint Pierre dans le jardin des Oliviers.
Elle compromit sa dignité suprême dans mille intérêts misérables, dans mille détails trop bas pour elle; elle se déconsidéra par son incapacité administrative, engagea de petites luttes de terrifia
toire et de voisinage, fulmina pour un village ou pour un ruisseau ; la vanité tua chez elle la gran- <leur ; pour quelques pouces de terre elle abdiqua le ciel et perdit le trône invisible des esprits.
Est-ce k dire que l’institution papale était et devait rester une spéculation métaphysique , une abstraction vaporeuse et insaisissable? Non; pour frapper les hommes et pour agir sur eux , il faut des formes matérielles. Mais ces formes n’existaient-elles pas indépendantes du pouvoir temporel? La papauté u’était-elle pas suffisamment formulée dans cette longue hiérarchie sacerdotale qui , semblable à la chaîne électrique , mettait en communication le chef de la chrétienté avec le dernier serf du dernier seigneur; dans ces magnifiques cathédrales où l’art humain épuisait ses miracles; dans ces statues, dans ces tableaux , dans ces chants qui les animaient ; dans ces cloches aériennes qui y conviaient les fidèles comme des voix du ciel ; dans ces cérémonies pompeuses qui parlaient aux yeux des hameaux comme à l’esprit des capitales?
Telles étaient les véritables formes de la pa-
CAMPAGNE DE HOME. SSq
pauté, les seules comprises des multitudes. Étaitce comme prince de Romagiie ou des Marches que le Pape régnait sur les peuples? C’était comme prince de l’Église invisible, comme successeur et vicaire du pauvre charpentier de Bethléem.
Et s’il fallait à l’Église des terres, u’étail-elle pas la plus grande propriétaire du monde? Les corporations monacales possédaient en son nom la moitié des fiefs de l’Europe.
Il lui fallait des armées, dites- vous? Eh! ne tenait-elle pas garnison dans tous les États? Depuis le nonce superbe qui s’asseyait à la table des princes, jusqu’à l’humble franciscain qui quêtait sous le chaume, cette innoml>rable milice de moines et de prêtres qui couvrait le monde, qti’ était-elle , sinon une armée organisée dont le général et la pensée étaient à Rome?
Reine déjà du monde antique , la ville de Rome suffisait à l’indépendance du chef de l’Église, et il posstklait partout sans posséder nulle part.
Certes sa couronne était assez belle et son rôle ici -bas assez magnifique. Pauvre et nue dans son désert, Rome j' tait ses oracles aux nations, et à sa voix les nations s’agenouillaioat et
34o CAMPAGNE DE ROME,
tremblaient ; sa parole tombait comme d* en-haut sur les trônes, et les rois en de.scendaient pour se prosterner dans la poussière; ils se couvraient du cilice , ils pleuraient leurs fautes dans le recueillement des cloîtres , ils allaient les expier au sépulcre de Jérusalem.
Pour conserver son rang sur la terre, Rome devait se constituer apôtre du progrès, missionnaire de la civilisation ; elle devait marcher surtout , et se teindre en passant de la couleur des siècles, non s’emprisonner dans un cercle étroit, inflexible ni charger de chaînes l’intelligence humaine. Pauvre et progressive , Rome vivrait encore peut-être , s’il est permis de dire que ce qui a été pouvait ne pas être.
Séduits par la grandeur de l’institution papale, effrayés peut-être du vide que sa chute laisse dans la monde, des esprits supérieurs ont nié sa mort; ils ne voient dans son agonie qu’une crise, une transformation , et placent en elle encore l’avenir de la société. Pour nous , mon cher Réranger , nous ne croyons pas aux résurrections. Toute institution vient à son temps et fait son œuvre ; puis, usée par les combats, minée par les siècles, elle
Dijfeed by Googic
CAMPAGNE DE ROME. 34t
se couche dans sa tombe et cède la place à des institutions nouvelles. Telles sont les phases providentielles de l’humanité ; toujours marcher et changer toujours, telle est sa loi suprême. Il faut bien l’accepter, puisqu’il faut la subir.
La papauté se traîne et chancelle à travers les ruines d’une civilisation grande en son temps comme elle fut grande elle-même, mais éteinte comme elle s’éteint; elle remue la poussière d’une république de géants qui sont morts; elle heurte du pied des temples dont les dieux sont morts aussi : et c’est en face de tant de ruines qui nous instruisent, de tant de leçons qui nous éclairent, qu’on nie la loi du changement et du progrès! et c’est à ce fantôme , réclamé du sépulcre , qu’on veut lier les destinées de l’avenir! Non ; la route de l’avenir est longue, les sentiers sont difficiles; loin de nous y guider, Rome ne poiiiTait nous y suivre. Qu’elle se résigne donc et meure en paix , nous n’irons point troubler sa cendre ; nous ne nous souviendrons que de ses bienfaits; nous oublierons et les bûchers allumés par elle et le sang que verse encore sous nos yeux sa colèr<! impuissante.
UAMPAUME 1>B ROME.
Convaincus, comme nous, de la mort de la pa* pauté, mais la jugeant moins prochaine , d’autres ont cru possible de rassembler, de concentrer dans un dernier effort ce qui lui reste de chaleur et de vie, pour accomplir, non plus une œuvre religieuse ou sociale, mais une œuvre politique, l’unité, ou du moins la nationalité de l’Italie. Ils ont cru qu’en s’emparant dans ce but des croyances italiennes, réchauffant les tièdes, gagnant les incrédules, elle pourrait tous encore les entraîner dans une croisade nationale , et qu’il lui serait donné à sa dernière heure de racheter ses fautes par un grand bienfait.
Rêve brillant, mais chimérique! Tout le génie réuni des papes s’y briserait aujourd’hui. Les temps changent, et avec eux les moyens. Ce qui agit dans un siècle n’agit plus dans l’autre; ce qui se pouvait hier, aujourd’hui n’est plus possible.
Admettant même ( ce que je nie ) que Rome trouvât en elle la volonté et l’énergie de réengager la lutte, de quel œil l’Europe verrait-elle tette résurrection de la papauté? Les deux principes qui se partagent le monde s’élèveraient à la fois contre elle pour la refouler dans le dé-
Digiti?#; : . C
sert, pour la rejeter dans son tombeau : le principe absolutiste , parce qu’il ne veut ni l’unité ni la nationalité italiennes, à moins quelles ne s’opèrent par lui et pour lui; le principe démocratique, parce qu’il ne veut plus de la papauté, même pour auxiliaire; il se sent assez fort pour marcher seul et pour faire son oeuvre sans son appui : il eut besoin d’elle jadis pour le r« présenter dans le monde et pour plaider sa cause; aujourd’hui il se représente lui-même et plaide sa cause en personne : il est émancipé. Trahi par Rome, il se souvient de son apostasie et lui garde une rancune profonde.
Il est douteux que l’Italie elle-même répondit à l’appel et crût à l’unité papale. Je dis plus , il est douteux qu’elle en voulût. Siège de Rome spirituelle , elle est le siège aussi de Rome temporelle, et voit de près ses abus et ses excès : après tant de violences , de déceptions , de parjures , un pontife , fût -il Jules II , n’inspirerait plus de confiance. Une fois perdue, la foi des peuples ne se regagne plus.
Telle est même l’inadmissibilité de l’hypothèse, que pour lui donner une ombre de vrai-
spinblance, il faut écarter les conditions matérielles de l’Italie; il faut oublier que le principe gibeici, toujours actif, toujours vigilant, l’inonde de soldats ; et qu’a le principe guelfe à mettre en ligne contre les baïonnettes autrichiennes? De faibles prêtres, des doctrines surannées, des anathèmes dont on rit. Mais, je le répète, Rome eûtelle la force, la volonté lui manquerait ; son alliance avec les trônes est définitive ; son divorce avec les peuples éternel.
Cette puissance de l’élément gibelin en Italie a fait germer dans quelques âmes une autre pensée. a Pourquoi, disent-elles, ne pas se servir de lui dans des vues d’affranchissement en le propageant, en favorisant son entier développement, i de manière à en faire l’élément unificateur de la | Péninsule, sauf après à retourner contre lui, pour l’éliminer, la force qu’on lui atirait empruntée pour constituer une Italie? »
Cette vue politique est spécieuse; mais pour sembler au premiercoup d’œil moins impraticable que r unité papale, elle ne l’est pas moins au fond.
Je conçois qu’en réunissant sous une domination étrangère immédiate un pays divisé on en réu-
nisse les partis divers dans un désir commun , un intérêt général d’indépendance, et qu’en faisant converger vers un point unique les volontés éparses on augmente d’autant leur puissance.
Mais, d’autre part, je crois peu à cette politique qui fortifieun ennemi pour s’en défaire, immolant ainsi le présent, aliénant l’avenir dans un espoir lointain dont la réalisation est douteuse. C’est comme si l’assiégeant crénelait lui-même la citadelle qu’il bat en brèche. C’est un jeu hasardeux, et l’on peut tout y perdre. La force naît de la force , la puissance engendre la puissance. Un pouvoir constitué a des chances incalculables de durée ; il s’affermit des coups qu’on lui porte, et le trait dont vous avez cru l’abattre revient vous frapper au cœur.
D’ailleurs toute question politique est complexe , et veut être envisagée sous diverses faces. L’équilibre européen ne permet plus ces expérimentations partielles , ces téte-à-léte de peuple à peuple ; en un mot il n’y a plus aujourd’hui de questions isolées. La solidarité des nations n’est pas seulement un principe, c’est un fait, et ce fait donne à chacune le droit de contrôle sur ses
voisines. L’Europe a un intérêt plus grand que l’unité italienne, et n’est pas disposée à lui sacrifier l’équilibre nécessaire à sa propre existence; or cet équilibre serait rompu si l’Autriche, s’adjugeant définitivement l’Italie, s’arrogeait ainsi le droit de s’agrandir sans mesure. Cela est impossible; à une première démonstration sérieuse de sa part, l’Europe en masse se lèverait et apposerait son véto.
Pour l’Italie même, il y a des impossibilités profondes, radicales. Les peuples ne sont pas des masses inertes qu’on place et déplace àpriori; les hommes ne sont pas des chiffres qu’on dispose et qu’on groupe au gré d’un système : ils ont les uns et les autres des antécédents et des intérêts, des passions qui les subjuguent , des sympathies qui les entraînent. Il faut tenir compte de tout cela. Or la race germanique est antipathique è la race italienne; une révolution autrichienne, dans le but d’une indépendance éventuelle, y trouverait peu d’apôtres et point d’échos. On subit la domination étrangère quand elle est imposée par la force, mais on ne l’appelle jamais, même pour un jour et dans des vues d’avenir.
CAMPAOKE DE ROME. 347
Que si la conquête atait rangé sous la main de fer de l’Autriche les Italiens du midi comme ceux du nord, on pourrait sans doute tirer partide cette circonstance donnée au proBt de l’émancipation générale; mais on ne peut la faire naître. Je vais plus loin , je dis qu’on ne le doit pas; car si on presse cette idée , si on la pousse à ses dernières conséquences , on la trouve fausse et vide.
Quel Italien intelligent s’abuse sur l’état de son pays ? qui ne voit à Naples comme à Milan le doigt de l’Autriche? E.st-il besoin que son influence se matérialise pour reconnaître dans le cabinet de Vienne le véritable ennemi de la nationalité italienne? tout le monde ne comprendil pas que c’est à lui qu’il faut faire la guerre, non aux cours de Naples , de Florence et de Turin?
Les masses seules se font illusion. Voyant sur les trônes des princes italiens , elles peuvent croire à l’indépendance, à la spontanéité de leurs actes; l’avantage de la domination brutale et immédiate de l’Autriche serait donc de remuer les masses , de les passionner , de les soulever contre l’étranger, de les pousser sur les champs
de bataille en leur montrant un but présent , un but commun de haine et de délivrance.
Voilà pour la nationalité; voyons pour l’imité.
- On suppose qu’un gouvernement conquérant et militaire nivellerait le pays, étoufferait d’une main forte l’esprit de municipe, neutraliserait les influences locales , déracinerait les rivalités de ville à ville, et, imprimant une marche uniforme à l’administraliuii , donnerait au pays les habitudes d’ensemble et d’unité qui lui manquent encore.
Mais d’abord c’est là une pétition de principe; de plus c’est une erreur. Pour régner, pour vivre, il faut que l’Autriche divise, et elle attiserait les inimitiés municipales bien loin de les combattre. Telle fut toujours .sa politique en Italie, et aucune puissance n’est plus conséquente avec elle-même, aucune n’est plus fidèle à ses traditions et à ses antécédents.
Si Napoléon suivit une marche contraire, c’est que sa position n’était pas la même. L’Autriche veut l’Italie faible , parce qu’elle la sait hostile et ne songe qu’à l’exploiter. Napoléon, qui la savait sympathique, la voulait forte, parce qu’il son-
Dlgitized by Googic
CAMPAGNE DE nOMË, 34g
geait, lui, à s’en faire au besoin un rempart contre l’Autriche: aussi ne craignit-il pas de donner de la vigueur au royaume d’Italie et de préparer l’unité politique de la Péninsule par l’unité administrative et judiciaire. Il semait dans l’avenir; Vienne, qui vit au jour le jour, moissonne sans semer. La mission de Napoléon était, même à son insu et malgré lui , une mission d’avenir; il importait au-delà des Alpes les levains démocratiques de 89. La mission de Vienne, au contraire , est rétrograde; elle veut les étouffer. Tout pesé, l’Italie n’aurait donc qu’à perdre en unité sous la domination gibeline.
Ainsi réduite, la question est en vérité bien pauvre , car tout se borne en dernière analyse à l’espérance vague et lointaine d’une nationalité sans base, en d’autres termes à la possibilité plus que douteuse, à peine vraisemblable de nouvelles vêpres siciliennes. Un tel plan est- il acceptable, et ne doit-on pas plutôt se féliciter, dans l’intérêt de l’Italie , que les conditions de la politique européenne en rendent l’exécution impossible?
Si je me suis arrêté si long-temps à des combinaisons chimériques au fond et surannées , c’est
pour en montrer l’inanité. I^a nationalité future de la Péninsule, pas plus que son unité , ne sont à Rome ou à Vienne : à Vienne comme à Rome manquent également et le pouvoir et la volonté.
Quant aux princes italiens, ils ne vivent pas d’une vie propre; satellites d’une planète plus puissante qu’eux , ils obéissent à ses influences et roulent dans son orbite. De ce côté , il n’y a non plus aucun espoir.
Jamais donc, il faut le dire, plan ne fut mieux concerté , ligue mieux organisée . alliance plus étroite. Rien ne prouve plus éloquemment la puissance du principe démocratique que les immenses ressources déployées contre lui. On n’en fait pas tant pour un ennemi vulgaire , et il faut que celui-ci soit bien redoutable, bien l’edouté, pour qu’on lui suscite tant d’obstacles, tant d’adversaires Captive indignée, l’Itaiie se débat dans ses liens; mais elle n’en rompt jamais un sans que mille autres plus pesants et plus forts ne le remplacent aussitôt. Lno avulso, nondeficit aller.
Faut-il pour cela jeter sur l’Italie un regard de découragement et de désespoir.^ Faut-il renoncer a ces enivrantes pensées d’indépendance, de li-
berté dont se bercent tant d’âmes généreuses? Non sans doute; mais il faut s’éclairer du passé , il faut descendre des superficies dans les profondeurs de la société, car il n’y a plus aujourd’hui 'de questions exclusivement politiques , et en Italie comme ailleurs les masses ne s’ébranleront que le jour où les bannières sociales seront arborées.
Or, sans le concours du peuple, il n’y a pas de délivrance possible pour l’Italie; toutes les vicissitudes contemporaines de la Péninsule ne le prouvent que trop. Demandez aux Italiens les plus dévoués, les plus éclairés, pourquoi leurs tentatives ont constamment échoué, ils vous diront eux-mêmes que c’est par l’inertie des masses; il faut connaître ce pays malheureux pour savoir à quel point elles restent indifférentes aux spéculations gouvernementales , à quel point elles se tiennent en dehors de toute question politique ; et vous allez leur parler de chartes équilibrées, de bascule représentative , de cens électoral, de fictions légales, toutes choses qu’elles n’entendent pas, et qui les touchent moins encore : car c’est là votre affaire , ce n’est pas la leur.
Quoi ! c’est avec un levier si frêle que vous pré-
campagne de home.
tendez les soulever! mais c’est impossible ! Qu’ontelles à gagner à tout cela ? C’est donc un marchepied que vous voulez! Vous demandez leur sang , et en échange que leur offrez- vous? Vous leur parlez de droits dont elles ne jouiront point; de lumières que leur ignorance les empêche d’apprécier; de dignité nationale , et elles ont perdu jusqu’au sentiment de leur dignité personnelle !
Mais, pour être déchues et bien ignorantes encore, ces multitudes ne sont ni aveugles ni insensées; dans la sphère accessible à leur intelligence, elles voient , elles jugent , elles comparent. Présentez-leur donc des idées qu’elles conçoivent, parlez-leur une langue qu’elles entendent. Elles ont des habitudes séculaires que l’on ne rompt point sans des motifs tout-puissants; des intérêts bornés sans doute, mais positifs. On doit le dire aussi , elles ont en quelques lieux pour leurs princes une déférence traditionnelle qui les rend patientes et résignées ; un reste de croyances superstitieuses , que la voix du prêtre peut exalter encore et dont il s’armerait au besoin. Et puis elles sont sceptiques; elles ont vu tant de révolutions manquées, tant de réactions sanguinaires
campagne UE ROM P..
qu’elles n’ont plus de foi qu’au présent , s’y casent de leur mieux, et laissent faire. Trop heureux encore lorsqu’elles ne sont pas hostiles aux réformes; dans les derniers mouvements insurrectionnels elles sont restées neutres, c'est plus qu’on n’en pouvait espérer d’elles, car elles savent que toute tentative échouée ne fait qu'aggraver leur sort.
C’est contre tous ces éléments contraires qu’il s’agit de lutter aujourd’hui ; la tâche est immense ; croyances, affections, intérêts, habitudes, tout est à modifier, à changer. D’hostile, il faut rendre le peuple ami; d’inerte et indifférent, actif et passionné; il faut lui inspirer la foi dans l’avenir, la foi en lui; il faut surtout et avant tout, pour vaincre sa torpeur, lui créer un intérêt direct, immédiat, où tous les autres se fondent, assez puissant pour rompre ses habitudes héréditaires , assez noble pour réformer ses croyances, assez clair pour être compris de tous. Quand Moïse entraînait sur ses pas les tribus d’Israël, il ne leur montrait pas seulement Jt;hovah sur la montagne , mais le pays de Chananti au bout du désert.
Il ne suffit pas d’ameuter le peuple sur la place publique, d’armer son cœur et son bras pour la mêlée, de lui crier : « Frappe et détruis! d Après la destruction vient la fondation. Or, si c’est le peuple croyant et passionné qui nivelle et qui triomphe, c’est le peuple éclairé qui édifie, le peuple possédant qui conserve.
Songez-y donc, vous tous qui invoquez de vos vœux et préparez par vos efforts l’indépendance et l’unité de l’Italie. Placez-vous au centre de la question; faites-vous prêtres de l’avenir, votre œuvre est un apostolat. La route à suivre est tracée; jadis le christianisme réhabilita le peuple, c’est à le réhabiliter encore qu’il faut travailler, car il est retombé. Telle est la source unique où l’Italie retrouvera sa force antique et sa grandeur, où elle se retrempera comme Achille aux eaux du Styx.
La tâche est longue sans doute , mais l’avenir est à vous, et les révolutions ne s’improvisent pas. Combattez en vous la fougue et l’impatience; la précipitation ne fonde rien; se hâter c’est s’exposer à tout perdre. N’imitez pas cet homme de l’Évangile qui avait bâti sa maison sur le sable.
Digilized by Goo^c
car les torrents sont venus, les vents ont soufflé , et elle est tombée , et sa chute a été grande. Fondez votre œuvre sur le roc; or le roc c’est le peuple , mais le peuple régénéré.
Il Popolo! il Popolol tel était le cri de guerre des républiques italiennes du moyen-âge ; que ce soit le votre encore. Tout pour le peuple, tout par le peuple; c’est là qu’est toute force. Sans lui vous ne ferez que flotter de rêve en rêve, et l’Italie gémira sans espoir sous la verge de l’étranger. Vos conspirations s’agiteront comme des météores aux surfaces de la société , mais les bases ne s’ ébranleront pas, et les millions de prolétaires italiens qui n’ont pas de place à leur soleil , vous laisseront sans s’émouvoir monter sur les échafauds ; Curtius généreux mais inutiles, vous mourrez en vain.
Ne sacrifiez donc pas l’avenir au présent, et ne perdez jamais de vue la grandeur de l’ensemble ; que chacun dans la sphère où Dieu l’a placé s’associe et concoure à la grande œuvre régénératrice, car chacun dans sa sphère peut agir beaucoup. Il faut apprendre au peuple à se respecter en le respectant; il faut le relever à ses
CAMHACiNF, DK ROME.
propres yeux , cultiver son intelligence en friche, rendre peu à peu la lumière à ses yeux voilés; semer en un mot et faire germer en son cœur des emences de moralité ; c’est un terrain fidèle que le peuple, il rend au centuple ce qu’on lui con* fie. Et d’ailleurs les terres italiques ne sont pas vierges; la charrue de 89 les a sillonnées dans tous les sens; la Révolution française y a jeté les semences nouvelles. En quelques lieux déjà elles ont germé , elles germeront partout , le sang les a fécondées. Épiant la moisson pour la détruire , les deux principes rivaux se sont en vain ligués pour l’arracher épi par épi. Ils périront à l’œuvre , et toute chose aura son cours.
Le principe démocratique est déplacé; il a subi une métamorphose totale. Quand il eut dépouillé la pourpre et la tiare, il mina pendant trois siècles, sous le nom de Réforme, la société théocratique. Devenu fort, il s’émancipa, il s’appela Constituante, puis Convention ; Napoléon, pape militaire et plébéien , le promena en triomphe par toute l’Europe, et le jeta çà et là sur les trônes; dominé , opprimé par la Restauration, il a repris sa revanche eu i83o. Depuis il a fait un
temps d’arrêt , et semble chercher sa forme définitive.
De destructeur devenu fondateur , il aspire à la stabilité. Il n’y a de salut pour lui qne dans une vaste solidarité européenne, fortement organisée; or, cette solidarité nécessaire n’est que l’association universelle des peuples , seul but raisonnable de la politique internationale. De même qu’il n’y a pas de questions isolées , il n’y a pas non plus de fondations partielles. Cette unité et cette nationalité si ardemment invoquées par les Italiens ne sont par conséquent que des points secondaires et comme des corollaires de la proposition générale; elles naîtront de la force même des choses.
Et qu’on ne s’y trompe pas, cette notion de solidarité et d’association universelle a déjà quitté le domaine de la spéculation pour descendre sur le terrain solide des faits : la diplomatie , toujours la dernière à accepter les idées générales, l’a proclamée depuis long-temps, et la met tous les jours en pratique. Qu’est-ce autre chose en effet que la ligue de Brunswick et la Sainte-Alliance? Qu’est-ce que cette intervention
CAMI’ACiM; DK HOME.
internationale érigée rlésorinais en principe et qui constitue aujourd’hui le droit public de l’Europe?
Seulement la solidarité des trônes est seule consacrée , leurs droits seuls garantis. Quant aux droits et à la solidarité des nations , on les conteste encore , on les combat , on les nie. Le devoir de la France est de les faire l'econnaître après les avoir proclamés; c’ est même pour elle plusqu’un devoir, c’est une condition de vie. Son avenir et son existence sont liés étroitement à l’existence et à l’avenir du principe démocratique qu’elle est appelée désormais à représenter, et qui s’est incarné en elle depuis 89. L’inifiativehii appartient; les nations, et l’Italie à leur tête, en ont la conscience, elles espèrent en elle , et leur espoir ne sera pas trompé ; car la France est fidèle , elle ne punira pas par un éternel abandon ceux dont tout le crime est d’avoir cru en elle.
Si j’avais à résumer les considérations qui précèdent , je les formulerais ainsi :
A l’origine de. la société moderne, l’élément démocratique encore en germe fut dominé par l’élément monarchique : ce fut sa première phase.
CAiMHaGNIC DK HOME. 35g
La papauté vint, qui s’empara de lui, qui le modifia, le représenta , et le fit dominer à son tour, mais d’une manière médiate, indirecte : c’est sa seconde phase. La présence d’un troisième agent, en compliquant les mouvements du corps social , produisit des phénomènes nouveaux : il y eut rapprochement entre les deux éléments théocratique et monarchique; ils se combinèrent, et l’élément démocratique, se dégageant tout-à-fait, eut à lutter à la fois contre l’un et l’autre ; c’est sa troisième phase. Sa quatrième a commencé en 89. Le moment est venu où il doit les dominer tous les deux, mais seul, directement, et en vertu de sa propre puissance.
Le Nord fut le berceau de la société monarchique pure; Rome fut et est encore le siège du pouvoir théocratique. Centre de la démocratie nouvelle, la France est destinée à sacrer les peuples comme Rome jadis sacra les rois. Foyer de chaleur et de vie , c’est à elle à réchauffer, à vivifier les coeurs autour d’elle, à inspirer la force et la foi à la grande famille opprimée des nations. Sa mission est le progrès , non la conquête.
L’Italie la première reçut l’impulsion. Violen
36o campa<;.nk f)F, romk.
tée, déchirée, sanglante sons la main de ses o{>* presseurs, elle suivit de loin le mouvement; mais ses tentatives ne furent que des conspirations que l’inertie du peuple a toutes déjouées les unes après les autres. La qtiestion est de rallier les masses au progrès en les y intéressant d’une manière directe, positive , et ce problème n’est pas seidement celui de l’Italie, c’est le problème de l’Europe entière.
Jamais question plus vaste , plus profonde , plus redoutable, ne fut livrée aux méditations des penseurs , et il n’est pas étonnant que bien des esprits honnêtes, mais timides , se refusent à en sonder les profondeurs. Mais qu’on veuille ou non le voir, le mal n’en existe pas moins; le nier n’est pas le guérir. Des levains inquiétants fermentent dans les entrailles de la société; l’ignorance et la misère des niasses les rendent crédules, et les livrent sans défense aux séductions de l’erreur, de l’impossible. Offrez un appât quelconque à l’imagination d’hommes qui manquent de tout, fallût-il pour l’atteindre traverser d’infranchissables abîmes, ils essaieront de les franchir. La souffrance ne calcule pas; elle espère,
CAMPAOMIi DE HOME.
et la soulTrance du peuple est telle, qu’elle légitime toute espèce d’ espérance, d’illusion, même la plus insensée. Il y a là un danger , et quoique nous ne l’ayons pas créé , c’est à nous à le conjurer. Nos pères ont commis des fautes dont nous portons la peine. L’égoïsme et l’incurie des générations qui nous ont précédés sur la terre nous ont légué et nous imposent des devoirs difficiles; mais si difficiles qu’ils soient, ce sont des devoirs; il faut les remplir.
Si l’on avait songé plus tôt à donner aux masses une instruction positive unie à une éducation morale, si l’on avait dégagé leur intelligence inculte des ténèbres où depuis des siècles elle est plongée, et imprimé dans leur âme ce haut sentiment de soi-même , cette fierté individuelle qui fait la grandeur des États; Si de plus on avait organisé le travail de manière à donner de la dignité au travailleur en rendant l’homme libre de l’homme et en prévenant l’exploitation qui dévore et qui avilit toutes les industries; si l’on avait , je ne dis pas réalisé , mais seulement tenté quelques unes de ces choses , la société ne se trouverait pas , à l’heure où nous sommes, en
CAMPAONE DE ROME.
présence des formidables problèmes qui l’effraient et la paralysent.
Au reste, ici les regrets sont bien superflus, et de plus ils sont puérils. A quoi bon récriminer avec les faits? Les questions sont posées, il s’agit de les résoudre. Donnons-y tous nos soins, tous nos jours, toutes nos veilles, car si nous persistions à suivre les errements du passé , si seulement nous venions à nous tromper déroute, prenons-y garde, le spbynx est là qui pourrait bien finir par nous dévorer.
Mais , je me hâte de le dire , ce n’est pas dans les inspirations de l’égoïsme ou de la peur que nous devons puiser les motifs de notre sollici* tude , sous peine de tomber dans les banalités d’une philanthropie froide et stérile; non, un sentiment supérieur de justice, d’humanité, de fraternité, je dirais un sentiment religieux si l’on avait moins abusé du mot, doit présider à l’œuvre de réhabilitation et d’émancipation véritable que réclame l’immense majorité de la famille humaine.
Il est triste de penser qu’ après tant de siècles, ce principe sacré de l'égalité, proclamé, formulé
par le christianisme , et auquel les nations ont fait tant et de si grands sacrifices, n’en est pr&tque encore qu’à l’état de dogme , et qu’il a fait si peu de chemin dans les institutions et dans les mœurs. Et cependant le monde chrétien n’a jamais quitté ce terrain , il s’y est maintenu toujours et malgré tout, il s’y est attaché, cramponné , si j’ose dire; c’est le champ de bataille sur lequel il a fait ses premières et ses dernières armes, sans jamais lâcher pied malgré bien des défaites. Si la longueur de la lutte peut être un sujet de découragement, sa persistance même est un sujet d’espérance , car elle prouve que l’on est bien là sur la grande route de la tradition , et que le principe est doué d’une immortelle vitalité.
Je ne sais , mon cher Béranger, comment je me suis laissé entraîner à vous exposer hors de place des doctrines qui sont pour vous des lieux communs, ou tout au moins des redites, tant elles sont profondément gravées dans votre âme. Personne n’a plus à cœur que vous les intérêts du peuple, et ce n’est pas une médiocre consolation pour lui que de vous trouver au premier rang de ses défenseurs , vous dont la muse est si
364 CAMPAGHE DE ROME.
nationale , si éminemment populaire , l’esprit si pratique et si juste. Ceux qui ne connaissent de vous que le poète l’aiment et l’admirent; ceux qui connaissent l’homme , l’admirent plus encore en l’aimant davantage. Je suis heureux et fier de me ranger parmi ces derniers.
Olgitized by GooglJ