‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine [microform], d'après les rapports, lettres et notes du Commandant de Plas. Enrichie de plusieurs cartes pour l'intelligence du texteChapitre 23 sur 68 · SEPTEMBRE 1851 — 25 DECEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE 1851 — 25 DECEMBRE

La Taïpa : baptême de six Malgaches; visites au gouverneur de Macao, à l'évêque et aux Lazaristes; un mariage chinois. — Castle-Peak : le commandant de Rocquemaurel; visite d'un petit mandarin; mort d'un matelot ; MM. Gautier et de Godrika, consuls; commencements de l'insurrection (1). — Hong-kong : arrivée de M. de Bourboulon, ministre de France à Canton. — Rade de Macao : les îles de la rivière de Canton; exactitude remarquable des Lettres édifiantes. — Cum-sing-moon : contrebande de l'opium. — Rade de Macao : éloge du Cassini par le Père Hue. — Hong-kong : la Sainte-Barbe à bord; visite aux autorités religieuses, civiles et militaires; répression de l'équipage indiscipliné da. Liancourt. — Rade de Macao : mauvaises nouvelles de France ; arrivée- de l'Algérie et du commandant Fourichon; messe de minuit.

Rade de la Taïpa, près de Macao, 3 septembre.

Dimanclie, après la messe, nous avons quitté le mouillage des îles Cowe, pour venir à la Taïpa où nous

(1) Voir plus loin : ch. vm, progrès de l'insurrection; ch. ix, triomphe de l'insurrection; ch. xii, résultats de l'insurrection appendice ii, fin de l'insurrection.

90 CAMPAGNE DU « CASSIKI »

sommes incomparablement mieux. J'ai eu le bonheur d'assister au baptême de six Malgaches embarqués à Bourbon sur ma demande, pour le service de la machine. J'ai été le parrain de l'un d'eux, Mavinta, qui a reçu le nom de Jean-François-Xavier ; MM. Bernaërt,. Clerc, Joyant, de Tournières et le, second maître detimonerie, Riou, étaient parrains des autres. Mgr Verdies a bien voulu faire la cérémonie.

6 septembre.

J'ai passé la journée à terre avec mon ami Bernaërt. Nous avons parcouru la ville chinoise, visité la cathédrale et prié dans l'église Saint-Antoine ; nous nous sommes promenés dans les jardins de Camoëns qui sont vraiment splendides, et, des hauteurs qui dominent la ville du côté de l'est, nous avons pu jouir d'un point de vue magnifique.

Visite au gouverneur de Macao, et à l'évêque, Mgr Matta. Longue et intime causerie 'avec M. l'abbé Hue, supérieur des Lazaristes, qui veut bien venir demain célébrer la sainte messe à bord. Je remercie le bon Dieu de cette faveur que rien ne viendra empêcher, j'espère.

7 septembre.

J'ai envoyé une quinzaine d'hommes à terre, aujourd'hui. Je crains bien que ce désir d'être agréable à. l'équipage ne tourne à son détriment ; mais est-il convenable de laisser consignés, sans satisfaire leur légitime curiosité, des hommes qui partagent nos fatigues et qui s'exposent plus que nous ?

L'équipage s'est baigné ce soir, le long du bâtiment. J'aimerais qu'il y eut un peu plus de distractions pour

nos hommes, que la vie du bord leur plût et qu'il trouvassent cette sorte de bien-être que ne repousse pas la religion. Y réussirai- je ? je le tenterai avec l'aide de Dieu.

8 septembre

J'ai assisté ce matin à la messe dans une chapelle chinoise située hors de la ville, et j'ai eu le bonheur d'y recevoir Notre-Seigneur à côté d'une pauvre femme du peuple. Admirable religion qui réunit au même banquet toutes les nations, toutes les castes, tous les rangs !

Au sortir de l'église, nous sommes entrés, M. l'abbé Hue, mon ami Bernaërt et moi, dans une maison où l'on venait de célébrer un mariage. On a demandé au Père qu'il voulût bien permettre que la mariée lui fît les salutations d'usage, et le Père y a consenti. Alors arrive la mariée, parée d'une robe de soie à fleurs et d'une camisole en soie rouge. Un voile noir lui couvrait la tête et ses cheveux tombaient en tresses fines devant le visage. Après avoir fait nombre de salutations avec l'éventail qu'elle tenait à la main, elle s'est agenouillée et prosternée le front jusqu'à terre. Puis se relevant, elle a présenté au Père une coupe contenant une boisson chaude et sucrée, obtenue avec la datte et autres fruits secs. Une coupe a été également offerte avec salutations plus courtes et moins révérencieuses à mon ami Bernaërt et à moi. Nous avons bu l'eau sucrée et mangé les fruits ; puis nous avons demandé à contribuer aux frais de la noce, ce à quoi on a consenti en notre qualité de chrétiens. Le Père Hue recevait les salutations les plus respectueuses de la mariée en causant tout tranquillement avec nous, sans

paraître y faire la moindre attention ; je suis sûr qu'aucun Chinois n'a trouvé qu'il fût impoli.

Au mouillage de Castle-Peak, 19 septembre.

Nous sommes mouillés à deux encablures de la Ca- -pricieuse dont le commandant, qui se trouvait à terre, est revenu à son bord par le Cassini. Nous avons déjeuné et dîné ensemble. Je crois avoir en mon ami de Rocquemaurel un bon chef, animé des meilleures intentions. Il a beaucoup vu, beaucoup lu ; sa conversation est pleine d'intérêt et d'esprit. C'est un homme capable de jouer un rôle utile et honorable pour son pays. Quel dommage qu'il ne soit pas chrétien !

Il a fallu alléger le Cassini pour sortir de la Taïpa, qui est très basse dans les petites marées. Nous avons passé par des fonds de 4^50, et par conséquent labourant la vase, puisque nous calons 4™60. Peu s'en est fallu que nous ne fussions obligés de débarquer notre artillerie. Aucun accident fâcheux ne s'est produit. J'ai remercié Dieu de ce nouveau bienfait.

22 septembre.

J'ai reçu ce matin la visite d'un petit mandarin, qui commande- deux jonques de guerre. N'ayant point d'interprète, nous ne nous sommes rien dit ; il a fallu un grand jeu de physionomie et de gestes pour se faire comprendre... et encore! Je l'ai accompagné dans la machine et autour du bâtiment. Je lui ai offert un verre de vin, et il m'a versé avec une petite cuiller du tabac entre le pouce et l'index. Quand il est parti, je l'ai salué de trois coups de canon auxquels il n'a pu répondre faute de poudre.

23 septembre.

Il a plu à Dieu d'enlever à la terre et au Cassini un de nos bons matelots, Picot Jean-Marie, qui était patron de ma baleinière. Cette perte m'est très sensible. Je m'applaudissais ce matin de n'avoir éprouvé aucun accident ; je redirai encore après ce triste événement : Que la volonté de Dieu soit faite ! Puisse-t-elle nous trouver prêts à l'accepter dans ce qu'elle pourrait avoir en apparence de plus amer et de plus cruel !

C'est dans un exercice de manœuvre, qui ne demandait aucune liâte, que Picot, en descendant gaiement des haubans et disant à l'un de ses camarades qu'il serait en bas avant lui, a perdu l'équilibre, et est tombé d'une hauteur de dix pieds à peine dans un canot en porte-manteau. On crut d'abord que l'accident n'aurait pas de suites, et le docteur me fît rassurer sur sa gravité ; mais, vers deux heures, on vintm'avertir qu'il y avait hémorragie àTintérieur et que ce jeune marin allait probablement expirer.

J'envoyai immédiatement chercher M. de Laval, aumônier de la Cscpricieuse, mais il arriva trop tard : Picot venait de rendre le dernier soupir. Heureusement qu'il avait fait ses Pâques, et l'aumônier, témoin de l'accident, avait eu l'inspiration de lui donner de loin l'absolution. Comme ce brave garçon était bon chrétien, j'espère que Dieu lui aura fait miséricorde.

A bord du Cassini. Au mouillage de Gastle-Peak,

24 septembre.

Chère bonne mère,

J'avais eu le bonheur de ne pas perdre un homme depuis le départ de France, mais la journée d'hier

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