‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine [microform], d'après les rapports, lettres et notes du Commandant de Plas. Enrichie de plusieurs cartes pour l'intelligence du texteChapitre 18 sur 68 · PRÉPARATIFS DE LA CAMPAGNE DU « CASSINI · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DE LA CAMPAGNE DU « CASSINI

C'est dans les mêmes sentiments de foi et d'humilité qu'il écrit à sa mère le 14 janvier : « Je trouve ici beaucoup de sympathies, et je suis presque inquiet des facilités que je rencontre, car les œuvres de Dieu commencent généralement dans les peines et dans les ennuis. La divine Providence réserve sans doute pour un peu plus tard les épreuves : que sa sainte volonté s'accomplisse! Je n'ai qu'un désir, c'est d'apporter dans cette campagne un désintéressement absolu et de travailler uniquement pour la plus grande gloire de Dieu. J'ai besoin que mes amis m'aident de leurs prières, et je recommande surtout à ma chère mère d'appeler sur moi les bénédictions du ciel, non pas à la façon du monde, mais à la façon des saints qui ont eu de rudes et cruelles épreuves dont ils ont heureusement triomphé. »

On voit par cette lettre que ses intimes causeries avec Marceau avaient porté leur fruit ; on dirait un écho fidèle de cette belle âme, qui avait fait de la conformité à la volonté de Dieu la nourriture habituelle de sa vie, et qui mettait tout son bonheur à n'éprouver aucune consolation dans ses souffrances. C'est avec la même conviction qu'il écrit encore le 27 janvier : « Je suis ici comblé d'amitiés. La Providence me prépare à une mission difficile par des marques répétées de sa miséricorde... J'en serais inquiet si l'espérance chrétienne n'était pas une vertu obligée. »

Afin d'éloigner toute inquiétude, il eût bien désiré se retirer durant quelques jours dans une maison religieuse, pour y faire dans la solitude une fervente retraite ; mais Dieu lui demandait ce sacrifice des consolations spirituelles, comme il lui avait demandé celui des joies de la famille. Le devoir l'appelait à Lorient pour presser les derniers préparatifs de l'embarquement. Dans son audience d'adieu au contre-amiral

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Vaillant, ministre de la marine', il apprit d'une manière définitive, sans manifester aucune contrariété, qu'il irait purement et simplement à la station de Chine.

« Quelle n'était pas mon outrecuidance, écrit-il dans son Journal privé, à la date du 2 février, quand j'ai osé, moi, converti d'hier, parler d'un projet utile au catholicisme. C'est par l'humilité, la très grande humilité, que les chrétiens nouveaux doivent se faire connaître. Il ne faut pas qu'ils croient que toute inspiration vient de Dieu, même quand elle semhle ne viser que sa gloire. C'est à d'autres que nous de nous désigner comme instruments. Ma mission est amoindrie : Dieu soit loué ! Il y aura assez de bien à faire en Chine, sans entreprendre encore la mer Rouge et l'Océanie. Dieu daigne me garder à l'avenir de semblables témérités ! »

Au moment où de Plas traçait ces ligues si pleines d'humilité, Marceau venait de mourir en prédestiné à TourSj où il s'était rendu auprès de sa mère, après avoir fait une retraite de quatorze jours à Notre-Dame de Liesse, sous la direction du R. P. Fouillot de la Compagnie de Jésus. François avait eu l'occasion de voir son ami déjà frappé à mort, lorsqu'il traversa Paris. A ceux qui le plaignaient alors de ses souffrances, le malade répondait avec un admirable sourire : « Si Dieu le veut, il faut bien se soumettre. » En vain ses amis avaient-ils essayé de faire violence à la miséricorde de Dieu en faveur d'un de ses meilleurs serviteurs, Marceau était mûr pour le ciel.

Madame Marceau, connaissant la tendre affection qui unissait les deux officiers chrétiens, s'était empressée de faire part au commandant de la douloureuse nouvelle, et lui avait envoyé divers objets comme souvenir, entre autres un morceau de la cravate que le cher malade portait en ses derniers jours ; elle avait,

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disait-elle, choisi cet objet qui avait le plus servi, pensant qu'il en deviendrait plus précieux.

ce C'est un saint qui vient de mourir )>, s'écria de Plas en apprenant cette triste nouvelle; il en fut vivement affecté tout d'abord, mais une doijce résignation à la volonté de Dieu eut bientôt dominé dans son âme tout autre sentiment. 11 se contenta de consigner dans son Journal, à la date du 3 février, ce simple et touchant éloge funèbre : « Marceau Auguste, capitaine de frégate, a rendu sa belle âme à Dieu, le l^'" février. Il m'avait .guidé, lorsque j'eus la pensée de revenir à la religion; sa piété admirable et ses bons conseils avaient produit une profonde impression sur moi. Sa conversation était gaie, aimable, et il exerçait un salutaire ascendant surtout ce qui l'entourait. J'eus une grande joie aie revoir à son retour del'Océanie, car j'aimais beaucoup sa société. Je le nommais le premier dans mes prières, et je compte maintenant avoir en lui un puissant avocat, car j'espère fermement que Dieu dans sa bonté l'a déjà couronné au ciel. »

Avant de quitter Paris, le commandant reçut une brochure sur le dernier des Cassini, dont l'auteur M. Gossin, fondateur et président des conférences de Saint- Vincent de Paul, s'était emjpressé de lui faire hommage. « Il est impossible, écrivait-il après l'avoir parcourue, de mieux raconter une noble et belle existence, et je suis heureux dépenser que mon bâtiment porte le nom d'un illustre savant et d'un admirable chrétien (1). »

De Plas, qui avait hâte de rejoindre le Cassini^ arriva à Lorient le 8 février au matin. « J'ai serré de bon cœur la main aux officiers, écrit-il le même jour

(l) Le dernier des Cassini, président de la Cour royale de Paris et membre de la Chambre des Pairs, passait pour un juriscon- Sdlle émiaent et un fort bon chrétien.

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à sa sœur Augusta ; tout le monde paraît animé d'un bon esprit, et j'espère, avec le temps, que tout ira bien. »

Le Cassini, corvette à roues de deux cents chevaux, armée de six canons, était monté par cent vingt hommes d'équipage, y compris l'état-major qui comptait, outre le capitaine de frégate commandant, cinq lieutenants de vaisseau, un officier d'administration, deux médecins et six aspirants de marine. Les expériences à la mer commencèrent dès le IS, -et réussirent au delà de toute espérance. « J'ai un bon bâtiment, disait le commandant, un excellent état-major, une maistrance et un équipage pleins de bonne volonté. M

Ce qu'il venait d'observer pour la manœuvre, de Plas ne tarda pas à le remarquer pour la pratique religieuse, ce Je couche pour la première fois à bord, écrit-il à sa mère le 15 février. J'ai voulu assister ce soir à la prière qui a été dite par l'officier de quart. Tout l'équipage, bien qu'il ne soit point astreint à y assister, car nous avons voulu que l'acte fût libre, s'est groupé avec recueillement à l'arrière ; j'en ai été édifié et joyeux. Il est bien difficile d'être mieux armé en hommes que ne l'est le Cassini. Dieu veuille me rendre capable de diriger les bons éléments qu'il m'a donnés. » Le lendemain, dimanche, il constatait encore avec plaisir que plus des deux tiers de l'équipage s'étaient habillés à la hâte, pour assister à la messe du port', à neuf heures, accompagnés de deux élèves et de deux officiers. Aussi l'harmonie la plus complète paraissait-elle devoir régner sur le bâtiment.

Tout était prêt pour le départ. On n'attendait plus qu'un nombreux personnel religieux qui avait obtenu passage abord du Casszm pour diverses destinations.. M. l'abbé Cambier, dont nous avons déjà parlé, affecté-

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définitivement à la station de Madagascar, embarqua, dès le 17, pour remplir volontairement, sans titre officiel, les fonctions d'aumônier. MgrDesprez, actuellement cardinal-archevêque de Toulouse, arriva le 22, se rendant à l'île Bourbon prendre possession du siège de Saint-Denis, dont il était le premier évêque. Mgr Vérolles ne rallia le portquele2mars, regagnant son vicariat apostolique de la Mantchourie, où il s'était déjà illustré par de longs travaux. Le nombre des passagers se trouva alors au complet. On comptait, outre les deux évoques, leurs deux grands vicaires, trois missionnaires des Missions étrangères et trois religieuses de Saint-Joseph, destinées elles aussi à porter au loin le nom et la bonne odeur de Jésus-Christ.

D'après ce qui vient d'être dit du personnel de la corvette, on ne sera pas étonné qu'une véritable chapelle ait été installée abord du Cassini. Pour la première fois peut-être, par une faveur due à Mgr l'évoque de Vannes, Jésus-Christ lui-même, présent dans le Saint- Sacrement, allait traverser l'Océan, ayant son trône dressé, comme il convient, à la place d'honneur, sur un bâtiment de guerre delà marine française.

La chapelle fut bénite par Mgr Desprez, au milieu du recueillement de l'équipage et des officiers. « Je suis heureux, écrit de Plas, le soir même de la cérémonie, je suis heureux dans le plus profond de mon âme de ce qui s'est passé ce matin. Je remercie Dieu qui a bien voulu permettre que le premier bâtiment que je devais commander eût l'honneur d'avoir une chapelle et de porter dans une de nos colonies son premier évêque. »

Mais, à côté de ces joies intimes et pures de l'âme, une tristesse restait cependant au fond du cœur si sensible du commandant, celle de n'avoir pu revoir la maison paternelle et dire un dernier adieu à sa famille

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aimée. « Chère mère, écrit-il, Puycheni est mon oasis sur cette terre de France que je vais bientôt quitter. Que de fois mes pensées seront tournées vers le lieu où résident ma mère et mes sœurs, où chaque arbre, chaque objet me rappelle un bon souvenir! Oh! qu'il est doux d'aimer, d'aimer avec ardeur ; c'est un commencement des délices du ciel. Je ne cesse de louer Dieu et de le remercier d'avoir mis en moi cette sainte affection de la famille.

« Quand cette lettre t'arrivera, je serai bien près de partir. Que mes sœurs et toi, chère mère, prient pour le voyageur, pour le Cassini que j'aime déjà, à cause des braves gens qui l'habitent et qui se sont joyeusement offerts à servir avec moi. Puissions-nous tous, unis d'intentions et d'efforts, faire bénir Dieu et la France à l'étranger! »

On était à la veille du départ. M. l'abbé Cambier, qui depuis quinze jours se trouvait à bord, avait eu le temps de faire conn-aissance avec ses nouvelles ouailles. Recueillant ses premières impressions, il les consigna fidèlement dans un journal qu'il continua d'écrire pendant la traversée pour épancher son cœur dans le sein de l'amitié.

« Les marins qui composent l'équipage, dit-il, paraissent jeunes et inexpérimentés, mais ils seront vite formés, et les choses en iront mieux pour peu que la divine Providence daigne nous favoriser. Du reste, tous ces marins ont bon visage. Bretons en majorité, le prêtre ne les effraie pas ; ils sont hahilués à le voir de près, à l'écouter et à suivre ses conseils. Je puis donc attendre de la sympathie de leur part. Les mousses ne sont qu'au nombre de six, ce sera mon petit troupeau. Ces pauvres enfants ne sont-ils pas trop laissés à eux-mêmes et trop mêlés aux hommes de . l'équipage? A cet âge, les conversations libres qu'ils

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